‹ L'élément érotique dans la caricature; un document à l'histoire des meurs [sic] publiquesChapitre 6 sur 109 · Leda et le Cygne · texte numérisé non relu

Leda et le Cygne

D’après une tenture du C arrache. XV le siècle.

nous avons réunis en cet ouvrage pourrait contribuer, sans doute, à éclairer sur ce sujet notre opinion.

Si l’on admet que l’Erotisme est le fond de toute vie consciente, on ne saurait s’étonner qu’il occupe, dans la caricature, une place si prépondérante, soit comme sujet, soit comme mode d’expression.

Il serait du reste anormal qu’il ne fut pas le protagoniste sur ce théâtre de l’opinion publique, qui ne fait au conventionnel, qu’un minimum de concessions, et qui, de parti pris, ne parle que le jargon de la rue. De même rien de suprenant à ce que la plupart des productions érotiques tendent à la caricature, en littérature aussi bien que dans la sculpture et les arts du dessin.

Ainsi les œuvres de Juvénal, les dialogues de i’Arétin, les écrits du Marquis de Sade, les Mémoires de Casanova sont des caricatures; sont des caricatures encore, nombre de tableaux licencieux de la Renaissance, toute l’iconographie érotique des Japonais et ce qu’a produit la pointe d’un Félicien Rops. Partout la puissance sexuelle s’exalte démesurément; et, au surplus, rien de plus explicable: car l’érotisme procède directement de la nature, et c’est là une loi naturelle.

L’amour cherche invariablement à atteindre au plus haut, au plus complet à grandir sans limites, inépuisable, inlassable, invincible toujours nouveau et comme

la fin de tout érotisme normal réside en l’accouplement de sexes, tout gravite autour de cet Acte là.

Or le coït, chez les êtres vivants, est l’art qui implique le déploiement de l’énergie suprême. En vue de perpétuer l’espèce, la Nature y concentre toutes ses vigueurs; tout disparait, tout s’efface, autour du geste créateur et comme elle y a, en manière d’appât, sans doute, adjoint la plus grande volupté qu’il soit donné à l’homme de découvrir, l’homme qui ne remplit pas seulement une fonction, comme les organismes inférieurs, mais qui jouit avec toute son âme complexe, le faisceau innombrable de ses nerfs, s’est trouvé immanquablement porté à l’abus, à l’exagération, en tout ce qui touche cet acte; du reste la plupart des hommes mettent une jactance particulière à se faire valoir sur le chapitre de la puissance sexuelle, exagèrent presque toujours, et posent volontiers en règle la pure exception et toute figuration érotique, que ce soit en image ou en paroles, n’a pas d’autre tâche que de rendre palpable cette culmination de la force sexuelle, où tend l’ Universel Désir. Pour y arriver, il n’est pas de meilleure méthode que l’exagération et le grossissement; ainsi la caricature en fin de compte, se présente comme le mode d’expression rêvé de l’Erotisme.

L’Erotique dans les Arts sérieux est un de ces sujets, auquels nous faisions allusion, et que l’histoire des mœurs a le plus systématiquement ignorés. Nous aurons à nous en occuper au cours de cet ouvrage, c’est en quelque sorte le chapitre le plus important, nous en présenterons au fur et à mesure les créations les plus marquantes. Toutefois nous n’avons réuni dans cette introduction que les dessins qui nous ont paru indispensables à illustrer cette première étude synoptique; et nous allons résumer en quelques mots ce que nous nous proposons de faire connaître touchant F Erotique dans les Arts nobles.

On a écrit dans nous ne savons plus quelle histoire de l’Art: ,,La femme se trouve à la source de tout Art, quel qu’il soit..“ On serait plus complet en disant, non point ,,la femme“ mais l’Erotisme. Et cette assertion se vérifie, prise même littéralement. Les artistes primitifs distinguaient, sur leurs images, les sexes au moyen des organes génitaux. Il y a évidemment tout un abîme entre cette représentation naïve et les productions achevées de l’Art classique, de la Renaissance et des temps moderne et cependant, c’est le balbutiement d’une langue éternelle on peut dire, cum grano salis que ces grossières images contiennent, en puissance, l’Art tout entier.

Dans nos conceptions modernes, la mission intime de l’Art est de restituer, de transposer intégralement la Vie. C’est pourquoi il nous apparait qu’il est juste de considérer F Erotique comme son objet primordial. L’Erotique déchaine les plus violentes, les plus profondes passions, elle fait vivre tout ce qu’il y a de grand et de durable dans l’homme, au même titre du reste, que ce qu’il recèle de barbare et d’animal. Il n’est pas d’homme parmi tous, auquel ses instincts érotiques n’aient pour le moins chuchoté des conseils infâmes. L’Erotisme suscite les héros, les vainqueurs, les martyrs, les vrais dieux et les sataniques, il remplit la majeure partie des existences viriles; il influence directement les genies créateurs. Il n’y a point d’eunuque qui ait été grand, encore que sans doute il a pu se produire que, chez tel génial penseur, Kant par exemple, l’instinct sexuel passât tout à l’arrière plan.

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Supplément à » L'élément érotique dans la caricature « par Edouard Fuchs. Edition C. W. Stcrn, Vienne Impression privée.

5. Groupe principal du tableau Trionfo di Venere de Francesco Cossa.

L’Original se trouve au Palais Chisanoja à Ferrare.

Fuchs Ed.: L’élément érotique dans la caricature.

Mais est-il besoin de rappeler par exemple, que l’Erotisme s’est vu célébrer et sous quelles flamboyantes espèces, par des artistes de tous les temps, et rappeler les Titien, les Rubens, les Rembrandt, les Bôklin, les Max Klinger, les Rodin? Le propre de l’Art étant de chercher à exprimer un summum, un paroxysme, l’Erotisme, dans l’Art, obéit également à cette tendance.

Cette nécessité intime de la Volupté dans l’art a fini par être admise par tout le monde si bien qu’on entend même les profanes affirmer qu’il n’est point d’Art possible sans l’adjuvant de la sensualité. Une autre cause, matérielle celle-là, conduit encore l’artiste créateur à la même conclusion. C’est que l’art plastique est, en première ligne, tributaire de la forme. Et si la littérature et la musique ne se rattachent à l’érotisme que par cette loi intime que nous avons établie, le dessin et la sculpture ont deux motifs supérieurs pour en être vassaux. Personne encore à notre connaissance n’a exprimé ces lois, du moins d’une manière accessible et précise. Notre formule définitive, courte et bonne, sera la suivante: ,,au point de vue artistique il n’y a rien de plus beau que l’accouplement de corps adultes de sexes différents, au paroxysme de l’extase vénérienne. Energie, force, grandeur, élégance, harmonie tout s’y trouve parmi les plus belles lignes plastiques et les beaux mouvements. C’est un axiome esthétique que le corps humain est le plus sublime objet de l’Art; mais un piétisme omnipotent a toujours empêché qu’on tirât de cet axiome la conséquence logique que nous venons de formuler.

Au temps du classicisme de la Renaissance, dont la morale donnait à l’art une absolue liberté, on considérait les sujets érotiques comme les plus passionnants et les plus nobles des thèmes. Bien que la morale des peuples dits ,,cvilisés“ voilât cet acte d’un manteau de pudeur aux plis duquel il eut semblé que toute décence publique se trouvât contenue, les artistes de tous les temps en ont tous tenté — avec plus ou moins de réalisme — la transcription. Des centaines de chefs-d’œuvre en sont résultés. Un exemple archiconnu. C’est l’épisode de Léda et du Cygne.

Tout ceci explique aussi pourquoi tant d’artistes se sont dévoués à ce genre, bien qu’ils n’en recueillissent, généralement que peu de profit et de gloire, puisque la plupart du temps ils se trouvaient condamnés à enfermer leurs œuvres au plus profond de leurs cartons secrets. Sans doute un unique souci d’art ne les guidait pas tous: bien souvent, ils travaillaient par plaisir personnel ou pour se donner la satisfaction de battre en brèche la morale régnante. Toutefois arrêtons-nous à préciser: qu’un même artiste peut produire des œuvres gonflées de sensualité parallèlement à d’autres toutes spirituelles, chastes et conformes à la plus stricte décence; ce contraste est plutôt un indice de personnalité puissante, et s’il est certain, d’une part, qu’il ne suffit pas de cultiver l’art érotique pour s’affirmer ,, quelqu'un", d’un autre côté: il n’y est jamais sorti un véritable grand artiste du sang de ceux ,,qui se détournent de ce genre d’œuvres-là‘‘.

Lorsqu’on aborde l’étude de l’Erotisme dans l’Art sérieux, il ne faut pas, d’emblée, se laisser décourager par le difficultueux accès des documents de ce genre, ni spécialement se laisser induire à des conclusions érronées à cause de leur absence systématique dans les collections publiques.

Rappelons nous tout ce que nous avons dit sur cette guerre destructive qui a sévi contre les œuvres érotiques. Dans les collections publiques ou privées,

ü. Groupe de la „Fête de Vénus“ de Rubens.

L’Original se trouve à la Galerie de Vienne.

les désinfections morales n’ont jamais cessé de faire rage. 11 ne reste pas trace; aujourd’hui, des seize fameuses peintures érotiques que Jules Romain, sous les auspices de Léon X, exécuta aux environs de l’an 1520; et de même sont introuvables les gravures qu’en firent vers la même époque les Raimondi! Sous les Médicis, le chateau de Fontainebleau se trouvait orné, des caves au grenier, de peintures, sculptures et fresques érotiques. Les tapisseries, les meubles, le service de table, jusqu’aux serrures et aux grilles, tout évoquait la volupté. C’est en vain qu’aujourd’hui on en chercherait le moindre vestige; tout ce qui nous en demeure c’est un certain nombre de gravures et de dessins, de genre érotique, et connus sous la dénomination d’œuvres de 1 ’, ,Art de Fontainebleau'1. Détruite, la célèbre suite que Boucher, à l’instigation de la Pompadour, peignit pour les petits appartements de Louis XV! le sujet en était, on le sait, les divers épisodes d’un duo amoureux, prélude, andante, allégro etc. Ce qu’il y a de plus navrant c’est que cette suite, après avoir victorieusement résisté aux orages de la Révolution et aux diverses vicissitudes du XlXelle siècle, n’a péri que dans ces dernières

années. Son dernier possesseur, un célèbre collectionneur anglais l’avait vendu à destination des Etats Unis mais les gabelous Yankees refusèrent de laisser entrer en Amérique des œuvres aussi subversives et les réexpédièrent en Angleterre. Or la pudique Albion ne pouvait, après cela les readmettre officiellement dans son sein; les tableaux furent confisqués, et il en advint ce qui arrive, en Angleterre, de toute chose saisie. ,,On en bourra la pipe de la Reine“ autrement dit, on les brûla. Heureusement, en l’occurence, il demeure quelque chose des chefs d’œuvre de Boucher: quelques épreuves photographiques, qui se trouvent aux mains de rarissimes collectionneurs. Nous pourrions multiplier les exemples. Donc rien d’étrange, à ce que les sources, en l’espèce, soient bien ardues à découvrir. Dans tous les cas c’est, de toute évidence, aux collections privées qu’il y a lieu de recourir, et, en fin de compte, lorsqu’on réussit à s’introduire dans ce monde ignoré, on reconnait que, comme on dit ,,il y a tout de même de quoi faire11. Et les dilettantes, les explorateurs ont droit à toute notre reconnaissance, car, en somme, c’est seulement grâce à eux qu’un historien des mœurs peut se documenter sur l’Erotisme.

La matière la plus abondante en œuvres licencieuses c’est l’Antique. Le fond s’enrichit du reste de jour en jour: et dans toute grande collection privée, mise au courant des trouvailles nouvelles une foule de bronzes, terres cuites, monnaies, médailles etc., nous offrent un admirable choix de spécimens de cet art. Du reste, quelques collections publiques contiennent également des échantillons de l’art érotique ancien. Le Musée de Pompei, le Musée National de Naples, et le Musée du Vatican ont institué, a cet effet, des cabinets secrets. C’est au Musée de Pompei, et au Musée de Naples que se trouvent les originaux des illustrations 2 et 3. 11 n’est pas de plus magnifique frontispice à une étude sur l’art érotique que ces deux chefs-d’œuvre; ils recèlent le suprême du grand art: force et grandeur jointe à l’élégance. Certes, on ne saurait imaginer motifs plus osés, mais - et c’est-là ce qui en fait l’extraordinaire intérêt — l’artiste a su par la force de son génie, en quelque sorte les spiritualiser. Quelle victorieuse maîtrise domine; et surélève en même temps un tel sujet! Du reste cet art suprême, de même que dans ces deux groupes de proportions vastes, on le trouve aux plus petites figurines antiques. Nous avons sous les yeux une douzaine de pierres gravées pas plus grandes pour la plupart qu’une pièce de cinquante centimes, et toutes ayant pour sujet quelque motif érotique, fête de Priape, cortège bachique et orgiaque, Mars auprès de Vénus, Jupiter avec Junon, Léda et son cygne; et malgré le cynisme de ces images, il semble qu’on puisse les présenter à tous les regards, tant le travail est délicat, distingué... il faut convenir que c’était un art bien grandiose, que celui dont un pâle rayonnement nous illumine encore de tant de beauté.

La Renaissance, si abondante qu’elle ait été en œuvres érotiques, n’a jamais atteint à la calme perfection de l’antique. L’une des raisons de cette infériorité

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