Ed. de Beaumont: Amour méprisé
La caricature érotique présentait encore les mêmes caractères, de grossier passe-temps, lorsqu’elle était directement personnelle, et quelle visait à provoquer le scandale. C’est dans cette catégorie qui se rangent, sans exception, les différentes caricatures érotiques parues vers 1840 et concernant des actrices, des chanteuses, des danseuses célèbres, dont la vie constituait alors le point de mire de la société élégante. La célèbre Sophie Schroder, la non moins illustre Henriette Sontag avaient au plus haut point le don d’exciter la curiosité; certes les caricatures qu’on leur dédiait ne peuvent se comparer à celles dont Georges Sand fut l’héroïne et dont nous avons eu l’occasion d’entretenir nos lecteurs. Bientôt il ne fut plus permis à personne d’ignorer que la géniale femme qu’était Sophie Schroder était une des natures les plus sensuelles qu’on put imaginer. On colportait sur son compte, que le nombre des hommes, qui avaient joui de ces faveurs se chiffrait par centaines, que le meilleur moyen de séduction avec elle était la manifestation palpable de la puissance sexuelle, et qu’il n’y avait pas de jour dans l’année où elle ne sacrifiât
Fuchs Ed.: L’élément érotique dans la caricature.
i75- Caricature érotico-politique allemande 1848.
plusieurs fois au dieu Priape. Tout cela on le commentait, on l’exagérait, on multipliait les contes à dormir debout, et le public des grandes villes où Sophie Schrôder triomphait comme artiste ne se faisait pas faute de retrousser et de deshabiller — en effigie tout au moins — la voluptueuse créature, de se peindre par l’imagination, sa lascive nudité, ses charmes féminins, et de dénombrer avec un soin méticuleux et lubrique tous les autels où elle se sacrifia; c’est un libelle très intéressant, à ce point de vue, que celui qui est intitulé „Un jour de la vie de Sophie11. On y voit, encore toute ardente de la volupté éprouvée au bras de son amant, Sophie montant sur la scène. Et, tout de suite derrière la coulisse, elle tombe dans les bras d’un autre adorateur. Dans sa garderobe, où elle permet à tout son régiment de soupirants, d’assister à sa toilette la plus intime, elle célèbre des triomphes encore plus complets que sur les planches. Lorsqu’elle joue, c’est toujours en l’honneur du dieu Priape, qui, à son imagination surchauffée, semble surgir énorme et victorieux des rangs des spectateurs. Dans le carosse, dont un public enthousiaste dételle les chevaux, et aux brancards duquel il s’attelle pour la reconduire à son domicile, deux paires de bras masculins l’étreignent, et, pendant le trajet, les deux amoureux
i/6. Caricature érotico-politique, parue à Vienne en 1848.
parviennent, chacun de son côté au but de leur désir amoureux. Arrivée chez elle, Sophie y met en branle une folle orgie, au cour de laquelle elle ne se refuse à aucun de ceux qui sont en mesure de se faire valoir à ces yeux sous le rapport des dimensions phalliques; lorsque, dans le milieu du jour, le lendemain, elle se reveille, elle se trouve encore dans les bras d’un amant et enfin, après déjeuner, on la voit travaillant avec son professeur de chant un air nouveau, où il ne l’accompagne du reste pas avec toute la fougue qu’elle aurait souhaitée. Telle est ,,une journée de la vie de la belle et insatiable Sophie Schrôder“ d’après ce cahier caricatural de 1840. Pour ce qui concerne Henriette Sontag, la chronique scandaleuse n’en trouvait pas autant à conter, mais on en colportait encore assez sur son compte, pour qu’il fut difficile de savoir laquelle était plus grande de la gloire qu’elle s’était acquise aux temples de Vénus, ou de celle qu’elle méritait en qualité de prêtresse de Thespis.
On peut encore citer, comme exemples frappants, de ce qu’était la caricature érotique de cette époque, les dessins intitulés ,,Un moine apportant à une nonne la lumière de la révélation11 et ,,Le Paysan qui ne veut point vendre sa paille !“ Le premier nous fait audacieusement assister à une idylle dans un cloître, entre un moine et une nonne, le second nous montre un paysan qui emporte vers son domicile, une forte commère enveloppée dans de la paille. Il rencontre en route un moine, qui achèterait volontiers cette gerbe là, mais il lui répond: ,,Non, c’est moi qui coucherai moi-même dessus. “ Ces deux caricatures ont joui, en leur temps, d’une certaine popularité; on en fit des reproductions sur bois et en lithographie.
La transformation radicale dans la forme de l’Etat, qui eut lieu en 1848, en Allemagne, peut se comparer au point de vue de sa signification à ce qui s’était jadis passé en France, vers le moment de la Révolution. Mais il apparait clairement que cette transformation n’est pas due à une bourgeoisie, qui était loin d’avoir, politiquement et socialement, un développement comparable à celui de la bourgeoisie française ou anglaise. Et l’indigence de la culture allemande de cette époque se manifeste par ce fait que, lorsqu’une poussée véritablement créatrice eut galvanisé la vie publique en Allemagne, cette poussée se heurta, en ce qui concerne l’art, a un sérieux obstacle, un fossé, qu’elle eut pour ainsi dire, peine à franchir, et qui était constitué par l’absence de formes suffisamment préparées. La caricature allemande de 1848, et principalement la caricature érotique conclu à cette assertion.
La caricature érotico-politique, en Allemagne, prit peu à peu de la consistance ; ses manifestations les plus remarquables, et aussi les plus durables, se rattachent au prologue tragi-comique de la révolution allemande, ce qu’on appelle ,,La farce de Lola“ de Munich. Il parut bien deux à trois douzaines de caricatures sur cette comédie politique, il faut reconnaître qu’il s’y trouvait plusieurs pièces qui, tant par leur audace que par leur esprit satirique, l’emportaient de beaucoup sur les vulgaires caricatures politiques du temps. Dans notre ouvrage sur Lola Montés nous avons consacré un chapitre entier à ce sujet ,,Lola Montés dans la caricature*'. Nous nous contenterons ici, sans entrer dans des détails qui nous entraineraient trop loin, de citer quatre caricatures érotiques ayant trait à Lola Montés et à Louis Ier, et qui ne sont parvenues à notre connaissance qu’après la publication de notre livre. C’est ,,La garde espagnole** ,,Le blason sexuel de Lola Montés**, ,, Louis Ier le sauteur retrouve sa Lola** et „Oh! Louis, Louis laisse venir à moi mes Allemands**. L’artiste à choisi pour armes de Loja Montés, ce que cette dernière ne refuse à personne qu’il soit ,,Roi, prince, ou fils des Muses** et du reste pas même au postillon lorsqu’elle voyage.
La ,, garde espagnole** montre un défilé d’allemands, et chacun d’eux est figuré sous les espèces d’un orgueilleux phallus en costume d’étudiant avec une barrette à plume, les deux autres sont de banales caricatures ayant trait à l’impuissance de Louis Ier. Aucune des quatre, du reste, n’a une grande signification, mais elles confirment notre assertion touchant la large place qu’a tenue Lola Montés dans la caricature. Lorsqu’après le mois de Mars de l’an 1848, l’espoir d’une constitution eut pris enfin quelque consistance les dessinateurs prirent à l’envi, pour sujet de leurs caricatures, le motif suivant: ,,La Germanie grosse d’une constitution**. Telle la caricature francfortoise intitulé,, Michel l’allemand et sa mère, Germania,àBerlin“ (voir fi g. 1 77). Un autre sujet, très exploité par les artistes, était l’ardente insistance amoureuse de Michel auprès de Germania. Germania se défend, très prude, cependant que Michel la menace, si elle ne cède pas à ces désirs, de se tourner vers la République, qui parait déjà à l’arrière-plan.
,, Veux-tu, Germania, ou non ? Sans quoi je m’adresse à l’autre là-bas !“ Parmi les caricatures parlementaires de Francfort, on en trouve plusieurs présentant nettement un caractère érotique. Rugc y est caricaturé sous les espèces du ,,Priape, parlementaire** l’artiste l’a représenté sous la figure d’une gigantesque statue de Priape antique. Nous ne savons pas par quoi Ruge a obtenu un tel excès
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