CHAPITRE XIII
LE SURiMENAGE ET LA SCIENCE DU REPOS
La vie contemporaine et le surmenage. — Une science inconnue: la science du repos. — Le bilan de l'usure nerveuse est exactement tenu par la nature. — Le sommeil. — La régularité des habitudes. — Economie des forces et thésaurisation de l'énergie.
La vie contemporaine est faite de fièvre et de mouvement. Bien des hommes ne peuvent la supporter qu'en se refusant tous les plaisirs que la fortune met à leur portée. Que de magnats de New-York, de Londres ou de Paris n'osent boire un verre de vin qui pourrait leur donner la migraine, fumer un cigare, perdre un temps précieux au cercle ou au théâtre! Ils, se contentent de poisson, de lait et d'eau minérale à leurs repas. S'ils vont une fois par semaine visiter leur maison de campagne, ils sont, ce jour-là, sur pied dès l'aurore, visitent les travaux, donnent des ordres et rentrent à leur bureau, ayant fait en vingt-quatre heures plus que tout autre propriétaire en huit jours.
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Dans ce temps de surmenage, l'important est de savoir s'arrêter un instant pour tirer de ce loisir tout le réconfort possible. Il serait désirable de voir inscrire, dans nos universités, au milieu de l'enseignement rebattu, emprunté aux vieux programmes, un cours original sur cette science inconnue: la science du repos.
La force musculaire est notre moyen d'action; mais ce qui nous fait agir est une autre force qui se dissimule derrière elle, et que nous appelons force nerveuse. C'est la vie même dont nous vivons, distillée par une meiTeilleuse alchimie de la nourriture qui nous sustente, de l'atmosphère, de la lumière qui nous baignent. Lorsque cette force, produit aristocratique de la vie, s'épuise, l'organisme s'arrête. Il ne faut donc pas s'étonner que, pour se remettre d'une attaque sérieuse de ce qu'on appelle l'épuisement nerveux, la nature, frustrée, réclame un temps qui paraît toujours au surmené ridiculement long, voire interminable. Mais le surmené est coupable de n'avoir pas tenu ses comptes avec le soin minutieux que la nature apporte toujours au règlement des siens. Il espérait peut-être, à supfwser qu'il se soit donné la peine d'y réfléchir, qu'elle serait aussi négligente que lui. et qu'il pourrait passer l'éponge sur nombre de peccadilles.
Mais la nature a d'autres façons d'agir, comme il l'apprend bientôt à ses dépens. Elle n'adopte point les voies sinueuses et douces de la charité: tout au contraire; elle ne veut sui\Te que les voies franches et rigides de la vérité comme de la justice. Et, somme toute, mieux vaut que le châti-
ment, pour les infractions réitérées à ses ordres, soit quelquefois terriblement brusque que de violer indéfiniment sa loi, suivant le gré de chacun.
Je m'occupe ici de ceux qui ont offensé la nature dans la folle poursuite du plaisir, ou dans la lutte non moins folle pour conquérir la place qu'ils ambitionnent au sein de la société. Il faut les laisser régler leurs comptes comme ils peuvent.
Pour la plupart des hommes, le temps marche vite et sans répit; il s'accélère davantage de jour en jour. La science et l'invention vont presque à trop grands pas pour nos facultés héritées d'ancêtres qui vivaient à des époques plus lentes. Malgré tous les avantages que la vapeur et l'électricité lui offrent pour opérer avec plus de rapidité, l'homme d'affaires se trouve contraint, par la connexité de toutes les branches du négoce, de posséder infiniment plus de notions qu'on en avait autrefois. S'il essaie de poursuivre ses affaires comme on les poursuivait jadis, paisiblement, il s'aperçoit bientôt que ses voisins lui enlèvent sa clientèle, et il se sent obligé de se plonger dans des études statistiques qui eussent semblé, il y a trente ans, absolument étrangères aux tenants et aux aboutissants de son commerce.
Les hommes de ce temps doivent apprendre à changer l'amure de leurs voiles avec une habileté, une soudaineté qui auraient fait mourir à la peine leurs respectables pères et qui contribuent, pour une bonne part, à les exténuer. L'esprit doit changer comme le ciel, avec une prestesse jusqu'à ce jour inconnue. Dans le tourbillon des affaires auxquelles s'ajoutent de tous côtés des exigences
croissantes, chacun de nous risque d'épuiser la force nerveuse mise à sa disposition; car il ne faut pas oublier que nous n'en possédons pas un stock infini, mais une part strictement dosée, dont la nature tient un compte très exact, tan'dis que nous la dissipons sans scrupule. Nous essayons de duper la nature à force d'élixirs et de toniques, d'alcool et de café; ce ne sont là que des coups d'éperons dans les flancs d'un cheval fourbu. Ils n'ajoutent et n'ajouteront jamais à la force dont nous disposons.
Mais nous n'avons plus le temps de dormir; nous n'avons plus le temps de nous reposer.
Regardons autour de nous. Les vraies tragédies de la vie, les drames passionnels les plus terribles se produisent souvent là où on les attendait le moins. Ils se jouent sous nos yeux, dans l'existence de bien des épouses et des mères, au sein de nos grandes villes. Les pauvres femmes, tiraillées par leurs devoirs envers leurs maris, leurs enfants, leur religion, leurs obligations mondaines, qui souvent ne sont pas minimes, en raison de la situation présente ou éventuelle du mari, se tuent petit à petit devant nous, torturées en même temps par l'insuffisance du service domestique qui rend la tenue d'une maison et d'un intérieur confortable très difficile. Combien 'en avons-nous ^1l de ces malheureuses succomber sous les efl'orfs qu'elles font courageusement pour jouer leur rôle jusqu'au bout! Et il en meurt choque jour ainsi autour de nous avec un bon sourire sur les lè\Tes. Nous les rencontrons par centaines, dans la rue, dans les visites de l'après-midi. Ceux qui vivent en dehors
de leur cercle ne voient en elles qu^î des femmes gracieuses et brillantes; ils inclinent la tête devant leur charme et leur élégance, mai? ils ne se doutent pas qu'ils rendent hommage à des martyres. Celles qui se reconnaîtront dans ces lignes sauront qu'on les connaît et qu'on s'intéresse à leur sort.
Les hommes de ce temps ont besoin de thésauriser leur énergie nerveuse et de se mettre à l'école du vieil avare. Ils se rendent follement débiteurs de la nature et il leur faut sans cesser solder de l'arriéré. Certes, ce créancier ne se refuse pas à recevoir son paiement par acomptes, mais il exige tout son dû jusqu'au dernier centime.
Hélas, il arrive parfois que, modernes ilotes, nous sommes obligés de travailler encore lorsque nous avons épuisé notre crédit à la banque des forces nerveuses. Nous avons beau supprimer alors toutes les dépenses inutiles et reconstituer nos réserves, avec le plus d'économie possible, nous avons beau ne plus gaspiller notre force, sous aucun prétexte: le déficit est trop grand, nous ne le comblerons jamais et l'irrégularité de nos sentiments, l'inégalité de notre caractère, l'attachement à des habitudes passionnées deviendront désormais les traits saillants de notre personnalité morale.
La quantité de travail que l'on peut accomplir dépend de l'équilibre entre la force nerveuse et la force musculaire, bien plus que la dose exacte
de l'une ou de Taulre. Chez quelques-uns, l'équilibre 651 si délicatement ajusté qu'il n'y a pas de risques de les voir jamais s'user à la peine. N'était la loi de la nature qui n'admet pas que la vie soit parfaite, si elle ne comprend la mort dans ses phases, il semble que ces privilégiés pourraient vivre éternellement.
Mais ces gens, si parfaitement équilibrés, sont rexception. Les effets de la fatigue continue apparaissent partout. Ce sont les œuvres de la statuaire et de la peinture contemporaines qui l'attestent par leur perpétuel « inachevé » et leur manque de " conclusion ».
En définitive, que doivent faire les gens encore obligés de travailler alors qu'ils ont déjà épuisé leur crédit à la banque des forces nerveuses? Deux choses : supprimer toutes les dépenses inutiles et reconstituer les réserves avec le plus d'économie possible. Les seuls moyens d'atteindre ce double but, qui soient confomies aux vues de la nature, sont le sommeil et le repos.
Le sommeil est le seul état dans lequel les dépenses nerveuses sont suspendues. A l'état de veille, même en dehors de toute activité musculaire, nous pensons toujours à quelque chose. Les cellules de notre cerveau se réduisent à l'état de déchets. L'idée la plus fugitive qui nous traverse l'esprit pendant que nous somnolons, allongés sur l'herbe et que nous nous figurons ne rien faire, contribue cependant à diminuer notre puissance d'action. Quand bien même nous serions capables de paresse absolue, les battements de notre cœur et les mouvements de notre respiration détermine-
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raient encore une certaine dépense de force nerveuse. Dans le sommeil profond, cette dépense se réduit au minimum, tandis que les forces réparatrices demeurent à l'œuvre. C'est là ce qui explique le sentiment de bien-être éprouvé après une nuit de calme repos. Au surplus, le sommeil ne répare pas les forces seulement par le repos complet qu'il procure à certains organes et par la diminution de l'activité de tous: c'est surtout en transmettant du centre cérébral à toutes les parties de l'organisme, une nouvelle provision d'excitabilité, qu'il produit ses effets salutaires.
De même que la régularité dans les repas prévient et suffit parfois à guérir la dyspepsie, de îuême la régularité du coucber dans les premières périodes de l'insomnie suffit souvent pour la faire disparaître. Il n'est rien au monde qui tende plus h se transformer en machine que le corps humain lui-même. Pour peu qu'on lui demande chaque poir de se soumettre au sommeil à heure fixe, on peut tenir pour à peu près certain qu'il obéira.
Se coucher régulièrement chaque soir à la même heure, si l'on peut, est une règle d'hy^^iène. Si le sommeil ne vient pas aussitôt qu'on l'attend, ne pas s'agiter fébrilement, mais demeurer inerte jusqu'au bout du petit doigt. Cela contribuera ouissamment à provoquer l'assoupissement, et lors même qu'il n'arriverait pas, le repos complet dont jouit déjà tout l'organisme évitera des dépenses nerveuses inutiles. Sans doute, demeurer narfaitement immobile quand on éprouve la démangeaison de se remuer en tous sens, demande une certaine concentration de la volonté et il est
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permis de supposer que le cerveau s'en fatiguera presque autant que du mouvement réel.
Si, au bout d'un certain temps, la volonté ne réussit pas à provoquer le sommeil, il faudra recourir à quelque moyen propre à chacun de nous et que l'expérienco nous a enseigné. Il y a longtemps que les disciplines les plus nombreuses et les plus variées, se basant sur la nature de l'insomnie, ont été vantées pour la vaincre. On a con'îeillé de compter perpétuellement les mêmes chiffres, et. récemment, le docteur Reclam estimait qu'on arrivait régulièrement au résultat souhaité en comptant mentalement 1, 2, 1, 2, et en faisant coïncider le 1 avec l'expiration et le 2 avec l'inspiration. Il fut également recommandé de considérer fixement un objet, une partie quelconque de son corps, un pied, par exemple, avec une insistance pleine de fermeté. Quelques-uns indiquent la chambre tapissée de bleu comme souveraine.
On a également préconisé quelques médicaments nouveaux: Thuile d'olives, qui réussirait à merveille chez les dyspeptiques à réaction acide, les vaporisations de menthol, d'alcool : l'emploi d'un mélange de v.iseline et de paraffine pour boucher hermétiquement le conduit auditif, et jusqu'au vaccin streptococcique! On ne saurait se montrer plus éclectique.
Couchez-vous de manière à détendre tous les muscles. Il est possible de supprimer le mouvement et la volonté, si l'on s'y applique sérieusement. Il ne faut pas donner à ses mains une position définie. 0"'^"''^^^ tombent où elles voudront et comme elles pourront. Le balancement léger d'un
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hamac, comme celui du berceau, attire positivement le sommeil, car tout mouvement rythmique produit une influence assoupissante sur le cerveau, à la condition que ce mouvement se ralentisse insensiblement et finisse par s'éteindre tout à fait.
Dans le cours normal de la vie, ce n'est pas le travail, mais le surmenage qui tue. La meilleure façon d'éviter celui-ci est d'avoir des habitudes et de se rendre jusqu'à un certain point routinier. La régularité de la routine a ceci d'éminemment utile qu'elle dispense de prendre constamment des décisions sur ce qu'il convient de faire et de ne point faire. Elle met l'individu dans la situation d'une personne qui n'a qu'à exécuter les ordres d'autrui.
Pour éviter le surmenage, rien n'est donc meilleur que de se laisser entraîner à prendre des habitudes. Nous faisons avec aisance ce dont nous avons l'habitude, par cette raison physiologique qu'une cellule nerveuse, quand elle a agi une première fois, possède ime tendance à agir de nouveau dans le même sens. La substance nerveuse conserve l'empreinte des impression^ qu'elle reçoit.
On économisera donc une grande quantité d'énergie nerveuse en remplissant sa vie d'habitudes. La nécessité constante de prendre des décisions nous use plus que toute autre fatigue. On m'a objecté que cette espèce d'automatisme implique une certaine infirmité de l'esprit. Je n'en crois
rien. Il représente seulement un moyen efficace mis à notre disposition pour limiter la dépense de nos forces qui est incessante et semble croître indéfiniment.
Avoir l'esprit absorbé d'ordinaire par les menus détails de chaque jour, c'est se rendre incapable de rien lire en dehors de son journal, c'est n'avoir aucune liberté d'esprit. On se sent incapable d'intéresser ou même de distraire ceux que Ton voudrait le plus obliger. On se voit enfin vieillir avant l'âge, car rien ne creuse les rides aussi vite, aussi sûrement que d'attacher son esprit aux chétifs soucis de la vie quotidienne. L'occupation régulière qui n'absorbe ni ne préoccupe, calme la fatigue nerveuse.
Sans doute, nul ne peut se donner le calme à volonté. On ne l'acquiert pas de force. Mais ce que tout homme peut faire, c'est prendre à son gré, la position de repos, et attendre. Economiser notre forc€ et diminuer le gaspillage de notre vigueur physique, réclame de chacun de nous de la réflexion et de l'ingéniosité.
La règle est de ne faire aucun mouvement sans but ni portée. Si l'on observe cette règle, si l'on s'abstient chaque fois qu'on se surprend sur le point de l'enfreindre, on sera surpris du nombre des mouvements inutiles. On ne dessinera pas sur le sol des arabesques inutiles avec le bout d'une canne; on ne jouera pas avec les petits paquets tenus à la main. On ne tourmentera pas les goussets ou les boutons de son gilet; on ne fouillera^ pas nerveusement dans ses poches pour n'en rien^ extraire; on demeurera parfaitement calme à ta-j|
ble et on laissera en repos couteau, pain et serviette. Cela confine à des préceptes de civilité puérile et honnête, mais il n'est pas inutile de les répéter quand ils s'accordent, comme c'est le cas, avec les principes mêmes de l'hygiène.
Le repos volontaire est, pour les gens affairés, un gain de temps. Voici comment l'un de mes maîtres regrettés, l'illustre chirurgien lyonnais Ollier, donnait sa prescription pour obtenir un repos volontaire: « Comment je m'y prends? Je me retire dans mon cabinet; j'éteins le jour de mes fenêtres; j'allume un cigare; je m'assieds et j'accomplis l'opération. Je ne sais comment rendre la chose en paroles; mais c'est un état qui ressemble au sommeil, comme le sommeil ressemble à la mort. Il consiste à ne rien faire, absolument rien. Je ferme les yeux et j'essaye d'arrêter tous les mouvements. Je ne pense à rien. Il ne faut qu'un peu d'habitude pour étouffer ainsi la pensée. Dans ce farniente délicieux, je reste quinze à vingt minutes. C'est l'état le plus favorable à la digestion, et c'est ce qui explique l'habitude des animaux de dormir après le repas. J'aimerais mieux perdre de gros honoraires que ces vingt minutes de chaque jour. »
La hâte et la précipitation habituelles sont des vices infernaux. Elles sont l'apanage des gens dépourvus de méthode. Ceux pour lesquels l'ordre est un besoin doublé d'un plaisir esthétique possèdent un moyen précieux d'éviter autant que possible la déperdition de nervosité. Ce que l'on économise de temps et de fatigue en tenant toute
chose à sa place est incalculable. L'habitude de rester tranquille, d'une part, l'ordre et la méthode, d'autre part, sont des régulateurs puissants de nos dépenses nerveuses.
Of»ux qui s'insurgent sans trêve contre les conditions de leur existence se fatiguent sans mesure; ceux qui sont perpétuellement anxieux des choses contre lesquelles ils ne peuvent rien, consument à grand feu leur vie. S'en tenir aux choses essentielles et s'abandonner à ce courant irrésistible qui, d'un mouvement uniforme, porte les hommes au but où ils doivent tous fatalement atteindre, caractérise le sage.