L. Clodius Hermippus Qui vixit Annos CXV, Dies V
Puellarum anheliln
Quodetiam post mortein ejus
Non parum miianfnr Physici
Jam, posteri. sic vitam ducitc.
A Esculape et à la Santé: voué par L. Clodius Herm' pus, qui vécut 115 ans et 5 jours, grâce à l'haleine des jeunes filles, etc.
l'art de prolonger la vie 239
d'or que R. Bacon devait conseiller plus tard, mais sans succès, cette fois, au pape Nicolas IV.
Au XV* siècle, l'illustre charlatan Théophraste Paracelse. de son véritable nom Pilippus-Auréoîus-Théophrastus-Paracelsus Mombastus ab Hohenheim possédait la pierre de l'immortalité et b soufre végétal souverain contre tous les maux, ce qui ne l'empêcha pas de s'éteindre à l'âge de quarante-huit ans.
Les Chaldéens se livraient à des calculs astrologiques. Ils eurent des imitateurs, et ce fut une croyance générale au Moyen Age que chaque planète et chaque constellation imprimait aux existences éoloses pendant une de leurs révolutions une certaine direction, bonne ou mauvaise. La connaissance du jour, de l'heure et de la minute de la naissance permettait à l'astrologue de prédire le tempérament, la capacité intellectuelle, les maladies, le genre de mort et jusqu'à la date de celle-ci. Tous, des petits aux grands, des évoques et des philosophes aux ouvriers des corporations, dressèrent des tables de nativité, et l'astrologie prit place dans les leçons des Universités auprès de la kabbale et de la géomancie.
Au xvii^ siècle, le calendrier astrologique de Thurneisen eut, en Allemagne, une vpgue inouïe. L'auteur, qui vivait à la cour de Berlin, admettait que chaque être vivant, chaque objet inerte, chaque lieu, avait son étoile qui présidait à son sort. Il conseillait de combattre les mauvaises influences en utilisant les objets, les mets, les boissons, les habitations, les vêtements, les lieux soTimis à l'influence de planètes douées d'un pouvoir con-
240 l'élevage humaln
traire et de verlus bienfaisantes. On neutralisait une influence slellaire néfaste par l'action favorable d'un astre plus clément.
Les talismans et les anuiJettes furent de tout temps prétextes à prolonger la vie. Les métaux étant en intimes relations avec les planètes, il était de la plus essentielle importance de porter un anneau ou une médaille provenant de la fusion de métaux heureusemer.t influencés. Tel talisman sauvegardait contre les maléfices attachés à l'heure ou au jour de la naissance; tel autre faisait accéder aux honneurs; celui-ci renjdait invulnérable; celui-là préservait des dangers.
Au milieu de tant d'erreurs, un Italien, Cornaro, dont le livre: De la Sobriélc, fut traduit par Ch. Meaux-Saint-Marc, tenta de réagir. Grâce à un régime alimentaire des plus simples, mais suivi avec une exemplaire persistanice, il devint centenaire. Jusqu'à quarante ans, il avait mené la vie la plus dissipée. A partir de cet âge. et pendant soixante années, il se contenta de la quantité d'aliments strictement nécessaire pour subsister. Il évita soigneusement- les émotions et les mouvements musculaires violents. Sur la fin de sa vie, il perdit, sans en être affecte, un procès qui fit mourir de chagrin deux de ses frères. Il eut plus tard un accident de voiture grave d'où il sortit avec un bras luxé et un pied contusionné. Il fit réduire l'un et soigner l'autre et se rétablit promptement. A quatre-vingts ans, ses amis lui persuadèrent qu'il mangeait trop peu; il se laissa convaincre, accrut légèrement la quantité de nourriture qu'il
l'art de prolonger la vie 241
prenait et tomba malade. Il dut revenir à son régime primitif qui était, par jour, de douze onces d'aliments solides et treize onces de boissons.
Au xvii^ siècle, on revint à l'idée très ancienne de prolonger la vie en transfusant aux vieillards un sang jeune. Cette méthode était connue des Egyptiens et des Hébreux. Médée, la magicienne, consentit à rajeunir Jason, en lui transfusant du sang de brebis noire. Sismondi a rapporté que le pape Innocent VIII, fort âgé et à bout de forces, eut recours à la transfusion qui fut pratiquée sans succès, d'ailleurs, et coûta 'la vieàtrois jeunes hommes. Le 15 juin 1667, Denys, de Montpelliea', mettant à profit les tentatives heureuses que Lower et King avaient faites à Londres sur des chiens, fit pratiquer par Emmerez une transfusion de 270 grammes de sang d'agneau à un jeune homme atteint de « fièvre avec stupeur ». La guérison fut complète. Ce succès eut un énorme retentissement. En Italie, Frascati, Riva et Manfredi pratiquèrent couramment la transfusion d'homme à liomme, mais une technique défectueuse amena bientôt quelques désastres, et la méthode, peu à ]ieu délaissée, fut finalement inteirdite en Fran-ce par un édit du Parlement de Paris en 'date de 1668.
En 1776, Laurent Heister, premier médecin du duc de Brunswick, publie un livre sur la question. Il s'éîenid longuement sur la technique de l'opération. « On ouvi'ait deux veines d'un ani- « mal âgé, disait-il, et dans l'une, à l'aide d'un « petit tube, on introduisait le sang que laissait « échapper l'artère d'un animal vigoureux, tan-
« dis que. par la deuxième veine, s'échappait le « sang ancien et vicié. »
Heisler pratiquait l'opération, soit avec du sang d'animal, soit avec du sang humain.
Au début du xix" siècle, Prévost et Dumas eurent le mérite de démontrer que les insuccès étaient dus le plus souvent à ce fait que l'on mélangeait deux sangs dont les globules rouges étaient différents. Pour ces ailleurs, il fallait considérer comme éminemment dangereuse la transfusion faite à l'homme avec le sang d'un animal.
Tombée de nouveau dans l'oubli avec, de loin en loin, quelques regains d'actualité, la transfusion n'est vraiment devenue une opération pratique que depuis les travaux de Garrel sur les anastomoses vascullaires. A la technique surannée et périlleuse d'autrefois a succédé une méthode aseptique, réglée et sûre. Le sang du « donor » (1) passe directement dans le système circulatoire du « récipient » (1). après réunion bout à bout des vaisseaux sanguins. A ma connaissance, la transfusion, entre les mains de nos chirurgiens modernes, n'a servi jusqu'à présent qu'à , parer à des accidents graves et promptement alarmants. Je ne crois pas. du moins en France, que la méthode ait été utilisée, dans ces dernières ansées, pour substituer la jeunesse à la sénilité. Peut-être verrons-nous bientôt le fils ou le petitfils faire transfuser quelques grammes de leur
<1) Termes employés par les chirurgiens américains et adoptés aujourd'hui dans les travaux relatifs à la question.
l'art de proloinger la vîe 243
sang à l'aïeul pour raffermir ses jours chancelants.
Il n'y a pas longtemps qu'à Tours, un certain M. Oudin, ancien boulanger, se prêta, bien qu'âgé de soixante-trois ans, à la délicate opération de la transfusion qui avait été jugée nécessaire pour sauver la vie de son fils, cavalier au 25^ dragons, blessé sur le êhamip de bataille et complètement épuisé par des amputations successives. L'opération réussit parfaitement; le blessé fut sauvé et son père se remit assez promptement de l'affaiblissement qui avait suivi son acte de dévouement paternel.
Au wiii" siècle, le nombre des charlatans qui prétendaient prolonger la vie fut immense. Le thé de vie du comte de Saint-Germain n'était qu'un mélange de bois de santal, de feuilles de séné et de fenouil. Vélixir de vie de Cagliostro n'était qu'un stomachique qu'il fallait prendre chaud. Les sels sidéraux, les teintures d'or, les lits magnétiques faisaient surtout vivre ceux qui les inventaient.
Mesmer, Allemand expusé de Vienne, avait eu l'idée d'utiliser l'aimant et de s'en servir comme remède souverain et comme régénérateur de l'espèce humaine. Il connut à Paris une yogue extraordinaire. Tout le monde voulait être guéri par lui; toutes les femmes se donnaient rendez-vous dans sa demeure, qui était splendide. Nos aïeules avaient déjà les mêmes engouements que nos contemporains pour oe qui venait de l'étranger. Mesmer finit par proclamer qu'il n'avait plus besoin de ces aimants artificiels, que lui-même était le
grand aimant qui devait magnétiser le monde. Mais ce mirage trompeur s'évanouit lorsque la commission, à la tête de laquelle se trouvait Franklin, examina ce qu'était le magnétisme de Mesmer.
Vers la même époque, grâce à son Ut céleste, Graham prétendait rendre aux forces génératrices l'énergie nécessaire pour atteindre le but souhaité. Son succès fut éphémère. De nos jours, des fabricants de ceintures magnétiques variées ont repris l'expiloitation du même filon, déjà connu des charlatans de la fin du xviii^ siècle...
Quelle est la durée de la vie hmiiaine? Combien de temps l'homme peut-ll subsister? Il faut se garder de prendre comme terme d'appréciation l'âge qu'atteignent les membres des peuplades vivant encore à l'état de nature. Ils subsistent, en réalité, au sein de la misère et des privations, exposés à des souffrances et à des efforts continuels qui abrège<nt forcément leur existence.
C'est parmi les civilisés qui ont su, par des moyens appropriés, atteindre la perfection physique, restaurer convenablement leurs forces, se protéger efficacement contre les intempéries des saisons, que l'on peut, avec exactitude, évaluer le terme naturel de la vie. Sans doute, ils nous offrent quelquefois des types d'hommes vieillis avant l'âge et qui. de quarante à cinquante ans, ont déjà les attributs de la sénilité. Ce sont des
l'art de prolonger la vie 245
vieillards que la folie d'une existence artificielle et mal mesurée a pré-maturément créés.
Il existe chez tous les animaux une proportion constante entre le temps de leur croissance et la durée de leur vie. On admet, en général, que la vie d'un animai dure de six à sept fois le temps de sa croissance. L'iiomme, qui a besoin d'une vingtaine d'années pour se développer, aurait donc la possibilité de vivre de cent vingt à cent quarante ans. Hufeland prétendait que l'orgailisation hiunaine et >la force vitale étaient capables de procurer à l'homme une durée de deux cents ans.
La mort avant cent aas est donc presque toujours prém.aturée. Or, à peine un homme sur cent mille meurt centenaire. Il faut tenir compte pour expliquer la brièveté générale de l'existence des mille accidents extérieurs ou intimes qui peuvent l'abréger, de la manière de vivre de chacun, de l'hérédité qui parfois ne tran&met à l'embryon que les germes d'une courte existence, du cortège nombreux et menaçant des maladies. La vie moderne, dans les villes, avec ses raffinements, ses exigences, seis besoins, ses dangers et ses abus nous 'laisse bien rarement le loisir d'atteindre ce terme que la nature nous permettrait d'espérer.
Si l'on additionne sur les divers points d'un même pays et pendant une époque donnée le temps de \ae de toutes les personnes décédées, depuis l'enifant qui n'a respiré qu'un jour jusqu'au viellard qui s'est éteint dans la décrépitude et qu'on établisse une moyenne, ce)lle-ci sera aux
246 l'élevage hlmai>-
environs de la trente-cinquième année pour les pays occidentaux d'Europe. Ce chiffre, qui résume surtout les effets désastreux des maladies, des accidents et de toutes les causes de mort n'indique, en réalité, que le nombre d'années théorique qu'un nouveau-né pris au hasard a chance de vivre.
Nous ne possédons pas de renseignements précis sur la longévité moyenne dans l'antiquité. Toutefois, au commencement du m* siècle, Ulpien, qui fut l'un des pères de la statistique, avait calculé la vie moyenne des Romains en se basant sur les dénombrements faits depuis Servius Tullius jusqu'à Justinien, c'est-à-dire pendant une période de dix siècles, et il l'avait fixée à trente années environ.
Il y a soixante ans que Villermé établit qu'à Paris la vie moyenne fut de dix-sept ans au quatorzième siècle, vingt-six au dix-septième et trente-deux au dix-huitième siècle.
Les innombrables statistiques, accumulées pour évaluer la vie moyenne, varient suivant les régions, les villes, le bien-être relatif, les habitudes, les mœurs, les soins donnés à la première enfance, etc. Toutes aboutissent à démontrer qu'à mesure qu'une personne avance en âge, la chance de vie s'accroît pour elle de trois à quatre ans par période de dix années jusqu'à l'âge de soixante-dix ans et de six à sept ans pour les périodes suivantes.
Il mourrait annuellement dans le monde 33.000.000 d'individus de la race humaine, ce qui ferait un peu moins de 100.000 par jour, de 3.500
l'art de prolonger la vie 247
par heure, de presque 60 par minute. Par contre, le nombre des naissances surpasserait celui des décès d'une dizaine par minute. Sur 100 individus, la moitié meurt avant 10 ans, 20 entre 10 et 20 ans, 10 entre 20 et 30 ans, 6 entre 30 et 40 ans, 5 entre 40 et 50 ans, 3 entre oO et 60 ans. Il n'en reste donc que six qui dépassent la soixantaine. Sur un million de naissances, les uns estiment à 300 le nombre des nonagénaires, les autres seulement à 150. Sur ce même million, on ne compte que 15 centenaires; 3 individus âgés de 105 ans; aucun n'atteint 110 ans.
Les statistiques relatives à la longévité varient selon les contrées et les races. Les chiffres précédents représentent des moyennes très générales et n'ont d'autre but que de préciser les idées du lecteur sur un point particulier.
D'après Flourens, la vie doit légitimement être décrite en quatre périodes: la première s'achève à la vingtième année et comprend l'accroissement en hauteur: la seconde se prolonge jusqu'à la quarantaine et se caractérise par l'accroissement en grosseur; la troisième va de quarante à soixante-cinq ou même soixante-dix ans et correspond à un travail intérieur àHnvigoration u qui « rend, dit Flourens, toutes les parties du corps « plus achevées, plus fermes, toutes les fonc- « tiens plus assurées et l'organisme entier plus « complet. »
C'est seulement à soixante-dix ans que l'illustre physiologiste faisait commencer la vieillesse, la première, la verte vieillesse; il ne plaçait la
248 l'élevage HIMALN
dernière, qu'il appelait l'âge saint de la vie, qu'après quatre-vingt-cinq ans.
A soixante-dix ans, Buffon, s'adres>ant à des jeunes gens leur disait: « Psai-je pas la jouis- (( sance de ce jour aussi présente, aussi plénièro « que la vôtre? »
La longévité est le partage de ceux-là seuls qui, ayant une saine hérédité, ont évité les ex<:ès et vécu sagement.
L'estomac est le tout-puissant seigneur de notre organisme. C'est lui qui préside à sa restauration. Suivant qu'il fonctionne bien ou mal, il modifie l'action qu'exercent sur nous les passions et les influences morales. Un robuste estomac s'inquiète peu des contingences. Ne pas s'apercevoir qu'on a un estomac, être invariablement doué d'un bon appétit; ignorer les digestions lentes ou difficiles, sont les indices d'une disposition naturelle à vivre Nieux.
Pour bien digérer, il convient de posséder une dentition saine, u Celui qui perd de bonne heure « ses dents, disait Hufeland, passe déjà, pour « une portion de son individu, dans l'autre « monde. »
Une poitrine vaste, des organes respiratoires bien conformés, un cœur tranquille et non irritable qui bat lentement et régulièrement sont des présomptions de longévité.
Un certain degré d"inisensibilité qui diminue les pertes causées par l'usure vitale, l'égalité d'hu-
l'art de prolonger la vie 249
meur et la gaieflé sont d'inestimaibles présents du ciei], fort utiles pour parvenir à un grand âge.
La régularité parfaite des appareils d'excrétion, foie, rerns, glandes sudoripares, est une condition sine qua non d'un bon drainage des poisons organiques. Une grande puissance de réparation, qui permet de beaucoup consommer sans éprouver une notable déperdition d'énergie, jointe à une tendance naturelle à la guérison des blessures et des maladies, permeittent de légitimement escompter une verte vieillesse.
Une structure exempte de difformités, une constitution indemne de toute tare, des organes génitaux normaux et abandonnés à leur simple développement jusqu'à la vingtième année, annoncent une longue existence. Les civilisés contemporains sont bien à tort prodigues de leur force génératrice.
Un laryngologiste anglais, Gib Duncan, a prétendu se rendre compte avec la plus grande exactitude de l'aptitude à la longévité d'une personne par l'inspection do son larj^nx. Il déterminait la position de l'épiglotte; si ce cartillage était verticaJ, celui qui le possédait ainsi conformé avait lies plus grandes chances d'atteindre une extrême limite de longévité. Si, au contraire, il était oblique ou renversé, la personne offrant cette conformation ne dépassait qu'exceptionnellement soixante-dix ans!...
Les causes qui abrègent la vie sont universellement connues. Elles n'ont pas toutes la même
importance. Les plus funestes sont généralement les plus discrètes et les plus sournoises.
Tout conspire autour de l'homme à raccourcir sa vie. L'entassement de millions de vivants dans des cités oîi se multiplient autour d'eux les émanations, les gaz de décomposition organitpie qui se produisent dans la putridité; leur existence au milieu de leurs aliments, de leurs déchets, de leurs ordures ménagères, qui sont des foyers où des mouvements biologiques inférieurs très dangereux naissent et se poursuivent sans trêve: voilà, en dehors des guerres, des causes de mort vraiment puissantes.
Nos poumons animalisent l'air qui les traverse, le souillent d'éléments anormaux vraiment offensifs. L'atmosphère des demeures pauvres ou collectives, encombrées d'habitants, est nauséabonde. Elle se salure également des poussières septiques venues de la rue. Nous respirons dans les grandes villes des poisons réels, merveilleusement aptes à altérer les propriétés du sang, à compromettre les fonctions primordiales, celles du cerveau, des organes digestifs, des organes hemopoiétiques. On voit les citadins devenir dyspeptiques et anémiques à la fin de l'été, lorsque la chaleur et l'insomnie ont aidé, directement ou indirectement, l'action des molécules putrescibles de l'atmosphère de leurs demeures. « L'homme <( est de tous les animaux celui qui est le moias « fait pour vivre en société. Son haleine est mor- « telle pour ses frères », disait avec raison J.-J. Rousseau.
Après l'agglomération trop dense des habitants
l'art de prolonger la vie 251
dans les grandes villes, véritables tombes toutes grandes ouvertes devant l'humanité, il faut réserver une place à part à l'éducation délicate et efféminée qui est aujourd'hui partout réservée aux enfants, La maturité rapide qui résulte d'une pareille méthode de culture infantile exalte et surmène à ce point la vitalité, que les organes encore fragiles, s'affaiblissent, deviemient impressionnables à l'excès et qu'un nouveau-né destiné à vivre soixante ans peut voir sa capacité vitale réduite de moitié. Les enfants uniques, idolâtrés et sursoignés ne connaissent que rarement la vieillesse. Au contraire, la rudesse d'un élevage simple et sa?ns luxe assure assez fréquemment à l'être humain les bases d'une existence durable.
L'excès dans le boire et le manger est une cause de brièveté de la vie. Malheureusement, l'art perfide du cuisinier sait rendre inutiles les objections de l'estomac le plus fatigué. Faire absorber en un repas par consommés, jus et coulis la quintescence de plusieurs livres de viande, de volailles et d'os à moelle, est une pure victoire de l'art culinaire. Mais c'est notre propre corps qui en fait les frais, c'est notre sang qui en souffre. Je ne parle pas de l'alcool, ce feu liquide que nous ingurgitons; ii brûle notre 'estomac, nos os, nos muscles, sclérose notre substance nerveuse et fait de ceux qu'il a réduits en esclavage de pauvres loques vivantes.
On a dit que la tension exagérée et continue des forces intellectuelles pouvait abréger nos jours. Il faut tenir compte dans cette question des qualités naturelles et des dispositions innées
2o2 l'élevage humain
de cliaciin. Un cs]m[ puissant s'accommodera sans peine de travaux qui useraient promptement une intel'Iigence médiocre. Ce qui est un véritable effort pour celle-ci ne sera qu'un jeu pour celuilà.
D'une manière générale, tout travail imposé contre la volonté et surtout contre le goût est particulièrement fatigant pour l'esprit.
Mais ce qui est par-dessus tout nuisible, c'est la concentration prolongée de la pensée sur un même sujet. Rien ne fatigue plus l'intelligence qu'une direction constamment uniforme. La première condition pour travailler sans fatigue est de varier à propos les sujets d'étude. L'alternance de l'effort cérébral est un principe essentiel de l'hygiène de la pensée.
Mêler constamment les occupations d'une vie pratique et non dépourvue de distractions aux spéculations de l'esiprit est un autre principe de cette hygiène. Les travailleurs qui ignorent cette élémentaire sagesse, versent souvent dans une sorte de manie qui les rend parfaitement ridicules ou malades.
Le troisième précepte est de bien mesurer sa puissance avant d'entreprendre une tâche. Quiconque prétend sonder les profondeurs de la philosophie et de la science doit examiner d'abord s'il est doué des dis])ositions nécessaires pour entrciprendre semblable tâche.
C'est abréger la vie de nos enfants que les soumettre de trop bonne heure à des efforts intellectuels. « La nature, écrivait .T.-J. Rousseau, dans « la NouvcVe-Héloïsc. veut que les enfants
l'art de prolonger la vie 253
« soient enfants avant d'être hommes; si nous « pen^ertissons cet ordre, nous produirons des « fruits précoces qui n'auront ni maturité, ni sa- « veur et ne tarderont pas à se corrompre; nous « aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. « L'enfance a des manières de voir, de penser, « de sentir qui lui sont propres; rien n'est moins « sensé que de vouloir y substituer les nôtres ; et « j'aimerais autant exiger qu'un enfant eût cinq « pieds de haut à cinq ans, que du jugement à « dix. »
C'est encore abréger sa propre vie que s'astreindre à bien traiter chaque jour un sujet qui déplaît ou qui est sans charmes. Choisir Je thème de ses études rend agréable le travail de l'esiprit et diminue beaucoup l'effort.
ri n'est utile ni de se gorger de café, ni de fumer en travaillant. Les anciens, qui se livraient à leurs méditations pendant la promenade ou étendus en plein air, qui me recouraient ni au café, ni au tabac, mais qui ne négligeaient pas la culture ph3sique, produisaient des œuvres profondes et belles.
J'ai démontré ailleurs quelle influence nuisible les passions peuvent exercer sur la lon^gévité (1). Qu'il me suffise de rappeler ici que le moral est lié de la manière la plus étroite aux fonctions organiques proprement dites. Il n'est pas une émotion, pas un sentiment qui n'ait sa répercus-
(1) Introduction à la médecine des passions. (Alcan, éditeur.)
sion sur la circulation, la respiration ou la digestion. La peur de la mort est une cause de mort. La perpétuelle appréhension de perdre la vie, peu à peu nous la fait perdre effectivement. La hantise de l'inévitable fin poursuit une quantité innombrable de vivants, gâte leurs jouissantces, ne leur laisse aucune trêve et devient le symptôme cardinal d'une véritable maladie mentale. Arriver par une puissante autosuggestion à nourrir à l'égard de la mort une véritable indifférence, nous dispose à jouir pleinement des plaisirs de la vie, à dissiper les nuages de notre horizon, à nous affranchir de toute considération égoïste ou mesquine.
Ce sont nos préjugés et nos usages qui ont fait de la mort un spectre hideux aux traits effrayants; c'est notre ci\ilisation qui nous a enlevé ju&qu'au bienfait de mourir tranquilles. Nous avons entouré la minute suprême d'un appareil lugubre. « Je crois, à la vérité, que ce sont « ces mines et appareils effroyables de quoi nous « entourons la mort qui nous font plus peur <( qu'elle; une toute autre forme de vivre; les cris u des femmes et des enfants, la Visitation des « personnes eslonnées et transies, l'assistance « d'un nombre de valets pâles et esplorés, une <( chambre sans jour, des cierges allumez, notre « chevet assiégé de médecins et de prêcheurs; « somme, toute horreur et tout effroy autour d« « nous; nous voylà déjà ensepvelis et enter- « rés (1). »
(1) Montaigne. — Essais. Livre I, chap. XIX.
l'art de prolonger la vie 255
Nous ressemblons à des enfants qui ont peur de leurs petits camarades masqués. Nous avons peur de la mort à laquelle un appareil d'emprunt donne une physionomie effrayante. Qu'elle s'offre à nous parée de bruit, de musique, d'éclairs, de tumulte et de couleur et non seulement nous ne la redoutons plus, mais, au contraire, nous volons au-devant d'elle sur le champ de bataille.
Les convulsions et le râle des derniers instants ne sont pénibles que pour les assistants. Le moribond ne souffre plus depuis longtemps quand surviennent ces ultimes S3'^mptômes. Le nombre des personnes qui, sur le point d'expirer, ont manifesté l'étonnement que leur causait la douceur de mourir est immense. Le philosophe La Mettrie fut plusieurs fois en danger de mort imminente. Il traduisait ainsi les sensations éprouvées par lui dans ces moments critiques: « Il semble que la a mort ne fasse que passer au cou des mourants « un nœud coulant qui, au lieu de serrer, agit « plutôt par une espèce de puissance narcotique. « La vie s'en va peu à peu avec une certaine non- « chalance, et non sans quelque volupté. «
D'ailleurs, chaque jour, le sommeil nous donne une idée de la mort. Le sommeil et la mort sont jumeaux. A un ami qui, le voyant s'assoupir, quelques instants avant d'expirer, lui demandait s'il se trouvait plus mal, Diogène répondit : « Non, (( c'est le frère qui vient au-devant de la sœur. )> Pourquoi craindre la mort quand, chaque nuit, nous appelons, avec délices, son frère comme un ami, une consolation?
Jamais la consommation vitale ni fut aussi ef-
256 l'élevage humaln
froyable qu'à l'heure présente. Ajoutez aux hécatombes de la guerre, les entreprises, les travaux, les plans qui se succèdent, les théories réformatrices qui accélèrent l'évolution des idées et des sociétés, les exigences d'un luxe effréné qui sont sans limites: autant de causes aboutissant cà un état d'excitation incessante qui, depuis longtemps, a déiruil en nous le goût du oalme, du repos et de la paix. Cette activité excessive nous dérobe certainement une bonne partie de nos jours.
L'exaltation de l'imagination et les spectacles si nombreux qui ébranlent subitement et violemment nos nerfs peuvent entraver la marche régulière du travail naturel de réparation de notre organisme.
Mais, de toutes les causes propres à abréger la vie, il n'en est pas dont l'action soit plus destructive que les excès vénériens. Ils diminuent la force vitale en provoquant la déperdition excessive des sucs qui semblent contenir cette force sous un }>ot'efiiticil cons-idérablo. Ils eritraînoiit. pav surcroît, un sui^menage nerveux qui trouble profondément la régulation à laquelle préside notre système cérébro-spinal. Les actes fonctionnels se ralentissent ou même se suspendent. L'affaiblissement de la pensée, la perte de toute énergie, de toute clairvoyance, les défaillances de la mémoire traduisenil toujours les excès vénériens. Aimer pour une femme avant dix-huit ans, pour un homme avant la vingtième année, c'est être initié trop tôt au cuite de Vénus.
Dans l'éveil prématuré du sens génésique réside une des causes les plus sûres et les plus ter-
l'art de prolonger la vie 257
l'ibles qui puissent empoisonner et raccourcir la vie.
Aux causes précédentes, il faut ajouter 'les maladies nombreuses qui entraînent une mort prématurée. Les unes sont héréditaires; îles autres sont dues à l'envahissement accidentel de Torganisme humain par les microbes pathogènes; beaucoup relèvent d'une lente et continuelle intoxication par les poisons variés dont nous faisons un abus réel : certaines, enfin, demeurent mystérieuses et altèrent profondément la structure de nos organes : le cancer est de ce nombre. Je ne parîe pas des batailles qui ont causé, depuis deux années des millions de morts. Un infernal machinisme procède méthodiquement à la tuerie. Le gaz asphyxiant, l'explosion, le couteau du nettoyeur sont les dernières trouvailles de l'Allemagne scientifique et guerrière.
Les moyens non d'empêcher, mais de retarder le progrès de notre décadence organique sont nombreux, mais leur capacité est subordonnée à une condition fondamentale: celle d'une hérédité physique exempte de tares. Il n'est 'pas de longévité possible pour les personnes dont les ascendants furent d'une faible constitution. Les conditions premières qui ont présidé à notre procréation dominent toute notre \ae. Etre de bonne naissance est un avantage longtemps inaperçu, mais c'est le plus grand de tous.
La vieillesse est le privilège de certaines fa-
mille». Des observations innombrables le confirment. Le docteur Lebon a démontré que la longévité paraissait suivre très souvent l'hérédité croisée: si la mère a vécu \ieille, le fils sera bâti pour vivre vieux. Elle passe également d'un grandpère à la petite-fille ou au petit-fils. D'autre part, l'homme pourrait, plus facilement que la fename, léguer l'aptitude à la longévité.
L'instant de la procréation n'est pas indifférent. Il exerce sur la vie entière de l'enfant une influence décisive. Il importe donc de choisir, pour engendrer, le moment où les époux, pleins de force et transportés d'amour, ont l'esprit libre, joyeux, exempt de soucis. Un individu, conçu par des parents en mauvaise disposition d'esprit et de corps, garde fréquemment, pendant la \\e, les traces des dispositions fâcheuses de ses auteurs.
L'influence de la mère sur le développement ultérieur de l'enfant est capitale. Le père est, il est vrai, la source première de l'existence de son fils et la cause qui le tire du néant, mais la santé générale de ce fils sera plus en rapport avec celle de sa mère qu'avec celle de son père. Un homme chétif, mais sans tare organique, peut engendrer un enfant assez robuste, si la mère possède une bonne constitution. Par contre, une femme maladive ne donnera jamais à son mari, fût-il vigoureux, que des rejetons doués d'un potentiel vital réduit.
Les anciens avaient si bien compris l'importance de l'état de grossesse qu'ils regardaient la femme enceinte comme un être respectable entre tous. Des punitions exemplaires étaient réservées
à ceux qui méconnaissaient ce caractère sacré. Aujourd'hui, le sein des mères n'est plus un port tranquille. Nos compagnes, influencées par la suractivité maladive qui caractérise la vie civilisée, sont plus accessibles qu'autrefois aux influences venues du dehors. Le développement de l'enfant est, par elles, fréquemment troul^lé, parfois même suspendu, de sorte qu'il n'arrive pas toujours au degré de perfection et de vigueur auquel il pouvait prétendre. Au point de vue social, ces remarques ont une importance eapita'le. Mais bien peu de personnes s'intéressent à la manière dont on doit traiter une femme enceinte. Rares sont les législateurs qui songent que de la mère surtout dépend l'avenir de la race.
Supposons qu'un sujet déterminé soit héréditairement indemne de toute tare physique. Quelle hygiène devra-t-il observer pour vivre vieux?
Je me suis déjà expliqué au chapitre de la culture physique proprement dite, sur l'hygiène de la table, du vêtement, du logis et du repos. Il serait superflu d'y revenir. Je m'arrêterai à la série des occupations et des habitudes quotidiennes. Ne rien faire, n'avoir aucun but et aucun idéal est, sans contredit, la manière de \ivTe la plus regrettable, la plus malsaine et la plus contraire à la durée de la vie. L'honnme inactif est alternativement dominé par le songe et la fantaisie, par l'abattement et l'excitation.
Le flux et le reflux de joies et de tristesse» également démesurées nous conduisent à l'indifférenoe, à l'inertie et, finalement, au dégoût de la vie.
260 l'élevage humaln
La loi de la nature est une loi de travail. Plus l'homme lui est fidèle, et plus il vit longtemps. Ce ne sont pas les oisifs, ou les consommateurs d'élixirs miraculeux qui parviennent à un grand âgie, ce sont les paysans, les simples, les matelots, tous gens qui ne se sont jamais occupés pendant leur existence des moyens de la prolonger.
Au point de vue professionnel, les artistes offrent de nombreux exemples de longévité. Les peintres occuj)ent un rang fort honorable. Le Titien produisait encore des chefs-d'œuvre dans sa centième année quand la peste l'enleva; Le Pénigin vécut 78 ans, Michel-Ange 92, Van Dyck 78, Hédo 86. Bleermaert 88, Heusch 88. Corot 79, Greuze 80, Nattier 81. Claude Lorrain 82, Mignard 83, Jean Cousin 89, LargiUière 90. Mme Vigée-Lebrun 8o. Mais ce sont les musiciens qui détiennent indiscutablement, parmi les artistes, le record de la longévité. La musique est un élixir de longue vie.
Les gens comblés par la fortune et auxquels furent pennises toutes les joies de l'existence ne vivent pas plus longtemps que les autres mortels. Cette prérogative ne leur est pas accordée. Sur la série entière des empereurs romains, qui comprend deux cents individus, quatre seulement atteignirent 80 ans. Seul des 84 rois ou empereurs qui régnèrent en France, Louis XIV atteignit 77 ans. Sur trois cents papes, il n'y en a que six qui aient dé^jassé 80 ans. En revanche, les religieux et les moines présentent en foule des cas de vieillesse avancée.
Les philosophes, surtout ceux qui dirigent leurs
l'art de prolonger la vie 261
spéculations vers l'étude de la nature, qui font consister la sagesse dans la force de dompter les sens et les passions, enfin qui placent la sobriété parmi les qualités les plus utiles à l'homme, se distinguent par leur grand âge.
Benoiston de Chateauneuf, qui lut en 1840 à l'Acadéimie des Sciences morales et politiques un mémoire sur la durée de la vie cliez les savants et les gens de lettres, avait étudié la longévité de 1.100 savants ou littérateurs ayant appartenu de 1635 à 1838 aux Académies Française, des Inscriptions et des Sciences. Il est arrivé à cette condlusion que la durée moyenne de la vie des académiciens était de 69 ans pour l'Académie Française, 70 ans pour l'Académie des Insfcriptions et 67 ans pour l'Acaldémie des Sciences.
Les médecins, qui devraient, parmi les gens âgés, occuper la place d'honneur, se distinguent, au contraire par la brièveté de leur vie. Les obligations de jour en jour plus nombreuses d'une profession dans laquelle il se fait une dépense considérable de force physique et intellectuelle, ne leur laissent plus le iloisir d'observer les règles d'hygiène et les précautions qu'ils recommandent aux autres.
Dans les centres industriels, la vie moyenne a une durée relativement courte. Le travail dans l'atmosphère souvent confinée et insalubre de l'usine est épuisant. Au point de vue de l'économie sociale, il est désirable que l'on établisse, du moins approximativement, la durée moyenne de la vie dans les différentes professions. C'est là un élément d'appréciation fort utile pour déter-
2Ô2 l'élevage humain
miner équitablement la rétribution du travail. N'est-ii pas juste, en effet, que l'homme qui exerce un métier pénlleux ou insalubre, soit mieux rétribué que celui qui, non seuJement, n'expose pas ses jours, mais entretient sa santé par un exercice régulier et salutaire?
Le genre de vie adopté pendant l'adolescence a une influence très grande sur la longévité. Mener au grand air une vie laborieuse, simple et conforme aux lois de la nature, procurera au jeune homme une longue et robuste existence par le double mécanisme de Tendurcisseraent physique et de ramélioration de sa condition matérielle. L'adolescent auquel sont accordées des commodités et des jouissances superflues, ne désire pas un meilleur avenir. Il est privé de l'excitant naturel qui pourrait tenir en éveil son énergie. Il n'éprouve pas la jouissance que procure le passage d'un sort sévère à un sort meilleur. Forcer les enfants à la lutte est le système éducatif par excellence, parce que les résistances engendrent la force.
Ce n'est pas en rendant à nos fils l'existence commode, ni en écartant systématiquement de leur route les obstacles, que nous leur ferons acquérir de la décision, de l'énergie et du caractère, La fatigue, le travail, la contradiction sont les maîtres qui instruisent et nous mettent le mieux en élat de résister aux chocs de la vie. Celui qui, sans avoir été préparé au combat, entre dans l'arène où nul ne lui cédera, où tout lui
l'art de prolonger la vie 26/J
sera rendu amer, où <"haque combat sera pom- lui une défaite, ressentira bientôt le découragement, le sentiment profond de son impuissance et de son infortune. La première période de sa vie fut heureuse, mais la seconde, à laquelle la tranquillité et l'uniformité sont nécessaires, sera précisément la plus troublée. La logique même des choses eût exigé le contraire, car l'adolescence peut être active et pénible sans que cela empêche de devenir vieux, tandis que l'âge mûr a besoin de plus de calme.
J'ai déjà signalé les suites fâcheuses de l'abus des plaisirs vénériens. Elles sont surtout évidentes pendant l'adolescence et au seuil de ila vieillesse. Aujourd'hui, on se débarrasse fort jeune du fardeau de la chasteté. L'abstinence chamelle est inconnue à nos grands fils qui, bien avant d'être complètement formés, dissipent déjà les forces qu'ils ont reçues de lia nature A l'âge où leurs aïeux commençaient à procréer, ils sont blasés sur une des jouissances qui donnent le plus de prix à la vie et qui n'a plus de charme pour eux. La chasteté est l'école des hommes courageux et vraiment forts. Leur fermeté morale, la virilité de leur caractère et la paicimonie de leurs dépenses nerveuses leur assurent une longévité certaine. Vénus est une voleuse, qui diminue le contingent de nos jours en nous dérobant notre énergie virile. Enfin, les chastes sont les seuls vivants qui goûtent les joies de l'amour dans toute leur plénitude et qui passent entièrement et à coup sûr leur force à des enfants robustes.
Parmi les causes de longévité, une place à part
doit être réservée au calme de l'esprit. C'est là,' dira-l-on, un état d'âme que nul homme n'est maître de donner, parce qu'il dépend des circonstances souvent indépendantes de la volonté. Je ne partage pas cette manière de voir, car, s'il en était réellement ainsi, la fortune devrait toujours rendre les gens heureux et satisfaits, et la pauvreté devrait être invariablement triste et malheureuse. La réalité est toute autre. Les gens riches ne sont pas toujours de bonne humeur.
Les sources de contentement et la tranquillité de l'âme sont en nous-mêmes. On découvre les uns et on acquiert l'autre par une philosophie bien simple de la vie. Elle tient dans cette fornuile: « Jouir de l'heure présente ». L'inquiétude du lendemain, l'incessante préoccupation de ce qui peut survenir, l'entassement insensé de projets d'avenir dont une vie entière ne suffirait pas à réasliser la centième partie, absorbent toute notre activité et ne nous laissent pas de repos. Essayez donc d'utiliser convenablement chaque jour et chaque heure, et vous vous reposerez, le soir, avec le sentiment de tranquille satisfaction que, seule, peut procuTer la certitude d'avoir bien vécu.
Se faire sur les choses une idée juste est un autre moyen d'acquérir le calme de l'esprit. Examiner froidement et avec sincérité tout événement extérieur, c'est posséder l'indépendance d'esprit, si essentielle à la Iranquillilé de l'âme. Les calamités et les maux viennent toujours de l'ignorance, de l'intérêt mal compris et de la précipitation du jugement.
l'art de prolonger la vie 265
Les homines déçus, qui ne croient plus à rien, ni en personne, font de leur vie une continuelle guerre offensive et défensive. Il leur faut renoncer à la gaieté et au calme; ils creusent chaque jour leur tombe. Etre bon est. au contraire, un exceMent calcul, car, ce faisant, on contribue au bonheur des autres; on goûte un charme très doux à faire le bien, et on se prépare la vieiWesse la. plus agréable. Une joie pure et sans violence, un rire fréquent, des lectures agréables sont des moyens de prolonger la vie, plus actifs €t plus sûrs que tous les élixirs.
Enfin, la franchise du caractère apparaît comme Tune des qualités morales les plus propres à prolonger la vie. Les classes les plus raffinées de la société abondent en hommes qui parlent, agissent et se comportent d'une manière constamment contraire à celle que devrait leur inspirer la morale la plus élémentaire. Leur existence n'est qu'un mensonge continuel, une sorte de convulsion continue, qu'ils ne peuvent à la longue supporter sans inconvénients et sans en ressentir les plus tristes résultats au point de vue de la longévité.
Lorsque surviennent les maladies, qui d'habitude abrègent notre vie et même en tranchent subitement le fil, le choix du médecin n'est pas inidifTérent. Aujourd'hui, la masse des écrits populaires, qui répandent dans la foule des notions médicales élémentaires, est énorme. Le public se trouve, un peu à son insu, et non toujoui's sans inconvénient, entraîné dans les plus grands abus thérapeutiques. Tout le monde prétend se
soigner par quekpies recettes ou quelques médicaments spéciaux et merveilleux, prônés aux feuilles d'annonces. Mais il est clair que pour traiter une maladie, il faut d'abord connaître les rapports qui unissent ses causes à la médication convenable et peser les raisons qui doivent nous décider en faveur do tel ou tel des traiteaments possibles. Ainsi comprise, la médecine demeure en dehors du domaine du grand public.
D'ailleurs, l'emploi d'un médicament est presque toujours par lui-même nuisible, et ne peut être justifié que dans un but thérapeutique. Il doit exister une relation parfaite entre le remède et la maladie. Administrer un médicament inutile, c'est rendre malade quelqu'un qui ne l'était pas; prescrire un remède contraire, c'ast superposer une nouvelle maladie à celle que l'on se proposait de guérir et accroître encore les désordres existants. Quand on est malade, mieux vaut s'abstenir de remèdes qu'user de drogues nuisibles. On dépasse trop souvent la mesure logique en recourant, pour des cas légers, aux médications les plus \iolentes et les plus actives.
Les progrès de l'hygiène et la vulgarisation de ses règles déterminent beaucoup de personnes à adopter certaines habitudes inflexibles de régularité et de ponctualité. C'est une erreur de s'enchaîner étroitement à un genre de vie uniforme, c'est s'exposer à la maladie chaque fois qu'on est tenu de déroger à ses liabitudes. Des irrégularités légères, des perturbations sans gravité sont utiles aux opérations vitales. Dormir de temps en temps, moins qu'à l'ordinaire, manger davantage
l'art de prolonger la vie 267
ou, au contraire, jeûner tout un jour, boire quelquefois d'excellent vin en suffisante quantité pour éprouver une très fugitive excitation, s'exposer momentanémeni au chaud ou au froid, se fatiguer sans réserve pendant qudques heures, sont des moyens d'endurcir le corps en le soustrayant à une accoutumance servile.
Chacun de nous devrait avoir son hygiène particulière et suivre le régime le mieux approprié à ses tendances organiques. C'est pourquoi le médecin, pour être de bon conseil, connaîtra à fond le mallade qui lui confie le soin de sa santé. Aujourd'hui, on court chez le médecin tous les huit jours, tous les mois ou une fois l'an et l'on se fait prescrire un vomitif, une purge ou une pilule miraculeuse. Pour un tel commerce d'ordonnances, de simples charlatans suffiraient. On devrait, au contraire, se servir de la médecine et des médecins pour leur demander un régime d'hygiène approprié aux prédispositions physiques et morales.
Le meilleur médecin est celui qui est, en même temps, un ami. Dans cette position favorisée, il s'intéressera à l'état de son malade d'autant plus vivement qu'il éprouvera pour lui plus de sympathie et qu'il le connaîtra davantage. Les médecins bavards et curieux et ceux qui rabaissent leurs collègues ou déprécient leur talent fournissent, en agissant ainsi, la preuve d'un savoir médiocre, peu rassurante, et d'une absence de cœur. Les qualités morales sont surtout nécessaires dans cette profession dont les titulaires ne relèvent que de leur conscience.
Le malade qui, après l'avoir choisi, honore son médecin d'une confiance sans limite, facilite singulièrement la tâche de ce dernier. La confiance du malade est l'auxiliaire le plus efficace de la nature dans son œuvre réparatrice. Elle peut même avoir pour effet de communiquer une vertu curative à des suhstances inertes. La foi est en médecine, comme en toute chose, une puissance vraiment effective. C'est en impressionnant par la suggestion, le moral des hystériques, que Charcot rendait la parole à des aphasiques et le mouvement à des paralytiques.
Plus un malade a de médecins autour de lui et moins il est en sûreté. La probabilité d'une guérison diminue comme le nombre des médecins augmente. J'ai vu, dans certains cas, leur multiplicité rendre toute cure impossible. Même dans le cas où une consultation aboutit à affermir un diagnostic et permet, contre toute attente, d'établir un plan général de traileonent, il importe de n'en confier l'exécution et la surveillance qu'à un seul, celui qui inspire au malade le plus de confiance.
En résumé, pour atteindre un grand âge, il faut une bonne hérédité, des précautions hygiéniques, de l'égalité d'humeur, de la joie douce, calme, continue, de la sérénité d'âme; il faut aimer la vie et ne pas redouter la mort.
Et qu'on ne s'imagine pas que la grande vieillesse est accompagnée d'une douloureuse déchéance intellectuelle. Sophocle était centenaire quand il composait son OEdipe, Théophraste écrivit ses Caractères à 99 ans; Caton plaidait à
S'6 aais. LiA'ius Dnisius, presquie cantenaire, enseignait encore le droit; Michel- Ange avait 89 ans quand il peignit son Jugement dernier; Bufifon avait dépassé 88 ans quand il composait ses Epoques de la nature; Fontenelle, quoique centenaire, faisait preuve d'une verve toute juvénile; la verdeur de Che\Teul était proverbiale; Renouvier composa ses Dilemmes de l'Intelligence à 90 ans.
Ne craignons donc point la vieilles&e. La déchéance physique qu'elle entraîne laisse presque toujours- intacte l'intelligence. L'homme intellectuel, dans bien des cas, vit encore vigoureusement, alors que l'homme végétatif, l'homme-plante se trouve dans la décrépitude sénile la plus complète. Le vieillard a une longue habitude de vivre et cette habitude a pour conséquence de lui faire aimer d'autant plus l'existence qu'il s'approche davantage de son terme.
La vieillesse peut être soutenue et prolongée par des moyens aussi simples qu'efficaces. La chaleur naturelle qui lui fait défaut sera entretenue artificiellement par des vêtements chauds, des demeures tièdes, des mets calorifiants, un climat méridional. La nourriture des personnes âgées sera plutôt fluide que solide, reconstituante sous un faible volume, légèrement excitante, arrosée de quelque \\n vieux de Bordeaux, d'Espagne, de Tokay ou de Chypre; les bains tièdes entretiendront la perméabilité rénale et retarderont la sécheresse et la rigidité des tissus; une régularité de vie exemplaire ne laissera aucune place aux fatigues exagérées, aux plaisirs de l'amour. Les occupations agréables et les distractions sont à cette
époque de la vie dune indiscutable utilité. La bonne lumieur et la gaieté, les souvenirs d'un heureux passé, la fréquentation des enfants, la société des jeunes gens ont sur le vieillard une inlluence rajeunissante. Il puise quelquefois dans des entreprises nouvelles Fillusion de prolonger matériellement la durée de sa vie; il prend plaisir à planter et à bâtir alors qu'il n'aura le temps ni de récolter les fruits^ ni d'entrer dans sa nouvelle demeure.
Pour atteindre cette période de l'existence à laquelle tant d'hommes aspirent, retenons et mettons en pratique ces paroles du sage Hufeland: Le dernier mot de toute expérience, c'est la modération en tout... Dans un certain état mo3^en de fortune, de climat, de santé, de tempérament, de constitution, d'activité, d'intelligence, de régime, se trouve le secret de la longévité. Tous les extrêmes, le trop comme le trop peu, sont des obstacles au prolongement de la vie. »