XXIV
L'occupation française touchait à son terme. Après la dernière dépêche de l'empereur Napoléon, qui prescrivait de laisser toute liberté d'action à Maximilien, il ne restait plus qu'une]tàche au général en chef, le rapatriement des vingt-huit mille hommes du corps expéditionnaire. L'honneur français exigeait, en outre, que toutes les places que nous tenions encore fussent remises en bon état de défense à Maximilien, avec des approvisionnements suffisants pour les garnisons chargées de les occuper. Un juste sentiment de délicatesse commandait aussi à notre gouvernement de faire bénéficier son malheureux allié de toutes les ressources envoyées d'Europe pour le corps expéditionnaire et emmagasinées par notre intendance à Mexico et à Vera-Cruz.
Toutes ces questions avaient été prévues à Paris. Il faut reconnaître qu'elles n'avaient pas été résolues sous une inspiration généreuse à l'égard de Maximilien: il est juste de dire qu'à cette époque, le cabinet des Tuileries ne prévoyait pas les résistances du jeune empereur : mais il eût pu, du
moins, modifier ses premiers ordres. Datés du i5 septembre 1866. ils enjoignaient au commandement « de ne ramener en France que les rares chevaux dont la valeur serait constatée supérieure au prix considérable du fret. Tous les autres animaux devaient être vendus à n'importe quel prix, soit au Mexique, soit à la Havane. Il était recommandé de faire transporter et vendre à nos colonies de la Martinique et de la Guadeloupe les meilleurs sujets. Vous ne devez pas, ajoutait-on dans la dépêche au quartier général, laisser au Mexique votre matériel d'artillerie. »
L'ordre concernant les bouches à feu était juste et nécessaire , car les canons marqués aux armes de la France sont cie vrais drapeaux qu'elle ne laisse pas à l'étranger, sinon chèrement vendus. Quant aux animaux , qui comptaient dans leurs rangs, sans parler de vieux serviteurs de Crimée, d'Algérie ou d'Italie, fatigués par les campagnes ou épuisés par l'âge, d'excellents chevaux arabes ou indigènes, il eût convenu d'en faire don à l'empereur; car autrement, c'était s'exposer à les voir grossir les escadrons de la cavalerie libérale, à qui ils allaient donner tout de suite une supériorité réelle dont nous avions si bien profité nous-mêmes dans toutes les rencontres : souvent nous avions battu l'ennemi de vitesse. On n'ignorait pas à Paris que le trésor de la monarchie était pauvre, et l'offre qui lui fut faite de les lui vendre, argent comptant, ne pouvait être que repoussée comme illusoire.
Or, que devait-il arriver ? Nos régiments, forcés de descendre avec leurs montures à la Vera-Cruz, et nos batteries traînées par leurs carrossiers et leurs mulets jusqu'au chemin de fer de la Soledad, allaient forcément jeter dans les
Terres-Chaudes une quantité considérable d'animaux qui ne pourraient être vendus qu\à vil prix. Le comité de remonte publia et fit imprimer des avis annonçant qu'au fur et à mesure que les diverses colonnes passeraient à Paso-del- Macho, tête de ligne de la voie ferrée et misérable bourgade qui se trouve entre la Soledad et le Chiquihuite, des ventes successives et publiques auraient lieu. Les préfets mexicains eux-mêmes reçurent du quartier général une circulaire qui appelait tous les habitants aux adjudications d'Orizaba, de Cordova, de Paso del Macho et de Vera-Cruz.
Monsieur le préfet,
J'ai l'honneur de vous prier de faire savoir aux propriétaires, ainsi qu'aux populations de votre département, par la voie de la publicité la plus étendue, que l'armée française, au moment de son départ, va vendre, à Orizaba, Cordova, etc., un nombre considérable de chevaux, mulets, harnachements.
MM. les sous-intendants militaires pourront, s'il en est besoin, donner sur les lieux mêmes les renseignements les plus complets sur la nature et la quantité des objets à vendre.
En vous priant de donner de la publicité à ces ventes, je ne veux point imposer aux municipalités des frais en dehors de leurs budgets. Je ferai faire le remboursement des dépenses qui sont utiles pour l'affichage ou le colportage des avis que vous jugerez nécessaire de publier.
Bazaine.
Mais les Mexicains, instruits d'avance que ces chevaux étaient condamnés à rester sur leur sol, se souciaient peu et avec raison d'acheter quatre ou cinq cents piastres, comme
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cela s'était produit sur les hauts plateaux, des bêtes arabes qu'ils savaient pouvoir obtenir pour une once d'or.
Les embarquements étaient commencés. Tel de nos régiments pénétrait en Terre-Chaude le matin ; le soir même il avait rallié le port. Cette délicate opération de mettre à bord un corps d'armée et un gros matériel dans la rade de 'Vera-Cruz, où il y a toujours à redouter à cette époque les coups de norte et les atteintes de vomito, exigeait impérieusement que la concentration des navires dans le port fût la plus brève possible. Les troupes ne firent que passer de Cordova à la mer. Les hacendados^ comme les guérillas dont le costume ne trahit nullement le caractère (i) guettaient l'arrivée des détachements : les uns, pour remonter en sang arabe leurs manadas, poussèrent les enchères à une certaine somme dont la movenne ne dépassa pas cent francs, les autres s'en allaient fièrement sur nos pauvres compagnons d'armes tout harnachés, achetés à bas prix, et aux derniers hennissements des pauvres bêtes, nos cavaliers attendris se sentirent parfois les paupières humides. Ils eussent éprouvé moins de regrets lors de cette séparation qui avait bien ses tristesses, s'ils avaient su que ces fidèles coursiers s'en retournaient mourir sous le drapeau de Maximilien, pour lequel ils avaient combattu pendant cinq années. La politique n'entrait pour rien dans ces adieux : la sympathie seule pour le prince abandonné parlait. Plutôt que d'assister à ce désolant spectacle qui ressemblait à une déroute, nos soldats eussent volontiers remboursé à notre trésor, au profit de Maximi-
(i) Aucun laisser-passer n'a été accordé aux libéraux, pour venir faire des achats d'animaux.
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lien, les faibles sommes que cette lamentable opération, ordonnée par notre gouvernement, a pu lui rapporter.
L'inspiration avait été meilleure à Paris, quand on avait songé à nos pauvres colonies de la Martinique et de la Guadeloupe, si déshéritées aujourd'hui par la mère-patrie qu'elles s'étiolent, malgré le beau soleil des tropiques, et qu'elles demandent pour vivre à devenir russes ou anglaises. L'amiral La Roncière le Noury fit transporter dans nos possessions des Antilles quatre cents des meilleurs animaux du corps expéditionnaire. Ceux-là du moins trouveront leurs invalides sur le sol de la patrie. ^
Néanmoins, ces ventes publiques, faites au grand jour, profitèrent si peu aux dissidents, qu'elles provoquèrent immédiatement une proclamation de Porfirio Diaz, qui fut affichée dans tous les centres où l'armée française avait laissé derrière elle une partie de ce qui lui avait appartenu, et des visites domiciliaires firent rentrer dans les mains des juaristes tous les objets qu'avec raison, ils devaient considérer comme contrebandes de guerre, importées au profit d'un parti rebelle à l'autorité légale.
République mexicaine. Qiiartier général de la ligne d'Orient.
Le quartier général ayant eu connaissance qu'en se retirant, l'armée d'invasion a mis en vente une grande partie de son convoi qu'elle n'a pu embarquer, vous avertirez le public que tous les bagages, transports, matériels de guerre, animaux, etc., qui appartiennent ou ont appartenu à ladite armée, seront saisis par les autorités constitutionnelles, que l'on soit Mexicain ou étranger, parce que la nation ne reconnaît ni ne reconnaîtra l'achat, la vente et encore moins toute autre espèce de contrats sur
lesdits objets qui sont contrebandes de guerre, et appartiennent pour ce motif à la République.
INDÉPENDANCE ET RÉFORME. — Acatlan, 14 février.
PORFIRIO DIAZ.
Il faut reconnaître que, jusqu'à la dernière heure de l'occupation, on puisa dans le trésor mexicain, qui s'appauvris" sait chaque jour : c'était marcher dans une voie qui était peu digne de la France , mais M . Dano se voyait forcé d'obéir aux instructions de notre ministre des affaires étrangères, comme il ressort des deux documents qu'on va lire.
Mexico, le 21 janvier 1867.
Monsieur le maréchal, La résistance opposée par le gouvernement de l'empereur Maximilien à l'exécution de la convention du 3o juillet étant plus vive que jamais, et de nouvelles difficultés devant en être la conséquence, j'ai l'honneur de transmettre ci-inclus à Votre Excellence copie des dernières instructions qui m'ont été données au sujet de cette affaire par le ministre des affaires étrangères de l'Empereur.
Le ministre de l'Empereur, *
DANO.
Paris, i5 décembre 1866.
Monsieur,
Par votre lettre du 9 novembre, sous le n» 99, vous me faites savoir que, sans vous arrêter aux objections qu'a essayé d'introduire M. de Pereda, vous avez procédé à la mise à exécution de
la convention relative aux délégations à partir du i" novembre,
* On est étonné de voir M. Dano s'intituler ministre de l'Empereur, et non de la France, qu'il représentait, avant tout.
et vous m'envoyez en même temps le procès-verbal d'arrêté de comptes de la douane de la Vera-Cruz, qui a été dressé par nos agents à leur entrée en fonctions.
C'est avec raison que, vous fondant sur les stipulations précises de l'article 7, vous avez répondu à M. le sous-secrétaire des affaires étrangères mexicain que l'acte du 3o juillet n'avait besoin d'aucune formalité pour devenir exécutoire. Je ne pviis que vous approuver pleinement et vous engager à vous maintenir dans les mêmes termes, si notre droit venait à être remis de nouveau en question.