ARMÉK RÉPUBLICAINE. ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
Coxcatlan, 8 février 1867.
Au commandant des forces françaises à Tehuacan.
■ Les opérations relatives à l'échange des prisonniers étant terminées, je vais me retirer à Teotitlan : à partir du 12 février courant, en vertu des instructions du général Porfirio Diaz, les troupes libérales, qui, pour ne pas troubler les opérations de réchange, avaient reçu l'ordre de ne pas dépasser certains points, reprendront leur complète liberté de manœuvres contre vos forces.
Le colonel chef d'état-major.
Perez Milicua.
Les autorités impérialistes méconnaissaient sans cesse le droit des gens : c'était autoriser des représailles de la part des républicains, et il incombait à notre quartier général d'intervenir entre les deux partis.
Apam, le 27 janvier 1867.
Au quartier général français.
Le jeune Antonio Mendez a été arrêté dans la capitale d'une manière arbitraire. Il sert sous mes ordres. Son père étant mort, je lui ai permis de me quitter pour ses affaires. Il était donc séparé des forces républicaines, et son emprisonnement est aussi injuste qu'indigne.
Vous ne permettrez pas que, sous le nom français, on commette de pareils abus du droit. J'ai permis à Mendez de se rendre à Mexico, parce qu'il y allait à l'ombre du pavillon de la France.
Si j'avais su qu'il ne dût rencontrer que le parti clérical, je ne
lui eusse pas permis de s'éloigner.
J'espère que vous voudrez bien faire mettre Mendez en liberté.
Agréez, etc.
Florentino Mercado.
Comme on le voit, les généraux républicains ne prononçaient pas le nom de Maximilien. Leurs récriminations ne s'adressaient qu'au parti clérical^ l'auteur premier de l'invasion étrangère et de tous leurs maux. C'est qu'ils n'ignoraient pas que les sentiments de vengeance et de cruauté de certains impérialistes (Marquez en a donné de tristes preuves pendant le siège de Mexico) avaient secrètement encouragé chez Maximilien la conception du décret du 3 octobre, décret qu'ils prévoyaient devoir servir un jour leurs propres rancunes, accumulées depuis la guerre d'indépendance et surexcitées par la chute de Miramon, renversé en 1860 sous les coups des libéraux. Mais, nous ne craignons pas de le répéter, si ce décret est devenu plus tard une arme terrible entre les mains des impérialistes, c'est outrager la vérité que d'en rendre seul responsable le cœur d'un prince plein d'une clémence qui souvent lui a été funeste, et que le commandement français n'hésita pas à lui reprocher en certains cas.
Au moment où il a été lancé, ce décret n'atteignait et ne devait atteindre, dans la pensée du souverain, que ces faux généraux qui, à la tête de bandits, désolaient le pays sous la bannière républicaine comme sous le drapeau monarchique. En France, on s'est apitoyé sur le sort du fameux Romero, fusillé justement après la sentence d'une cour martiale. Voici ce que Juarez écrivait de San Luis à son général Porfirio Diaz, et cela à la date du 2 août i863 :
Au général Porfirio Dia^.
Du côté d'Arroyozarco et de Tepeji, les guérilleros Fragoso, Romero, et un certain prêtre Dominguez, commettent des excès scandaleux et extorsionnent des villages. Ces malfaiteurs nous discréditent chaque jour, et il faut les exterminer. Donnez vos ordres en conséquence, car il ne convient pas que ces gens-là vous fassent perdre les sympathies des populations.
Benito Ju.a.rez.
Le président républicain ne s'était donc pas montré moins rigoureux que l'Empereur Maximilien, lorsqu'il s'était agi de la conservation de Tordre social. D'ailleurs, au mois de septembre i865, qui précéda le décret du 3 octobre, le parti libéral était profondément abattu. On savait officiellement que Juarez avait effectivement franchi la frontière du Nord; on pouvait croire qu'il avait quitté le territoire mexicain sans esprit de retour, car on ignorait encore toute la ténacité de sa volonté. Bien des chefs dissidents, à cette même époque, fatigués d'anarchie et de révolutions, se laissaient aller à l'espoir d'une résurrection de leur pays, et, de bonne foi, songeaient à tenter l'essai de la monarchie. Le célèbre général Uraga lui-même se ralliait franchement au trône. Le répit fut de courte durée, il est vrai ; mais, le Mexique peut l'attester, il régna véritablement une heure de calme dans le pavs, et la pacification eût été presque complète à ce moment sans les violences des bandas, dont le pillage était le seul mobile comme la seule ressource.
Pour restituer à l'histoire son véritable caractère, il convient de produire un ordre impérial, intimé au maréchal Bazaine. Ce document semble prouver que le décret du 3 oc-
tobre s'accusait spontanément comme une nécessité dans l'esprit de l'empereur Maximilien, qui,, malgré tout, nous l'affirmons, généreux de sa nature et fort clément d'ordinaire, n'avait en vue que le châtiment des bandits. Et la preuve évidente en est que, dès que l'Empereur eut appris que Riva Palacios avait relevé l'étendard républicain, il prescrivit sans retard de traiter selon le droit des gens ce vrai général ennemi, qui lui-même s'était montré plein d'humanité pour les captifs belges.
Cabinet militaire de ï Empereur.
Mexico, i6 novembre i865.
Monsieur le maréchal,
Sa Majesté me charge de faire connaître à Votre Excellence que, dans le cas où on viendrait à s'emparer de Vicente Riva Palacios, Elle veut qu'il soit amené à Mexico. C'est la seule exception que, pour des motifs spéciaux, ï Empereur entend faire au décret du 3 octobre, et Elle désire que Votre Excellence donne des instructions précises pour que, le cas échéant, Riva Palacios ne soit pas passé par les armes.
Le chef du cabinet militaire de Sa Majesté.
Les exactions des bandits prirent tout à coup un tel développement, qu'il devint impérieusement nécessaire de courir sus aux guérillas, qui ne s'étaient recrutées que de la lie de la population et de l'armée mexicaine, d'Indiens vagabonds {vagos) et de flibustiers américains. Ces hordes déguenillées ou à demi nues marquaient leur passage par des excès horribles. Les pillards étaient impitoyables pour leurs propres familles ; n'avons-nous pas vu nous-méme, à Le-
desma, un de ces sauvages briser d'un coup de feu la cuisse de sa femme, qui ne le servait pas assez vite! Lorsque nos prisonniers tombaient entre leurs mains, espérant encore le traitement dû aux vaincus, ils trouvaient la torture et achetaient la mort par de cruelles agonies. L'Europe n'a pas eu sous les yeux ces atroces tableaux des forêts vierges parsemées de cadavres desséchés au soleil, où nos pauvres camarades s'agitaient pendus aux branches d'arbres, les uns sai^ gnés aux quatre membres, le feu sous le crâne; les autres, le cœur arraché et palpitant hors de la poitrine. Ces spectacles, nous y avons assisté, non sans frissonner d'épouvante ni sans songer aux angoisses des suppliciés comme au long deuil de leurs familles. Tout soldat a droit aune autre mort. Que la fumée du combat lui serve de linceul, il tombe bien celui qui meurt à l'ombre de son drapeau ; certes, il ne se plaint pas de périr de la main d'un ennemi, mais il ne veut pas que sa dépouille soit souillée par la main d'un bourreau. Voilà pourtant la guerre que, pendant cinq ans, nous infligeaient ces Indiens à demi sauvages, abrutis par la débauche, lancés au combat comme à la curée par des chefs invisibles, qui se tenaient prudemment sous bois pendant l'action ! Cette guerre, comme tant d'autres, nous l'avons faite en Terres-Chaudes, sans trêve ni merci, de jour et de nuit, un revolver soigneusement caché sous la ceinture, résolu à nous faire sauter la cervelle plutôt que de tomber au pouvoir d'un vainqueur féroce. Le mot de prisonnier était rayé du code militaire des bandits. Eh bien, oui, il fallait se faire tuer ou tuer, comme l'homme civilisé tue la bête féroce s'il ne veut pas en être dévoré. A coup sûr, toutes les armes sont bonnes pour le peuple qui veut exterminer
ses envahisseurs. Certes, les Mexicains avaient le droit de défendre leur patrie à outrance. Mais l'armée française, qui n'avait pas à discuter la politique de son gouvernement, qui ne devait qu'obéir, se trouvait, quant à elle, en cas de légitime défense. Tout en voulant l'indépendance d'autrui , nous ne pouvions oublier que nous étions Français, ayant charge d'hommes.
Certains généraux républicains, qui tenaient la campagne, surtout dans les provinces les moins centrales, nous ménageaient peu ; on s'en convaincra en consultant une lettre du général Corona, guerroyant à la tête du Sinaloa. Cette dépêche, tombée en nos mains, était adressée au général Lozada, qui commandait pour l'Empereur à Tepic, à San Blas sur la côte du Pacifique. A côté du traitement réservé aux Français avant le décret du 3 octobre, elle donne une idée de la trahison qui nous enveloppait à chaque pas, et qui explique les désastres subis dans ces parages ; trahison facile à comprendre, mais devant laquelle nous ne pouvions pas rester désarmés.
Panuco, 12 mars iS65.
Au général Lo^^ada.
Mon ami,
J'ai reçu votre lettre du G courant, qui contient les renseignements et les instructions que j'accomplirai avec toute l'exactitude nécessaire.
Dans ce moment, trois heures du soir, je vous envoie les dernières mules faisant partie des trois cents, dont nous nous sommes emparés sur les Français, le 4 au matin, à Ziqueros. Nous avons pris aussi vingt-cinq Français que j'ai fait fusiller
sur place. Dans le nombre était un chef qui se disait prince; plus un capitaine de cavalerie, deux chefs subalternes et un sergent : le reste ne comptait que de simples soldats. Liberté et réforme.
Général Corona.
Il faut pourtant reconnaître que tous les généraux mexicains n'avaient pas recours à de pareils moyens. Ils savaient pertinemment que les ordres émanés de notre quartier général, tant que les opérations militaires avaient duré avant l'arrivée de Maximilien, s'étaient révélés conformes à l'humanité et au droit des gens.
Circulaire n° 33 1.
lo avril 1864.
Les actes d'odieuse barbarie commis tout récemment sur l'hacienda de Mal Passo par des bandes qui, au nom de l'indépendance, ont assailli une population de paisibles travailleurs, tuant des femmes et des enfants, ont provoqué une indignation générale.
Les hommes qui se livrent à de pareils excès, et les chefs qui commandent à de tels hommes, se mettent d'eux-mêmes en dehors du droit commun, et ne méritent pas d'être traités comme des soldats, mais comme des bandits que réprouvent tous les partis.
A l'avenir, quels que soient les grades qu'aient pu occuper dans l'armée, quelles que soient les fonctions qu'aient pu remplir dans l'administration les chefs qui commandent à des bandes de cette sorte, la loi martiale leur sera appliquée dans toute sa rigueur.
Les sentiments de l'honneur et du devoir militaire commandent le respect pour les officiers et soldats qui, dans une lutte
honorable entre troupes régulières, peuvent tomber entre nos mains; il n'en saurait être de même pour ces chefs qui conduisent au pillage et au meurtre des bandits de profession.
Tout chef pris les armes à la main, et dont l'identité pourra être reconnue sur les lieux, sera fusillé séance tenante. Ceux qui ne pourront point être reconnus immédiatement ou qui seront pris à la suite d'un combat ou signalés comme faisant partie de ces bandes qui attaquent les haciendas, pressurent les populations et vont semant partout le désordre et le pillage, seront traduits devant la cour martiale.
Vous donnerez, monsieur le commandant supérieur, la plus grande publicité à cette circulaire, afin que les populations sachent bien que je suis résolu à venger toute atteinte portée aux droits de l'humanité et de la propriété.
Bazaine.
Après l'arrivée de Maximilien, à mesure que les troupes françaises s'éparpillaient sur ce vaste empire, les chefs de bandes devinrent encore plus audacieux et plus cruels. Les hacenderos eux-mêmes réclamèrent de toutes parts l'énergique application de notre code militaire, que l'empire avait adopté dès le début du règne. Les officiers français, investis de commandements, comprirent bientôt que sévir était une nécessité; c'était une question de vie ou de mor". Les cours martiales s'assemblèrent et se séparèrent plus tard avec la conscience calme. Le général qui eût permis à ses troupes de se rendre à des ennemis implacables eût été criminel ; car l'expérience chèrement acquise nous enseignait trop bien qu'agir ainsi, c'était vouer d'avance les nôtres à la torture. Il fallait donc vaincre ou mourir sur le champ de combat.
Cette guerre était blâmable ; qu'on en accuse les auteurs ;
mais c'eût été faire injure au bon sens que de condamner les Français, au nom de l'humanité et de la clémence, à se laisser paisiblement égorger parce qu'ils soutenaient une mauvaise cause. Le décret du 3 octobre, qui allait dépopulariser le prince, était aussi impolitique qu'inutile , car le code militaire suffisait à toutes les vicissitudes d'une pareille lutte. 11 défend toute capitulation qui n'a pas pour but de sauver honorablement les soldats vaincus par l'ennemi. Or, les bandes mexicaines égorgant leurs prisonniers, on devait se battre jusqu'à la dernière goutte de sang. Ces scènes de violence sont faites, nous le comprenons, pour émouvoir ceux qui n'ont jamais quitté les délices de Capoue. Mais à la vue des mines qui faisaient explosion sur les routes publiques, au goût du poison qui se trouvait mêlé aux aliments, au contact de la trahison e^ui revêtait mille formes subtiles, au milieu des embuscades où les cris sauvages dominaient la fusillade , et où l'homme blessé se voyait odieusement mutilé, l'instinct de conservation se réveillait inexorable , et le cœur s'attendrit peu au souvenir de ces émotions poignantes, quand on se rappelle que nous avons laissé près de neuf mille cadavres dans ce lugubre pays, sans compter les malades, les mourants, les blessés ou mutilés, les fous et les aveugles que le Mexique a rejetés sur les rives de notre patrie.
Lorsque, plus tard, la guerre régulière eut repris son cours sur les hauts plateaux, le décret du 3 octobre, ce qu'eût dû prévoir Maximilien et ce qu'il a cruellement expié, s'est malheureusement transformé en instrument de vengeance entre les mains des juges mexicains, qui ont condamné Salazar, Arteaga et tant d'autres, à titre de libéraux. Mais la
Justice française , quoiqu'elle ne soit pas infaillible, a rendu ses verdicts froidement et avec le calme de la force qui convient à notre armée, plus éclairée, plus indépendante qu'on ne veut le supposer. Plus tard, l'histoire, dégagée des émotions publiques, prononcera en dernier ressort.
Les dissident?, dont nous nous faisons honneur d'avoir été un des premiers en France à défendre le bon droit, celui de la résistance à l'invasion, n'avaient jamais d'ailleurs confondu notre armée avec notre politique, et la lettre du chef d'état-major de Porfirio Diaz prouve que, dans le camp des libéraux, on savait aussi honorer le courage des adversaires.