‹ L'élévation et la chute de l'empereur MaximilienChapitre 21 sur 22 · CIRCULAIRE · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE

S. M. l'empereur Maximilien désire recueillir tous les faits et actes scandaleux qui peuvent être reprochés au clergé, et à l'appui desquels des preuves certaines pourraient être mises.

La conduite privée des membres du clergé, les abus qu'ils commettent au titre du casuel, les obligations qu'ils imposent aux particuliers, dans certains cas, pour leur donner l'absolution in articulo mortis, le refus de sépulture, et enfin tous les actes

ayant un caractère de pression, devront être l'objet de vos investigations.

Je n'ai pas besoin de vous recommander la plus grande prudence dans les recherches que vous avez à faire à cet égard, ainsi que dans l'envoi que vous me ferez des documents à l'appui des actes répréhensibles de la catégorie énoncée.

Ces recherches devront avoir un caractère tout confidentiel, ainsi que votre correspondance, qui devra être adressée au cabinet.

Bazaine.

Reprenons notre récit. Le chef du cabinet militaire fut chargé de répondre aux dernières propositions du secret nre impérial, le père Fischer.

Mexico, le 2 février 1867.

Monsieur l'abbé,

S. E. le maréchal Bazaine, auquel le général Osmont a communiqué votre lettre du i'^'" février, confidentielle et réservée, me charge d'avoir l'honneur d'y faire réponse .

■Votre ignorance des usages militaires vous fait adresser au général Osmont une double proposition qui témoigne du désir que vous avez de ne point voir priver de braves soldats d'une récompense à laquelle ils attachent du prix.

"Vous ajoutez que vous ne croyez pas devoir soumettre les états de proposition à S. M. l'empereur du Mexique, à cause du lamentable accident qui s'est produit dans ces jours derniers.

Il est regrettable, en effet, que des propositions faites depuis longtemps aient été envovées dans des circonstances aussi peu favorables; mais, Monsieur l'abbé, on ne saurait admettre que le désir particulier que vous témoignez d'être agréable au général

Osmont autorise cet officier général à s'écarter des règles Je la hiérarchie qui, dans Tordre militaire comme dans l'ordre religieux, constituent la base de la discipline.

Quant à l'incident que vous invoquez, vous ne sauriez ignorer qui l'a provoqué, et. en mettant de l'ordre dans les faits, vous vous apercevriez peut-être que la loyauté méconnue, le sentiment et la dignité offensés, ont nécessité, de la part du maréchal, une première rupture dont la conscience de vos amis politiques seule restera chargée.

Agréez...

Le colonel, chef du cabinet.

Le quartier général devait d'autant plus se féliciter de ne s'être pas écarté un instant de ses instructions écrites, malgré les tendances du général Castelnau, que notre gouvernement lui écrivait à la date du i5 janvier, que son mouvement de concentration et de retraite devait être terminé ; qu'il fallait se masser pour procéder à l'embarquement, les bateaux transatlantiques devant mouiller en rade de Vera-Cruz dans les derniers jours du mois de février. On ne songeait plus à Paris qu'à une chose, h quitter au plus vite cette terre de mécomptes et de sacrifices. « Vous avez des devoirs à remplir, disait-on au maréchal ; la responsabilité, quelque incident qui se présente, n'en pèse pas moins sur vous; mais elle devra être légère, quand vous marcherez comme toujours droit au but que vous devez obtenir, le rapatriement de vos troupes sans perdre de temps. » Dans ce grand naufrage, tout s'engloutissait; la régénération de la race latine comme la monarchie, les intérêts de nos nationaux, qui avaient été le prétexte de la guerre, comme les deux emprunts français, qui avaient servi à la conduire à ce sinistre résultat. A la surface avait sur-

nagé la seule créance de Jecker, qui avait obtenu douze millions et demi, payés avec l'argent français.

Les premiers Jours de février, où séjourna encore le quartier général à Mexico, furent employés à rendre la ville aux autorités mexicaines. Notre intendance offrit au ministère impérial nos chariots, nos voitures et des vêtements militaires. Trop pauvre pour tout payer, celui-ci ne tit l'acquisition que de ces derniers objets pour habiller ses troupes presque nues. Mexico, autrefois ville presque ouverte, était à cette heure protégé par une enceinte continue, armée de nombreuses pièces de siège et de campagne, approvisionnées à trois cents coups. La place renfermait trois poudrières contenant une masse considérable de cartouches. L'arsenal regorgeait de fusils en parfait état. De crainte que l'ennemi ne tombât subitement sur la ville, le maréchal, pour la mettre à l'abri de toute surprise, fît planter en avant de toutes les chaussées aboutissant aux garritas portes) des chevaux de frise. Comme c'est d'habitude en toute place de guerre dont on fait la remise, les pièces de campagne, réparties sur treize ^kilomètres de ceinture, furent amenées dans la cour de la citadelle, comptées, reconnues et livrées à l'artillerie impérialiste, qui reçut les clefs de tous les magasins où avait été déposé l'outillage. Les procès-verbaux, régulièrement émargés, furent remis en échange à notre état-major. Cette opération avait d'ailleurs un double but : en cas de brusque tentative des libéraux, il eût été facile d'enlever les bouches à feu de léger calibre, tandis qu'elles étaient en sûreté dans la place d'armes. Quant aux pièces de siège laissées sur les remparts, elles se défendaient elles-mêmes par la lourdeur de leur poids.

Les instructions de notre ministre de la guerre avaient enjoint de ramener toute notre artillerie. Les projectiles creux ou pleins, dont le transport en France eût été trop coûteux, furent brisés; car ils étaient absolument inutiles aux mexicains, dont les canons lisses de 8 ne pouvaient se charger comme des pièces rayées de 4. Quant aux poudres du corps expéditionnaire , le général Castelnau, avec raison, donna l'ordre de les noyer dans la Sequia. Car Mexico restait alors en si bon état de défense et si largement approvisionné de munitions, qu'il a pu soutenir depuis lors un long siège contre un effectif bien plus considérable que sa garnison. La mort de Maximilien a été la vraie cause de la capitulation de cetle place.

Au moment où on brisait nos projectiles, deux Mexicains, vêtus en costume de ville, se présentèrent à la porte de la citadelle encore occupée par nos soldats ; arrêtés d'abord par la consigne du factionnaire, qui interdisait l'entrée à des inconnus, ils pénétrèrent. Les deux étrangers étaient l'Empereur et le général Marquez. C'était la première fois de son règne que Maximilien visitait la forteresse, malgré les offres répétées du général en chef. Cette visite mystérieuse (dont le maréchal se plaignit de ne pas avoir été avisé, car sa place, dans une citadelle encore tenue par nos armes, était aux côtés du souverain), était un acte de méfiance imméritée.

Le 5 février, au matin, le drapeau tricolore, qui flottait sur le quartier général de Buena-Vista, fut amené; Mexico redevenait libre de l'occupation française. Le maréchal, qui savait par expérience que les Mexicains s'acquittent mal du service de place, sortit de Mexico avec ses troupes. Pour leur laisser le temps de l'organisation, il vint camper sur la chaussée de

la Piedad, à une portée de canon de la ville où il resta un jour et une nuit, s'interposant ainsi entre l'ennemi, qui n'était nullement en vue, et la garnison de Mexico. Le maréchal espérait que Maximilien songerait à le rejoindre. Toutefois il restait sur ses gardes; car il se pouvait que le ministère, sous l'empire de l'irritation, commît quelque acte d'hostilité, dans l'espoir de forcer nos troupes à rentrer dans Mexico. Le lendemain, les reflets des baïonnettes françaises disparurent à l'horizon.

La mission du général Castelnau était expirée. L'aide de camp impérial reprit immédiatement la route de Vera-Cruz, pour s'embarquer sur le steamer transatlantique du i5 février. Il redescendit de Mexico par la diligence jusqu'aux Terres-Chaudes. Il allait sans doute rendre compte à son souverain des événements auxquels il avait assisté et de létat du pays. On a pourtant peine à comprendre qu'il ait pu éclairer avec fruit la Cour des Tuileries sur le véritable esprit des populations ; car, sauf son court voyage à Puebla, il n'avait pas quitté un seul instant la capitale. Le général Castelnau est trop perspicace pour n'avoir pas été frappé, au moment de s'éloigner de Mexico, des dispositions hostiles de tous les partis, et surtout du parti clérical, qui, sous l'action du ministère, poussait à une démonstration contre notre drapeau; les conseillers de la couronne espéraient ainsi, soit faire oublier par leurs compatriotes leur alliance avec l'intervention, soit ralentir notre retraite, qu'ils voyaient, malgré tout, avec douleur : car le règne de la réaction touchait à sa fin. Déjà, à cette époque. Lares et Marquez excitaient Maximilien à partir pour Queretaro, certains d'avance de l'impuissance du souverain une fois sorti de la capitale, où

ils comptaient devenir les seuls maîtres de la situation, après le désastre probable du Prince.

Aussi, en présence de tous ces symptômes déjà éclatants au début du mois de février I867, reste-t-on surpris dé la placidité qui règne dans la dépêche finale adressée par le général Castelnau à l'empereur Napoléon, datée de la Vera-Cruz, le 14 février, et apportée au télégraphe de la Nouvelle- Orléans par l'aviso de notre escadre, le Bouvet.

Le général Castelnau à l'empereur Napoléon III.

L'évacuation de Mexico a eu lieu le 5, et n'a provoqué que des manifestations sympathiques. La retraite s'effectue dans un ordre parfait, sans un coup de fusil. L'empereur reste à Mexico ail tout est tranquille Je rentre aujourd'hui en France.

A son retour en Europe, le général Castelnau fut promu au grade de général de division. La mission solennelle de l'aide de camp impérial n'avait pas résolu toutes les difficultés de l'évacuation : le maréchal en resta chargé. La retraite de tout le corps expéditionnaire qui, pendant le mois suivant, fut conduite à bonne fin, sans qu'on eût éprouvé un désastre partiel, restera une belle page militaire.

La dernière colonne française descendit lentement sur Puebla, de façon à pouvoir tendre encore la main à Maximilien. Dans cette intention, le maréchal demeura cinq jours dans cette dernière ville. Pour protéger la rentrée des détachements mexicains dans la place, il lança sa cavalerie du côté d'Oajaca. L'empereur du Mexique n'avait pas donné signe de vie. A ce moment, la nouvelle du désastre du général Miramon parvint au bivouac. Le général en chef écrivit

immédiatement à Maximilien, le suppliant de revenir. Il l'informait en même temps que le général de Castagny restait en arrière pour le protéger; M. Dano devait se faire l'interprète de sa décision. Cette dernière tentative échoua.

JSI. Dano an maréchal.

Mexico, i6 février 1867.

Le général Castelnau m'a écrit que V. E. pouvant encore tendre la main à l'empereur Maximilien pour se retirer, désirait connaître les intentions de S. M. par suite de l'échec du général Miramon : « que dans quelques jours cela serait impossible. »

Les ministres mexicains prétendent que vous avez écrit dans le même sens à leur souverain.

Le jeune empereur est moins que jamais disposé à accepter cette offre. Je regrette vivement qu'il se soit décidé à tenter les aventures. Il serait très fâcheux qu'il lui arrivât quelque malheur. Mais personne ne pouvait le retenir, et nous moins que personne. On a beaucoup vanté un succès, en réalité insignifiant, remporté sur Fragoso. En revanche, le bruit court que les dissidents seraient entrés à Queretaro sans tirer un coup de fusil, les impérialistes ayant pris le parti d'évacuer cette ville. La nouvelle n'est du reste pas certaine. On craint que le chemin de Mexico ne soit fermé à l'empereur Maximilien.

A mesure que les Français se retiraient, ils fortifiaient solidement toute la route qui devait servir de ligne de retraite à l'Empereur aux moments difficiles. La ville de Puebla, qui, un mois plus tard, tombait au pouvoir de Porfirio, était si bien organisée pour la défense, que l'ordre du jour du 7 avril, adressé par le vainqueur à ses troupes, se termine ainsi :

Mexicains,

Avec les fusils pris à l'ennemi, la place, non sans raison dénommée invincible, puisque les premiers soldats du monde n'ont pu la prendre d'assaut, a cédé au premier etibrt de votre valeur entraînante. Toute la garnison *, et l'immense matériel de guerre réuni par l'ennemi sont les trophées de notre victoire.

PORFIRIO DlAZ.

A son arrivée à Vera-Cruz, le maréchal fit achever les fortifications du port : il passa lui-même la revue des forts et des remparts. Un instant, on crut que l'empereur avait quitté Mexico pour gagner la mer. Le maréchal qui, malgré le vomito, avait prolongé son séjour à Vera-Cruz, remonta en toute hâte à la Soledad avec quelques officiers, comptant s'appuyer sur l'arrière-garde et sur le bataillon égyptien des Terres-Chaudes. Le bruit se répandit même parmi les guérillas qu'il rouvrait la campagne pour dégager la route. Il dut reprendre seul le chemin de Vera-Cruz ; Maximilien avait déjà gagné Queretaro.

La note suivante, émanée de la direction de l'artillerie française, donne une idée exacte des moyens de défense laissés à la monarchie.

La fabrication de cartouches et de capsules de guerre par les soins de l'artillerie française, et au moyen de poudre française, pour venir en aide au gouvernement mexicain, s'est continuée

* La place était commandée et fut livrée par le général Noriéga, ami de Marquez, qui s'était sauvé de Jalapa en i8(33 devant l'ennemi, et qui, remercié par le général Forey, venait dëtre replacé par le ministère clérical.

jusque dans le courant du mois de janvier 1867, époque où le gouvernement mexicain cessa, malgré des demandes réitérées, de fournir les fonds nécessaires pour ce travail.

Sur la demande du maréchal commandant en chef, des quantités considérables de cartouches et 20,000 kilogrammes de poudre à fusil avaient été envoyés de France pour les besoins de l'armée et des populations mexicaines. 11 résulte des pièces officielles, revêtues du récépissé des parties prenantes, que le nombre de cartouches délivrées a été de 3,228,226, et la quantité de poudre à fusil de 21,437 kilogrammes.

En résumé, l'armée française en quittant Mexico, a laissé cette place approvisionnée de 34,741 projectiles de tous calibres, avec les charges nécessaires pour donner trois cents coups à tirer par pièce, une réserve de 3oo,ooo cartouches (sans compter celles appartenant à la légion austro-belge). Aucune espèce de munitions mexicaines n'a été détruite, ni distraite des magasins, et les officiers mexicains désignés à cet effet en ont opéré la reconnaissance et constaté la remise. Les mêmes formalités ont été observées dans toutes les places de Tintérieur occupées par l'armée, à mesure de leur évacuation.

Jusqu'au milieu de janvier 1S67, c'est-à-dire quinze jours avant son départ de Mexico, l'artillerie française a contribué, par son travail et par les ressources qu'elle a tirées de ses approvisionnements, à augmenter les moyens d'action qu'elle laissait entre les mains du gouvernement mexicain.

Le directeur du parc.

Au moment de s'embarquer, le maréchal avait épuisé tous les moyens en son pouvoir pour assurer la retraite de Maximilien sans perdre de vue les intérêts de nos nationaux, en les faisant jouir le plus longtemps possible des bénéfices

d'une nouvelle convention éphémère, obtenue par les soins de M. Dano. Ce dernier document en fait foi.

A M. lamiral commandant l'escadre.

Vera-Cruz, le 7 mars 1867.

Monsieur l'amiral,

J'ai remis aux autorités mexicaines militaires, dans la capitale, à Puebla, à Orizaba, tous les arsenaux et les établissements de la guerre en parfait état d'entretien, avec les bouches à feu, les approvisionnements au grand complet, les fortifications et les ouvrages détachés, dans le meilleur état possible de défense (matériel mexicain bien entendu).

Voilà pour la capitale et les places qui se trouvaient sur ma ligne de retraite.

Mon intention était d'agir de même à la Vera-Cruz, sans rien ajouter aux ressources de la garnison. Cependant, S. Exe. le ministre de France, ayant conclu avec le gouvernement mexicain un nouvel arrangement qui modifie la convention du 3o juillet 18G6, et aux termes duquel le gouvernement mexicain s'engage à payer mensuellement à la France une somme de 5o,ooo piastres (25o,ooo fr.), j'ai dû me préoccuper du soin d'assurer, pendant le plus longtemps possible, le payement de cette somme, qui ne saurait être indifférente au trésor français, et qui représente l'intérêt d'une bonne partie des obligations des emprunts mexicains.

Pour cette raison, j'ai cru devoir donner à M. le commissaire impérial Bureau, tout ce dont je pouvais disposer en armes, munitions, attelages, objets de campement, etc., etc., à titre de remboursement. Il est, en effet, de notre intérêt de permettre à ce fonctionnaire de conserver la ville après le départ du corps expéditionnaire.

Une autre raison a encore dicté ma résolution : c'est la convenance qu'il y a, sans engager la politique de notre gouvernement, à assurer à S. M. l'empereur Maximilien un lieu de refuge où il puisse, si les circonstances l'v réduisent, trouver un asile et les moyens de s'embarquer. Afin de donner plus de force à la place, et pour rendre la garnison plus confiante, j'ai pensé à augmenter les ressources en munitions, et principalement en poudre. Je crois aussi qu'il serait bon de mettre à la disposition de l'autorité mexicaine un petit navire à vapeur qui pourrait garantir la ville d'une tentative de bandes armées, tirées des populations dissidentes voisines.

Dans l'ordre d'idées exposées ci-dessus, je vous prie, monsieur l'amiral, de me faire savoir si vous ne pourriez point disposer de quarante à cinquante quintaux de poudre, pris sur les approvisionnements de l'escadre, et si, parmi les canonnières présentes sur rade, il ne s'en trouve pas une que l'on pourrait céder au gouvernement mexicain^ en employant certaines formalités qui permettraient d'écarter toute interprétation compromettante pour notre politique. Cette canonnière pourrait, par exemple, être dénationalisée et vendue comme impropre au service, comme matériaux ne valant plus la peine d'être ramenés en France.

La Tourmente m'est signalée comme remplissant ces conditions.

Je vous le répète, je vois dans ces mesures un moyen d'assurer à notre pays le paiement d'une rente assez importante, celui de sauvegarder plus longtemps nos nationaux, d'affermir la position et l'influence de notre consul, puis de permettre au jeune empereur, qui court en ce moment les chances d'une lutte qui peut lui être contraire, de trouver un point assez fort pour couvrir sa retraite et son embarquement.

J'ai la conscience, en agissant comme je le fais, de remplir les

intentions de mon souverain, et je verrais avec satisfaction qu'il

vous fût possible de me seconder dans la limite des instructions

qui, avant tout, doivent guider votre décision *.

Bazaine.

A la dernière heure, le maréchal confia aux soins de M. Bureau une dernière missive pour le malheureux prince.

Le il mars 1867, à 8 heures du matin, le commandant supérieur de Vera-Cruz faisait la remise de la place et du matériel d'artillerie mexicain au général Ferez Gomez, qui les recevait au nom de son empereur. Ce général venait d'ordonner l'abandon des villes de Cordova et d'Orizaba, pour se concentrer à Vera-Cruz. Le lendemain même, les derniers régiments français, pressés sur nos navires, disaient adieu aux rives du Mexique et aux braves compagnons tombés sur la terre étrangère.

* La marine française n'accorda que trente quintaux de poudre, et l'amiral ne crut pas pouvoir céder de canonnière.

Six semaines après, le Souverain était signalé en rade de Toulon. Aussitôt, le préfet maritime et le commandant delà subdivision se rendirent à bord du vaisseau qui portait le maréchal Bazaine. Au nom de leurs ministres respectifs, ils lui annoncèrent que l'ordre avait été donné de ne pas lui rendre d'honneurs. La population déjà prévenue de ces dispositions par la Ga-ette du Midi, qui n'avait pas été démentie par les autorités, se pressait sur le quai. Le maréchal dut traverser la foule, le cœur brisé, mais la tête haute; il avait la conscience, en posant le pied sur le sol natal, d'avoir complètement rempli son devoir de soldat français.

La France n'avait pas fêté, à leur retour du Mexique, des régiments qui n'avaient pas moins mérité que leurs aînés, revenus Jadis de Crimée et d'Italij. Le même sentiment de réserve avait pu inspirer notre gouvernement dans son attitude officielle à l'égard du général en chef du corps expéditionnaire. Mais nous devrions croire que la réception qui a été faite au maréchal dans le palais des Tuileries, où il fut

appelé dès sa rentrée à Paris, l'a vengé des déceptions qu'il avait trouvées à son passage dans Toulon. Cette conjecture serait naturelle si on ne s'appuyait que sur une lettre émanée du cabinet du ministre de la guerre, écrite de Paris au moment même où legénéral Castelnau disait adieu au Mexique.

Paris, i5 février 1867.

Le maréchal Niel écrit par ce courrier à M. le maréchal Bazaine une lettre que vous verrez. Elle a été mise sous les yeux de l'Empereur, qui l'a fort approuvée. J'espère qu'elle cicatrisera la blessure du maréchal, et que l'accueil qui lui sera fait à son retour en France complétera sa guérison.

Quelle pouvait être cette blessure? Toujours est-il qu'à la dernière heure de lintervention du Mexique, à en croire le document qui précède, le gouvernement français aurait constaté que le général en chef avait mené sa tâche difficile à bonne fin jusqu'au terme de son commandement. Mais que pouvons-nous penser aujourd'hui? Notre gouvernement, si jaloux d'ordinaire de l'honneur de ses plus minces fonctionnaires, sait modérer la presse ou interdire la frontière aux feuilles étrangères quand elles s'écartent de certains principes. Déjà trois mois avant la rentrée en Europe de l'ancien général en chef, des pamphlets d'origine américaine ou autre inondaient librement notre pays, mettant ainsi au pilori le nom d'un maréchal de France, et donnant le change à l'opinion publique. On a vite oublié qu'un maréchal est tenu à la discipline du silence militaire, et que le gouvernement, dépositaire de l'honneur de ses grands militaires comme du sien propre, a seul le droit de parler. Mais ce droit est aussi un devoir imprescriptible, qui n'autorise pas de réticences,

et qui ordonne, après une enquête éclatante, ou de dégrader le général qui a trahi son vrai mandat et qui a forfait à la délicatesse et à l'honneur, ou bien de déclarer publiquement, après avoir été juste également pour tous, qu'il a bien mérité de son pays. L'armée, la France et l'Europe attendent avec impatience ce verdict suprême !

Ici s'arrête l'intervention française au Mexique. Les événements qui se sont écoulés pendant les trois derniers mois de la vie de Maximilien appartiennent au domaine de l'histoire mexicaine. L'élu de la politique française a succombé avec toute la fierté qui convenait au petit-fils de Charles- Quint. On ne peut pourtant s'empêcher de regretter qu'il ne se soit pas fait tuer à Queretaro, l'épée à la main. Un conquérant, vaincu par la fortune, tombe avec plus de dignité sous le feu de la bataille que sous la fusillade d'une cour martiale. Nous sommes forcé de penser que Maximilien, entraîné à la mort par une faclion coupable, a toujours cru à un dénoûment pacifique, et la preuve certaine en est qu'il a refusé à ses six généraux de sortir de la place de Queretaro avec mille chevaux , pour courir à Mexico chercher les troupes de Marquez, resté sourd à l'appel du souverain. A ces mêmes généraux le suppliant de laisser le fidèle Méjia tenter cette expédition, sans laquelle ils prophétisaient un désastre, il a répondu par un refus. Cet acte collectif, où les signataires déclaraient remplir un devoir de conscience et de loyauté, est daté du 1 1 avril 1867. Désormais, l'idée fixe du prince était de remettre pacifiquement les pouvoirs, dont il s'était cru investi, entre les mains de Juarez, qu'il avait convié à une nouvelle entente : elle atteste la puissance de ses illusions. On ne saurait s'expliquer autrement la conduite

du jeune souverain. S'il avait ctu marcher au combat et Jouer la dernière partie de la monarchie, il n'aurait certes pas quitté sa capitale, prête à repousser tous les assauts, pour courir s'enfermer dans une ville ouverte, dominée par de fortes positions ; il n'eût pas laissé derrière lui, à Mexico, cinq cents fidèles Hongrois qui lui eussent fait un rempart de leurs corps dans la mêlée, et dont les sabres lui eussent frayé un passage jusqu'à la mer. Malgré son abattement, causé par la douleur et par les fièvres, il eût saisi à deux mains ce glaive des Hapsbourg « qu'il avait tant d'impatience de brandir dès sa jeunesse. » Il a capitulé, parce que son caractère chevaleresque a cru à la magnanimité. Il oubliait, à ce moment suprême où ses fidèles Autrichiens se préparaient à mourir pour lui, qu'il avait à répondre avec raison du sang versé pour sa cause. L'ambition est une noble chose quand elle a pour but le bonheur d'un peuple. Un prince peut se tromper un instant sur la sincérité des suffrages de la nation qui, cédant à un entraînement passager ou à la compression, lui confie ses destinées. Mais l'épreuve est bientôt faite. Quand, après deux ans écoulés, les partis se déchirent encore sur tous les points du territoire, l'ambition qui persiste devient aussi condamnable que la main qui s'est levée contre la liberté d'un peuple, et la responsabilité des convulsions d'un pays remonte aux trônes, qui, s'ils échappent au jugement des hommes, ne peuvent échapper à la sévérité de l'histoire.

« L'escalier monumental du palais de Caserte est digne de la majesté. Quoi de plus beau que de se figurer le souverain placé en haut, et comme resplendissant de l'éclat du marbre qui l'environne, de se le figurer laissant venir jusqu'à lui les

humains. La tourbe monte gracieusement; le roi leur envoie un regard gracieux, mais qui tombe de haut. Lui, le puissant, l'impérieux, il s'avance vers eux avec un sourire d'une auguste bonté. Qu'un Charles-Quint, qu'une Marie -Thérèse parussent ainsi au haut de cet escalier, et je voudrais voir celui qui ne courberait pas la tête devant la majesté à qui Dieu donne la puissance. Moi aussi, pauvre éphémère, je sentis remonter en moi l'orgueil que j'avais déjà éprouvé dans le palais des doges de Venise, et je songeai comme il devait être agréable, en de certains moments trop solennels pour être fréquents, de se tenir au haut d'un tel escalier, de pouvoir laisser tomber son regard sur tous les autres et de se sentir le premier, comme le soleil dans le firmament. »

Telles sont les pensées, tracées de sa main, qui agitaient, en i85i, l'esprit de l'archiduc Maximilien pendant son séjour à Naples. Elles ont conduit le monarque éphémère sur les hauteurs de Chapultepec, qui masquaient à ses yeux une autre roche Tarpéienne. Trop à l'étroit dans l'ancien monde, il a éti demander une couronne au nouvel hémisphère ; il n'était pas de force à la porter. Rêveur, savant comme un Allemand, Maximilien n'était pas d'un caractère à tenter une telle aventure; d'une nature tendre, affectueuse pour tous les êtres qui l'approchaient, il n'était pas armé pour la lutte, et, comme les âmes faibles, il avait recours à la ruse. Le macliiavélisme qu'il condamnait chez le citoyen, comme Charles L"", il le proclamait hautement nécessaire chez le prince. Ambitieux, brave, généreux comme la race dont il était issu, il ne possédait pas la hardiesse astucieuse qui a fait si grande la maison de Savoie. Ultramontain par tradition comme par instinct, libéral par nécessité politique et par

entraînement du siècle, il consumait son activité à effacer le lendemain ce qu'il avait entrepris la veille, toujours incertain de la meilleure route à suivre. Sorti du Nord, il ignorait les passions qui fermentaient sous les latitudes brûlantes, et il se plaignait d'avoir été trompé sur les hommes comme sur les choses, ne s'apercevant pas qu'il se trompait lui-même. Car, enfant du droit divin, il avait prétendu régner par le suffrage populaire. Facile à dominer, il manquait de ténacité. Toute sa force résidait dans Tàme ardente de l'impératrice Charlotte. Brisé sans pitié par la politique américaine, qui était dans son droit, et la politique française, qui était cruellement égarée, vaincu par les événements comme trahi par ses propres forces, Maximilien a payé de sa vie la passion du pouvoir. Pourtant, on doit reconnaître qu'il souhaitait franchement le bonheur du peuple, par les suffrages duquel il s'était cru sincèrement appelé à l'origine. S'il a commis la faute de servir d'instrument à un parti rebelle, en même temps qu'au gouvernement français, on peut dire hardiment qu'il a été le moins coupable et le plus malheureux.

En achevant l'étude douloureuse de ce long drame, nous avons la conscience de n'avoir défendu c^ue la vérité, heureux nous ne le cachons pas, d'avoir vu les faits accomplis venger la réputation d'une gloire militaire qui a pu commettre des fautes politiques dans un milieu aussi tourmenté que la cour de Mexico, mais qui a su rester pure. De quelque main qu'ils émanent, les nouveaux documents, qu'il importe à la sincérité de la critique de voir se produire., pourront contredire, mais non détruire les écrits authentiques sur lesquels nous nous sommes appuyé sans passion. L'avenir seul se chargera de reconstruire le passé avec tous les vrais maté-

riaux que chaque jour apportera au monument de l'histoire du second Empire français. Toutefois, des événements déjà connus, il ressort un grand enseignement : c'est que la politique des États, dont l'honnêteté doit être la devise, ne peut impunément se livrer à tous les hasards sans ébranler le pouvoir et sans compromettre le prestige de sa dignité, à l'intérieur comme à l'extérieur. Les gouvernements, qui ne peuvent oublier que les passions agitent l'humanité dans les plus hautes régions de la société comme à ses derniers échelons, ont mission de soumettre tous leurs actes au contrôle salutaire et préventif de leurs gouvernés, s'ils ne veulent s'exposer aux rigueurs du contrôle de la postérité.

I 5 octobre 1867.

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