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nécessaires, ce personnel avait été réparti dans le pays. A peine arrivé à Mexico, notre quartier général avait expédié ces agents pour les destinations respectives où ils allaient accomplir une mission de contrôle et de surveillance ; à la même heure, il faisait rayonner dans les départements des circulaires adressées aux chefs militaires chargés de les seconder. De son côté, le ministre des finances avait promis formellement d'envoyer sans délai des instructions analogues aux directeurs de l'hacienda publique dans les provinces de l'empire déjà soumises. Rendus à leurs postes, les fonctionnaires français furent éconduits par les administrations locales ; aucune disposition n'avait été assurée, comme le prouve la lettre du maréchal à l'Empereur :
Mexico, 3o septembre 1864.
Sire,
Votre Majesté m'ayant autorisé, lors d'une conférence que j';.ii eu l'honneur d'avoir avec elle, à réunir le ministre de la guerre et le sous-secrétaire d'Etat des finances, pour convenir des instructions qui seraient adressées aux commandants supérieurs et aux agents du gouvernement mexicain à propos de l'envoi dans les ports et dans les principales villes de l'intérieur, des agents du service financier qui se trouvaient à Mexico, j'ai pris mes dispositions immédiatement, adressé mes instructions et mes circulaires et fait partir les agents pour leurs destinations respectives.
J'ai fait savoir à M. le sous-secrétaire d'État des finances que les employés français étaient partis. Je lui ai cnvové copie des instructions remises à ces employés' et aux commandants supérieurs appelés à les seconder dans leur mission, et j'ai insisté pour que, de son côté, M. le sous-secrétaire d'État envoyât
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également des instructions d'accord avec les miennes aux directeurs de l'hacienda publique dans les divers départements de l'Empire.
// m'a été répondu que cette question était à l'étude et qu'aucune solution n'avait encore été prise!
Je crains que les agents du service financier français ne se tro'uvent dans une fausse situation et qu'il leur soit impossible, faute d'un règlement et non pourvus d'une commission en règle, d'accomplir la mission de contrôle et de surveillance qu'ils sont appelés à remplir.
J'ai l'honneur de soumettre cette observation à la haute appréciation de Votre Majesté et de lui signaler ce retard qui sera certamement préjudiciable aux intérêts financiers du pays.
Bazaine.
C'est ainsi que les plus sages mesures étaient paralysées par l'inertie des conseillers du trône. Tandis que les ordres de l'Empereur, si mal secondé, s'arrêtaient dans les cartons, un temps précieux s'écoulait. Les dilapidations douanières n'étaient pas réprimées et les impôts ne rentraient pas dans les caisses publiques. Maximilien eût mieux réussi en s'assurant par ses propres yeux de l'exécution de ses volontés. Ne pouvait-il se porter, de sa personne, sur les points les plus importants où les obstacles lui étaient signalés chaque jour par nos rapports militaires ? La présence d'un souverain est toujours éloquente et réchauffe le sentiment des masses. Par quel autre système Alexandre conquérait-il l'Asie en trois ans, imprimant à tout le pays un caractère qu'il n"a pas perdu depuis cette grande période? Mais le système allemand dominait avec toutes ses lenteurs. Pourtant, pour rester juste, il faut avouer que le climat mexicain avait déjà affecté
la constitution de l'empereur, et, sous ces latitudes, le physique réagit cruellement sur le moral.
Dans les départements, les préfets politiques, choisis dans le sein du parti national, neutralisaient les efforts de nos colonnes mobiles. Outre ces fâcheuses tendances contre lesquelles Maximilien, mal guidé par les inspirations de son entourage, ne pouvait que lutter mollement, le ministère, mené par M. Eloïn, Belge en mission, attaché au service de l'impératrice Charlotte et dont l'influence a été désastreuse pour le règne, fournissait chaque jour de nouvelles preuves de son mauvais vouloir en tout ce qui touchait les intérêts français.
Malgré les instances répétées du marquis de Montholon, la commission formée à Mexico pour discuter et apprécier les droits de nos réclamants se voyait sans cesse entravée par des incidents calculés. Sans la pression exercée sur lui par ses propres conseillers, Maximilien eût, sans doute, rempli ses engagements; mais sa résistance était, de Paris même, encouragée par les excitations de M. Hidalgo, dont les récriminations n'étaient pas sans influence à la cour des Tuileries, grâce à une auguste intervention. Il faut dire aussi que les exigences françaises semblaient à bon droit exagérées à Maximilien et peu fondées en partie quant à la quotité afférente aux bonsusuraires du suisse Jecker, naturalisé Français après les débuts de l'intervention.
Depuis cinq mois, il existait un point en litige. Notre ministre à Mexico réclamait, sans l'obtenir, un intérêt en faveur des créances su'ettes à révision. Si cette révision était équitable, il y avait justice aussi à compenser par un intérêt les retards apportés au règlement, et on ne pouvait vouloir que nos compatriotes fussent moins bien traités au point de
vue du taux légal que les créanciers ordinaires de l'Etat. Ce ne fut que le 9 décembre 1864 que M. Ramirez, ministre d'État et des affaires étrangères, écrivit au marquis de Montholon « que son souverain, tout en étant convaincu que la justice se trouvait entièrement de son côté, mais pour éviter de troubler l'accord avec l empereur des Français^ donnait l'ordre par le packet à M. Hidalgo, son ministre à Paris, de reconnaître qu'un intérêt était désormais assuré aux créances sujettes à révision. »
Vers la même époque, les nouvelles de la pacification des provinces centrales, opérée par nos armes, parvenaient au quartier général. La situation militaire des parages sillonnés par l'armée franco-mexicaine apparaissait excellente. Au nord, le général de Castagny, à la tête d'une division française, le général Mejia, suivi de sa division mexicaine, et la contre-guerilla française * s'avançaient parallèlement sur une largeur de i5o lieues de pays, par une marche de front, et refoulaient l'ennemi jusqu'à la frontière des États-Unis. Sur l'autre face, le général Douay venait de pousser, de concert avec Marquez, une pointe brillante jusqu'à Colima, capitale de l'État situé sur le versant du Pacifique, et le colonel de Pothier, prenant à revers l'armée d'Arteaga, l'avait rejetée derrière le Rio-Grande. Partout, matériel de guerre, pièces de campagne jetées dans les barrancas ** restaient aux mains des Français, et notre flotte appuyait les opérations avec succès par des débarquements sur les deux côtes du
* Voir les livraisons des i5 octobre i865, i" et i5 février i8G6de la Revue des deux Mondes : v La contre-guerilla française au Mexique : combats des terres chaudes. »
** Profonds ravins creusés par les pluies torrentielles.
golfe et de l'Océan. Mais les armes mexicaines, livrées à elles-mêmes, s'annonçaient déjà moins heureuses. Le général Vicario, qui tenait la route du Sud au Pacifique, quoique prévenu depuis vingt jours par le général en chef que le mouvement du général Douay, qui opérait sur sa droite, devait infailliblement rejeter sur lui une partie des forces ennemies, n'avait pris aucune mesure défensive, et s'était vu forcé de battre en retraite. Pour protéger la ville de Cuernavaca, découverte par un échec des impérialistes, et dans le but de relever le pays déjà démoralisé, le maréchal Bazaine s'empressa d'envoyer une colonne vers les régions compromises.
Au début de l'année i865, le commandement français avait largement accompli la tâche que l'empereur du Mexique avait confiée, depuis son débarquement (2g mai 1864), à son zèle et à son activité. Le pays s'était apaisé et rentrait dans le calme. L'armée nationale avait été réorganisée sur les bases des projets que chacun de nos chefs d'armes, suivant sa spécialité, avait étudiés et proposés. Le territoire avait été partagé en neuf divisions militaires avec états-majors constitués et fonctionnant régulièrement. Tous les documents à l'appui avaient été remis entre les mains impériales. De plus, un registre du personnel administratif et politique, consciencieusement établi par nos commandants de colonnes, permettait un contrôle efficace des individus appelés à Jouer un rôle dans les différentes branches des services. Le 26 janvier, l'empereur signait la loi organique de l'armée, et deux mois après, une fois l'impulsion imprimée par les officiers français, il donnait décharge de sa mission à notre quartier général par une lettre conçue dans les termes les plus sympathiques.
Mexico, le 26 mars i865.
Mon cher maréchal,
J'ai confié, le 7 juillet de l'année dernière, à votre haute et savante direction la mission d'élaborer un projet d'organisation de l'armée mexicaine. Les travaux que Votre Excellence m'a successivement adressés m'ont fourni des documents très utiles pour la loi organique de l'armée, que j'ai signée le 26 janvier de cette année.
Je remercie Votre Excellence du concours dévoué qu'elle m'a prêté dans cette circonstance et des nouveaux services qu'elle a rendus à mon pays en coopérant à cette œuvre.
La commission et les sous-commissions dont vous étiez président seront dissoutes, et le ministère de la guerre récemment réorganisé pourra, au moyen des règlements mis en vigueur, traiter les dernières questions qui n'auraient pas encore reçu de solution. Votre affectionné,
Maximilien.
Désormais le ministre de la guerre devait traiter personnellement les questions qui restaient à résoudre. Maximilien, qui avait cru son conseil capable de diriger les affaires que, dans le seul désir de diminuer l'autorité française, les ministres s'étaient efforcés de concentrer dans leurs mains, ne tarda pas à constater que le désordre se glissait de nouveau dans tous les rouages du service de la guerre. Les opérations graves en étaient compromises. Des contingents désignés pour marcher sur Oajaca n'avaient pas bougé de leurs quartiers de Mexico.
Il faut rappeler ici que le maréchal Bazaine, grâce à un siège énergiquement conduit, venait d'enfermer dans la ville d'Oajaca et d'y faire capituler le général juariste Porfirio
Diaz, ainsi que son armée. Ce chef libéral, qui avait soutenu vaillamment sa cause, les armes à la main, avait droit à être traité en prisonnier de guerre et avec tous les égards dus aux vaincus. Le maréchal Forey affirmant au Sénat français qu'il méritait d'être fusillé, commettait une erreur ; car Porfirio Diaz, chef régulier d'un Etat dont il avait pour devoir de défendre la capitale, puisque son territoire n'avait jamais encore été foulé par l'armée française ou impérialiste, méritait uniquement d'être sévèrement interné ou plutôt banni à titre provisoire aux Antilles. C'est par des mesures de violence, qui ne distinguent même pas le véritable caractère d'un ennemi, qu'on provoque de terribles représailles!
Porfirio, conduit prisonnier à Puebla par l'armée française, avait été enfermé dans le fort de Guadalupe, d'où toute évasion était impossible. Par ordre de lempereur, il fut remis à la garde des Autrichiens, qui, après l'avoir fait redescendre dans la ville, le laissèrent s'échapper. Porfirio, fidèle à Juarez, reprit la campagne et renversa plus tard le trône impérial. Mais il faut dire qu'après les combats de Miahuatlan et de la Carbonera, il traita convenablement les prisonniers français, et facilita aussi l'échange des Autrichiens restés entre ses mains après la chute d'Oajaca retombée en son pouvoir. Tout porte à croire que l'empereur lui-même, mû par un sentiment généreux, mais imprudent, avait prescrit de faciliter son évasion.
On s'aperçut bientôt que le ministre de la guerre faisait des déplacements de troupes, donnait des ordres directs à ses généraux, sans consulter ni aviser notre quartier général, et supprimait tacitement des postes-volants placés, pour la sécurité des communications, sur la route de Mexico à Vcra-
Cruz, donnant ainsi libre carrière au brigandage, qui fit de nouvelles victimes.
Après un mois de direction mexicaine, l'empereur, désabusé, prit le parti de confier à de meilleures mains la surveillance de son armée. Un général français * fut mis à sa disposition; l'influence de M. Eloïn l'emporta. Le 5 mai i865, l'empereur se décida à investir de ce commandement le général autrichien, comte de Thûn. Ce fut pendant son séjour à l'hacienda de Jalapilla. Là, il arrêta lui-même le plan d'une nouvelle organisation militaire, appelant à Puebla, pour la formation d'une brigade, une partie des troupes stationnées à Toluca, Ario, Jalapa, Morelia et Mexico.
Hacienda de Jalapilla, 5 mai i8G5.
Mon cher maréchal, Partageant ropinion de Votre Excellence qu'il faut poursuivre activement l'organisation de l'armée, et n'ayant pas trouve un général français ou mexicain qui eût voulu ou qui aurait pu s'en charger, je me suis décidé à la confier au général comte de Thun.
La première disposition à prendre est la réunion des forcesnécessaires pour former une brigade. J'invite Votre Excellence à donrver ses ordres pour que les corps ci-nommés se rendent à Puebla, endroit que je désigne pour l'organisation. Le bataillon de l'Empereur, stationné à Toluca. Le '3<= bataillon de ligne, stationné à Ario. La compagnie du génie, stationnée à Ario. Les fractions des bataillons stationnés à Jalapa et à Morelia.
^ Ce général, rappelé en France, attendit vainement la décision de Maximilien, et fut forcé de partir après un mois de retard inutile.
Le régiment de cavalerie de l'Impératrice, en réunissant tous les détachements qui se trouvent dans différents endroits.
J'ai choisi ces troupes comme les moins nécessaires pour le moment dans les endroits qu'elles occupent.
A la suite des impressions de mon voyage et m'occupant sérieusement des affaires militaires, je reviens à la nécessité d'une prompte et bonne organisation de la gendarmerie.
Il nous faut avant tout un bon chef connaissant à fond l'admirable organisation de votre gendarmerie, et un petit cadre d'officiers et de sous-officiers, qui puissent seconder leur chef dans cette organisation si difficile et toute nouvelle pour ce pays.
Je crois qu'il faudra commencer par former une force peu nombreuse, qui occupera la capitale et ses environs et qui formera le premier noyau d'une organisation progressive.
Maximilien.
Cette lettre du 5 mai , par laquelle Maximilien donnait Tordre de dégarnir de troupes la ville de Morclia et ses environs, prouve que le souverain agissait spontanément et que le maréchal, comme chef de son armée, n'était pas indépendant. De plus , elle combat victorieusement un exposé militaire, émané de Maximilien à la même époque et reproduit dans une récente publication intitulée : « La Cour de Rome et l'Empereur Maximilien^ » que Sa Sainteté vient d'ailleurs de condamner comme peu digne de foi.
« La ville de Morelia est entourée d'ennemis, disent ces
notes impériales; le point le plus brûlant est
d'assurer les grandes villes On a ruiné le trésor
public; le pauvre pays doit payer les troupes françaises. »
On a peine à s'expliquer cet aperçu du pays. L'armée française, comme toute notre marine, peut attester que pré-
cisément à cette époque, elle occupait toutes les villes d'Etat et les principaux ports du Mexique. Nous ne savons pas qu'elle ait cédé jamais la place aux libéraux vainqueurs. Seule, la capitale de l'État de Guanajuato, ainsi nommée, avait été confiée aux armes mexicaines, parce qu'elle était couverte sur ses quatre faces par un cordon de places fortifiées et défendues par nous, qui servait de barrière aux incursions de l'ennemi. D'autre part, Oajaca venait de succomber sous la belle attaque de siège dirigée par le maréchal Bazaine en personne.
Quant au trésor ruiné par la solde de nos troupes, l'infortuné souverain ne pouvait se plaindre des sommes c]ue la France coûtait au Mexique, puisqu'en ceignant la couronne si imprudemment acceptée, il avait signé librement l'arti'.b 10 du traité de Miramar, stipulant que la dépense de chaque soldat français par an s'élèverait à i,ooo francs, à la charge du Mexique. Quant aux frais imposés à la couronne et nécessités par les transports marchant à la suite de nos colonnes , les chiffres officiels accusent neuf millions de francs comme somme totale.
Mais disons la vérité. Ces notes impériales, destinées à quelcjues feuilles publiques d'Europe, étaient secrètement rédigées au secrétariat impérial de manière à ce que, donnant un aperçu plus sombre de la situation, elles exerçassent une pression indirecte sur l'opinion publique et sur le cabinet français, trop porté à diminuer brusquement son effectif militaire, comme les événements l'ont prouvé plus tard.
Il faut observer que ces modifications militaires, prescrites par l'empereur Maximilien et répétées coup sur coup dans la distribution des forces, étaient peu faites pour donner
de la solidité aux troupes, étonnées d'obéir à des chefs toujours nouveaux. De plus, le mélange des contingents auxiliaires austro-belges avec les troupes nationales qui les voyaient avec méfiance, parce qu'elles rappelaient trop l'origine étrangère du souverain , était une faute ; car Puebla ressemblait à un vrai camp autrichien. A côté du ministre de la guerre, Maximilien eut encore le tort de créer un cabinet militaire, institution qu'il avait importée de son pays, comprenant exclusivement les troupes austro-belges et s'administrant directement. Ces innovations ne tendaient à rien moins qu'à affaiblir l'unité du commandement et à enlever au maréchal, le seul commandant en chef en vertu de l'art. 6 du traite de Miramar (article que l'empereur eut besoin d'évoquer plus tard), une partie de l'autorité si nécessaire à la rapidité de l'exécution dans un pavs aussi vaste , aussi divisé et aussi agité que le Mexique. A la même date, Maximilien conçut l'heureuse idée de constituer un corps de gendarmerie sur le modèle de la gendarmerie française , destiné à occuper la capitale et ses environs , et à s'étendre progressivement aux autres divisions militaires. Pour sa formation, il fit appel aux officiers et aux sous-officiers du corps expéditionnaire, qui ne tardèrent pas à y répondre. Un lieutenant-colonel français en reçut le commandement; mais, par suite de nouvelles intrigues, cet officier ne tarda pas à le céder au colonel hollandais Tindal, appelé à ce poste par la volonté expresse du souverain.
Le général de Thûn, investi d'une haute confiance, chercha bientôt à s'affranchir de la direction française. Ces tendances étaient d'ailleurs inévitables, si on veut faire la part des susceptibilités nationales mises en jeu. Il faut reconnaître,
d'un autre côté, que ce poste offrait de grandes difficultés; car le général autrichien ne trouva aucun concours chez ses subordonnés dans la hiérarchie ministérielle, et les officiers mexicains entravèrent sa bonne volonté par leur force d'inertie.
Si Maximilien a commis des fautes résultant surtout de son indécision, de sa mobilité d'esprit comme de son ignorance du caractère mexicain, l'histoire impartiale dira que son imprudente ambitionavaitaccepté une tâche bienlourde, aussi grave au dedans qu'au dehors de l'empire, et on a le droit de se demander si tout autre à sa place se fût montré plus habile ou plus heureux.
Deux graves questions extérieures dont le nouveau règne avait forcément hérité pesaient de tout leur poids sur la situation intérieure du Mexique. D'abord le règlement des biens de mainmorte restait toujours en suspens. La cour de Rome n'avait pas encore consenti à se prononcer, et elle y paraissait d'autant moins disposée que l'empereur avait répudié le parti clérical, auquel il devait sa couronne. Ce revirement politique avait médiocrement encouragé le pape à faire des concessions. Car l'espoir du Saint-Siège avait été, en aidant un archiduc autrichien à monter sur l'ancien trône espagnol, de faire rentrer ces pays lointains dans le giron de l'Eglise. D'un autre côté, les détenteurs des domaines du clergé se déclaraient impatients d'une solution favorable a leurs intérêts, dont la fraude, pour beaucoup, avait créé l'origine de propriété. Aussi emplovaient-ils tous les moyens pour presser les pas de l'empereur dans la voie qui devait le conduire à une rupture avec le Saint-Père. Les organes de la presse libérale, surtout à Puebla, soulevaient avec une
violence intempestive une question qui exigeait d'autant plus de ménagements que le nonce du pape était attendu pour les négociations.
Restait la question américaine, qui n'était pas la moins pleine de périls. Les derniers événements survenus aux Etats- Unis et les mouvements menaçants du général juariste Negrete sur la frontière du nord de l'empire constituaient un danger procham pour la sécurité de la couronne. On savait que les partisans de Juarez se remuaient et n'attendaient que la cessation des hostilités entre le nord et le sud de l'Amérique pour créer des difficultés à Maximilien. Grâce aux menées de Romero, le représentant accrédité du président de la République mexicaine, des enrôlements publics avaient étéouverts dans les principales villes de l'Union, et la presse faisait appel aux aventuriers , en les excitant à franchir la frontière.
C'est alors que Maximilien, dans l'espoir de désarmer les flibustiers et de faire cesser les enrôlements volontaires américains, conçut le projet, sans consulter le commandement français, de se concilier l'appui, ou du moins la neutralité du cabinet de Washington par une secrète démarche. A cet effet, il dépêcha M. Arroyo, avec mission d'essayer des ouvertures dans ce sens. On se rappelle quel accueil fut réservé au mystérieux ambassadeur, qui fut éconduit par le cabinet républicain. En vérité, c'est le lieu de s'étonner que Maximilien, subissant une fâcheuse influence, ait pu. céder à une pareille tentation. Le statu quo, avec son flibustérisme déguisé, n'était-il pas cent fois préférable à un échec d'influence q-ii nepouvaitmanquer de devenir public et d'ébranler ceux-là même qui doutaient encore des vrais sentiments
des Etats-Unis? L'empereur du Mexique avait bien vite oublié cet important document diplomatique, qui n'avait pu échapper à son examen, et dont la forme, aussi bien que le fond, avait été si désobligeante pour le cabinet français :
M. Seward à M. Dayton, ministre des Etats-Unis à Paris.
Washington, le 7 avril 1864.
Monsieur, je vous envoie copie d'une résolution passée à l'unanimité par la Chambre des représentants, le 4 de ce mois. Elle affirme l'opposition de ce corps à la reconnaissance d'une monarchie au Mexique.
... Il est à peine nécessaire, après ce que je vous ai déjà écrit avec une entière franchise pour les informations de la France, de dire que cette résolution traduit sincèrement le sentiment unanime du peuple des États-Unis relativement au Mexique.
W. H. Seward.
Ainsi parlaient les fédéraux, à l'heure même où Richmond acclamait les victoires du général Lee et où les confédérés semblaient menaçants pour le président Lincoln. La question de principe était nettement posée. Il était temps encore de ne pas dire un éternel adieu aux jardins de Miramar et aux vagues aimées de l'Adriatique! Quelques semaines après, au moment où la famille impériale naviguait dans les eaux de la Havane, le cap sur la Vera-Cruz, ne croisait-elle pas en mer le vaisseau qui emportait le représentant américain rappelé de Mexico par son gouvernement?
M. Seward à M. Dayton.
(Département d'État;. Washington, le 21 mai 1S64. Nous vous apprenons que M. Corwin, notre ministre pléni-
potentiaire au Mexique, est à la Havane, en route pour les Etats-Unis, où il revient en conq^e d'absence.
W. H. Seward.
Malgré l'intervention française, M. Corwin était demeuré à Mexico ; il ne s'éloignait qu'à l'arrivée des nouveaux souverains. Quelle espérance de réconciliation pouvait inspirer une pareille attitude, surtout après le désastre consommé des Sudistes? La plus simple prudence, la dignité surtout, interdisait toute démarche de M. Arroyo à la Maison- Blanche.
L'armée française avait déjà pris toutes ses ciispositions pour repousser les attaques des flibustiers. Le colonel Jeanningros fortifiait bientôt la place de Monterey, et, par des ouvrages installés autour de Cadeyreta, couvrait le territoire avec des forces respectables au cas où une irruption américaine eût été tentée. Plus haut, le général Brincourt surveillait la partie supérieure du fleuve-frontière, prêt à toute éventualité. Par malheur, le général Cortina, qui commandait une partie des troupes échelonnées sur la partie basse du Rio Bravo, et qui était déjà fameux par ses trahisons, se prononça subitement contre l'empire, essayant ainsi de livrer le port important de Matamoros aux mains de Negrete, avec qui il s'étail mis d'accord moyennant une forte somme d'argent. Quel aveuglement, malgré les avertissements répétés, avait donc poussé Maximilien, six mois auparavant, à faire grâce à Cortina, général de rencontre, pillard aussi lâche qu'effréné, bloqué dans Matamoros sans espoir de retraite et forcé de se rendre à merci après mille exactions! Plus encore, pourquoi l'avoir élevé le même jour au grade de général régulier, chargé d'un commandement actif sur la frontière et dans la
ville qu'il venait de dépouiller sans pudeur? Maximilien avait cru faire acte de bonne politique et désarmer ainsi par sa clémence les autres dissidents ! Negrete se jeta aussitôt sur Matamores; mais ses contingents furent contraints de se débander devant le débarquement à Bagdad de notre marine, venue au secours de Mejia qui tenait dans la place.
Le signal de la révolte était donné. Le gouvernement impérial avait prescrit de remettre à une de ses brigades le département du Tamaulipas péniblement conquis par la contre-guérilla fftincaise. Deux mois après, cette province était entièrement reperdue, et la capitale du Nucvo Léon, Monterey, que les autorités mexicaines, en dépit de toutes les recommandations de notre quartier général, n'avaient pas mise en état de défense, succombait aussi sous les attaques du parti rebelle. Dans le courant de mai, le maréchal dut ordonner de reprendre l'offensive sur tous les points envahis et de s'en emparer de nouveau.
Tous ces déchirements intérieurs pouvaient encore s'apaiser si la cour de Mexico avait osé à temps couper le mal dans sa racine, c'est-à-dire se mettre à l'abri des flibustiers en s'en faisant des sujets et des défenseurs ; elle eût ainsi déjoué les manœuvres de M. Seward. Une chance favorable à une pareille tentative venait de se présenter. A latin de mai i865, le général confédéré Slaughter, qui commandait à Brownsville, sur la rive du Rio Bravo opposée à celle de Matamoros, à la nouvelle des désastres des Sudistes, hésita s'il déposerait les armes ou s'il franchirait la frontière mexicaine avec ses 25,000 partisans, qui paraissaient disposés à demander asile à l'empereur , à la condition d'obtenir des concessions de terrains dans les départements nord-ouest. Cette invasion
de colons, autorisée par le droit international, était une bonne fortune pour le Mexique; car ces groupes coloniaux, placés en avant-garde lelongdu fleuve-frontière, devaientarréter un Jour l'invasion des Yankees essayant de faire irruption au Texas. Des négociations, à ce sujet, furent ouvertes; il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre en mesure de faire face à des éventualités menaçantes. L'envoi à Matamorosd'un commissaire im.périal muni de pouvoirs spéciaux pouvait, à ce moment, ne pas éveiller les susceptibilités des Etats du Nord, qui,dans leur désir de vaincre les séparatistes, auraient vu avec plaisir la cessation des hostilités du général Slaughter, et Lincoln aurait pu fermer les yeux sur le passage des 2 5,ooo confédérés dans le territoire voisin comme sujets mexicains. Le maréchal s'empressa d'appeler l'attention de Maximilien sur cette question d'une si haute importance pour l'avenir de la monarchie.
Mexico, 29 mai 186 5.
Sire,
Les derniers événements survenus aux Etats-Unis et les mouvements du général Negrete sur la frontière du nord de l'empire me font un devoir de placer sous les yeux de Votre Majesté la situation actuelle, telle que je la comprends, en appelant la haute attention de l'empereur sur certaines éventualités qui, pour ne pas constituer un danger imminent, n'en sont pas moins d'une haute importance.
Il est hors de doute aujourd'hui que les agents du parti juariste se remuent et cherchent à créer à l'empire mexicain des embarras et des difficultés que la cessation des hostilités entre le Nord et le Sud des Etats-Unis semble rendre inévitables.
Les enrôlements publics ouverts dans les villes principales de
l'Union et les appels que la presse américaine fait aux émigrants pour le Mexique prouvent surabondamment les menées d'un parti qui fait bon marché de la nationalité mexicaine et montrent que les sympathies du peuple américain, dont l'esprit d'aventure n'est malheureusement que trop connu, sont toutes en faveur de ce parti.
Votre Majesté n'a rien à redouter pour le moment; toutes mes dispositions sont prises pour repousser les bandes de flibustiers qui tenteraient d'envahir le sud de l'empire.
La tentative avortée du général Negrete, qui ne peut s'expliquer que par l'espoir qu'il avait de se voir soutenir par ces bandes armées, n'a abouti à rien. Elle a prouvé seulement que la conversion de certains hommes, et entre autres celle de Cortina, n'était que fictive, et le rôle odieux joué par ce dernier le rend à tout jamais indigne de la clémence de Votre Majesté.
Elle a fait voir que la morale de quelques autres chefs n'était pas à la hauteur de la confiance dont ils étaient investis, et enfin, elle m'a fait reconnaître que mes ordres, en ce qui concernait la mise en état de défense des places occupées par l'armée mexicaine, n'étaient point exécutés.
Monterey a succombé sous ses défenseurs parce qu'aucune de mes recommandations n'avait été suivie.
La retraite de Negrete, devant la résistance qu'il a rencontrée à Matamoros et à la nouvelle du débarquement des troupes françaises à. Bagdad, indique assez le peu de confiance que ce chef juariste avait dans ses troupes et autorise les suppositions que j'ai eu l'honneur d'émettre plus haut.
Le maréchal énumérait ensuite les ordres qu'il avait donnés, détaillant à Sa Majesté les mouvements qu'il faisait exécuter, les travaux dont on s'occupait, et les marches concertées pour reprendre la ville de Monterey, reconquérir l'Etat
du Tamaulipas, et disperser ou bloquer les dissidents; puis il abordait la question des confédérés :
J'ai l'honneur de le répéter à Votre Majesté : toutes mes dispositions sont prises pour parer aux premières éventualités.
Il est possible que le général confédéré Slaughter, qui commande à Brownsville, apprenant les désastres de soi» parti et la capture par les fédéraux du président Jefferson Davis, dépose les armes comme l'ont fait les autres généraux sudistes, mais il n'est pas improbable non plus que la proximité du territoire mexicain ne l'engage à venir sur la rive droite du fleuve chercher un refuge avec son corps désarmé sur un territoire ami.
Le droit international autorise parfaitement l'asile donné à une armée battue dans ces conditions. Après le désarmement préalable du corps d'armée sudiste, ne serait-il pas possible de former entre Monterey et le Saltillo, et sur les terrains qui appartiennent à l'Etat dans ces contrées, ou même sur ceux de M. Sanchez Navarro, des groupes coloniaux qui formeraient ainsi un premier obstacle aux envahissements des flibustiers. Il y aurait à s'entendre avec M. Sanchez Navarro...
Le maréchal ne se dissimulait ni les inconvénients ni le danger d'une par2ille mesure : mais il y avait intérêt à se créer des alliés américains. Au milieu d'inextricables embarras que l'apathie générale des Mexicains ne devait pas résoudre, il fallait agir. Il jugeait si bien la situation, et il connaissait à ce point les Etats-Unis et la nécessité de ménager les susceptibilités de l'orgueil Yankee vis-à-vis de la monarchie, qu'il continuait :
Je signale cette éventualité à Votre Majesté, afin qu'elle veuille bien donner à l'avance les instructions qu'elle jugera les plus propres à répondre aux événements.
L'envoi d'un commissaire impérial à Matamoros me paraît d'une nécessité urgente, et je me permettrai de faire observer à Votre Majesté qu'un commissaire civil, muni de pouvoirs politiques, me semble plus apte à remplir une mission de ce côté qu'un commissaire militaire, puisque le général Mejia y a acquis une certaine influence sous ce rapport.
I^'esprit irritable des Yankees pourrait, à la nouvelle de l'asile accordé au corps d'armée du général Slaughter, créer de nouveaux et sérieux embarras.
Je n'admets guère l'éventualité de la résistance désespérée des dernières forces du Sud dans le Texas ; l'issue ne saurait en être douteuse ni tardive.
Cependant, comme il faut tout prévoir, cette éventualité serait la plus dangereuse pour la frontière du Nord du Mexique. Les armées américaines envahissant le Texas amèneraient aux portes de l'empire un redoutable voisinage, et plus que jamais il serait indispensable d'avoir à Matamoros un agent sur le dévouement duquel Votre Majesté pût compter.
Le général en chef terminait en affirmant qu'il était certain de faire face aux événements, mais il suppliait l'Empereur de ne négliger aucune mesure salutaire pour l'avenir. Car, quoique l'armée française fût alors maîtresse de toutes les positions, l'armée mexicaine était appelée à la remplacer successivement. Le maréchal prévoyait bien aussi les défections des impérialistes.
Il n'y a pas de temps à perdre pour vous mettre partout et parfaitement en mesure de répondre aux éventualités, et j'ose prier Votre Majesté d'excuser mon insistance en faveur des motifs qui la dictent. Bazaine.
Les futurs émigrants avaient demandé ù être reçus comme
citoyens, en acceptant toutes les charges légales; ils s'engageaient à se débander avant leur entrée, et leurs armes ne devaient leur être rendues que plus tard, pour la défense de leurs foyers contre les incursions des Indiens libres. Leur agent secret, que nous ne voulons nommer par crainte de le compromettre, s'était rendu à Mexico, et, selon la décision impériale, il se prépara à traiter de leur entrée dans l'Empire, ou à annoncer leur reddition aux États-Unis. Une demi-mesure fut proposée par le cabinet de Mexico : on parla de considérer d'abord les 2 5,ooo confédérés comme prisonniers. Le mécontentement des partisans fut profond, et les négociations furent tout à coup interrompues par la capture de Jefferson Davis. Il n'y avait plus rien à espérer des Etats du Nord triomphants, et, cette fois encore, une chance de succès s'évanouit.
De quelque côté des Etats-Unis que dût pencher la victoire décisive, Maximilien n'ignorait pourtant pas qu'il y avait danger pour sa politique à ne pas s'attacher sans délai ce corps d'armée confédéré, car il avait été avisé que, dans les premiers jours du mois de février, une conférence avait eu lieu à Hampton-Roiids, sur la rivière James, entre les plénipotentiaires rebelles et le président Lincoln. Dans cette entrevue, qui s'était annoncée fort cordiale, Stephens, au nom du président Jefferson D>ivis, déjà aux abois, avait réclamé la reconnaissance temporaire d'une fédération du Sud, en attendant l'heure favorable pour la reconstruction de l'Union. Dans cette attente, le Sud uni au Nord s'engageait à faire triompher la doctrine Monroë , en affranchissant le Mexique de l'occupation française, et en enlevant le Canada à la domination de l'Angleterre. C'est ainsi que les confédérés
prétendaient se venger de la ruine de secrètes espérances encouragées, dès l'origine de la lutte, par le cabinet des Tuileries, qui, après leur avoir reconnu le caractère de belligérants, les avait ensuite abandonnés. Il y aurait donc eu pour la dynastie mexicaine un puissant intérêt à neutraliser ce revirement hostile par une prompte entente avec les soldats de Slaughter.
Cet échec fut sensible à notre quartier général, qui se félicitait de la venue de ce renfort considérable, nécessaire pour la pacification compromise. Tout périclitait alors dans les mains mexicaines. Le maréchal n'hésita pas, sur ces entrefaites, à indiquer franchement à l'empereur la nécessité de grands commandements, qui devaient d'abord être exercés par les généraux français, l'éclairant par écrit sur la gravité de la situation. Il le suppliait de ne négliger aucune précaution. Nous avions déjà établi une ligne télégraphique de Vera-Cruz à Mexico. Il était aussi urgent de relier le nord à la capitale par un télégraphe qui aboutît au moins jusqu'à San Luis, et, pour ne pas en retarder l'exécution, les officiers et les soldats français furent chargés de le construire en marchant. En dépit de la grande distance, cette ligne ne tarda pas à fonctionner dès l'arrivée des fils et des appareils.
Malgré des revers et des défections sensibles, malgré de nombreux tiraillements dans l'armée austro-belge-mexicaine, inséparables du contact de tant d'éléments militaires hétérogènes, malgré les intrigues de palais, la concorde régnait entière à cette époque entre les Majestés mexicaines et le maréchal. Maximilien même, qui rendait hommage à la loyauté et à la puissance du concours que lui prêtait notre commandement, sentant bien aussi que c'était de ce dernier seul
qu'il tirait la force nécessaire pour fonder et pour organiser, n'avait pas peu contribué à l'union du maréchal avec une famille du pays, d'origine espagnole, puissante plutôt par ses attaches que par une fortune aujourd'hui compromise. En effet, la famille des la Peîïa avait fourni à la magistrature comme à l'armée des généraux et des avocats distingués. En i833, l'oncle de la future maréchale, le général Pedrazza, avait été élevé à la dignité de président de la république, et sa propre tante s'était même vue choisie comme demoiselle d'honneur par l'impératrice Iturbide.
A l'exemple du sultan, qui avait généreusement récompensé le duc de Malakoff après la chute de Sébastopol, la famille souveraine, à l'occasion de son mariage, constitua une riche dot à la maréchale, voulant ainsi manifester hautement ses sentiments de gratitude pour l'armée française en l'honorant dans la personne de son général en chef. La lettre impériale déposée aux archives de Mexico et jointe à l'acte de donation, était ainsi conçue * :
Mexico, 26 juin iS65.
Mon cher maréchal Bazaine,
Voulant vous donner une preuve d'amitié personnelle ainsi que de reconnaissance pour les services rendus à notre patrie, et
* Ce domaine, aujourd'hui entre les mains du pouvoir républicain, est resté sans valeur pour la maréchale^ l'empereur Maxim ilien ayant généreusement offert, au moment de l'évacuation, de rembourser les 5oo,ooo fr. sur sa fortune particulière, et son offre ayant été naturellement déclinée par un maréchal de France, qui avait déjà refusé de la munificence impériale, dont le président du conseil, M. Lacunza, avait été l'interprète, le titre de duc de Mexico et de riches propriétés situées dans le Zongolica.
Ce domaine vient d'être donné par Juarez au colonel Pepe Rincon, à valoir sur la somme comptée par ce chef au colonel Lopez, pour prix de son ignoble trahison de Queretaro.
profitant de l'occasion de votre mariage, donnons à la maréchale Bazaine le palais de Buena- Visîa, y compris le jardin et le mobilier, sous la réserve que, le jour où vous retournerez en Europe, ou si, pour tout autre motif, vous ne vouliez plus rester en possession dudit palais pour la maréchale Bazaine, la nation reprendra le domaine, le gouvernement s'obligeant, en pareil cas, à donner à la maréchale Bazaine, comme dot, la somme de cent mille piastres.
Votre très affectionné,
Maximilien.
Castillo. — Almonte.
On sait que, quelques semaines après son entrée solennelle à Mexico, Maximilien avait adressé à son ministre, Velasquez de Léon, un remarquable programme financier et administratif, embrassant les différentes branches des deux services. Ce manifeste contenait en germe toutes les intentions du souverain, qui, à coup sûr, avait apporté au Mexique un sentiment fort élevé de sa mission réparatrice. Les impôts, les douanes, les emprunts, les voies ferrées, les lignes télégraphiques, les grands travaux, le service postal, l'unité des poids et mesures, le contrôle des fonds publics, y étaient discutés avec un grand sens, et la création des commissions nécessaires y était ordonnée. Quant à la colonisation, voici en quels termes s'exprimait la volonté impériale: « Après avoir adopté une base pour les impôts ordinaires, la commission s'occupera des ventes de terrains vagues. L'étendue et la valeur de ces terrains ne peuvent être déterminées, faute de renseignements. Dans cette situation, la colonisation du pays par des familles industrieuses ne saurait encore être entreprise et favorisée. La commission nous
soumettra le règlement et le plan qui paraîtront le plus propres à réunir des éléments d'information exacte. »
En traçant ces instructions, Maximilien oubliait que, sous son sceptre se réunissaient six millions environ d'Indiens, race sobre, industrieuse et amie du travail, qui, avant d'être réduite à l'esclavage par l'aristocratie conquérante, et exploitée par le clergé mexicain, étonnaient Cortez par leur civilisation non moins magnifique que la cour de Montézuma. Le vainqueur espagnol n'envoyait-il pas à Charles- Quint un vaisseau chargé des plus curieuses productions des arts mexicains, échappées au premier pillage de ses soldats ? « Les peintures en plumes, les bijoux ciselés dans l'or et l'argent, et les ustensiles, écrivait-il à son souverain, sont merveilleux. » Il est vrai que ces hommes simples méprisaient encore les métaux cc-mme monnaie, puisqu'ils n'employaient dans leurs échanges que la noix de cacao. La déposition de Robertson, décrivant la découverte de l'Amérique, d'après les manuscrits de Cortez et d'Herrera est assez éloquente. « Les progrès des sujets de Montézuma dans la civilisation se montrent non-seulement dans tous les points essentiels à toute société bien ordonnée, mais encore dans divers objets de police intérieure, qu'on peut regarder comme d'une moindre importance. L'établissement de courriers publics ( piétons, puisque la race chevaline y était inconnue ), postés de distance en distance pour faire passer les nouvelles d'une partie de l'empire à l'autre, était une invention ingénieuse de police, que ne possédait à cette époque aucun Etat de l'Europe. La situation de la capitale sur un lac, avec les chaussées et les digues fort longues qui servaient d'avenues à ses différents quartiers, avait demandé une adresse et un tra-
— «5 — vail qu'on ne pouvait trouver que chez un peuple civilisé. On peut faire la même réflexion sur la structure des aqueducs, composés d'argile mêlée de mortier, par lesquels ils avaient amené un cours d'eau douce d'une distance fort considérable. Le long des chaussées, il y avait des tuyaux de la grosseur d'un bœuf. Un certain nombre d'hommes, employés régulièrement à nettoyer les rues, à les éclairer par des feux allumés en différentes places, et à y faire la garde pendant la nuit, montrait encore un degré d'attention pour la tranquillité publique que les nations polies n'ont acquis que fort tard. >)
Nous croyons que le Mexique gagnerait peut être à faire retour à son âge de fer. Quoi qu'il en soit, les arrière-neveux de ces barbares ne méritaient-ils pas un meilleur sort que celui qui les attache à la glèbe et qui les condamne à l'ofhce de bétes de somme ? Ce furent eux qui firent brillant cortège à l'empereur Maximilien et à l'impératrice Charlotte, montant la route d'Orizaba à Mexico; ils avaient exhumé tous leurs vieux ornements, restes d'une splendeur évanouie, pour faire honneur au descendant de Charles V. Maximilien, qui pouvait réparer le crime de son royal aïeul, commit la faute, en les congédiant de sa capitale, de ne pas renvoyer libres les vaincus du xvi" siècle. C'eût été royalement inaugurer son règne.
Ce ne fut qu'à la fin de septembre i865, que, se ravisant, mais bien tard déjà, il rendit un décret qui prononçait l'émancipation des Indiens j?eo72e.s amsi que l'extinction de de leurs dettes passées, dettes souvent usuraires et infàme<5. qui frappait de servage l'enfant encore dans le sein de sa mère. Cette mesure libérale et humaine restera à l'honneur
de Maximilien; elle eût dû suffire pour désarmer ses juges de Queretaro! Malheureusement, elle était incomplète; c'était encore une demi-mesure sortie de la situation même que s'était faite le souverain, désireux de ménager les deux partis extrêmes. Les péones n'étaient pas rendus propriétaires du sol par ce décret d'émancipation. Et pourtant, en quelles meilleures mains que celles des péones affranchis l'Etat pouvait-il mettre ces terrains vagues dont parlait le manifeste impérial au ministre Velasquez, quand Sa Majesté regrettait que, « faute d'évaluation certaine de l'étendue et de la valeur de ces terrains, on ne put les livrer à des familles industrieuses. )) La commission mexicaine, instituée vainement depuis une année, n'avait-elle donc pu prévoir cette nécessité de ne pas affranchir toute une race de travailleurs sans lui donner en même temps les éléments fonciers du travail. Le gouvernement mexicain perdait ainsi, comme il avait déjà perdu les 2 5,ooo soldats, laboureurs ou artisans du confédéré Slaughter, des millions de vigoureux colons possédant à un haut point l'esprit de famille et de mariage, et forcés d'avance à demander aux hasards le pain de chaque jour, si les propriétaires des haciendas ne les appelaient pas sur leurs culturcs. Or les hacenderos, privés par ce décret de leurs créances et des bras de Iquts péones, se dirent mécontents et refusèrent d'employer les services des Indiens qui voulaient profiter de leur libération légale. C'est ainsi que fatalement renaissait le vieil ordre de servitude pour le péon, qui, dans la crainte de voir périr de faim sa nombreuse famille, reprenait sa chaîne.
D'autre part, le clergé était devenu l'ennemi personnel de la couronne ; il ne pouvait donc que favoriser le mécontente-
ment des hacenderos, jaloux qu'il était de recouvrer son action désastreuse sur les peones, dont l'émancipation devait diminuer le fanatisme et les pieuses offrandes. Le parti clérical ne cherchait pas d'ailleurs à cacher l'existence de sentiments hostiles qui n'avaient fait que s'accroître depuis le couronnement de Maximilien entraîné vers le parti libéral. Et en voici l'expression sincère, qui éclate dans une lettre de l'archevêque de Mexico, Ms'' La Bastida. Ce document historique nous semble trop instructif pour ne. pas le consigner ici, à la décharge de Maximilien, dont les intentions étaient déjà calomniées quatre mois après que le sceptre lui avait été proposé à Miramar.
Un écrit clandestin, qualifiant les généraux régents de l'intervention des ennemis les plus acharnés de la religion et de l'ordre, avait été répandu à Mexico et saisi par la police. En constatant avec justice que les prélats avaient été entourés par notre armée de respect et de vénération, le commandant militaire de la place avait dénoncé ces manœuvres à l'archevêque, qui répondit :
Mf^'r La Bastida à M. le général baron Neigre.
Il est un fait avéré, c'est que nous avons tous protesté
contre ces deux individus * qui ont la prétention d'être un gouvernement, en déclarant catégoriquement que l'Eglise, dans la plénitude de ses immunités et de ses droits, supporte aujourd'hui les mêmes attaques que celles qu'elle a eu à supporter pendant
* Le général Almonte et le général Salas composaient la régence, dont le général Bazaine avait dû, avant l'arrivée de Tempere'jr, éliminer l'archevêque pour cause d'intrigues et d'hostilité systématique.
[e gouvernement de Juarez ; que jamais elle ne s'est vue persécutée avec plus d'acharnement.
Pélagio Antonio, Archevêque de Mexico.
Cette violence de langage faisait mal augurer de l'avenir. Ainsi battu en brèche dans les grands centres comme dans les haciendas, le chef de l'Etat pouvait-il espérer l'apaisement des passions? Toutes ses idées les plus fécondes, contenues en germes dans son programme impérial, avortaient faute d'instruments capables de les développer avec probité et conviction, et cela, en dépit du concours incessant des fonctionnaires français, auxquels, du reste, la cour de Mexico se plaisait à rendre pleine justice.
On se rappelle que le quartier général avait déjà fermem ent signalé, en novembre 1864, l'incurie du ministre de ïhacienda, relative au personnel financier appelé d'Europe pour venir en aide au gouvernement mexicain. A la fin de juillet i865, une nouvelle note pressante, placée sous les yeux mêmes de Sa Majesté, attestait que VHacienda publique n'avait reconnu aux agents français que des pouvoirs dérisoires, qui ne leur permettaient d'exercer aucun contrôle utile sur la rentrée des deniers de l'Etat comme sur leur emploi par les administrations locales, ces dernières opposant la même résistance à toute immixtion étrangère que celle qui attendait dans la capitale le successeur de M. Corta, M. Langlois. Ce conseiller d'Etat avait été envoyé de France, comme on le sait, sur la prière de Maximilien, pour nettoyer les écuries d'Augias,où douanes et impôts étaient mis au pillage par les premiers serviteurs de la couronne. C'était par-
tout le même mot d'ordre dans les rangs de l'administration mexicaine !
Un autre prétexte de trouble n'avait pas peu contribué à retarder les succès du corps expéditionnaire, qui rivalisait d'activité, sans compter ses pertes ni ses fatigues, et sans se laisser rebuter par des obstacles de toute nature. La réorganisation d'une nationalité ne s'accomplit que par un rude labeur et par mille sacrifices locaux. Or, le remaniement territorial, qui avait été nécessité par la création de grands commandements militaires, avait porté une profonde atteinte à l'esprit de routine des premiers propriétaires fonciers et surtout aux habitudes du parti clérical, dont il déplaçait les centres d'action. Une partie des hacenderos mécontents, sans oser encore se déclarer ouvertement contre l'Empire, prétait les mains à la rébellion, donnait l'hospitalité et comptait des piastres aux guérillas^ et, tout en remontant leur cavalerie, acceptait sur ses domaines les chevaux blessés ou fatigués des partisans ou bandits, qui réclamaient leurs montures dès qu'elles étaient en état de servir.
Dans le cours de cette année i865, la marine et l'armée française avaient fait un si vigoureux effort, depuis le golfe jusqu'au Pacifique, que moins de 29,000 combattants avaient visité et rallié tous les ports et toutes les capitales d'États de cet immense empire, sauf celles du Guerrero et du Chiapas. Nous avons prouvé à l'époque, dans un recueil français*, que cette diffusion militaire, conseillée par Maximilien et l'Impératrice, était une grave imprudence et devait créer des dangers dans l'avenir. Mieux valait étendre progressivement
'Revue des Deux-Mondes du i5 septembre i8ô6 : a L'empire du Mexique et ses chances d'avenir, a
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et selon ses ressources une domination pacifique, ralliant tous les intérêts, en élargissant peu à peu un cercle solidement armé, que de couvrir du premier coup de vastes solitudes clairsemées de petits centres; car on pouvait facilement prévoir, dans un avenir peu éloigné, la nécessité de leur abandon, suivi des horreurs de la guerre qui accompagnent toujours une retraite. Cependant, nos colonnes, franchissant les prairies, avaient envahi la capitale du Chihuahua, dernière retraite du président de la république, et la nouvelle officielle s'était répandue dans l'empire que Juarez avait déserté le sol mexicain. Ce bruit avait quelque fondement. Le fugitif de Chihuahua s'était réfugié à Paso ciel Norie, bourgade dont les maisons s'alignent sur un rang le long de la ri\ e du Rio Grande. A cent mètres de l'autre côté du fleuve, on aborde aux Etats-Unis, On comprendra aisément que, dans une pareille position, le président Juarez, dont la capture, du reste, n'eût en rien modifié le caractère de la résistance des libéraux, se savait entièrement à Tabri de nos troupes. A peine signalait-on un cavalier, qu'il traversait le fleuve, pour ne le repasser qu'une fois le danger disparu. C'est ainsi que. pendant près de dix-huit mois, Juarez a vécu sur le Rio Grande, d'accord avec le cabinet de Washington. Pour lui interdire la rentrée du territoire, pouvaiton garder tout le cours du long fleuve qui descend de ce point jusqu'au golfe r
C'est ici qu'intervient le fameux décret du 3 octobre i865, qui a coûté tant de larmes. Il est d'une haute importance de rétablir sa véritable origine, ainsi que son exacte portée. Disons tout d'abord qu'on a lieu d'être douloureusement surpris que les ministres qui ont contresigné ce décret, et qui
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plus tard ont abandonné Maximilien pour s'abriter en France et à Paris, n'aient pas encore élevé la voix en faveur de la défense ou de la mémoire du souverain qui avait signé et conçu lui-même ce funeste ^a;z(^o; car, en plein conseil, des lèvres impériales elles-mêmes ils avaient recueilli la vérité.
Dès que la nouvelle que Juarez avait traversé la frontière à Paso del Norte fut parvenue à Mexico, la satisfaction fut grande au palais. L'armée franco-mexicaine tenait alors toutes les fortes positions. La disparition du chef républicain faisait espérer le ralentissement des hostilités du parti dit libéral, presque acculé et laissé sans direction. Maximilien, qui se croyait, de bonne foi , l'élu d'un peuple las de désordres et de convulsions, et c|ui avait la fierté de son rôle réparateur, se persuada aisément que les juaristes étaient déroutés, et qu'en honorant le parti vaincu, il allait porter un coup décisif à la résistance qui ne serait plus favorisée que par les bandes de pillards ; alors, il accusa devant son conseil le projet de faire offrir à Juarez la présidence du tribunal suprême, et son sincère dessein de rallier autour de lui toutes les illustrations du pays.
Comme moyen d'ouverture de négociations, il rédigea le décret du 3 octobre. En effet, en tête de ce décret, il établit que la cause républicrine avait perdu son dernier soutien, et les considérants furent un hommage rendu au caractère de Juarez. Quant au décret lui-même, il n'était certes diiigé, dans l'intention de l'empereur, que contre ceux dont la tactique avait pour unique but d'abriter leurs brigandages sous un prétendu drapeau républicain. Ce funeste décret, dont on peut consulter la minute originale, a été entièrement tracé de la main de Maximilien, quoiqu'il eût un secrétaire à ses
côtés. Tous ses ministres, qui en ont favorisé la conception, y ont apposé leurs signatures. Seul, le maréchal ne l'a pas signé. Avant de le revêtir du caractère officiel, Maximilien crut devoir consulter le maréchal. Il fut répondu du quartier général que, tout d'abord, des considérants aussi flatteurs pour le président, combattu comme ennemi par la France, sembleraient dirigés contre l'intervention, et, qu'en outre de cette fâcheuse interprétation, cet acte était inutile, puisque les cours martiales fonclionnaient, ayant pour garantie la conscience des officiers français ; de plus, il était impolitique, parce qu'il rendrait trop facilement les Mexicains justiciables des Mexicains, et que tout l'odieux en rejaillirait sur la personne du souverain, dont le plus beau droit était le droit de grâce. L'empereur, approuvé complètement par ses cinq ministres, et persistant dans sa première pensée, celle de rattacher Juarez par cette déclaration publique partie du trône, passa outre. Au dernier moment, le général en chef, qui dut faire exécuter ce décret, comme c'était son devoir de chef des deux armées, demanda et obtint de faire ajouter un article additionnel condamnant à l'amende les hacenderos convaincus d'avoir recueilli et caché les armes et les chevaux des rebelles.
Ce décret du 3 octobre, qui allait rallumer la guerre civile en assouvissant des rancunes particulières, fut le suicide de la monarchie entraînée par de chevaleresques illusions et par . les traditions des pays civilisés. Juarez. qui n'avait pas abdiqué son droit, devait sans nul doute repousser toute ouverture de conciliation, et l'ostracisme lancé contre les républicains mis hors la loi fit explosion aux États-Unis, où il ameuta les colères contre un prince et une princesse qui
poussaient pourtant la générosité à l'excès. Car, maintes fois, dans des élans de sensibilité, la famille impériale , dont on surprenait facilement la bonne foi, avait à tort entravé la justice de nos cours martiales. Tel est l'historique de cette fatale journée, qui ne peut pas rester une tache pour la noble victime de Queretaro.
II y avait eu une heure, à la naissance de l'empire, où une partie de la population, autant par lassitude du désordre que par sympathie spontanée pour les nouveaux souverains, s'était préparée à tenter sérieusement l'essai de la monarchie. Cette heure précieuse s'était évanouie sans que la couronne, faute d'initiative, eût su en profiter, et la lettre suivante de l'impératrice Charlotte, princesse d'une haute intelligence et d'un grand cœur, qui se mêlait très activement à la direction des affaires militaires et politiques, indique clairement le trop peu de cas qu'elle faisait de l'élément indien, aussi bien que le projet bien arrêté de la couronne de ne pas laisser ruiner le trésor mexicain, dans la conviction que les finances françaises suffiraient à tout. Cette lettre prouve encore que des intrigues de palais, hostiles aux officiers français, s'agitaient autour du trône, dès les débuts de la monarchie.
Mexico, le i6 septembre 1864.
Général, on me demande mon opinion au sujet de cette lettre, mais comme il s'agit de généraux, je veux avant tout connaître la vôtre. Pour ma part, je crois que ce n'est qu'une intrigue qui prouve le contraire de ce qu'on cherche à démontrer.
Veuillez toujours me renseigner et me renvover le papier après lecture, car M. Velasquez veut que je lui donne une réponse demain.
Il passera en outre chez vous pour traiter différentes questions dont nous nous sommes occupés au conseil. La plus importante est la pacification de la Sierra. Le préfet de Tulancingo a quelques idées là-dessus qui ne sont pas mauvaises. Il me semble qu'en envoyant qvielques détachements à poste fixe et d'autres à expéditionner, cela produirait de bons résultats. Seulement je vous prierais dans ce cas-là de m'avertir, afin que les autorités civiles prissent des mesures de concert avec vous pour seconder l'entreprise.
S'il était possible de connaître d'avance certains mouvements, tout en les gardant aussi secrets que possible, je crois qu'ils porteraient de plus grands fruits et on pourrait faire suivre le passage des troupes d'une organisation quelconque.
Quant aux Indiens, qui veulent se défendre contre les Plateados, vous me direz si vous croyez qu'il faille leur donner des armes. Cela commence à devenir trop fréquent, et quant à de l'argent, le gouvernement a résolu de n'en donner à personne.
Croyez, général, à mes sentiments bien sincères.
Charlotte.
J'espère que vous savez tout ce qui concerne l'armée pour le iG, comme aussi qu'il y aura défilé, dès que je serai rentrée au palais et avant la réception des autorités. Vous ne m'avez donné aucune note dimanche.
En deux mois, la réorganisation de l'armée mexicaine, laborieusement poursuivie par le commandement français, avait été de nouveau compromise par le gouvernement luimême. Quant à la direction politique et départementale, elle se montrait déplorable. Les lenteurs des ministres s'étendant jusqu'aux c[uestions de personnes et à l'expédition des ordres, avaient laissé retomber les centres les mieux disposés dans l'apathie. On ne savait où choisir des hommes capables d'ins-
pirer confiance. Tout stimulant manquait et le patriotisme ne s'était pas réveillé. Personne ne songeait à sauver la chose publique parmi les impérialistes, malgré les exemples d'abnégation personnelle donnés par la famille impériale. Partout où les Français se multipliaient, ils venaient se heurter contre des autorités défavorablement prévenues ou manquant d'instructions. En un mot. toute la charge incombait à nos officiers, qui, dans l'intérêt du pays, se voyaient entraînés peu à peu à parer à toutes les éventualités. Dégoûtés même de voir les fonctionnaires s'endormir dans une honteuse incurie, discréditer, décourager publiquement ceux de leurs compatriotes qui se rattachaient à l'empire comme à une branche de salut, ils finissaient par s'occuper des moindres services des localités où s'exerçait leur action militaire : on craignait de voir tout s'en aller à la dérive du flot insurrectionnel qui , prenant sa source à la frontière américaine, roulait déjà du nord au sud.
On ne saurait rejeter sur Maximilien la responsabilité de toutes les défaillances auxquelles devait succomber la monarchie : c'est que l'argent, le nerf de la guerre, lui manquait déjà. Le gouvernement français n'était-il pas vraiment coupable, puisqu'il avait voulu , aux prix d'énormes sacrifices repoussés par l'opinion publique, fonder une dynastie forte au Mexique, de n'avoir compté entre les mains de son allié que 40 millions provenant de deux énormes emprunts, emprunts par lesquels il avait, grâce à ses propres receveurs généraux, obtenu la réalisation de 5oo millions prêtés par d'imprudents souscripteurs alléchés et trompés? N'était-ce pas du premier jour mettre sciemment au monde un royaume mort-né? Notre ministre des affaires étrangères était assez
bien renseigné par les rapports militaires émanés de notre quartier général , pour ne pas se payer d'illusions sur la situation réelle du Mexique. Pourtant, par une politique pleine d'inconsiquences, le cabinet des Tuileries laissait dès le début s'écrouler son œuvre, en refusant des ressources indispensables. A la fin de i865, le trésor mexicain s'épuisait déjà, et la mauvaise gestion financière provoquait un accroissement de déficit qui, d'ailleurs, n'eût jamais pu être comblé par le contrôle le plus sévère ; car les recettes^ eussent-elles été régulièrement perçues, ne dépassaient pas 90 millions de francs, tandis que, sansparlerdes amortissements, lesdépenses engloutissaient i5o millions au moins. Pourtant, jamais le besoin d'argent ne s'était manifesté plus impérieusement.
Sur les rives du Pacifique, certaines positions militaires n'étaient plus tenables. Le climat d'Acapulco, entre autres, avait exercé une action si meurtrière sur l'effectif des Français qui défendaient ce port, que le commandant d'Assas avait dû proposer la formation d'un bataillon à recruter sur la côte de Téhuantepec, parmi les indigènes habitués à un ciel de feu. Plus loin, Parras réclamait à bon droit l'arrivée de renforts; car ce centre industrieux avait donné un trop rare exemple d'énergie et de sacrifices qui, s'il eût été imité, eût sauvé l'empire. Les habitants de cette ville s'étaient imposés volontairement de 18,000 piastres environ pour lever une troupe de 400 hommes, et cela, à l'instigation d'un préfet énergique. A cette heure , ils se trouvaient à. bout de ressources, et leurs soldats se débandaient, les laissant exposés aux représailles des libéraux. Le ministre de la guerre, mal renseigné, contestait l'authenticité de ces nouvelles inquiétantes portées à la connaissance de l'empereur, 11 lai-
lut bien se rendre à l'évidence, lorsque les cris de détresse partis de ce coin du territoire parvinrent à Mexico.
Le maréchal, comprenant toute la nécessité de sauvegarder ces villes du Pacifique, centres importants au point de vue stratégique et douanier, donna l'ordre à notre marine, dont le dévouement était mis à une cruelle épreuve dans ces dangereux parages , d'approvisionner Manzanillo de telle sorte que nos bâtiments de guerre pussent profiter de leurs voyages sur la côte de Manzanillo à Acapulco, afin de portera la garnison des vivres, de la viande et des médicaments. Quant à Parras, désireux de soulager la population, le quartier général y fit lever quatre compagnies franches, et consentit à ce que le trésor français assurât leur solde, à titre d'avances. Nulle occasion n'était perdue de venir en aide aux populations énergiques. Pourtant il y avait une Juste limite qui ne* pouvait être franchie par notre commandement militaire. Car, à côté des désirs de la famille impériale, il était forcé, sous peine de trahir ses devoirs de Français, d'envisager la sécurité de ses propres soldats. Or, l'article 2 du traité de Miramar, que Maximilien avait signé en pleine connaissance de cause, avait stipulé que, dès la prise de possession du trône, « notre corps expéditionnaire serait ramené à un effectif de 25.000 combattants, y compris la légion étrangère. » En outre, cet etîect'f devait être encore réduit au fur et à mesure que les troupes mexicaines s'organiseraient.
Contrairement à cette double clause, l'armée française était toujours restée supérieure au chiffre de 28,000 hommes , malgré la rentrée en Europe de la brigade du général Lhériller. De plus, cette brigade, qui ne comptait environ que 4,000 combattants, avait cédé la place à la légion autri-
chienne, forte de 8,000 baïonnettes : les forces s'étaient donc accrues au lieu d'être diminuées. Mais cependant, le maréchal ne pouvait, avec un effectif dont le double tiendrait aisément sur le terrain de Longchamps, occuper utilement une superficie de dix-huit cents lieues environ, et abandonner à tous les hasards des défections et des privations de minces détachements français. Telle était pourtant la propension de l'empereur Maximilien, dont les tendances à la diffusion militaire ne cessaient de s'accuser; lui céder, c'était oublier la part de responsabilité encourue par le quartier général en cas d'échec.
La ville de la Paz, capitale delà Basse-Californie, est située à cinq cent cinquante lieues environ de Mexico, et les communications avec ce point reculé offraient de très grandes difficultés. Malgré tout, il avait été visité en i865 par l'intervention, qui ne s'était retirée qu'après avoir aidé à l'organisation politique et militaire du pays. Cette ville se prononça de nouveau en faveur des jaaristes, après le départ de nos forces. En apprenant cette nouvelle, Maximilien écrivit ces lignes au général en chef :
Mexico, 17 décembre i8G5.
Maréchal,
Je viens d'apprendre qu'une contre-révolution a éclaté à la Paz, et que les autorités impérialistes ont dû se retirer. Cette révolte a été opérée par une centaine d'hommes.
Bien que l'importance politique de la Basse-Calilornie soit peu considérable, cette contre-révolution produira sur l'opinion publique, aux Etats-Unis et en Europe, le plus fâcheux effet, en donnant lieu de croire que, loin de pacifier le pavs, nous perdons au contraire du terrain.
Je désire donc que vous me fassiez connaître s'il ne serait pas
possible d'envoyer à la Paz une compagnie française dont la présence dans le port suffirait pour y rétablir l'ordre et conserver cette province à l'empire.
Votre bien affectionné,
Maximilien.
En vérité, pouvait-on laisser une compagnie isolée à pareille distance du centre d'action, quand les Français tenaient déjà, dans le Pacifique, Acapulco, Guaymas, Mazatlan et dans le golfe, Matamoros, Tampico, la Vera-Cruz, Alvarado, Sisal et Campêche, postes dangereux et malsains, où ne résidaient pas les troupes mexicaines? Il faut reconnaître encore que si les ressources financières commençaient à s'amoindrir dans des proportions inquiétantes, le ministre de la guerre mexicain ne pouvait invoquer, comme excuse des mouvements insurrectionnels qui se dessinaient, la pénurie de soldats capables d'être opposés aux dissidents : c'est qu'il avait laissé les troupes au repos ou bien n'avait pas su les employer efficacement. Quant à tous les points oii brillaient les baïonnettes françaises, la tranquillité était assurée. Un coup d'œil jeté sur le tableau officiel et véridique des forces dont l'empire disposait à cette époque déjà critique, en retranchant notre corps expéditionnaire, suffira pour convaincre de leur suffisance.
Au 3 I décembre i865, l'armée mexicaine comptait dans ses rangs, sans parler d'une artillerie considérable et bien approvisionnée: En troupes nationales, tant permanentes que mobiles et municipales : 35,65o fantassins, cavaliers et artilleurs, avec 11,073 chevaux; en troupes étrangères: Belges, 1,324; Autrichiens, 6,545, avec 1,409 chevaux; ce
qui portait les chevaux au nombre de 12,482, et Teffectif militaire à 43,520 hommes.
Comme on le voit, un effectif réel aussi considérable, appuyé des Français, était capable, si la direction fût restée bien entendue et pleine d'énergie, d'assurer le triomphe de l'empire. Mais, pour nous servir des justes expressions de M. le ministre d'Etat, Dieu ne le voulait pas. La force, cette fois du moins, allait succomber sous une grande idée, l'horreur de l'invasion.
Voici que nous entrons dans la période des désastres qui ont accable coup sur coup l'empire mexicain. On a déjà pu se rendre un compte exact, nous l'espérons, des fautes qui les ont préparés. Les pages qu'on va lire , tout en suivant pas à pas les détails de la longue agonie d'un empire, surprendront par le récit d'événements brusques, d'engagements foulés aux pieds, de revirements imprévus, étranges, à travers lesquels la politique des deux cours française et mexicaine, bientôt mécontentes l'une de l'autre, viendra se briser contre les menaces des Etats-Unis pleins d'arrogance.
L'année 1866 s.'inaugura sous de tristes auspices. Dès les premiers jours de janvier, de tous côtés, au cœur même de l'empire, éclatèrent des défections. Le souffle de la rébellion avait passé sur tous les hauts plateaux. Les bandes de guérilleros désolaient le Tamaulipas, le Nuevo-Leon et le Zacatecas, Etats limitrophes de l'Union. Aux portes de la capitale, Pachuca se soulevait, et le Michoacan levait Tétendard eie la révolte. Vive l intervention du Nord, tel était le
cri de ralliement des insurgés, qui réclamaient Tappui de la grande république voisine, pour jeter les alliés à la mer Le titre d'alliés s'attachait aux Autrichiens et aux Belges comme aux Français. Or, ces contingents étrangers, détestés par les dissidents, avaient en outre semé la désunion autour du trône. Des dissentiments graves avaient surgi entre eux et les officiers mexicains, qui refusaient d'obéir aux officiers européens. L'article 5 du traité de Miramar avait bi jn stipulé « qu'en cas d'expéditions combinées de troupes françaises et mexicaines, le commandement s ipérieur de ces troupes appartiendrait au commandement français. » Mais les Belges et les Autrichiens n'avaient été appelés au Mexique que comme troupes à la solde du trésor mexicain, soumises par conséquent aux institutions militaires du pays qu'elles allaient servir, et avaient ainsi perdu tout caractère de nationalité distincte. En cas de combinaisons de troupes, les officiers mexicains étaient donc fondés à n'accepter d'ordres que d'Autrichiens ou de Belges d'un grade supérieur au leur. D'autre part, les Belges se plaignaient d'avoir été trompés, prétendant être venus en colons armés, destinés à la culture des terres et à leur défense, mais non en soldats permanents : le mécontentement avait déjà provoqué des désertions dans leurs rangs. Quant aux officiers , ils n'avaient dit adieu à l'Europe que sur l'assurance de rester à Mexico comme des gardes du corps de la famille impériale. Ces hommes du Nord, quelles que fussent leurs qualités militaires, n'étaient pas façonnés pour de pareils climats, et leurs opérations devaient se ressentir de leur tempérament peu préparé à la guerre de partisans. En outre, l'emploi de mercenaires est toujours dangereux ou impolitique. Le mot suivant, de
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l'impératrice Charlotte, résumait bien la situation : « Les Autrichiens et les Belges sont très-bons en temps de calme; mais vienne la tempête, il n'y a que les pantalons rouges. » Cette infortunée princesse' rendait un Juste hommage au sang français, dont elle était issue par la famille d'Orléans. Ajoutons que Maximilien recevait de nombreuses plaintes de ses généraux , prétendant que leurs contingents manquaient de chevaux et d'armes. Mejia annonçait de son côté qu'il était difficile de contenir dans le devoir des soldats qui ne recevaient pas de solde. Le ministre de la guerre avait rendu compte à l'empereur, dont le mécontentement était vif, qu'il avait prié le quartier général français de faire escorter par un de ses bataillons la conducta de Monterey, désignée pour porter la paye de la division Mejia à Matamoros, et que le maréchal n'avait pas cru devoir lui prêter concours. Cette accusation contre le commandement français, qui ne cessait de favoriser de toutes ses forces le bien du service, provoqua une réelle surprise, et Maximilien put se convaincre, grâce à la correspondance échangée qui lui fut soumise, qu'il n'avait jamais été question d'une demande d'escorte pour l'argent destiné aux Mexicains, mais seulement d'un convoi de commerce , dont les exigences militaires n'avaient fait que suspendre l'envoi. D'ailleurs, des bâtiments de l'escadre , faisant voile sans cesse du port de la Vera-Cruz à celui de Matamoros, offraient toutes facilités de transport maritime en moins de soixante heures, tandis que le trajet par terre exigeait des semaines et un déploiement de forces inutilement dangereux, puisque les routes de Queretaro, de San Luis, de Monterey, conduisant au Tamaulipas, étaient infestées de guérillas commandées
par Cortina et Carbajal, aidés de bandes américaines.
Là où les régiments français couvraient la frontière du Nord, les Américains hésitaient encore à s'engager sur le territoire mexicain ; mais la situation était fort tendue, et une démonstration agressive de nos bataillons sur le Riu-Grande et le Rio Bravo eût pu amener un conflit immédiat avec les Etats-Unis, que les instructions de notre gouvernement recommandaient formellement d'éviter. D'ailleurs, la dissémination du corps expéditionnaire n'eût pas permis d'exécuter à cette époque un pareil mouvement aussi excentrique de Mexico. 11 fallait, avant tout, éteindre l'insurrection des départements voisins de la capitale de l'Empire, et le quartier général dut se hâter de faire partir de nouveaux renforts pour paciher le Michoacan.
Ces tristes événements avaient déchiré le voile à l'aide duquel , jusqu'à cette époque , les ministres s'étaient plu à cacher la vérité à Maximilien, malgré les avis du maréchal.
Quelques jours auparavant, le général en chef avait été forcé d'appeler la sollicitude de l'Empereur sur les nombreux prominciamentos militaires qui menaçaient l'existence même de l'armée. « Ce sont des faits que Votre Majesté s'expliquera , lui disait-il en flétrissant ces défections, puisqu'elle n'ignore pas qu'un bon nombre d'autorités trahissent le gouvernement et c][ue les gardes rurales ont été organisées de telle façon qu'il semble qu'on les eût créées avec la seule idée de fournir des ressources aux dissidents.
« Avant tout, il faut se « débarrasser des agents infidèles, et assurer la solde des troupes, de préférence à d'autres dépenses des services civils qui peuvent attendre. » Les embellissements de Mexico absorbaient, ainsi que la
résidence de Chapultepec, des sommes importantes, dont la situation financière réclamait pour l'heure un plus sérieux emploi. Pourtant, au cri d'alarme parti du quartier général, Maximilien tressaillit.
Il venait de ressentir les premières secousses qui ébranlaient son trône, et le 6 janvier 1866, il traçait ces lignes, qui dépeignaient bien l'état de son âme et ses premières angoisses. « Je sais que j'ai accepté une tâche singulièrement difficile ; mais mon courage est capable d'en supporter le fardeau, et j'irai jusqu'au bout. » Quel cruel contraste avec le ton calme et assuré de la lettre qu'il adressait cinq semaines auparavant au maréchal:
Mexico, 2 décembre i865.
Mon cher maréchal, Le moment est donc venu de gouverner et d'agir. J'ai compté sur votre concours pour me donner des notes sur les préfets, les commissaires impériaux et les généraux mexicains.
Maximilien.
Comment ! dix-huit mois de règne avaient donc été dépensés en pure perte ! C'est à cette heure seulement que le besoin d'action se faisait sentir. La correspondance impériale est pleine de ces étranges contradictions. Pendant que Maximilien voyait les départements se soulever et le besoin de troupes se faire sentir sur plusieurs points du territoire, après de gros désastres, il rêvait encore une nouvelle expédition lointaine, et il dégarnissait la province d'Oajaca, où Porfirio Diaz allait rallumer la guerre civile, comme en fait foi son ordre impérial ainsi conçu.
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... Il ne faut pas oublier que P'ranco a organisé 2,200 hommes de bonnes troupes, et que si elles passent sous les ordres du général de Thun, il semble naturel d'exiger qu'elles contribuent en grande partie à la future expédition de Tabasco et de Tlapacoyan; car il n'est pas nécessaire d'entretenir un effectif aussi nombreux dans l'Etat d'Oajaca.
Maximilien.
Maximilien caressait encore l'idée de conquérir une nouvelle province, au moment où les autres tendaient à se détacher de sa couronne. Et pourtant le Yucatan, contrée insalubre, refuge de tribus rebelles, était presque toujours resté insoumis à l'ancienne autorité présidentielle !
Si Maximilien eût été sagement inspiré après dix-huit mois d'expérience et de leçons sévères, il eût dû comprendre cju'il resterait impuissant à réunir sous le sceptre impérial ce faisceau disloqué de vastes provinces, presque inconnues les unes aux autres, faute de voies de communication favorables aux échanges. L'histoire lui enseignait que les États excentriques, séparés de la capitale par des solitudes, n'avaient fait des sacrifices que pour l'indépendance commune, menacée par l'étranger, sans sympathie réelle pour Mexico ou pour Juarez, dont elles avaient peu de. faveurs et de secours à attendre. Chaque capitale d'Etat avait son administration et ses intérêts propres. Depuis la guerre d'indépendance, le Mexique, sans parler du règne du premier empereur, Iturbide, tombé en 1824 sous la fusillade, avait plutôt été une fédération qu'une république. De plus, si les etibrts militaires de la couronne avaient échoué lorsque les troupes étaient encore régulièrement payées, et que la guerre civile déchirait le sein des Etats-Unis, que pouvait-
on espérer de l'avenir, à cette heure où le trésor national, forcé de suffire à la défense de dix-huit cents lieues de territoire, s'avouait épuisé, et ou les Yankees victorieux ne dissimulaient plus l'hostilité de leurs sentiments ? Deux seules chances de salut restaient à la monarchie chancelante : ou bien, comme nous l'avions déjà exposé en 1866, au lieu de prétendre régner sur un royaume imaginaire, ouvert à tous les vents, il lui fallait concentrer toutes ses forces vives dans les États de l'intérieur les plus riches et les plus denses, en conservant précieusement ses communications avec les deux mers ouvertes à l'importation et à l'exportation, et puis, attendre des temps meilleurs pour regagner du terrain. Ou bien, il convenait de faire retour à la constitution cie iSSy, en proclamant les dix-sept Etats libres, indépendants sous l'égide d'un chef souverain. Cette organisation fédéraliste pouvait seule calmer les susceptibilités ombrageuses de l'Union américaine.
Dans les premiers jours de février 1866, la situation de l'Empire était des plus critiques. Les caisses de l'Etat étaient complètement vides, et l'armée mexicaine réclamait hautement sa paie. Si les officiers français sont restés deux mois sous les murs de Puebla sans toucher de solde, si nos soldats ont parfois -aussi attendu l'arrivée du trésor, le bivouac n'en était pas moins gai, et cela, grâce à notre magnifique organisation administrative qui pourvoit à nos besoins en campagne.
Mais faute d'argent, les troupes mexicaines mouraient de faim, si elles ne se changeaient en bandes de maraudeurs. Le général en chef connaissait trop bien les éléments militaires de l'armée mexicaine pour ne pas craindre qu'au lendemain
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du pillage ne succédât la trahison ou la débandade, et il crut de son devoir de courir au plus pressé. Il prit sous sa responsabilité, dans l'intérêt du trône impérial prêt à s'écrouler, d'ordonner au payeur général français une avance de cinq millions, nécessaire pour faire subsister les Impérialistes.
Parmi bien d'autres, nous avons choisi la lettre de l'empereur, qu'on va lire, comme digne d'être citée, parce qu'elle détermine exactement la nature des rapports qui existaient à cette époque entre notre quartier général et la cour de Mexico, déjà éprouvée par la mauvaise fortune.
Palais de Mexico, le 5 février 1866.
Mon cher maréchal.
Je viens d'apprendre le précieux service que vous avez rendu à mon gouvernement, en lui venant en aide tout récemment par suite d'une crise financière difficile.
Veuillez agréer mes très sincères remercîments pour la discrétion et la cordialité avec lesquelles vous avez agi dans cette circonstance délicate, et qui, pour moi, doublent le prix de ce service.
Votre très affectionné,
Maximilien.
Ce service* rendu à la couronne mexicaine déplut à Paris. Le maréchal Bazaine ne fut pas approuvé par le cabinet des Tuileries. Il reçut pour instructions de ne plus consentir aucune avance au trésor mexicain. La chute de l'empire n'était plus douteuse ; son agonie commençait.
* Le Corps législatif a sanctionne plus tard cette de'pense.
Le maréchal n'avait pourtant pu rester sourd au cri d'angoisse du gouvernement mexicain ; car son dernier appel avait été navrant. Le président du conseil, M. de Lacunza, un des mexicains les plus éclairés et citoyen véritablement dévoué à son pays, avait réclamé le secours de la France par une lettre trop émouvante pour que nous la passions sous silence. Ce document, plein de révélations sur la politique du cabinet français, marquera la date d'une des douloureuses étapes de l'empire créé par nos mains et marchant au précipice creusé par l'intervention.
Mexico, le 28 avril 1866.
A Son Excellence M. le maréchal Ba^aine.
Très estimé maréchal, J'ai eu l'honneur, hier, de vous rendre visite, et vous savez que le principal objet de cette visite a été de manifester à Votre Excellence l'irrécusable nécessité de continuer au Trésor mexicain les avances de fonds que lui a faites, ces mois derniers, le
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Trésor français. Je veux aujourd'hui répéter à Votre Excellence mes instances les plus urgentes sur le même sujet, et lui répéter, aussi, dans quelles circonstances nous nous trouvons, et à quels résultats nous devons nous attendre, si nous n'en sortons pas promptement.
Chargé depuis peu de jours de la direction des affaires financières, je peux dire les choses telles qu'elles sont, puisqu'elles n'engagent pas ma responsabilité; et ces choses ne sont point une nouveauté pour Votre Excellence, qui les connaît bien. Leur franche exposition lui permettra de s'écrier : « Cet homme dit la vérité! »
La situation militaire, sous le point de vue des finances, est bien connue de Votre Excellence. Dans le nord, la division Mejia vit péniblement en consommant les faibles ressources de la localité dans laquelle elle se trouve, en faisant des emprunts presque forcés, et en tirant en outre sur Vera-Cruz des sommes importantes.
Dans ce même nord, les troupes que commande Quiroga n'ont matériellement pas d'aliments, et ce chef se voit. obligé de faire payer, en avance, les contributions de toute une année, d'exiger malgré cela des emprunts, et de placer les citoyens qui résident là où ils se trouvent dans la nécessité d'émigrer pour ne pas être victimes de vexations.
Dans le sud, les troupes, qui sont sous les ordres de Franco, ne peuvent sortir de Oajaca pour se porter à l'encontre des ennemis qui les menacent, parce que la solde journalière du soldat n'est pas assurée, et parce qu'il n'y a pas de fourrage pour les chevaux.
Dans le centre de l'empire, c'est pour des raisons semblables que Florcntino Lopez ' a perdu tant de jours avant de se%mouvoir pour sortir de San-Luis.
* Gcnéral dJcJdc à Matehuala.
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Les troupes austro-belges sont endettces'de près d'un demimillion de piastres ; et, avant que Votre Excellence ne les ait fait payer par le Trésor français, elles auront dépensé leur dernier centime et consommé toutes les provisions de leurs places de guerre.
Il est inutile de pousser plus loin le triste tableau de la pénurie de nos ressources au point de vue militaire ; Votre Excellence la connaît, et à Elle-même, lorsqu'Elle a demandé qu'on vînt pécuniairement au secours de certains corps de troupes mexicaines, j'ai dû répondre qu'il n'y avait pas moyen de le faire.
Cependant, que se passe-t-il dans la caisse centrale de Mexico? Là, ce sont diverses traites tirées sur elle, et dont le montant s'élève à environ trois cent mille piastres, qui n'ont pas été payées, et pour lesquelles il n'y a pas d'espérance de paiement; ce sont des exigences très urgentes auxquelles on ne saurait faire face. Ce sont, enfin, les troupes de la garnison auxquelles on doit la solde de près de deux mois.
Vos instructions portent que vous ne devez plus faire d'avances au Mexique. Ces instructions se trouvent directement en contradiction avec les intentions amicales et la politique elle-même de l'Empereur.
Y a-t-il un remède à cette situation? Certainement il y en a un, et ce n'est pas moi qui l'affirme; c'est M. Langlais qui l'a dit, lui qui possédait toute la confiance de la France, et en était certainement digne.
Quel est ce r«;mède ? Il consiste en un nouveau système financier par lequel les dépenses seront diminuées , et les revenus augmentés. Déjà ce système est arrêté en projet, presque rédigé, et en grande partie mis en pratique.
Toutes les dépenses ont été réduites au plus bas chiffre, en commençant par la liste civile de l'empereur ; Sa Majesté se contente du tiers de la Jiste assignée, il y a près d'un demi-siècle, à l'empereur Iturbide. On élabore, comme Votre Excellence le
sait, l'ordre nouveau qui doit être exigé dans les revenus publics, et duquel on attend leur plus grande augmentation : et l'on prépare les nouveaux impôts, dont une partie est déjà appliquée, par exemple, dans les douanes maritimes.
Mais il n'est pas donné à l'homme de retarder ni d'accélérer la marche du temps, et c'est là l'élément de toute espèce de bien ou de progrès. Pour produire leur effet, les nouveaux plans, qui, j'en ai la confiance, ne tromperont pas nos espérances, ont inévitablement besoin d'une certaine période de temps pour leur mise en pratique.
Pendant cette période de transition, il faut compter sur quelque chose; ce ne peut encore être les ressources nouvelles, et il est nécessaire que ce soit la France qui nous le fournisse. Cette vérité , aussi , fut reconnue et mise en pratique par M. Langlais.
Lors de sa mort, bien regrettée, les secours matériels furent un moment interrompus, et le gouvernement dut subir la loi des capitalistes auxquels il s'adressa. Votre Excellence n'ignore pas ce qu'il en advint : des affaires ruineuses en tout point, telles qu'on doit en faire sous la pression de la nécessité, donnèrent au gouvernement des ressources qui durèrent huit jours, et le discréditèrent pour beaucoup plus de temps, l'obligeant à employer, pour le remboursement, jusqu'à une partie des rentes maritimes, avec lesquelles on devait payer les emprunts extérieurs.
Tel est le résultat produit par le retrait de la Coopération Française avant le temps voulu.
Je dirai quelques mots de plus sur ces résultats. Votre Excellence comprendra que le fait de ce qu'une grande partie des Mexicains ont accepté l'intervention française, de ce qu'ils ont également accepté l'empire et le soutiennent aujourd'hui , en dépit des principes républicains.^ qui furent ceux de leur enfance, constitue un argument puissant; car à l'idée d'intervention et
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d'empire, se rattache celle de bonne foi, d'ordre, de fidélité du gouvernement et, conséquemment , celle de Tindépendance de la race latine dans le Nouveau-Monde. Telle a été du moins la manière dont a été comprise ici la grande conception de l'empereur Napoléon.
Jusqu'à ce jour, l'empire et l'intervention ont joué un rôle satisfaisant. Les désordres dans le département des finances (celui dont nous nous occupons pour le moment) avaient disparu, les paiements étaient ponctuels, les revenus n'étaient plus exposés aux spéculations de l'agiotage, et les emprunts souscrits en Europe présentaient une forme régulière. Si après avoir épuisé les ressources produites par ces emprunts, comme cela a lieu, l'empereur se voit obligé à ne plus payer les dépenses, et à entrer dans la voie de l'antique désordre, tout le bien produit par le nouveau système et toutes les espérances conçues deviendront problématiques. Le résultat final s'obtiendra , mais les sacrifices et les nouvelles dépenses qu'il exigera se prolongeront et se multiplieront de telle façon, que personne ne peut les prévoir aujourd'hui.
L'alternative pour Votre Excellence est donc celle-ci : ou bien imposer aujourd'hui au Trésor français une charge légère pour terminer une œuvre entreprise par l'empereur Napoléon, laquelle est grande et utile en elle-même : ou bien vous abstenir de le faire, et imposer en conséquence à ce même Trésor français des dépenses et des sacrifices beaucoup plus grands.
L'entreprise ne peut être abandonnée : Votre Excellence la terminera-t-elle à peu de frais ? Ou bien laissera-t-elle à son gouvernement la tâche de la terminer au prix de sacrifices immenses?
Telle est la question, monsieur le Maréchal, que soumet à Votre Excellence votre ami sincère et très affectionné
J. M. A. DE Lacunza.
Deux jours après la remise de ce document, qui attestait les angoisses de Maximilien, il y avait eu conseil au palais impérial. Le général en chef, M. Dano, et M. de Maintenant, inspecteur des finances délégué au Mexique par la France, y avaient été convoqués. L'Empereur était entouré de tous les ministres de la couronne. La scène était pleine de tristesse. M. de Lacunza réclamait hautement de notre Trésor un prêt mensuel de cinq millions. Les représentants de notre gouvernement, en vertu des instructions formelles qui leur avaient été adressées, avaient opposé une fin de nonrecevoir. Alors l'Empereur, se jetant dans la discussion, s'écria :
« En faisant abstraction de tous les détails, la question peut se résumer en peu de paroles : » La banqueroute du Trésor ou l'espoir de le sauver. » Si les personnages qui représentent la France dans cette réunion, ne veulent pas prendre la responsabilité d'avoir dépensé quelques millions , ils prendront celle d'avoir laissé venir la banqueroute, chose qui, très certainement, n'est pas dans les désirs de l'empereur Napoléon, qui s'est toujours montré l'ami de l'empire.
Le maréchal accorda la moitié du prêt demandé par Maximilien. On a vu quel accueil attendait à Paris l'initiative du général en chef. Pourc[uoi donc les lettres de l'empereur Napoléon à Maximilien, qui contenaient sans cesse des promesses directes de concours efficace, étaient-elles constamment précédées ou suivies d'ordres émanés de ses ministres, interdisant aux agents français les avances financières ? Pourquoi n'approuvait-on pas le maréchal ? Ce dernier acte de la politique française, qui marquait publiquement un
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terme à la période de nos sacrifices financiers, fut suivi d'un grand retentissement au Mexique comme dans les deux mondes ; car ce refus de subsides n'était que le précurseur de l'évacuation de notre corps expéditionnaire. Le gouvernement de Napoléon III commençait à recueillir les fruits de sa politique aventureuse. L'humiliation de notre amourpropre national par le renversement du trône mexicain, tel était désormais le but du cabinet de Washington. La Maison-Blanche n'avait pu oublier que la France avait jadis reconnu le caractère de belligérants aux rebelles du Sud, impatients de tuer le régime républicain pour inaugurer une dictature militaire dont le futur chef, célèbre général confédéré, avait entamé des négociations à Mexico même.
Aujourd'hui que les Yankees triomphaient de la sécession, ils étaient résolus à faire expier chèrement à notre pays comme à Maximilien une imprudente intervention chez la république voisine. Il faut avouer que l'heure était bien choisie par l'opiniâtre sous-secrétaire d'Etat américain, M. Seward. L'opinion publique en France , égarée un instant par les pompeuses déclarations de nos ministres, chargés d'entraîner les crédules souscripteurs vers les deux emprunts mexicains *, s'était peu à peu éclairée sur la véritable situation militaire et politique du nouvel empire. Si chaque courrier transatlantique apportait à Saint-Nazaire le bruit des succès remportés par nos armes, on savait aussi, à l'aide des corres-
* Il n'est pas sans intérêt d'indiquer ici que, malgré que ces emprunts eussent été chaudement recommandés au Mexique, pas une famille du pays, pas une- maison de commerce ne voulut y souscrire : en un mot, pas une seule obligation n'a pu être placée, même parmi les impérialistes. Les Mexicains ont été plus heureusement inspirés que nos compatriotes !
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pondances privées, que les Juaristes, favorisés par la complicité des Etats-Unis et par l'approche de complications menaçantes en Europe, ne se laissaient pas abattre sous les revers infligés par nos soldats, et reconquéraient sans peine les portions de territoire confiées à la seule défense des forces impérialistes.
D'autre part, notre gouvernement, inquiet déjà des éventualités du conflit allemand, regrettait d'être privé du concours de 3o,ooo hommes aguerris, engagés au delà des mers, corps d'armée qu'il avait l'intention, nous sommes fondés à le supposer, de maintenir au Mexique d'une façon indéterminée. De plus, il se voyait gêné à l'intérieur par les manifestations de la tribune et de la presse, qui demandaient instamment qu'on mît un terme à une entreprise stérile. C'est alors que les États-Unis, par l'organe de M. Seward, firent entendre une voix impérieuse au cabinet des Tuileries. En 1864, ce ministre étranger s'était borné à affirmer à M. Drouyn de Lhuys « que le sentiment unanime du peuple américain s'opposait ù la reconnaissance d'une monarchie au Mexique. » A cette heure, plus audacieux, il s'attaquait directement à l'intervention française elle-même, et lui faisait comprendre que la prolongation d'une occupation armée pouvait devenir grosse de périls.
En effet, le 6 décembre i865, une note émanée du département d'État de Washington avait été remise au marquis de Montholon, ministre de France; elle exposait, à propos du Mexique, les vues de la politique des États-Unis, en ce qui concernait le continent américain. Cette note, communiquée et méditée au palais des Tuileries, y avait fait sensation. Le 9 janvier 1866, notre ministère des a tfa ires étrangères
s'empressait d'expédier à son représentant une réponse à la communication de M. Seward. Le gouvernement français annonçait « qu'il était disposé à hâter, autant que possible, le rappel de ses troupes du Mexique. » Sept jours après, le packett emportait M. le baron Saillard , muni d'instructions confidentielles pour Mexico.
Non content de cette première victoire , le président Johnson prescrivait la remise d'une seconde note diplomatique, plus pressante encore, à la légation française, en date du 12 février. Après avoir pris acte du rappel cie nos troupes posé en principe, il demandait la fixation d'une date précise, qui calmât les susceptibilités de ses concitoyens. Comme on le voit, Maximilien, sacrifié brusquement, se trouvait désormais à la merci du caprice de l'Union, maîtresse de la politique française sur le continent américain. Ce second document diplomatique, où M. Seward discutait, en quinze pages, avec une logique inexorable, tous les arguments dilatoires de M. Drouyn de Lhuys, ne laissait aucune porte ouverte aux ajournements calculés ou imprévus ; et le fond aussi bien que la forme en sont trop curieux à étudier au point de vue des événements qui vont se dérouler, pour ne pas en reproduire ici quelques passages instructifs. La lumière qui' en rejaillira suffira pour éclairer toute la scène.
Note de M. Seward au marquis de Montholon^ ministre de France.
Washington, le 12 février 18G6.
Monsieur, )"ai eu l'honneur, le 6 décembre, de vous adresser, pour l' information de l'Empereur^ une communication écrite au
sujet des affaires du Mexique, en tant qu'elles sont affectées par la présence des forces armées de la France dans ce pays.
M. Drouyn de Lhuys nous assure que le gouvernement français est disposé à hâter, autant que possible, le rappel de ses troupes du Mexique. Nous saluons cette notification cornme une promesse éventuelle d'épargner désormais à notre gouvernement les appréhensions et les inquiétudes sur lesquelles j'insistais dans la communication que M. Drouyn de Lhuys a eu à considérer.
Il est toutefois de mon devoir de maintenir que, quelles que fussent les intentions, le but et les motifs de la France, les moyens adoptés par une certaine classe de Mexicains pour renverser le gouvernement républicain de leur pays et pour profiter de l'intervention française en vue d'établir une monarchie impériale sur les ruines de ce gouvernement l'ont été, aux yeux des Etats-Unis, sans l'autorisation du peuple mexicain, et ont été mis à exécution contrairement à sa volonté et à son opinion.
Les Etats-Unis n'ont vu aucune preuve satisfaisante que le peuple du Mexique ait parlé, ou qu'il ait établi ou accepté le prétendu empire que l'on soutient avoir été fondé dans sa capitale. Ainsi que je l'ai fait remarquer dans d'autres occasions, les Etats Unis sont d'avis qvi'un pareil assentiment ne pouvait être ni librement obtenu, ni légitimement accueilli à aucune époque, en présence de l'armée française d'invasion. La retraite des forces françaises leur semble nécessaire pour permettre au Mexique de recourir à une manifestation de cette nature. Sans doute, l'Empereur des Français est fondé à définir le point de vue sous lequel il doit engager la situation de ce pays. Celui sous lequel je la présente n'en est pas moins celui que l'Union a adopté- L'Union ne reconnaît donc et ne doit continuer à reconnaître au Mexique que l'ancienne république, et elle ne peut, en aucun cas, consen-
tir à s'engager dans ce qui impliquerait, soit directement, soit indirectement, des relations avec le prince Maximilien institué à Mexico, ou une reconnaissance de ce prince.
Nous sommes ainsi ramenés à .la question isolée qui faisait le sujet de ma communication du 6 décembre dernier, savoir, l'opportunité du règlement d'un débat dont la prolongation doit nuire incessamment à l'harmonie et à l'amitié qui ont toujours régné jusqu'ici entre les Etats-Unis et la France. Les Etats-Unis se contentent d'exposer à la France- les exigences d'une situation embarrassante au Mexique, et d'exprimer l'espoir qu'elle découvrira quelque moyen, compatible à la fois avec son intérêt et sa dignité, et avec les principes et l'intérêt des Etats-Unis ^o/<r dégager sans retard cette situation préjudiciable.
Nous nous en tenons à notre assertion, que la guerre dont il s'agit est devenue une guerre politique entre la France et la république du Mexique, préjudiciable et dangereuse pour les Etats- Unis et pour la cause républicaine, et c'est sous cet aspect et ce caractère seulement que nous en demandons la fin.
Nous regardons l'Empereur comme nous ayant annoncé son intention immédiate de faire cesser le service de ses armées au Mexique, de les rappeler en France et de s'en tenir fidèlement, sans aucune stipulation ni condition de notre part, au principe de non-intervention sur lequel il est désormais d'accord avec les Etats-Unis.
J'ajouterai à ces explications que, dans l'opinion du président, la France n'a que faire de retarder d'un instant la retraite promise de ses forces militaires du Mexique.
A ne considérer simplement que le point sur lequel notre attention n'a cessé de se concentrer, savoir notre délivrance des embarras du Mexique sans troubler nos rapports avec la France,
nous serons charmes lorsque lEmpereur nous donnera^ soit par la voie estimée de votre correspondance, soit de toute autre manière, l'avis définitif de l'époque à laquelle on pourra compter que finiront les opérations militaires de la France au Mexique.
W. R. Sewaru.
La rudesse de ce message du Nord était étrange ; mais elle était la conséquence inévitable de notre politique d'intervention. Les rôles étaient désormais intervertis : rUnion commandait. Jadis c'était la France qui disait fièrement, par la bouche de M. Drouyn de Lhuys, en avril 1864, à M. Dayton, le représentant d'Amérique à Paris : « Nous apportez-vous la paix ou la guerre? » répondant ainsi à la résolution du congrès, qui avait voté à l'unanimité contre l'établissement d'une monarchie au Mexique.
La série des humiliations était inaugurée, et. dès la fin de 186 5, Maximilien fut secrètement sacrifié. Ce prince, qu'une imprudente ambition avait poussé vers le rivage de la Vera-Cruz, allait tomber victime des défaillances de notre gouvernement, se laissant dicter sa conduite par l'arrogance américaine. En vérité, avant de s'engager dans d'aussi périlleux hasards, n'avait-on pu aisément prévoir cette attitude des États-Unis? Nos hommes d'Etat avaient-ils besoin d'une rare clairvoyance pour découvrir à l'horizon la grande ombre de la république du Nord, se projetant jusque sur la frontière du Rio-Bravo, et prête à paraître en scène à son heure ? Si on savait devoir se résigner aussi facilement au parti de céder la place, parti que la prudence conseillerait d'aciopter à si grande distance de la mère-patrie, était-ce faire acte de générosité que d'entraîner l'archiduc à une perte certaine? D'autre part (ce qui n'était pas moins grave) , une retraite
trop hiusque devait blesser nos propres troupes dans leur iierté nationale; car on ne pouvait s'attendre à voir nos régiments évacuer successivement, presque l'arme au bras, les centres qu'ils occupaient, sans être émus d'avance eies représailles que les familles compromises du pays pourraient subir de la part des libéraux vainqueurs, et sans gémir de se voir reculer devant les bravades des Américains ; c'était là, disonsle hautement, ouvrir à nos soldats une mauvaise école de guerre, où l'esprit de discussion des actes du commandement subordonné à une humble politique, devait affaiblir forcément l'admirable discipline de notre armée, prompte à s'émouvoir avec raison de tout ce qui lui paraît équivoque.
On comprendra donc quel rôle difficile allait échoir au général en chef fatalement placé entre l'accomplissement des ordres de son souverain , auxquels un soldat ne pouvait se soustraire sans forfaire à l'honneur, et le douloureux spectacle d'un trône brisé par un brusque revirement de la politique française intimidée, et hâtant elle-même la destruction de son propre ouvrage. Le maréchal ne se dissimulait pas qu'il allait s'engager dans une voie hérissée d'obstacles, pleine de tristesses, où le sentiment du devoir et la sécurité du corps expédit-onnaire. mécontent à bon droit de son attitude passive, devraient se concilier avec tous les égards dus à une grande infortune aigrie par notre soudaine défection.
A l'heure où M. Seward remettait au ministre de France sa longue note diplomatique, débarquait au port de la Vera- Cruz M. le baron Saillard, envoyé en mission à Mexico par le cabinet français. Le même courrier apportait deux dépêches de M. Drouyn de Lhuys à M. Dano, l'une datée du 14, l'autre du i5 janvier 1866. Dans la première, il était exposé « que la situation dans laquelle nous nous trouvions au Mexique ne pouvait se prolonger, et que les circonstances nous obligeaient de prendre à cet égard une résolution définitive, que l'Empereur ordonnait de faire connaître à son représentant. » Notre ministre des affaires étrangères se bornait à constater « que la cour de Mexico, malgré la droiture de ses intentions, se trouvait dans l'impossibilité reconnue de remplir désormais les conditions de Miramar. « La question ainsi posée en ces termes, c'était rejeter injustement toute la responsabilité de notre évacuation sur Maximilien, à qui on laissait ignorer que l'affaire mexicaine était
devenue américaine. M. Drouyn de Lhuys terminait ainsi sa première dépêche :
Paris, 14 janvier 1866.
A M. Dano^ ministre de France à Mexico.
Il faut donc que notre occupation ait un terme, et nous devons nous y préparer sans retard. L'empereur vous charge, Monsieur, de la fixer de concert avec son auguste allié, après qu'une loyale discussion à laquelle M. le maréchal Bazaine est appelé naturellement à prendre part, aura déterminé les moyens de garantir, autant que possible, les intérêts du gouvernement mexicain, la sûreté de nos créances et les réclamations de nos nationaux. Le désir de Sa Majesté est que l'évacuation puisse commencer vers l'automne prochain.
Vous voudrez bien. Monsieur, donner lecture de cette dépêche à S. Exe. M. le ministre des aftaires étrangères et lui en laisser copie. Je charge M. le baron Saillard d'y ajouter verbalement toutes les explications nécessaires et de me rapporter, dans un bref délai, la réponse par laquelle vous me ferez connaître les arrangements définitifs qui auront été conclus.
Drouyn de Lhuys.
La seconde dépêche, d'un caractère plus intime, avait pour but d'établir que notre gouvernement entendait se dégager des obligations contractées par le traité de Miramar, se prévalant de la faculté que lui fournissait la non-exécution d'une convention bilatérale par le Mexique, puisque son trésor était vide, et qu'il ne pouvait plus payer nos troupes entretenues sur son territoire. Le cabinet français ajoutait que ces embarras n'étaient pas nouveaux, et qu'à diverses
reprises nous avions essayé d'y pourvoir en facilitant des emprunts qui avaient mis à la disposition du Mexique des sommes importantes. C'était pousser trop loin l'oubli de la réalité, puisque ces emprunts énormes n'avaient mis entre les mains de Maxim ilien que la faible somme de 40 millions environ, sans compter les 8 millions que le souverain avait reçus personnellement à sa pri^e de possession du trône. Par une amcre ironie, cette dépêche étrange dans ses contradictions, tout en arguant de l'impuissance de la couronne mexicaine à faire face à ses engagements, se plaisait à constater les sympathies et les espérances de la population en faveur de Maximilien. En terminant, notre gouvernement essayait même de colorer le retrait de ses troupes du désir de mieux servir les intérêts de. ce trône, qu'il allait laisser crouler, ou plutôt dont il devait, nous en donnerons bientôt des preuves, précipiter la chute.
Paris, le i5 janvier 1866.
A M. Dano, ministre de France à Mexico.
Cette situation m'amène à me demander si l'intérêt bien entendu de l'empereur Maximilien ne se trouve pas ici d'accord avec les nécessités auxquelles nous sommes tenus d'obéir. De tous les reproches que font entendre les dissidents à l'intérieur, et les adversaires au dehors, le plus dangereux pour un gouvernement qui se fonde est certainement celui de n'être, soutenu que par des forces étrangères. Sans doute, le suffrage des Mexicains a répondu à cette imputation : elle subsiste pourtant, et l'on comprend combien il serait utile à la cause de l'empire de retirer cette arme à ses adversaires.
Au moment où ces diverses considérations nous obligent à
envisager le terme de notre occupation militaire, le gouvernement de l'Empereur, dans sa sollicitude pour l'œuvre glorieuse dont il a pris l'initiative et dans sa sympathie pour l'empereur Maximilicn, devait se rendre un compte exact de la situation financière du Mexique. Cette situation est grave, mais elle n'est point desespérée. Avec de l'énergie et du courage, avec une volonté ferme et suivie, l'empire mexicain peut triompher des difficultés qu'il rencontre sur sa route ; mais le succès n'est qu'à ce prix. C'est la conviction que nous avons puisée dans l'examen attentif et consciencieux de ses obligations et de ses ressources, et vous vous efforcerez de la faire passer dans l'esprit de l'empereur Maximilicn et de son gouvernement.
Drouyn de Lhuys.
Peut-oa prétendre encore que M. Rouher ignorait la vérité quand il traçait, du haut de la tribune du Corps législatif, ces riants tableaux du paysage mexicain, déjà si brillamment esquissés par M. Corta dans ses discours au Corps législatif, I I et 12 avril i8G5 ? Le cabinet français s'apercevait bien tard que le reproche le plus dangereux pour un gouvernement qui se fonde, est celui de 71 être soutenu que par des forces étrangères] L'histoire de France ne contenaitelle pas sur ce point tous les enseignements nécessaires?
La mission du baron Saillard, complètement inattendue, vint jeter un trouble indicible dans le palais impérial, Maximilien envisagea tout de suite, sans se rendre compte d'où le coup partait, les sinistres conséquences de ce brusque abandon de la France. Quand il devint plus maître d'un juste ressentiment qu'il ne déguisa pas, il repoussa nettement les propositions qui lui avaient été formulées au nom de Napoléon IIL Un mois s'était à peine écoulé que de nouvelles ins-
tructions plus précises encore, conçues toujours sous la pression américaine, étaient expédiées à M. Dano. Supposait-on donc à Paris que l'empereur Maximilien, qu'on n'avait même pas eu le soin de pressentir, consentirait facilement à lacérer le traité de Miramar, ou plutôt, était-on décidé à heurter de front toutes les résistances du prince ? Cette dernière appréciation nous paraît vraisemblable. On avait hâte de rejeter de parti pris tous les tempéraments que comportait une question aussi brûlante. La dépêche du i6 février témoigne assez des sentiments de la cour des Tuileries, impatiente de trancher violemment le nœud gordien qui l'enchaînait au nouveau continent.
Paris, le i6 février iSCG.
A AI. Dano, ministre de France à Mexico.
Monsieur, à l'heure où je vous écris cette dépêche, M. le baron Saillard doit être arrive à Mexico. Les instructions du gouvernement de l'Empereur vous sont donc connues.
Le désir de Sa Majesté, ainsi que vous le savez, est que l'évacuation puisse commencer vers l'automne prochain et quelle soit achevée le plus promptement possible. Vous aurez iÀ vous entendre avec M. le maréchal Bazaine pour en fixer les termes successifs, d'accord avec l'empereur Maximihen.
Je ne saurais développer ici les considérations diverses dont il y aura à tenir compte dans la conduite de cette opération ; les unes, d'une nature purement militaire et technique, sont essentiellement du ressort de AL le maréchal commandant en chef; les autres, d'un caractère plus politique, sont remises à vos appréciations communes, éclairées par la parfaite connaissance
que vous avez des circonstances locales et des nécessités qu'elles imposent.
Ces points réglés, et les intérêts français ainsi sauvegardés, le gouvernement de l'Empereur n'en continuera pas moins à témoigner d'une manière efficace toute la sympathie qu'inspirent à Sa Majesté la personne du souverain du Mexique et la tâche généreuse à laquelle il s'est dévoué. Vous voudre'^ bien, monsieur, en donner, au nom de Sa Majesté, l'assurance à l'empereur Maximilien.
Drouyn de Lhuys.
Comme on le voit, le Livre jaune est intéressant à consulter. Maximilien était donc placé dans une véritable impasse. 11 faut bien reconnaître que l'article 2 du traité de Miramar, ainsi conçu : « Les troupes françaises évacueront le Mexique au fur et à mesure que S. M. l'empereur du Mexique pourra organiser des troupes nécessaires pour les remplacer, » conférait à la France le droit strict de diminuer son effectif, d'autant que, depuis dix-huit mois, Maximilien, s'il n'eût été entravé par ses généraux et ses fonctionnaires, avait eu le temps et les moyens d'organiser une partie de son armée. Mais s'il était intéressant, comme épreuve salutaire, de livrer la nation mexicaine à ses propres forces, il ne s'ensuivait pas que l'évacuation, commencée en automne, dût être achevée avec une précipitation aussi funeste. Ce qui surtout rendit et devait rendre, de prime abord, le débat irritant, ce fut que, tout en prétendant appliquer à sa guise le traité de Miramar, le cabinet des Tuileries déclarait en même temps se dégager des obligations qu'il avait acceptées par cette convention, qui liait les deux parties. A la fin de février,
le baron Saillard, sans avoir vu sa mission aboutir, faisait voile pour l'Europe.
Sur de nouvelles insistances de notre diplomatie, la cour de Mexico ne tarda pas à s'apercevoir que sa cause était gravement compromise à Paris. Elle pensa que l'envoi d'un ambassadeur dévoué, pouvant exposer franchement à son auguste allié ses craintes et ses espérances, réussirait, sinon à conjui-er, du moins à modifier les résolutions déjà prises. M. Almonte, l'anciea régent, reçut l'ordre de partir, porteur d'une missive impériale pour le palais des Tuileries. En attendant le fruit de cette négociation, le souverain du Mexique tourna toute son attention vers la légion étrangère et la brigade austro-belge, les seuls éléments européens destinés à rester, après l'évacuation, les soutiens de l'édifice impérial. L'organisation de ces forces, en effet, intéressait au plus haut point l'avenir et même le salut de la couronne.
« La convention de Miramar, par l'article 3, avait stipulé que la légion étrangère au service de la France, composée de 8,000 hommes, demeurerait encore pendant six années au Mexique, après que toutes les autres forces françaises auraient été rappelées, conformément à l'article 2. A dater de ce moment, ladite légion devait passer au service et à la solde du gouvernement mexicain. Ce dernier gouvernement se réservait la faculté d'abréger la durée de l'emploi au Mexique de ce corps étranger. »
En prévision de l'avenir, notre quartier général, dès t865, s'était préoccupé de la formation particulière de cette force et avait apporté le plus grand soin au choix des éléments militaires qui devaient la composer. La légion ne tarda pas à se rendre redoutable, et, au commencement de l'année i866,
elle comptait déjà six bataillons, deux escadrons, deux batteries d'artillerie et une compagnie du génie. Dans le courant de la même année, elle s'augmenta de deux bataillons. C'était là un nouvel et solide appui que Maximilien possédait en dehors de son armée, dont nous avons vu l'effectif s'élever déjà à 36,000 hommes et 12,000 chevaux environ.
Parallèlement à la légion étrangère, fonctionnait la brigade austro-belge ; elle dépensait presque le double du corps français. Néanmoins, comme son existence était capitale et que son licenciement, faute de solde, eût été le signal d'une débandade générale de l'armée mexicaine, le gouvernement français crut devoir consentir cette fois à ce que notre Trésor subvînt aux frais des Belges et des Autrichiens. Dans l'intérêt de l'administration de ces contingents que notre intendant devait entretenir et contrôler, on dut proposer à Maximilien la réunion en une seule division de la légion étrangère française et de la brigade austro-belge, appelées à suivre la même fortune sous le même drapeau. Cette division devait être commandée par un général français. Une pareille combinaison était heureuse ; elle supprimait toute cause de conflit d'autorité entre les officiers étrangers et les officiers indigènes ; de plus, ces éléments européens, devenus compactes en vivant côte à côte, devaient acquérir une force de cohésion, qui, aux moments difficiles, eût permis à Maximilien de traverser tout le Mexique en maître. Le choix du général français était indiqué; nos droits acquis ne permettaient pas de placer notre légion sous les ordres des Autrichiens, tenus d'obéir eux-mêmes aux Mexicains.
A cette double proposition, favorable aux intérêts de la couronne, Maximilien répondit au général en chef :
Mexico, 3 avril 18G6.
Mon cher maréchal,
Je réponds de la manière suivante à votre aimable lettre du 3o dernier. Il m'est fort agréable de savoir que, pendant la durée momentanée de l'état financier actuel du pays, le Trésor français se charge de couvrir les besoins de ma légion austro-belge. J'y vois une nouvelle preuve de la sympathie du gouvernement pour la cause du Mexique.
Pour ce qui touche à la réunion de la légion étrangère française et de la brigade austro-belge en une division, sous les ordres d'un général français, Je consens à cette mesure en tant que le permettent le terrain légal et les circonstances nationales spéciales de ces deux corps, et pourvu que leur effectif total soit au moins de quinze mille hommes. Je désire donc voir s'entamer des pourparlers à ce sujet.
Mon intention est que cette affaire soit débattue par une commission, et je vous prie de me faire connaître les membres que vous y désignerez.
Votre très affectionné,
Maximilien.
Cette réponse de l'empereur, qui laissait encore cette fois s'évanouir un élément de force pour son trône, n'était qu'un refus déguisé de la combinaison militaire soumise à sa haute appréciation. Ces expressions préméditées « le terrain légal et les circonstances nationales spéciales de ces deux corps » ouvraient un champ infini aux interprétations et. aux équivoques. Néanmoins, un général de notre armée, réputé pour ses qualités énergiques, fut mis à la disposition de la cour de Mexico. La commission s'assembla souvent : dans son sein ne tardèrent pas à se manifester les influences qui avaient
déjà pesé sur la résolution impériale. Les commissaires belges et autrichiens réclamèrent pour leurs soldats une discipline indépendante et le droit de commandement pour celui des chefs qui compterait le plus gros effectif sous ses ordres. En un mot, c'était s'affranchir de toute direction française, et s'exposer, comme les événements l'ont prouvé, à de graves désastres. En tin de compte, le général autrichien de Thun. qui, dégoûté de s'occuper de l'armée mexicaine, s'était démis de ses pouvoirs, fut appelé à la tête de ces forces étrangères, et Maximilien pria de nouveau notre quartier général de reprendre la haute direction de son armée. Que de temps perdu en tâtonnements infructueux!
Le seul concours que le maréchal pût apporter au gouvernement impérial consistait dans la bonne conduite des opérations de guerre : car l'article 6 du traité de Miramar lui interdisait formellement d'intervenir dans aucune branche de l'administration mexicaine. Maximilien régnait dans toute son indépendance, et, quel que fût l'état intérieur, la responsabilité incombait aux ministres de la couronne, qui, à cette heure, il est vrai, tendaient déjà à s'en décharger.
Le quartier général, dont le devoir était de lutter contre ces tendances et de se renfermer strictement dans ses attributions, s'empressa, à l'appel de la famille impériale, de jeter les bases d'une nouvelle création militaire qui pût doubler les forces de la légion étrangère et delà brigade austro-belge. Le général en chef prit sur lui de demander à son gouvernement l'autorisation de former neuf bataillons de ca^adores (chasseurs) de Mexico, en y introduisant encore cette fois des cadres français, comme offrant le plus de garanties à la cour de Mexique.
En peu de mois, neuf bataillons de ca:^adores, à dix compagnies chaque, d'un effectif moyen de 400 hommes, étaient installés dans les principaux centres, à la défense desquels ils restaient attachés d'une façon permanente, de façon à pouvoir se renouveler par un recrutement local. Habillés, équipés et soldés aux frais de notre Trésor, leur rôle était de parcourir leurs districts en patrouilles et de donner la main aux gardes rurales comme des compagnies de partisans. Des instructeurs et des comptables sortis de nos rangs furent adjoints à ces nouvelles forces, où l'élément français dominait, puisqu'il était représenté par 66 officiers, i3o sous-officiers et i,5o2 simples soldats appelés du corps expéditionnaire. Les Indiens et les Mexicains formaient l'appoint. En outre, deux légions de gendarmerie s'organisèrent à Mexico et Guadalajara, les deux villes capitales de l'empire. Les gendarmes, qui s'étaient surtout recrutés parmi les Belges et les Autrichiens, furent répartis en brigades sur les routes, où ils s'abritaient dans des casernes fortifiées. Ils étaient chargés de garder la grande ligne de la Vera-Cruzà Mexico.
En même temps, le maréchal, se conformant aux instructions de Napoléon III, envoyait à Paris son plan d'évacuation successive. Usant de la latitude qui lui avait été laissée par son gouvernement , et préoccupé de sauvegarder, autant que possible, les intérêts de la nouvelle monarchie, il avait proposé d'échelonner le départ des forces françaises en trois termes, réalisables dans un délai déterminé, de façon à ce que la retra'te , commencée en novembre i866. pût s'achever pendant l'automne de 1867. C'était donc encore vingt mois de protection française qu'il assurait à l'Empire. Il fut assez heureux pour voir cette nouvelle proposition si importante
accueillie favorablement au palais des Tuileries; mais les promesses faites à Paris ne devaient pas être longtemps respectées par le cabinet français.
Sans se laisser rebuter par les difficultés, Maximilien, chez qui le poète rêveur effaçait trop souvent le souverain , s'était fuis de son côté courageusement à l'œuvre. Réconforté par la création des ca^adores, l'empereur prit enfin le parti de trancher dans le vif la question militaire, par l'élimination des officiers dangereux et la réduction des forces nationales sur tous les points où elles restaient à charge au Trésor, sans rendre de services au pays. La lettre qu'il adressa à son ministre de la guerre indique la voie pleine de sagesse dans laquelle il essaya un instant de s'engager, éclairé par l'expérience , et livré à ses propres inspirations.
Cuernavaca, ii mai 1866.
Mon cher ministre Garcia,
Nous vous renvoyons le projet concernant la nouvelle organisation de l'armée que vous nous avez remis, et dont les bases nous paraissent généralement bonnes.
Toutefois, vous aurez soin de communiquer préalablement ce projet au maréchal Bazaine, afin de savoir s'il ne fait pas disparaître des corps remplissant un rôle important dans le plan de ses opérations militaires.
Quant à la délicate opération de supprimer un certain nombre de forces organisées, vous prendrez toutes les précautions nécessaires pour ne pas décourager de prime abord les officiers, car autrement ils iraient grossir les rangs des dissidents.
Il conviendrait également de régler le mode à suivre pour opérer la réduction, en fixant une date précise, à laquelle chaque
commandant de corps, de batterie, de compagnie, etc., dresserait, avec l'intermédiaire de l'autorité militaire la plus voisine, un étal de l'effectif, de l'habillement et de l'armement, et en indiquant qui doit recevoir tout ce qui appartient aux forces corporées ou licenciées.
Vous fixerez toute votre attention sur le mode à suivre pour opérer la dissolution des petites forces, qui, en raison de leur peu de discipline et de l'ignorance de leurs commandants, pourraient se révolter au moment où elles recevraient l'ordre de se dissoudre.
Avant de faire connaître la disposition qui réduit les forces existantes, vous étudierez avec soin dans quelles parties du territoire il y a des troupes, dont le retrait laisserait les contrées qu'elles occupent à la disposition de l'ennemi, afin de les couvrir au même instant au moyen de corps nouveaux.
En un mot, tout ce qui pourra empêcher les inconvénients que des mesures aussi importantes entraînent avec elles sera l'objet de votre attention.
Une fois que le licenciement ou le désarmement des forces qui sont en excédant seront accomplis, les officiers supérieurs et autres qui seront en surplus passeraient provisoirement au dépôt, en attendant que l'on examinât leurs titres respectifs à la pension ou au congé définitif.
Maximilien.
On retrouvait enfin dans ces instructions le style décidé et oncis. le sens droit de l'ancien amiral delà marine autrichienne qui avait préparé, pour la gloire de sa patrie, les lauriers de Lissa. S'il eût été secondé par son propre parti, et sans la défection fatale de la France, obéissant à la voix des États-Unis, Maximilien eut peut-être triomphé de bien des obstacles ! Mais le quartier général était presque son unique
soutien ; celui-ci s'empressait même d'accorder à la couronne le concours de tous nos officiers capables qu'elle désirait s'adjoindre. M. Priant, intendant militaire, plaisait particulièrement à la cour de Mexico, qui faisait grand cas de ses services. L'empereur forma le projet de l'appeler à ses côtés.
Guernavaca, 16 mai 1866.
Mon cher maréchal, Au moment où vous mettez généreusement à notre disposition tous les moyens en votre pouvoir pour organiser l'armée nationale, je viens vous demander d'ajouter un nouveau service à ceux que nous vous devons déjà, en autorisant M. l'intendant Priant à nous prêter le puissant concours de ses remarquables talents administratifs pour fonder sur des bases solides l'administration de l'armée mexicaine.
Le règlement élaboré par cet intendant pour la division auxiliaire se distingue par une telle simplicité unie au contrôle le plus sûr, que je me promets les plus heureux résultats de la coopération de M. Priant.
Maximilien.
Maximilien obtint sans peine que ce haut fonctionnaire tût détaché près de sa personne , quoique ce dernier fût réellement nécessaire à l'administration du corps expéditionnaire.
Un des traits frappants du règne de Maximilien, c'est la confiance qu'il avait en son œuvre. Son courage, du reste, ne fit que grandir avec l'adversité. Une fois remis de la première secousse l^uc lui avait imprimée la nouvelle de l'évacuation, lors de la mission du baron Saillard, il avait envisagé plus
froidement la situation qui allait lui être faite, et, tout en attendant, des efforts de M. Almonte, un adoucissement aux instructions de son allié, Napoléon III. il comptait trouver dans son pavs d'adoption les ressources nécessaires pour mener son entreprise à bonne fin. Il espérait beaucoup du temps pour l'apaisement des passions, persuadé qu'à la longue les dissidents opéreraient un retour sous ses drapeaux. Aussi, comme le prouve la lettre suivante, il acceptait déjà plus facilement l'idée du départ successif de nos troupes, et il travaillait avec activité à constituer ses forces nationales ; seulement, il se berçait souvent d'illusions, caressant des idées qui , comme il l'avoue lui-même, sentaient le moyen âge. En organisant son armée sur le papier, il songeait aux lansquenets, oubliant que le Mexique avait besoin, avant tout, d'une main de fer qui concentrât tous les fils de la trame, sans rien laisser au hasard ni à l'indiscipline, et que, depuis cinquante ans environ, le pavs succombait sous les bandes de partisans. Un semblable projet était bien praticable au milieu des énergiques Yankees, qui avaient souvent ainsi opéré pendant la guerre de sécession ; mais, au Mexique, c'était accroître le nombr3 de ce que l'empereur apt-elait lui-même des hordes^ ce fléau dévorant des Amériques.
Cuernavaca, le 17 mai 1866.
Mon cher maréchal,
L'Empereur Napoléon, après s'être vu dans la nécessité de fixer d'une manière formelle et publique le rappel successif de ses troupes, m'écrit dins sa dernière lettre qu'il a donné les ordres les plus précis pour qu'on prête à mon gouvernement le concours indispensable à l'achèvement de l'œuvre qu'il a si glo-
rieusement commencée, et qu'on me donne toute Taide nécessaire pour former d'une manière solide l'armée nationale, créer les corps mixtes et réformer les corps volontaires. Afin d'atteindre sûrement ce but, je considère comme une obligation et même comme un devoir de conscience de me mettre avec vous, mon cher maréchal, qui êtes le chef des deux armées, en relations complètes et suivies pour fixer d'une manière définitive les plans d'organisation, assurer leur exécution, arrêter les dépenses à faire et déterminer les hommes à choisir. Le moyen le plus efficace de ne pas perdre le pea de temps si précieux qui nous reste me paraît être en premier lieu de vous inviter, mon cher maréchal, à me faire savoir par écrit vos idées et vos désirs au sujet des nouvelles organisations et du plan détaillé à suivre pour pacifier rapidement et entièrement le pays, en se basant sur les données remarquables parvenues dans ces derniers temps de tous les points de l'empire; en second lieu, de nous réunir tous deux chaque semaine, une fois et plus si cela est nécessaire, avec le ministre de la guerre et l'intendant Priant, dont le concours sera précieux poui les questions administratives.
A ces séances, dans lesquelles on traiterait tous les points capitaux de 1 organisation, des dépenses et du personnel, j'ai l'intention d'appeler aussi le commandant Loysel, qui pourra en même temps rédiger d'une manière toute confidentielle les procès-verbaux, sans lesquels nous n'aurions ni l'ordre, ni la promptitude désirables. Dans le cas où. le maréchal penserait qu'il serait également utile de faire assister à ces séances le général Uraga, comme un des représentants de la partie active de l'armée mexicaine, il aurait la bonté de me le faire connaître.
En ce moment, la question militaire me paraît devoir être envisagée sous trois points de vue essentiels :
L'organisation urgente de 20,000 hommes de troupes na-
— ïùq -
tionalcs, la formation solide des corps mixtes que vous avez désignés sous le nom de ca^adores de Mexico, et qui sont pour moi la base principale de l'armée future et de la pacification systématique du pays.
Pour le premier pomt, il me semble qu'il faudra profiter du peu de corps honorables existant aujourd'hui, comme ceux de Méjia, de Mendez, de Garcia, etc., en former le noyau national et renvoyer immédiatement tout ce qui ne constitue qu'une soldatesque sans valeur. Cette mesure, du reste, ne peut être qu'une entrée en matière.
Pour parvenir, dans la situation actuelle, à former vite de bons bataillons d'infanterie et de bons régiments de cavalerie, je ne vois qu'un moven qui vous paraîtra peut-être assez singulier, et qui se}2t un peu le moj-en âf^e^ c'est de choisir des hommes sûrs, ayant toute ma confiance et la vôtre, dont la moitié devrait être des officiers européens ayant une longue expérience; de les nommer chefs des bataillons et des régiments ; puis, après les avoir fait venir à Mexico, et leur avoir donné des instructions nettes et claires, de leur dire : « Vous avez la responsabilité, choisissez vos officiers ; agissez, vous serez soutenus. Mais vous devez fournir comme résultat une formation rapide et efficace de votre corps. » Votre action directe et celle du ministre de la guerre, qui est complètement à votre disposition, doivent, il me semble, contribuer beaucoup à l'exécution de ce plan.
Le deuxième point est complètement dans vos mains : votre sagesse et votre profonde connaissance du pays ne peuvent manquer d'assurer une excellente solution.
Pour le troisième point, il me paraîtrait très utile de prendre connaissance de tous les rapports et informations que les commissaires impériaux et les généraux commandant les divisions territoriales ont donnés dans ces derniers temps et dont copie se trouve à mon secrétariat. Par ce moven, il est facile de se
faire une idée nette de la quantité de troupes qu'il serait nécessaire de mettre en mouvement et des dépenses auxquelles on devrait se préparer.
Si l'exécution est possible, on aurait l'avantage de compromettre tous les hauts fonctionnaires qui ont fourni les rapports, en leur montrant qu'on a obtempéré à leurs désirs, et que c'est alors à eux d'être responsables de la situation ultérieure.
Si nous nous mettons courageusement à l'œuvre, je crois que nous devons compter dans peu de mois sur un résultat brillant, qui couronnera les efforts de valeur et de sagesse que vous avez déployés pour les intérêts de ce pays.
Maximilien.
Comme on peut le voir, l'armée était toujours en état de transformation. Les commissions absorbaient les heures les plus précieuses, trop souvent en vain. Cependant, le temps pressait, et de si graves remaniements ne pouvaient s'accomplir en un jour. D'ailleurs, c'était entretenir l'état d'incertitude dans lequel vivaient les régiments mexicains, déjà trop portés, par leur nature mobile et par les traditions de prominciamentos, à passer sans peine d'un chef à l'autre. Maximilien se trompait fort aussi quand il croyait, en compromettant ses hauts fonctionnaires^ se créer des gages de fidélité pour l'avenir. Outre e|ue ce stratagème n'était pas digne du souverain, il devait savoir que les Mexicains ne se croient jamais liés parce qu'ils sont compromis. Ceux-ci ont pour habitude, à chaque mouvement révolutionnaire, de disparaître, de laisser passer l'orage et puis de se rallier au parti vainqueur, jusqu'au moment propice à un nouveau soulèvement. Ce mépris de la foi politique faisait la force de Juarez, toujours certain d'être bien accueilli par ses concitoyens,
alors même qu'ils venaient de prêter serment à l'Empire. Ainsi, comme on se le rappelle, nos troupes avaient couru jusqu'à la ville de Chihuahua , située à l'extrémité du royaume, pour en chasser le président de la république. Après quelques mois d'occupation qui avaient certes donné le calme à ces parages lointains, ces forces avaient dû quitter cette capitale d'Etat en la livrant à sa propre garnison, pour courir à de nouveaux dangers. Aussitôt Chihuahua avait rouvert ses portes à Juarez, revenu de Paso del Norte, alors que Maximilien avait pu croire un instant que son ennemi avait franchi la frontière américaine sans esprit de retour. La présence du président sur le territoire éprouvait vivement l'empereur, qui s'imaginait que la résistance des dissidents n'était due qu'à cette seule cause. Malgré le besoin de troupes qui se faisait sentir dans les États du centre, la cour de Mexico résolut elle-même une seconde expédition sur Chihuahua, et elle signifia sa volonté au général en chef dans des termes qui prouvent nettement que l'empereur régnait et gouvernait dans toute son indépendance.
Chapultepec, 28 mai 1866.
Mon cher maréchal,
Les nouvelles que )e reçois de l'intérieur et de l'extérieur me dén;ontrent l'impérieuse nécessité de renvoyer Juarez de Chihuahua et d'occuper cette ville définitivement, pour ôter aux • Etats-Unis le seul prétexte plausible d'accréditer près de lui un ambassadeur, et l'occasion de présenter chaque jour de nouvelles exigences.
Il est évident qu'il entre autant dans les intérêts de votre glorieux souverain et de ?«o« auguste allié, l'empereur Napoléon que dans les miens, de inettre un terme aux prétentions du cabi.
net de Washington, en renvoyant Juarezde la dernière capitale; il y va même de notre honneur.
Je le répète, les nouvelles extérieures que je viens de recevoir font ressortir l'urgence de cette mesure, et, comme chef de mon armée, vous aurez la bonté d'aviser immédiatement à son exécution.
J'insiste de nouveau sur la prompte formation des bataillons franco- mexicains et la nécessité de constituer sur-le-champ leurs cadres français; car le temps presse.
J'écris sur tous ces points à l'empereur Napoléon, auquel je fais part de mes résolutions.
Votre très affectionné,
Maximilien.
La cour de Mexico ignorait donc toute la conduite du ca binet français , puisqu'elle caressait encore l'espérance de mettre un terme aux prétentions du cabinet de Washington et qu'elle se flattait d'entraîner son allié dans cette voie. Deux raisons puissantes combattaient notre retour à Chihuahua. D'abord, les dépenses qu'allait entraîner cette course lointaine devaient grever sans proflt le trésor mexicain, déjà bien épuisé; de plus, notre quartier général avait l'ordre de son gouvernement d'éviter en toute circonstance les chances de conflits sur les frontières du nord, celles surtout où les Américains exerçaient une action directe. En outre, une semblable expédition était une faute; car il était aisé de prévoir qu'à pareille distance l'occupation ne pourrait être permanente. C'était fatiguer mal à propos nos colonnes d'opérations, plus utiles sur d'autres points.
L'ordre impérial fut pourtant exécuté. Le commandant Billot se dirigea rapidement sur Chihuahua, d'où Juarez,
suivi de quelques compagnons de route seulement, s'enfuit de nouveau vers Paso del Norte. Les soldats et les fonctionnaires libéraux s'étaient déjà éparpillés à tous les vents. Pendant six semaines, les troupes françaises travaillèrent à organiser un réduit dans la ville, de sorte qu'elle pût être à l'abri d'un retour offensif, et, après ces travaux exécutés, elles cédèrent la place à douze cents impérialistes environ, qui ne tardèrent pas à y être attaqués. Leurs chefs, au lieu de se concentrer dans le réduit et d'en défendre les abords, entreprirent une sortie avec ces forces à une demi-lieue de la ville ; le soir, leur déroute était complète, et Chihuahua acclamait définitivement la république.
Cet épisode militaire se reproduisait sur bien des points du territoire, et Maximilien, que la presse française et étrangère a si souvent représenté en désaccord constant avec notre quartier général, ne demandait déjii plus qu'à son concours les moyens de défendre l'Empire. C'est que le prince ne pouvait rendre le maréchal responsable des actes de son gouvernement, et, malgré tout, il lui savait gré de ses efforts. La lettre qu'on va lire témoigne-t-elle un sentiment hostile de la couronne, mécontente de la conduite des opérations militaires, lorsqu'au contraire elle veut concentrer l'autorité absolue dans les mains du général en chef!
Mexico, 3 juin 1866.
Mon cher maréchal,
Pour terminer promptement l'organisation de l'armée, ce qu'il faut, avant tout, c'est l'unité d'action.
Les idées que vous avez émises à ce sujet au conseil sont pleines de justesse et de bon sens pratique. Vous êtes déjà d'ailleurs
commandant en chef de l'armée et directeur exclusif de tous les mouvements militaires^ c'est-à-dire meilleur juge que qui que ce soit de ce qu'il faut faire et en position de l'accomplir.
Je viens donc aujourd'hui vous investir d'une autorité absolue pour l'organisation des bataillons franco-mexicains et la réorganisation de l'armée nationale.
Tous les ordres donnés par vous et envoyés au ministre de la guerre porteront : « Par ordre de l'Empereur. »
Tel est le plan que j'ai adopté définitivement depuis que vous m'avez éclairé de vos conseils ; il est conçu uniquement dans le but de concentrer dans vos mains une organisation que vous seul et vos dignes officiers pouvez bien faire.
Maximilien.
Pour tout esprit impartial qui se sera pénétré du sentiment de cordiale entente qui jusqu'ici régnait entre la cour de Mexico et le maréchal ; pour qui aura, sans parti pris, apprécié la sincérité des efforts tentés par notre quartier gêné • rai en faveur de la consolidation du trône impérial, à l'aide des moyens restreints et des pouvoirs dont le gouvernement français l'avait armé ; enfin, après la lecture de cette correspondance si conciliante, dont nous avons reproduit plusieurs fragments, il paraîtra étrange que l'empereur et l'impératrice du Mexique pussent se plaindre secrètement à l'empereur Napoléon du général en chef, et demander son rappel. C'est pourtant ce qui se passait depuis plusieurs mois déjà à l'insu du maréchal, qui n'apprit la vérité, de Paris même, que plus tard, à l'époque du voyage en Europe de l'impératrice Charlotte. Tout pourtant commandait la franchise; il convenait
à un souverain d'articuler loyalement et directement ses griefs, s'il les croyait justes. C'était d'autant plus un devoir pour la couronne, qu'à une autre époque, elle avait manifesté au général en chef, promu maréchal, des sentiments qui n'avaient pas peu contribué à le retenir sur le sol mexicain, où il croyait rendre des services à la monarchie; sentiments dont il avait la conscience de n'avoir pas démérité.
Penjamillo, le 7 octobre 1864.
Mon cher maréchal et ami, C'est avec le plus grand plaisir que je viens d'apprendre à l'instant môme votre élévation au maréchalat.
En vous distinguant par une aussi haute marque de faveur, l'empereur comble les vœux de tous les bons Mexicains, auxquels, en son nom, vous avez rendu la liberté et la paix, et qui vous seront à toujours reconnaissants. Une seule chose pourrait diminuer la joie que nous apporte cet heureux événement, ce serait le cas où il aurait pour conséquence de vous faire quitter notre patrie. J'espère que l'empereur Napoléon ne privera pas le Mexique des services qui lui sont si nécessaires.
En vous réitérant les félicitations les plus cordiales
Votre très affectionné,
Maximilien.
N'y avait-il pas dans ces lignes plus que de l'eau bénite de cour? Le billet de l'impératrice Charlotte, s'empressant d'apprendre la première cet heureux événement au général en chef, en lui transmettant les papiers publics de Belgique, respirait la même bienveillance. Quelques heures seulement d'une réelle mésintelligence étaient venues au commence-
ment de 1866 troubler l'accord de la couronne et du quartier général. Un officier français, sur l'ordre de l'empereur Napoléon, était rentré au Mexique à son retour d'un congé. Maximilien, qui n'appréciait pas alors les services de cet officier, adressa ce billet au général en chef :
Mon cher maréchal, f,( ^^i:^''^î.-i
Le télégraphe vient de m'apprendre le retour subit de M***, qui vient de débarquer à la Vera-Cruz. J'ai tout lieu d'être surpris du retour de cet ofticier, et veuillez me faire connaître pourquoi on s'est écarté des instructions qui avaient suivi une réunion spéciale que nous avions eue à Mexico à ce sujet.
Maximilien.
Comme on le voit, Maximilien parlait en maître; mais, on le devine, le maréchal n'avait pu souscrire à un pareil contrôle des actes de son souverain, seul juge du choix des officiers français appelés à faire campagne au Mexique. L.e soir même, dans les salons du palais, en présence du corps diplomatique et après le départ du général en chef, Maximilien avait cru devoir incriminer ce fait dans des termes un peu vifs. L'attitude du maréchal, instruit de ce pénible incident, était toute tracée ; mais l'empereur du Mexique, dont le cœur était haut placé, ne tarda pas à vouloir effacer le premier les traces de ce désaccord. Jamais ce souverain ni l'impératrice n'avaient donné au général en chef connaissance directe ou indirecte des griefs qu'ils exposaient à la cour des Tuileries, et, sans les indiscrétions commises pendant le séjour de l'impératrice Charlotte au Grand-Hôtel de Paris, le maréchal eût pu longtemps encore rester dans une complète ignorance.
Mais le maréchal, en qui l'orgueil des Hapsbourg ne pouvait s'empêcher de voir le soldat parvenu, avait un tort grave, grandissant chaque jour, aux yeux de Maximilien et de son auguste compagne, c'était de vouloir, avant tout, rester l'homme de son pays. Les instructions du cabinet français, en date du 6 janvier 1866, et répétées sans cesse depuis lors, prescrivaient déjà au quartier général, de n'exercer son influence qu'avec une grande réserve. « Malgré les plaintes de Maximilien, écrivait-on, nous ne voulons plus donner un soldat. » A la fin du même mois, on disait encore de Paris au maréchal : « Vous avez fait acte de sagesse en concentrant vos troupes entre San-Luis et Aguas-Calientes et Matehuala. Que notre rôle militaire s'efface graduellement. » Dès les derniers jours du mois de mai 1866, le gouvernement français « espérait déjà des résolutions extrêmes de la part de Maximilien » accablé par la pénurie du Trésor, et faisait appel au dévouement du général en chef, pour qu'il ne rentrât pas encore en Europe, où il se préparait à revenir avec les premières troupes rapatriées, et pour qu'il acceptât les charges de l'évacuation jusqu'au terme de la retraite. Maximilien avait lui-même témoigné au commandant du corps expéditionnaire toute sa satisfaction d'une pareille mesure. Mais, malgré tout, la cour de Mexico s'était laissée persuader de réclamer l'envoi de forces françaises beaucoup plus considérables et l'ouverture d'importants crédits ; elle avait la conviction, en présence de la résistance du quartier général à ces projets, que le maréchal était le seul obstacle à de nouveaux sacrifices de notre pays, qui devaient, à son avis, assurer le triomphe de sa cause. Cette cour avait été malheureusement entretenue dans la pensée que la France était toute disposée
à lui venir encore en aide. Mais le maréchal, qui était bien éclairé sur les intentions du cabinet des Tuileries, depuis la fin de i865, comme sur l'opinion publique qui régnait en France et aux Etals-Unis, ne voulait en rien provoquer une augmentation de forces qui lui eût été certainement refusée. Son avis personnel était que nous avions dépensé assez d'hommes et d'argent, et il avait été trop frappé, comme il ne cessait de le représenter à Maximilien lui-même, de l'impuissance de l'élément mexicain, pour consentir à jeter son pays dans de nouveaux hasards. Le souverain du Mexique avait raison de rechercher pour sa patrie des ressources plus considérables; le maréchal, d'ailleurs, eût été fier de commander ù un corps d'armée plus imposant : mais la France n'eût-elle pas gémi de voir un de ses généraux entraîner sur cette terre lointaine des milliers d'hommes en plus? Quels comptes sanglants ne réclamerait-elle pas aujourd'hui? Certains ont cru et pourront croire qu'un accroissement d'effectif aurait suffi pour décider le triomphe de la monarchie. Ceux-là n'ont pas assisté aux intrigues et aux défections de cour, au tableau navrant des difficultés financières sans cesse renaissantes. Ils ignoraient les instructions françaises prescrivant d'évacuer les places depuis les premiers jours de 1866 ; ils n'ont pas eu à compter avec l'inertie calculée des plus hauts fonctionnaires, pesant sur presque tout le territoire de l'empire. Maximilien était à plaindre; mais ce n'est pas le général en' chef qui devait être accusé.
Pour s'en mieux convaincre, il suffira de jeter les veux sur la dépêche qu'à cette même époque M. Bigelow, le ministre américain à Paris, adressait à son gouvernement, qui lui avait enjoint de demander des explications au cabinet des Tuile-
ries sur de prétendus mouvements de troupes destinées au Mexique.
Paris, 4 juin 1866.
A M. Seu'ard, sous-secrétaire d'Etat^ à Washington.
Monsieur, Je me suis rendu chez S. Exe. le ministre des affaires étrangères, dimanche dernier, pour conférer avec lui sur l'objet indiqué dans vos instructions marquées <■ confidentielles. » Comme il avait été déjà informé du contenu de cette dépêche par le ministre français résidant à Washington, je n'ai pas eu à le lui exposer de nouveau.
J'ai dit ensuite que le but de vos instructions, comme je les comprends, est simplement d'obtenir une explication qui vous sera certainement demandée à vous-même par rapport à l'embarquement en France de forts corps de troupes pour le Mexique, après que l'intention de retirer toute l'armée eût été officiellement proclamée.
A cela, Son Excellence répliqua que, depuis qu'il m'a vu, il a reçu de ses collègues de la marine et de la guerre l'avis que l'on n'a envoyé à Mexico, cette année, aucunes troupes appartenant au corps expéditionnaire, si ce n'est le nombre de soldats nécessaires pour remplacer les manquants, mais, en tous cas, sans aucune augmentation de l'effectif. L'embarquement de troupes mentionné dans les journaux et dans votre dépêche est très probablement celui qui a eu lieu sur le transport le Rhône^ vers le commencement de l'année. Ce navire a touché à la Martinique et non pas à Saint-Thomas, comme on l'a dit. Il avait à bord neuf cent seize soldats, et non douze cents, qui appartenaient à la légion étrangère, et nullement au corps expéditionnaire.
Ces soldats avaient attendu longtemps leur transport en France et en Algérie avant d'aller rejoindre leurs régiments. Aucun enrôlement n'a eu lieu pour la légion étrangère, depuis que l'empereur a proclamé son intention de retirer son drapeau du Mexique, et il n'est question, à ce qu'il sache, de faire des enrôlements nouveaux.
En ce qui concerne l'embarquement des troupes recrutées en Autriche, Son Excellence me dit que c'est là une affaire entre le gouvernement autrichien et les Mexicains, et que la France n'a rien à y voir. Depuis que je lui ai signalé le fait, il a vérifié ses propres convictions à ce sujet par une dépêche avec les ministres de la guerre et de la marine, et il s'est assuré qu'il n'y a aucune espèce d'engagement pris, soit pour un enrôlement, soit pour un transport de troupes d'Autriche au Mexique.
11 m'a ensuite déclaré que l'intention du gouvernement est de retirer toute son armée du Mexique, au plus tard dans le délai spécifié dans la dépêche qu'il vous a adressée, plus tôt même, si la température ou d'autres considérations le permettent, et qu'il n'est pas dans son intention de remplacer cette armée par d'autres troupes de n'importe quelle origine.
En terminant cette longue conversation, dont je vous ai/ait connaître limportant résultat, j'ai exprimé au ministre la satisfaction que me procuraient ses explications et le plaisir que j'aurais à les communiquer à mon gouvernement.
Cette dépêche a été soumfte à M. Drouyn de Lhuys, qui a approuvé le récit qu'elle contient de notre conversation.
John Bigelow.
La lecture de cette dépêche eùt-elle laissé des espérances de renforts de troupes à Maximilien? Ainsi donc les Etats- Unis suivaient pas à pas les actes de la politique française, comptant, à un homme près, les détachements nécessaires
au renouvellement de notre effectif. Le recrutement des Autrichiens eux-mêmes était interdit. Il y avait longtemps que le gouvernement de la France ne s'était trouvé soumis à une tutelle aussi tyrannique! La seule ressource de recrutement militaire, qui restât à Maximilien, consistait désormais dans les rengagements des libérés français qui, au lieu de se rembarquer pour l'Europe, acceptaient du service parmi les ca- ^adores.
Comme on Fa vu, Maximilien attachait un grand prix à Taccroissement des neuf bataillons de ca^adores; il avait le droit de compter sur la bonne volonté des Français qui consentaient à en faire partie : car les souverains excitaient les chaleureuses sympathies de notre armée toujours généreuse. Mais les efforts du quartier général, le dévouement des officiers français qui avaient accepté la tâche difficile de former et de commander ces neuf bataillons, devaient rester stériles, si le pays lui-même, si les commissaires impériaux, si les grands propriétaires ne leur venaient franchement en aide par un solide recrutement. La /ev^j, sorte de presse militaire, avait été jadis abolie par la régence, obéissant à une noble inspiration du maréchal Forey; l'empire avait renouvelé la défense formelle de recourir à ce système brutal et inhumain pour grossir les rangs de l'armée mexicaine. Malgré tout, la leva s'exerçait encore. Des Indiens pris de force par les ha-
cenderos, le rebut de la société mexicaine tirée des prisons publiques, tels étaient les pauvres éléments que les préfets politiques des provinces s'obstinaient à mettre à la disposition des commandants français, et on peut comprendre ce que nos propres volontaires, ayant la dignité d'eux-mêmes, devaient ressentir en coudoyant dans leurs rangs des compagnons d'armes qui avaient échangé la chaîne contre le fusil. Cependant, nos officiers ne se rebutaient pas.
S'appuyant sur les ordres impériaux qui avaient prescrit le recrutement dans les Etats de Mexico, de Queretaro et de San Luis, ils essayaient de secouer l'apathie des préfets politiques ou de déjouer leurs hostilités ; ils parcouraient eux-mêmes les haciendas ; ils faisaient appel au patriotisme comme aux propres intérêts des grands propriétaires, dont la sauvegarde ne pouvait être assurée que par le choix légal des travailleurs vivant sur leurs terres, ou par la venue de volontaires sous les drapeaux. La population tout entière, si les commissaires impériaux ne trahissaient pas la couronne, devait fournir son contingent au recrutement. Jamais d'ailleurs de pareils sacrifices n'avaient été plus commandés par les événements. Le général Mejia voyait devant lui Escobedo et Cortina, menaçant d'anéantir sa division, la plus disciplinée des troupes mexicaines, et composée des vieilles bandes aguerries de la Sierra. Maximilien ne se décourageait pourtant pas; il faut dire aussi qu'il sentait ses forces doublées par l'énergie d'une compagne dévouée, qui dirigeait les affaires à Mexico, tandis qu'il parcourait le pays. De Cuernavaca, où la nouvelle d'un grand désastre vint le frapper sans l'abattre, il demanda sans délai à notre quartier général les moyens de réparer le mal.
Cuernavaca, 24 juin 1866.
Mon cher maréchal,
J'ai appris avec grand plaisir, par votre dernière lettre, que l'organisation des neuf bataillons de cajadores et de l'armée nationale marche sans interruption, et je vous en remercie cordialement,
La nouvelle de la destruction presque complète de la division Mejia est venue me surprendre et m'aff'ecter douloureusement. Je fondais sur ces braves troupes une partie de mes espérances pour l'avenir. D'un autre côté, la réouverture des communications entre Matamoros et Monterey eût été bien nécessaire pour soulager nos finances ; mais j'ai confiance dans les mesures que vous suggérera votre haute expérience, et je vous prie de m'envoyer le plan de campagne à suivre pour réparer le malheur qui vient de nous frapper et faire rentrer dans l'ordre les départe-
nients insoumis.
Maximilien.
Un second coup, plus sensible encore, vint, à la tin de juin, frapper la cour de Mexico. C'était la réponse de l'empereur Napoléon à l'ambassade de M. Almonte, sur laquelle Maximilien, comme Timpératice Charlotte, avait fondé de si grandes espérances. Napoléon III signifiait à son allié des conditions plus dures encore que toutes celles qui avaient été formulées jusqu'à cette époque. Si la forme du message impérial, qui contenait l'exposé de certains griefs vraiment fondés, était blessante pour l'amour-propre de Maximilien, les résolutions qu'il contenait dictaient l'arrêt de mort de la monarchie mexicaine. M. Seward triomphait!
Paris, 3i mai 1866.
Le général Almonte a remis à l'empereur les lettres de S. M.
l'empereur Maximilien et s'est acquitté des communications dont il était chargé pour le gouvernement français. Sa Majesté a le regret de devoir exprimer ici la surprise que lui ont causée ces communications. Depuis plus d'un an, les instructions adressées aux agents français au Mexique, inspirées par le sentiment des devoirs et des obligations réciproques que nous avons contractées, avaient pour objet de faire parvenir au gouvernement mexicain des conseils dictés par les intérêts des deux pays, non moins que par la sincère amitié que Sa Majesté porte à l'empereur Maximilien.
Ces conseils ne semblent pas avoir été compris. Les propositions formulées par M. le général Almonte l'indiquent assez, en même temps qu'elles révèlent la méconnaissance complète d'une situation sur laquelle on ne peut pas différer d'éclairer la cour du Mexique.
On n'a pas à rappeler l'origine de l'expédition française; sa légitimité ressortait de nos griefs : obligés de nous faire justice, l'expérience du passé nous commandait de rechercher pour l'avenir des garanties contre le retour des actes qui avaient si souvent attiré sur ce pays, au prix d'expéditions onéreuses, des répressions sévères, mais toujours inefficaces. Ces garanties devaient surtout résulter de la fondation d'un gouvernement régulier assez fort pour rompre avec les traditions de désordre que s'étaient léguées des pouvoirs éphémères. Quelque désirable que fût l'établissement d'un tel gouvernement, moins que tout autre, nous pouvions songer à l'imposer, et nous avons toujours désavoué hautement un pareil dessein. Nous n'avons pas voulu croire cependant que les éléments d'une régénération politique indispensable fissent défaut à la société mexicaine, et nous nous étions promis de seconder tous les efforts qui seraient tentés par le pays lui-même pour l'arracher à l'anarchie qui le dévorait. Cette entreprise avait sa grandeur ; elle a séduit l'empereur Maximilien. A l'appel de la nation mexicaine, sans se laisser arrêter
par les difficultés et les périls de la tâche, il s'y est courageusement dévoué. Il pensait, comme l'empereur Napoléon, que de grands intérêts de conciliation et d'équilibre se rattachaient à l'indépendance du Mexique, à l'intégrité de son territoire, garanties par un gouvernement stable et réparateur, et il savait que notre appui ne lui manquerait pas pour l'aider à réaliser une œuvre profitable au monde entier.
Les devoirs de l'empereur envers la France lui commandaient toutefois de mesurer, à l'importance des intérêts français engagés dans cette entreprise, l'étendue du concours qu'il lui était permis d'oftVir au Mexique pour en assurer le succès. C'est à cet effet qu'a été conclu le traité de Miramar.
Or, du contrat qui avait établi nos droits et nos obligations, la
France a largement acquitté les charges qu'elle avait acceptées, et elle n'a reçu que bien incomplètement du Mexique les compensations équivalentes qui lui étaient promises. C'est un fait que nous devons constater, parce qu'il ne dépend pas de nous d'en supprimer les conséquences. Nous sommes loin de méconnaître les obstacles et les difficultés de toute nature contre lesquels S. M. l'empereur Max4milien a eu à lutter. Si nous avons déploré souvent que ses loyales intentions ne fussent pas mieux secondées, nous avons toujours applaudi à son active sollicitude et à sa généreuse initiative.
Les résultats ne répondaient pas à nos espérances, malgré l'habile et énergique direction du maréchal et le dévouement d'une armée que rien ne lasse.
Le gouvernement français facilitait la conclusion d'emprunts qui venaient en aide aux embarras du trésor mexicain, et cependant nos charges n'étaient compensées que par des règlements de compte illusoires. Des conseils amicaux ont été donnés ; mais la
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résistance systématique des conseillers de Sa Majesté se manifestait sur tout ce qui touchait les intérêts de la France. Doit-on rappeler au prix de quels efforts la légation de France a pu obtenir enfin une insuffisante réparation des dommages subis par nos nationaux, alors qu'étaient réglées sans conteste les réclamations anglaises ; alors qu'on trouvait des ressources pour acquitter, sans délai et argent comptant, des créances douteuses et non exigibles, nous avons vu contester le principe même des réclamations françaises, reconnues cependant, par le traité de Miramar, comme la cause déterminante de notre expédition et qui, à défaut de toute stipulation, auraient constitué une dette d'honneur irrémissible et indiscutable.
Après avoir, en toutes circonstances, signalé au gouvernement mexicain la nécessité de pourvoir par lui-même à sa propre conservation et lui avoir maintes fois déclaré que le concours que nous lui prêtions ne serait maintenu qu'autant que les obligations correspondantes, contractées vis-à-vis de nous, seraient strictement remplies, nous lui avons fait exposer les impérieuses considérations qui ne nous permettaient plus de demander à la France de nouveaux sacrifices et qui nous décidaient à rappeler nos troupes.
En prenant toutefois cette résolution, nous avons prescrit d'apporter dans son exécution les délais et les précautions nécessaires pour éviter les dangers d'une trop brusque transition. Nous avons dû nous préoccuper en même temps de substituer aux stipulations, désormais sans valeur, du traité de Miramar, d'autres arrangements destinés à assurer la sécurité de nos créances. Le ministre de l'empereur à Mexico a reçu, en conséquence, des instructions pour conclure, à cet effet, une nouvelle convention.
Ces instructions sont, comme tous les actes de l'empereur Napoléon, inspirées par les sentiments naturels qui l'attachent à l'empereur du Mexique et par son désir sincère de concilier des
intérêts qu'il ne veut pas séparer. Il a apprécié les raisons qui ont déterminé ses représentants à ne pas 'presser la conclusion immédiate des arrangements qui leur étaient indiqués ; mais il a regretté de voir le cabinet mexicain profiter de leur condescendance pour transporter à Paris le siège d'une négociation qui ne peut être utilement suivie qu'à Mexico.
L'empereur Napoléon a surtout regretté de trouver libellées dans le projet de traité soumis à son gouvernement par le général Almonte les propositions déjà formulées et que, chaque fois qu'elles se sont produites, les plus puissantes raisons nous ont forcés de décliner. Le séjour des troupes devrait être prolongé au-delà des termes assignés, de nouvelles avances nous sont demandées dans la prévision de l'insuffisance des ressources du Trésor mexicain, et le remboursement en est ajourné à des époques indéterminées ; aucun gage ne nous est offert, aucune garantie n'est stipulée pour la sûreté de nos créances. Après les explications franches, loyales et complètes du gouvernement français, on a peine à se rendre compte de la persistance des illusions qui ont présidé à la conception de ce projet.
Il est impossible d'agréer les propositions apportées par le général Almonte et d'en autoriser la discussion. Il faudra consentir une nouvelle convention.
Si les combinaisons qui lui seront proposées sont agréées par Sa Majesté l'empereur Maximilien, les termes fixés pour les départs successifs des troupes françaises seront maintenus, et le maréchal Bazaine arrêtera, de concert avec Elle, les mesures nécessaires pour que l'évacuation du territoire mexicain s'efl'ectue dans les conditions les plus favorables au maintien de l'ordre et à la consolidation du pouvoir impérial.
Si, au contraire, nos propositions n'étaient pas acceptées, on ne doit pas dissimuler que, nous considérant comme libres désormais de tout engagement, et fermement résolus à ne pas prolonger l'occupation du Mexique, nous prescririons au maréchal