‹ L'Elite des contes du sieur d'OuvilleChapitre 10 sur 15 · ÇO LELITE DES CONTES · texte numérisé non relu

ÇO LELITE DES CONTES

mangé de la sole, on envoyé quérir cet homme, qui déclara la vérité, dont le juge ne fît que rire. Ainsi, par cette équivoque mal entendue, le pauvre marchand perdit tout son poisson, qui luy revenoit à beaucoup d'argent, et fut excessivement battu sans aucune espérance de ressource.

D'un boulanger.

Nous parlons quelquesfois suivant nos intentions, et avons l'esprit attaché aux objets que nous voyons, comme il avint au valet d'un boulanger. Son maître tenoit à ferme la maison d'un conseiller où il y avoit un jardin qui rapportoit de fort beaux abricots; le boulanger, ayant cueilly les plus beaux et les plus meurs, les envoya au conseiller par son valet, qui en été principalement n'avoit gueres accoutumé, comme ont presque tous les valets de boulanger, de porter de haut de chausses, mais seulement un tablier ceint sur la chemise. Ce valet ayant demandé à parler au conseiller, on le fît entrer dans sa chambre; il le trouva assis auprès de mademoiselle sa femme, qui se coiffoit devant un miroir et montroit ses tétons, que le galand considéra attentivement, les trouvant très-beaux. Alors, faisant une révérence au conseiller, il luy dit : (( Monsieur, mon maître vous baise tres-humblement les mains et vous envoyé ce panier de tétons. » La langue suivit les mouvemens de l'esprit, car il parla rêvant à ce qu'il voyoit. Le mary, oyant ce

discours, fait semblant de le vouloir battre, disant : « A qui en a ce maraud? » Le pauvre diable, voulant s'enfuir, rencontra un placet qui le fit culbuter de son haut; de sorte que, son tablier se retroussant, il montra toutes ses pauvres triquebilles. Le conseiller dit : « Voyez un peu ce coquin qui se laisse cheoir. » La damoiselle, contemplant ce beau pacquet, qui sans doute ne luy déplaisoit point, et le voulant excuser, dit : « Il ne faut pas s'étonner s'il est chû, mon amy ; un cheval qui a quatre tricquebilles ( les nommant tout à droit par leur nom) se laisse bien tomber. » Voyés si elle ne révoit pas mieux à ce qu'elle voyoit qu'à ce qu'elle vouloit dire, son intention étant de dire : un cheval qui a quatre jambes se laisse bien cheoir.

D'an bâtard.

LTn gentilhomme de très-haute maison, mais ) venu du côté gauche, desiroit, un jour de carnaval, aller masqué dans Paris, mais déguisé, de sorte que personne ne le piit connoître ; un des siens luy promit de le si bien déguiser qu'assurément personne ne le connoîtroit. Etant vêtu et masqué , on luy aporte un miroir pour voir s'il se reconnoîtroit luy-même. S'étant vu, il dit : « Je m'en vay gager que je rencontreray tel homme dans les rues, qui m'apellera tout haut par mon nom. Son homme luy dit que, s'il luy apartenoit de gager contre luy, qu'il le feroit, et qu'il étoit assuré qu'il gagneroit.

Son maître luy permit de gager. Ayant mis son argent en main tierce, il se promené dans les rues de Paris, et, rencontrant par hazard un des Quinze- vingts, il luy print son chapeau, et luy fait tourner sur sa tête. L'aveugle, se sentant mocqué, dit tout haut : « A qui en a ce fils de putain? » L'autre maintint qu'il avoit gagné, puis qu'on l'avoit apelé par son nom, disant : « Regarde si je suis si déguisé comme tu me voulois faire acroire, puis qu'un aveugle m'a reconnu? » Et, de fait, il gagna la gageure.

D\in mal marié.

UN homme qui avoit une femme la plus fâcheuse du monde, et avec qui il n'avoit jamais pu avoir paix, ayant été commandé d'aller sur mer, il luy prit envie de mener sa femme avec luy, espérant qu'il se presenteroit quelque occasion de s'en deffaire. Aussi arriva-t'il une furieuse tempeste qui les mit en danger de périr. Le capitaine commandant à un chacun de se décharger des hardes les plus pesantes et de les jetter à la mer pour décharger le navire, cettuy-cy n'ùt pas plùtost oûy ce commandement qu'il prend sa femme et la jette à la mer. Le capitaine luy demandant pour quel sujet il avoit fait cela, il répondit parce qu'il n'avoit rien qui luy pesât plus qu'elle.

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De deux Gascons.

DEUX Gascons sortirent un jour de Bordeaux, en resolution de voir le pais ensemble, et de faire fortune, tâchant de filouter le monde. Ils arrivèrent à Paris, où , en exerçant leur métier, ils furent attrapez dans le Palais; et, un d'eux saisi d'une bourse fraîchement coupée, on leur met à tous deux la main sur le colet , et , parce qu'ils avoient bien la mine d'en avoir fait d'autres, on les dépouilla pour voir s'ils n'étoientpointofficiers de Sa Majesté, c'est à dire marquez à la marque royale; mais on n'en trouva qu'un d'eux qui l'avoit sur l'épaule, qui fut condamné à être pendu en Grève, et l'autre fouetté au pied de la potence. L'arrest ayant été exécuté , celuy qui avoit évité la mort fut mis en liberté, et quelque temps après il s'en retourna en son pais, où il fut visité de tous ses parens et de ceux de sa connoissance , ausquels il racontoit des merveilles de son voyage. Comme chacun s'enquêtoit ce qu'étoit devenu son compagnon : « Il a fait une belle fortune, disoit-il, et a bien fait trouver le proverbe véritable, qui dit que nul n'est prophète en son pais. — Comment? luy demanda-t'on, quelle fortune a-t-il faite? — Il s'est marié, dit-il, fort richement en pais étranger. » Et, comme on luy demandoit à qui: « Il a été pourvu, dit-il, en haut lieu, et j'ay bien dancé à ses noces. » Etoit-ce pas bien déguiser l'affaire ?

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D'un Gascon qui n'avoit point de froid en hyver.

UN certain Gascon, durant les plus grandes froidures de l'hyver, se promenoit sur le Pont- Neuf, avec un petit pourpoint de toille blanche, découpé sur la chemise, un bas de toille, un petit manteau de camelot, avec son épée au côté, comme s'il eût été au mois d'aoust. Le Roy passe par là en carrosse, qui se cachoit le nez dans son manteau de panne à cause de la grande froidure qu'il faisoit, et, levant les yeux, il vid ce Gascon en cet équipage, ce qui l'étonna extrêmement ; il le fait apeler, et luy demanda s'il n'avoit point de froid. Il répondit que non. «• Comment peux-tu faire, mon amy, de n'avoir point de froid, vêtu comme tu es.!* luy dit le Roy, et moy, je ne puis durer quoy que je sois bien vêtu. — Sire, répondit-il, si Vôtre Majesté faisoit comme moy, elle n'auroit jamais de froid. — Comment ? luy demanda le Roy. — Si vous portiez, Sire, répondit-il, tous vos habits sur vous comme je porte les miens, assurez-vous que vous n'auriez jamais de froid. » Le Roy trouva cette raison si bonne qu'il luy fît donner dequoy avoir un habit tout complet.

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D\in autre avec un trésorier de PEspargne.

UN Gascon, ayant obtenu un brevet du Roy de cinq cens écus pour une pension qu'il avoit de Sa Majesté, ce brevet s'adressoit au trésorier de l'Espargne. Ce Gascon le fut chercher où l'on luy avoit dit qu'il se tenoit. Etant prés de son logis, il s'informoità chacun où étoit le logis de ce trésorier de l'Espargne; l'ayant apris, le premier qu'il rencontra fut luy-même, à qui il demanda : « Vôtre maître est-il au logis? « Il répondit que c'étoit luy même. '( C'est donc vous,* dit-il, qui êtes le trésorier? — Oûy, répondit-il. — Sabous lire? » luy demanda le Gascon. A quoy ayant répondu qu'oùy : « Boyez un peu, dit-il, ce que le Roy bous mende. » Il luy présente son brevet, à quoy monsieur le trésorier répondit : « Eh bien! Monsieur, ce sont cinq cens écus qu'il faut que je vous baille. — Quand les aurons-nous, mon mignon? — Monsieur, répondit-il, nous nous allons mettre à table , vous aurez, s'il vous plaist, patience que nous ayons dîné.

— Combien durera ce dîner? demanda-t'il. — Il durera bien, répondit-il, une heure et demie du moins, car il y a aujourd'huy bonne compagnie céans, et nous y serons plus qu'à l'accoutumée.

— Cap de bious! dit le Gascon, si cela est, j'en suis, Lacquais, s'écria-il, va dire au logis qu'on ne m'attende point à dîner. Diou me damne, dit-il, Monsieur, je ne fay point de cérémonie. <> Ce que voyant monsieur le trésorier, il fut contraint de l'emmener

dîner. Etant entré dans la salle, il se met à laver et se sied à la table le premier, disant : « Sans cérémonie, Messieurs », et se met à mâcher des deux cotez comme un cheval, comme celuy qui de long-tems ne s'étoit trouvé en pareil festin. Quand on eut achevé de dîner, il s'adresse à monsieur le trésorier, luy disant : « Et bien, mon mignon , aurons-nous d'argent? » A quoy il répondit : x Oùy dea, Monsieur » ; et, apelant un de ses commis, il luy commanda de luy délivrer cette somme, et luy dit à l'oreille qu'il luy retînt vingt écus pour son écot. Le commis fait son devoir, et luy compte son argent à vingt écus prés ; cettuy-cy dit qu'il n'avoit point son compte, il luy fit recompter quatre ou cinq fois. A la fin, le commis luy dit : « Il y a vingt écus moins, Monsieur, que je rabats pour vôtre écot. — Comment, morbleu! dit-il, pour mon écot! que veut dire cela? — Monsieur, dit le commis, ces messieurs de là dedans payent chacun autant. — Au diable, dit-il, je nourriray deux mois toute ma famille pour cela » ; mais, quoy qu'il fît du bruit, il fallut qu'il passât par là, et fut véritablement payé de son effronterie, et traité comme il meritoit.

Autre sur le même sujet.

UN certain cavalier gascon, ayant été apelé pour se battre en duel contre un autre qui pretendoit d'être offencé de luy, ne manque point de se trouver à l'assignation, où il vid un cavalier qui se

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promenoit qu'il crût de loin être son homme; mais, l'ayant aproché, il vid que c'étoit un autre. La crainte qu'il eut que son dessein ne fût troublé par sa présence luy fit dire assez rudement à ce cavalier qu'il sortît de là; l'autre, n'étant point accoutumé à telles ambassades, luy repartit de même façon, si bien que, de paroles en paroles, s'étanspicquez, ils en vinrent aux mains. Sur cette entrefaite, celuy qui l'avoit apelé arrive qui, fort étonné de le trouver en cette posture, luy demanda pourquoy il luy manquoit de parole et attaquoit un autre avant que de ravoir satisfait. « Cap de biou! répondit le Gascon, il m'ennuïoit, je pelotois en attendant qu'on jouât partie. » Le même, ayant été un jour arrêté prisonnier, dit : « Cap de biou! les courtisans ont bon tems à présent que le lyon est enchaîné , ils ne doivent plus rien craindre. »

D'un Gascon qui voulait sortir du cabaret sans payer.

UN Gascon, allant par le païs, à pied cela s'entend, chargé d'argent comme un crapaud de plumes, arriva en une hôtellerie de village assez affamé, comme celuy qui n'avoit fait de longtems un bon repas. Voulant se réjouir en ce lieu et n'ayant pas un sol, dit en luy-même qu'autant vaut bien battu que mal battu, et qu'il ne recevroit p£s moindre affront, quand il faudroit payer, de devoir trentecinq ou quarante sols que sept ou huit sols, se re-

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soud, puis qu'aux hôtelleries on ne demande de l'argent qu'à la fin de l'écot, de se faire bien traiter, vu qu'il ne falloit pas moins de subtilité d'échaper d'une petite déte que d'une grande. Il se fait donc servir selon son goust de tout ce qu'il eut envie. Comme ce vint l'heure de partir, et qu'il falloit compter, c'étoit oùtenoit l'encloûeure; il fait venir le maître, et, de discours en autre, car il étoit fort adroit, il luy fit plusieurs questions, luy demandant premièrement à qui ce village apartenoit; il luy dit le nom du seigneur. Il voulut sçavoir après en quelle province étoit ce village, et, l'ayant apris, il demanda de quel evêché, de quelle prévôté, et de quel bailliage; on le satisfit à toutes ses demandes. Il Venquit de plus si on observoit en ce païs le droit coûtumier ou le droit écrit. On luy répondit que le païs avoit ses coutumes particulières, avec lesquelles il se gouvernoit. Il demanda par la coutume du païs ayant remission du prince, ce qu'on donnoit à un homme qu'on avoit tué, pour satisfaire à partie civile. On luy répondit que selon la qualité des personnes on s'y comportoit. Il demanda, si un gentilhomme avoit tué un hôtelier, à quoy il pourroit être condamné. L'hôte luy répondit qu'il y avoit quelque distinction, que l'hôte pourroit être en tel état laissant une femme et quantité d'enfans, qu'il seroit condamné à beaucoup plus qu'un qui ne seroit pas marié : cettuy-cy répondit qu'il parloit d'un hôte qui n'étoit pas marié, car il sçavoit que le sien ne l'étoit pas ; il répond que pour la mort il n'en sçavoit rien, mais qu'il avoit vii qu'on avoit condamné un homme qui avoit blessé

un autre d'un coup d'épée, à dix écus d'amende, et à payer le chirurgien. Ce Gascon luy demanda en suite combien on bailloit pour un soufflet? « Ah! dit l'hôte, on en est quitte pour un écu. — Baillez m'en donc un, dit le Gascon, et me rendez mon reste, car je n'ay point d'autre argent à vous bailler — Comment! dit l'hôte, est-ce en cette monnoye que vous me voulez payer? Vous laisserez le manteau, ou me baillerez d'autre argent, car je n'entends point raillerie là-dessus. — Comment! dit le Gascon, ne me causez pas, car je vous ferois courir comme un lièvre. — Moy! dit l'hôte, il n'est pas en vôtre pouvoir de me faire sortir de ma place. — Je gage l'écot, dit le Gascon, que je te feray courir plus vite que tu ne voudras. » Ils -gagèrent, et là-dessus le Gascon gagne au pied, et l'hôte se met à courir après pour être payé. Ce que voyant le Gascon, dit à ce coup : « Vois-tu bien que tu as perdu la gageure, et que tu ne me sçaurois plus rien demander? » Et ainsi s'en alla sans payer son écot.

D^un qui vendait un cheval aveugle.

EN la ville de Caën, un Normand vendoit un cheval aveugle; mais il n'y avoit que les clairvoyans qui s'en pussent apercevoir, tant il avoit la vûé belle et claire, et celuy qui le marchandoit ne s'y connoissoit point du tout; il dit au vendeur : « Au moins c'est à la charge que vous me le garan-

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tissez de tout vice généralement quelconque, car je ne m'y connois point. » Celuy qui le vendoit, et qui connoissoit bien où le mal luy tenoit, luy dit : a Monsieur, faites-le voir, je le garantis de tout vice. » Ils demeurent d'accord du prix, il le paye et emmené son cheval; mais, au bout d'un jour ou deux, il s'aperçiJt que son cheval étoit aveugle; il va trouver son marchand, à qui il le veut rendre, maintenant qu'il luy avoit garanti de tout vice, et qu'étant aveugle, il luy devoit rendre son argent, et amené avec luy les témoins qui étoient presens quand il Tachetta; il dit qu'il s'en raportoit aux mêmes témoins, et ne devoit rien rendre, puis qu'il avoûoit qu'il le fit voir et qu'il le garantissoit de tout vice, puis qu'il ne luy manquoit rien que la vue. De façon qu'il s'échapa par là, et le pauvre homme fut contraint de se servir de son aveugle.

Brocard à une femme, la taxant d'impudicité.

UNE femme, de celles qui passent leur tems aux dépens de leur honneur, désirant aller en mascarade et se voulant déguiser en sorte qu'elle ne fust connue de personne, comme elle se conseilloit avec celuy qui la devoit mener, qui sçavoit bien ce qu'elle étoit, luy dit : « Madame, déguisez-vous en femme de bien, je puisse mourir si personne ne vous pourra jamais connoître. »

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Repartie subtile du Roy Henri IV.

LE feu Roy Henry IV étoit le prince du monde de meilleur esprit et le plus prompt en reparties. Un jour, les députez de la Rochelle le vindrent voir pour quelque affaire importante qu'ils avoient, et dans leurs entretiens ils se railloient, comme c'est leur ordinaire, des choses de la religion. A quoy ce bon prince, qui avoit ses sentimenstres-justes delà vraye religion, leur dit: « Messieurs, je vous le dis en amy, j'ay été aveugle aussi bien que vous l'êtes à cette heure; j'ay crû, suivant la religion que vous suivez, que j'étois dans la vraye voye; mais je reconnois à présent que je me suis trompé, et que la religion que je suis est la meilleure : car je n'ay point trouvé dans mon établissement de meilleurs canons que ceux de la messe. » A quoy les Rochelois répondirent assez mal. c Làdessus un de ceux qui étoient bien auprès du Roy arriva avec une mine joyeuse et riante; le Roy luy demanda ce qu'il avoit à rire; à quoy il répondit : « Sire, je ris, parce que voicy deux médecins huguenots qui se viennent de rendre catholiques. « Le Roy, se tournant vers les députez de la Rochelle, leur dit : « Et bien. Messieurs, voyez-vous pas que ce que je vous dis est vray, que vôtre religion est bien malade ? Vous venez d'entendre aussi bien que moy qu'elle vient d'être abandonnée des médecins. »

Autre qui fut faite au même,

COMME ce prince dont nous venons de parler étoit fort subtil en reparties, aussi étoit-il extrêmement aise quand il rencontroit quelqu'un qui avoit l'esprit prompt et subtil. On luy fit état d'un petit homme qui étoit le plus subtil en reparties que l'on pouvoit voir; il eut envie de le voir, et commanda qu'on le luy amenât; on le fit entrer dans sa chambre durant qu'il dînoit, et, l'ayant fait approcher de la table vis-à-vis de luy, il luy demanda : « Comment vous apelez-vous, mon amy? — Je m'apelle Gaillard, dit-il. — Gaillard? répondit le Roy, voilà un joly nom; quelle différence y a-t'il entre Gaillard et Paillard .? — Elle n'est pas grande. Sire, répondit ce drôle, il n'y a que la largeur de cette table entre deux. »

D'un mary à sa femme.

UNE femme assez âgée se plaignant à son mary d'un rhume et d'une fluxion qui luy tomboit sur l'épaule, le mary, qui avoit l'esprit assez subtil, luy dit : « Ma mie, vieillesse est une étrange maladie, c'est une hôtellerie de langueurs où il pleut par tous endroits; cela n'est rien, il ne s'en faut pas fâcher, car communément en vieille maison il y a

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toujours quelque goutiere. — Oûy bien, dit la femme, qui se plaignoit de n'être pas assez carressée de luy, quand on ne monte pas souvent dessus. »

D'un qui fît un pet à table.

UN homme de fort bonne humeur et d'excélent esprit, étant à la table d'un homme de haute condition, où il y avoit une honorable compagnie, ayant pris une cuillerée de potage par trop chaude, et le respect du lieu l'empêchant de la rejetter, il la tourna tant de fois dans sa bouche qu'à la fin il l'avalla, quoy qu'elle fût toute bouillante, et si tôt qu'il l'ùt avallée l'effort qu'il fît fut cause qu'il fît un gros pet, qui fut entendu de toute la compagnie. Là où un autre fût mort de honte et de confusion, il repara cet affront par un mot subtil, disant : « Morbleu! Messieurs, il a bien fait de sortir, car il se fût brûlé. » Voulant dire que ce potage qu'il avoit avalé étoit si chaud que, si ce pet fût demeuré dans son corps, il se fût brûlé; dont toute la compagnie eut un ample sujet de risée.

Autre sur le même sujet.

UN prince venant en une province dans la principale ville pour prendre possession du gouvernement de ladite province , un des habitans fut

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député de la part du corps de la ville de l'aller recevoir, et luy faire une harangue pour luy témoigner l'aise que tout le peuple recevoit de se voir soumis sous le gouvernement d'un si grand prince, dont toute la province esperoit de très-grands avantages. Comme il fut au milieu de son discours, par mal heur il lâcha un pet, dont un autre qui n'eût pas eu la repartie présente fût mort de confusion; mais luy, sans s'étonner, tourne sa tête derrière luy, et, comme s'il eût voulu parler à l'auteur de cette canonade , dit : « Parbleu! si vous voulez parler, il faut que je me taise )j, et continue son discours sans s'étonner; dont ce prince fut si satisfait qu'il se print à rire, et non seulement luy fît fort bon visage, mais l'emmena souper avec luy ; tant un bon mot dit bien à propos a de grâce.

D'un gentilhomme et d'une damoiselle.

UN gentilhomme à cheval venoit de la campagne. Étant aux fauxbourgs de Paris, son cheval le jetta par terre. Ce que voyant, une jeune damoiselle qui étoit prés de là se prit à rire; ce qui fâcha tellement ce cavalier qu'il luy dit en colère : « Ne vous étonnez pas de cela, Mademoiselle, mon cheval en fait autant toutes les fois qu'il voit une putain. » A quoy la damoiselle en riant répondit: « Si cela est. Monsieur, je ne vous conseille pas d'entrer dans la ville, car assurément il vous romproit le col. »

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Wun. auteur et d'une dame.

UN certain jeune homme qui se mêloit d'écrire, ayant fait un discours assez ample, qu'il intituloit le Plaisir des dames, eut le dessein de le présenter à une grande dame de la cour; et, parce qu'il n'avoit pas l'honneur d'être connu d'elle, il pria un de ses amis de le présenter à elle. Ils furent chez elle, mais ils ne la trouvèrent point. Ne sachant àquoy passer rapresdînée,ils l'allerent passer aux Tuilleries. Comme ils s'y promenoient, ils avisèrent venir un carrosse , et cet amy dit tout à l'heure : « Voila madame une telle qui arrive », qui étoit celle à qui il avoit envie de dédier ce livre. Cette dame, en décendant de carrosse, se trouva si prés de ce jeune homme qu'il fut surpris, et, s'aprochant d'elle, mit la main au fond de ses chausses, où étoit le discours qu'il luy vouloit présenter, et, tirant un gros rouleau de papier, avant qu'il fût hors de ses chausses, luy dit avec une profonde révérence : « Madame, voicy le Plaisir des dames. » Cette dame et les autres qui étoient à sa compagnie, craignant de voir autre chose, mirent leur main au devant de leurs yeux, et, s'en allant, se prirent à rire, et luy se retira tout honteux, fort mal satisfait de sa harangue.

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D'un jeune homme et d'une jeune fille.

UN jeune homme rencontrant une jeune fille fort jolie, après l'avoir cajolée^ il vid qu'elle n'avoit pas manqué d'esprit, et qu'elle luy répondoit fort a propos. En prenant congé d'elle, il luy dit : « Adieu, la belle fille; je voudrois avoir mis un de mes membres dans un des vôtres. — Plût à Dieu, Monsieur! répond la jeune fille.— Comment l'entendez-vous , ma mie? dit le jeune homme, — Vôtre nez en mon cul. Monsieur », dit la fille. Je m'assure que le galand l'entendoit d'une autre façon. Je croy que le drôle ne demanda pas le reste de sa pièce, car il fut payé en belle monnoye.

D'un homme que sa femme n'avoit jamais pu contenter.

UN certain homme qui étoit d'une humeur si bizarre que sa femme, quoy qu'elle y mît tous ses efforts, n'avoit jamais pu le contenter en sa vie, car il trouvoit à redire à tout ce qu'elle faisoit, seulement à dessein de la contrarier en toute chose : si elle luy donnoit du noir, il vouloit du blanc; si elle luy donnoit du dur, il vouloit du mol; et au contraire, si elle luy donnoit du mol, il vouloit du dur, de sorte qu'ils étoienttous les jours en grande querelle ensemble. Il arrive qu'un vendredy il vient l'apres-

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dînée au logis, aporte un grand brochet pour le souper, et ayant frapé à la porte, la servante luy vint ouvrir, à qui il donne son brochet, sans entrer au logis, luy disant seulement: « Qu'on m'accommode ce poisson pour mon souper, » et s'en retourne aussi-tost. La servante donne ce poisson à la maîtresse, luy disant ce que son maître luy avoit dit; elle luy demande à quelle sauce il avoit commandé qu'on luy accommodât ? Elle dit qu'il n'en avoit point parlé. « Ah! Dieu! ce dit-elle, nous voila perdues ; si nous attendons qu'il soit venu pour sçavoir de luy comme il veut qu'on l'accommode, il fera tout fondre céans de ne trouver pas son souper prest. D'autre côté, si je le mets bouillir, il le voudra rôty ; si je le mets rôtir, il le voudra à l'étuvée; si je luy baille à l'étuvée, il le voudra au court-bouillon ; si je luy mets au courtbouillon, il le voudra en fricassée : de façon que je ne me sçaurois empêcher de le mettre en colère et d'être injuriée tout mon saoul et peut-être bien battue. » La servante, la voyant en cette inquiétude, luy dit : « Madame, vous voila bien empêchée; le poisson est grand, il y en a pour repaître demiedouzaine comme luy : coupez-le en cinq ou six morceaux, et les accommodez tous en différentes sauces, et lui baillez de celle qu'il désirera. » La maîtresse trouva cet expédient tres-bon. Elles se mettent donc à cuisiner Tune et l'autre, et en mettent un morceau boûilly, un autre frit, un autre à l'étuvée, un autre rôty, un autre au court-bouillon et un autre fricassé, afin qu'il en trouvât de quelque façon qu'il en eût pu demander. Pendant qu'elles

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faisoient leur cuisine, un petit enfant qu'ils avoient pleuroit sur la table où on l'avoit mis, mais, n'ayant pas loisir de prendre garde à ce qu'il avoit, elles aimoient mieux l'entendre crier que le père; toutes leurs sauces étant donc faites, elles ôterent l'enfant pour couvrir la table, elles trouvèrent qu'il avoit fait caca sur le tapis, je parle par révérence; n'ayans pas loisir de le nettoyer pour l'heure, elles ôtent le tapis en l'état qu'il étoit, et le mettent sur un coffre, pource que l'heure du souper arrivoit, et qu'elles craignoient d'être surprises par le maître, à qui elles vouloient ôter tout sujet de crier. A peine le couvert fut-il mis que sonmary arrive, qui en entrant demartde : c Le souper est-il prest? — Ouy, luy répond-elle, il est tout prest. — Qu'a-t'on accommodé pour souper? dit-il assez rudement. — On a accommodé, luy répond-elle, le poisson que tu as aporté. — En quelle sauce l'a-t'on mis? dit-il. — Je l'ay mis bouillir, dit-elle. — Je ne le voulois pas boûilly, répond-il en colère. — Comment le voulois-tu donc? — Frit, répond-il. — Tiens, dit-elle en luy présentant le plat qui étoit frit, en voila de frit. » Luy, qui ne cherchoit que les occasions de crier, luy dit en grondant : « Je ne le voulois pas frit, moy. — Comment donc le voulois-tu ? dit -elle. — Je le voulois à Tétuvée. — Tiens, dit -elle, en voila à l'étuvée », et luy présente le plat qu'elle y avoit mis ; mais luy tout à l'heure répond : « Je ne le voulois pas à l'étuvée, moy. — Comment donc le voulois-tu?

dit-elle. — Je le voulois rôty, dit-il. — Tiens, ditelle, en voila de rôty. — Je ne le voulois pas rôty,

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moy, dit-il sur l'heure. — Comment donc le voulois-tu ? luy dit-elle. — Je le voulois au courtbouillon, luy repart-il. — Tiens, luy dit-elle sur l'heure, en voila au court-bouillon comme tu le demandes. » Luy, voyant qu'on luy bailloit tout ce qu'il demandoit, se mit en telle colère de ce qu'il n'avoit pas juste sujet de crier qu'il en pensa désespérer, et , jettant le plat au loin , dit : « Je ne le voulois pas au court-bouillon, moy. — Et que grand diable veux-tu donc? » dit-elle. Luy, ne sachant que repartir, dit : « Je veux de la merde. » Elle, déployant le tapis où l'enfant avoit fait ses affaires, luy dit : « Tiens, en voila. » De quoy son homme, tout en colère qu'il étoit, ne se pût tenir de rire, et par ce moyen elle luy fit avouer que cette seule fois elle Tavoit contenté, en luy ayant donné sur-le-champ tout ce qu'il avoit désiré.

D'un sergeant.

QUELQUES sergeans entrèrent en la maison d'un villageois, proche de Clermont, pour le contraindre à bailler quelques tailles qui étoient encor dues, où, ne trouvant que la femme qui faisoit la lexive, ne laissèrent pourtant de saisir les meubles qu'ils trouvèrent. Ils voulurent encore avoir le chaudron qui étoit sur le feu soutenu d'un grand trepier; la villageoise s'y opposa vivement, remontrant qu'elle vouloit parachever sa lexive; mais, nonobstant tous ses efforts, un des sergeans prit le chau-

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dron, et, l'ayant vuidé, le donna à son recors qui sort après les autres, La pauvre villageoise voyant encor son trépied tout en feu et tout seul, elle le mit par derrière, en forme de pecadille, au col du sergeant qui avoit vuidé le chaudron : « Allez, dit elle, vous aurez encore cette pièce. » Ce fut le beau du jeu de voir ce pauvre sergeant aussi empêché qu'un oyseau prisa la glu sans se pouvoir secourir; il apala promptement ses recors pour lui aider à se décharger de ce fardeau qui l'incommodoit trèsfort, lequel luy laissa de belles marques.

D^un homme et de sa servante.

UN bourgeois de Paris, ayant une servante fort gentille et une femme fort mal agréable, s'amouracha de sa servante; de sorte que, toutes les fois qu'il la trouvoit seule, il l'importunoit extrêmement, la priant d'amour; à quoy elle resistoit toujours, le menaçant que, s'il luy en parloit davantage, qu'elle s'en plaindroit à sa maîtresse. Cette servante faisoit tout dans la maison, car il n'y avoit qu'elle pour aller à la halle quand sa maîtresse n'y alloit point, pour faire les chambres, balayer la maison et aller à la cave; elle aimoit extrêmement à boire, et, toutes les fois qu'elle alloit à la cave, elle n'oublioii pas à tàter si le vin étoit bon, et le plus souvent en tiroit des bouteilles entières, qu'elle cachoit pour s'en donner au cœurjoye quand elle étoit seule en la maison. Le maître avoit acheté un

muid d'excélent vin de Bourgogne, où l'on ne tiroit point encor, parce qu'il le gardoit pour l'arriere-saison, et, parce que cette servante avoit plusieurs fois oùy exagérer la bonté de ce muid de vin, dont le maître faisoit fête à tout le monde, c'étoit à cettuy-là seul à qui elle s'adressoit; et, parce qu'il n'étoit point percé avec un foret, elle y fit un trou, qu'elle boucha d'un petit fosset, qu'elle mit entre deux cercles vers le bas, en sorte qu'on ne s'en pouvoit pas si facilement apercevoir; et, toutes les fois qu'elle cilloit à la cave, elle ne s'oublioit pas de le revisiter, et le plus souvent beuvoit même dans le pot ou la bouteille dans quoy elle l'avoit tiré : il y avoit long-tems qu'elle faisoit cette vie là sans que personne en sçùt rien. Mais un jour, comme le maître alloit visiter sa cave, en frappant contre tous les muids pour voir ceux qui étoient pleins et ceux qui commençoientàse vuider,pour en repercer un nouveau, il fut tout étonné de trouver ce muid, où l'on n'en avoit point encor tiré, à ce qu'il sçùt, presque à demy vuide; il regarde de tous cotez avec de la chandelle, pour voir s'il s'écouloit point par quelque endroit; mais, voyant tout sec à l'entour de luy, il ne sçavoit que penser : il le dit à sa femme, qui en demeura aussi étonnée que luy, et, ruminant sur ce fait en luy-même, il jugea bien qu'il falloit que la servante le bût, puis qu'il n'y avoit qu'elle qui alloit à la cave. Il se résolut de l'épier, et, comme un jour elle alloit tirer à boire pour leur dîner, il la suit tout doucement sans qu'elle l'aperçût, et, se cachant en un coin de la cave, il vit comme la galande, tirant son petit fosset, emplit un vaisseau qu'elle

avoit, et beuvoit à même ; ce que voyant, il s'aproche tout bellement, et la surprend sur le fait. Elle demeure extrêmement étonnée, car d'inventer quelque fourbe qui la pût excuser, il luy étoit impossible; tout ce qu'elle pût faire fut de se jetter à ses pieds et luy demander pardon. Luy, bien joyeux d'avoir une si belle occasion, luy dit : « Il n'y a que deux mots, ma mie; si tout présentement vous ne m'accordez ce que je vous ay par tant de fois demandé, je m'en vay tout présentement le dire à vôtre maîtresse. » La pauvre fille, qui eût autant aimé mourir que sa maîtresse l'ûtsçû, car elle sçavoit bien qu'elle l'ût mise tout à l'heure dehors^ avec grand'honte et grand scandale, voyant qu'il n'y avoit point d'autre remède pour apaiser son maître, qui luy protestoit que personne n'en sçauroit jamais rien, aima mieux luy accorder franchement ce qu'il demandoit : il ne se fît pas beaucoup prier, maissemit à l'accoller sur le cul d'un muid, où il demeura si long tems que sa femme, étant en peine de ce long retardement, luy crie par la porte : « Que faites vous là si long-tems, mon amy? — Ah! ma fîlle, luy dit-il, j'ay trouvé le trou par où s'écoule nôtre vin. » Sa femme luy crie : « Et bouchez-le, mon amy. — Aussi fais-je», répondit-il. Ainsi le maître fut satisfait, et la servante contente, qui retourna plusieurs fois à reboire de son vin sans crainte, aux dépens de qui il apartenoit.

DU SIEUR d'oUVILLE Ii3

Dispute de trois hommes contre leurs femmes.

TROIS hommes étant un jour ensemble à boire et se réjouir dans un cabaret, où ils passèrent la plus grande partie du jour, étoient en peine comme à leur retour ils apaiseroient leurs femmes qui étoient d'étranges humeurs et extrêmement terribles. Car il n'y en avoit pas un d'eux qui ne se pût vanter d'être grandement heureux, puis qu'il se pouvoit vanter de boire, manger et coucher tous les jours avec son maître : c'est être familier avec luy. L'un dit : « Pour moy, quand je seray de retour, je suis résolu de souffrir tout ce qu'elle me dira, sans répondre un seul mot. — Et moy, dit l'autre, j'obeïray à tout ce qu'elle me dira sans réplique, — Je feray le semblable, dit le troisième. » Tellement que, pour tâcher à refaire la paix des uns et des autres, ils conclurent que tous trois ensemble ils verroient leurs femmes, et qu'ils feroient ce qu'elles commanderoient, sur peine de dix écus à celuy qui ne luy obeïroit point. Ils vont donc tous trois chez la femme du premier, qui, d'abord qu'elle le vit, commence à l'apeler yvrogne, fripon, maraud, et à quereller les deux autres, leur disant qu'ils débauchoient son mary; ce qu'ils écoutoient tous trois paisiblement sans réplique. Se voyant ainsi méprisée, elle levé la main pour le fraper; il se recule, et en reculant il trouve un méchant pot de terre derrière ses pieds, qu'il cassa, ce que voyant cette femme : « Va, fripon, dit-elle, romps tout,

Contes de d'OuvUk. I. 8

brise tout. » Luy, qui étoit obligé àluy obeïr, avec un bâton qu'il tenoit, il casse toutes les vitres, et tout ce qui se présenta devant luy : sa femme courant après luy avec un bâton à la main, il s'enfuit avec ses camarades, qui étoient témoins comme il avoit satisfait à la gageure. De là ils s'en allèrent tous trois au logis du second, qui trouva sa femme aussi courtoise envers luy que son compagnon avoit fait la sienne, qui luy conta quantité d'injures avec des menaces, à quoy l'autre ne repartit aucune chose, sinon que par malheur son derrière lâcha quelque exhalaison, peut-être que ce fut de peur, qui fit assez de bruit pour venir jusqu'aux oreilles de sa femme, qui luy dit : « Chie là, vilain puant », à quoy obéissant promptement, il met ses chausses bas et obéît à son commandement : voyant cette vilanie, elle se retourna derrière elle pour chercher quelque bâton pour l'étriller; durant lequel tems il eut le loisir de remonter ses chausses, et de gagner la porte avec ses compagnons, Etans sortis, ces deux premiers furent en quelque dispute pour sçavoir qui avoit le mieux obey des deux. Le premier dit qu'ils avoient gagé qu'ils obeïroient à ce que leur femme leur commanderoit, qu'il l'avoit véritablement exécuté, mais que ce devoit être sans répondre aucune chose, et que son derrière n'avoit pas laissé de parler. La question n'étoit pas petite; mais le troisième dit qu'il falloit voir comme il s'acquiteroit de son devoir, et donna son avis : que, s'il obeïssoit aussi bien que le premier, le second payeroit, ou son derrière pour luy, parce que qui répond paye. Ils furent donc tous trois pour voir comme le dernier

DU SIEUR d'oUV ILLE I i5

s'acquiteroit de son devoir chez sa femme , qui d'abord, les voyant monter l'escalier, dit : « Voicy venir mon yvrogne ». Il entre le premier sans s'étonner, et, en voulant mettre le pied dans la chambre, il fit un faux pas qui le fit broncher, surquoy sa femme luy dit : « Rompts-toy le col, yvrogne, rompts-toy le col. — Maugrébieu! dit-il, de la carogne! elle m'a fait perdre » : de façon qu'il aima mieux perdre la gageure que d'obeïr à ce commandement. Il leur fut force de sortir promptement pour éviter les coups qu'on leur preparoit déjà, et s'en retournèrent boire sur la* gageure. Je ne m'informay point depuis comme ils refirent leur paix, je croy que la nuit les accorda.

D'un jeune honime et de sa femme.

UN bourgeois de Paris, ayant épousé la plus méchante femme du monde, pouvoit avec raison se comparer à S. Michel, que Ton peint monté sur le diable : car elle étoit telle que, si le pauvre homme eût avallé une livre de plume, il n'eût osé devant elle tousser, cracher, ny éternuër, s'il ne luy eût pas plû. S'étant un jour allé divertir avec un de ses amis, et ayant tardé un peu plus long-temps que sa femme ne luy avoit donné congé, et revenant à sa maison avec son amy qu'il obligea de demeurer à la cour tandis qu'il monteroit en haut, ne désirant pas qu'il fût témoin de la mauvaise humeur de sa femme, et jusques à quel point il pouvoit être gour-

ii6 l'élite des contes

mandé d'elle; étant monté, elle luy conte mille injures, et, comme il vouloit s'excuser, elle levé la main et luy donne un si grand soufflet qu'elle le pensa jetter par terre sur le haut de la montée, et, à cause qu'il commençoit à chanceler, elle luy donne un si grand coup de pied qu'elle le jetta par terre, et le fit à quatre pattes décendre l'escalier jusques en bas. Luy, tout fracassé du coup, se relevé tout doucement sans dire mot. Son amy, qui l'attendoit au bas de l'escalier, et qui avoit oûy toute la querelle, luy dit : a Je m'étonne , mon amy, comme vous vous pouvez résoudre à être traité de cette façon-là par vôtre femme; si c'étoit moy, je la regenterois bien d'une autre façon. Comment! souffrir qu'à coups de pied elle vous jette de l'escalier en bas? » A quoy répondit son amy : « Je ne me soucie pas beaucoup de cela, car aussi bien j'avois envie de décendre. » Il est bien vray que, s'il étoit bien pressé, c'étoit le meilleur pour luy : car il eût tardé un peu plus long tems à décendre autrement.

Autre dispute d'un mary avec sa femme.

UN autre (bien plus vertueux que cettui cy envers sa femme, car il en étoit le maître, quoy qu'ils fussent tous les jours en querelle ensemble, où l'autre n'étoit que simple valet), ayant un jour une dispute avec sa femme, où elle vouloit être la maîtresse et luy vouloit qu'elle obeist : « Bien, ce dit-elle, je vous répons que je ne veux plus soufïrir

de VOUS, et que d'orénavantje veux que tout aille à ma tête. » Aussi-tôt le mary levé la main pour la fraper, mais elle se met en défence, étant bien femme pour luy. Ce que craignant, il prend un gros bâton, et, n'osant aprocher d'elle, luy jette à la tête, après un plat, une assiette, un chandelier, et tout ce qu'il put rencontrer sous ses mains. L'ayant attrapée en quelques parties de la tête, elle saignoit en plusieurs endroits, et, voyant qu'elle n'étoit la plus forte, elle se met à crier si haut que les voisins y accoururent, et, la voyant en cet état, reprindrent le mary, luy disant qu'il avoit tort de traiter ainsi sa femme. « Messieurs, vous ne sçavez pas comme la chose va ; nous avons eu une dispute ensemble, à qui devoit être le maître de nous deux, mais j'ay perdu ma cause, car elle l'a emporté sur moy, et, m'ayant dit qu'elle vouloit que tout allât à sa tète, jeluy ay promptement obey, puis que j'y ay fait aller tout ce que j'ay rencontré sous ma main. Si quelque chose l'a rencontrée plus rudement qu'elle ne le souhaitoit, qu'elle ne s'en prenne qu'à elle même : car pour moy elle ne me peut accuser que de trop d'obéissance. » De sorte que, quelque colère qu'eussent les voisins, oyans ce discours, ils ne se purent empêcher de rire.

Autre sur le même suiet.

UN homme de pareille humeur que celuy dont nous venons de parler, et qui avoit une aussi méchante femme pour le moins, étant un jour en

ii8 l'élite des contes

dispute avec elle, elle luy conta mille injures, de façon que, n'en pouvant plus souffrir, il luy donna deux ou trois beaux soufflets : elle se voulut revancher, mais, se trouvant la plus foible, elle eut recours aux larmes et aux injures, criant miséricorde, et disant tout haut qu'elle étoit perdue. Ce que voyant, le mary, pour la faire crier plus haut, prend un bâton et se met à ruer dessus de toute sa force ; elle se met à crier de façon que tous les voisins accourent au bruit, qui virent de quelle façon la traitoit son mary; ils se mirent au devant pour la deffendre, et, retenant le bras à cet homme, le blâmèrent, quelque juste sujet qu'il en eîit, d'user envers elle de telle violence. Pour s'excuser envers eux, leur dit : « Vous ne sçavez pas. Messieurs, comme la chose se passe; pour m'avoir tantôt insolemment répondu, je luy ay donné quelque léger soufflet, elle s'est mise à dire tout haut qu'elle étoit perdue; et moy je ne voudrois pour rien faire une telle perte; pour avoir des nouvelles d'elle, je la bats ainsi pour la faire crier. Vous sçavez assez, quand on a perdu quelque chose, on le fait crier tout haut par les rues, promettant le vin à celuy qui en peut donner des nouvelles. » C'est ce qui l'obligeoit à faire crier sa femme. Mais je croy qu'il eût donné quelque chose de bon, et qu'elle eût été perdue tout à fait sans en entendre parler de sa vie.

D'un homme qui avoit une femme maigre.

UN autre homme bon compagnon, discourant avec un sien amy qui luy reprochoit qu'il étoit peu devotieux, et que, s'il mouroit en un lieu où il ne fût pas connu, on ne l'enterreroit jamais en terre sainte, et demandant la raison, son amy luy dit : « Parce que vous ne portez pas sur vous aucune chose qui peut faire juger que vous soyez catholique; car je ne vous voy jamais d'heures, ny de chapelet, et par là j'infererois que vous ne priés jamais Dieu. — La conséquence en est mauvaise, répond-il, car pour d'heures je n'en ay point de besoin, puis que je sçay mon service tout par cœur, et, pour un chapelet, j'en ay encor moins à faire, car j'ay une femme si maigre qu'on luy peut conter tous les os, et particulièrement ceux de l'épine du dos, ausquels je dis toutes les nuits mon chapelet. » Son amy luy répond : « Mais, quand vous êtes au bout, baisez-vous la médaille.? » Je ne crois pas qu'il eût beaucoup de réponce à faire là dessus.

Autre sur le même sujet.

UN autre homme avoit une femme qui n'avoit pas ce defaut-là, mais elle en avoit un bien pire, car elle étoit fort sujette la nuit à certaines exhalaisons du derrière, qui sentoient un peu plus

fort que l'ambre, mais non pas droitement si bon ; de sorte qu'elle abreuvoit son mary plus souvent qu'il n'ût pas désiré, quoy qu'il aimât fort à boire. Etant un jour couché avec elle, et ce vent venant plus fréquemment encore qu'il n'avoit accoutumé, ayant le dos tourné vers son mary, il pissa contre elle, ce qui la réveilla en sursaut, et, se sentant toute mouillée et voyant bien d'où le mal provenoit, elle demanda à son mary qui l'obligeoit à cela, à quoy il répondit : « Ma mie, j'ay toujours oûy dire que petite pluye abat grand vent. »

D'un mary jaloux de sa femme.

UN homme, ayant épousé une jeune femme assez belle, en étoit si fort jaloux qu'il ne la laissoit parler à personne, et, quand elle alloit à l'église, il la suivoit pas à pas. Le seigneur de son village l'aimoit extrêmement, et elle ne luy vouloit pas de mal, mais ils nepouvoient rien exécuter faute d'occasion, ny même se parler librement l'un à l'autre, à cause de la jalousie du mary, qui ne la quittoit point de vûë. Un jour, étant à la messe, pour aller à sa place il falloit qu'elle passât par devant le seigneur du village. Son mary la suivoit en queue; en passant, le seigneur luy dit tout bas : « Je vous aime bien », et la femme luy répond : « Aussi fais-je moy vous » ; mais non pas si bas que le mary ne l'oùit bien, sans sçavoir pourtant ce que le gentilhomme luy avoit dit; donc, il fut fort en peine. Si tôt qu'il fut revenu à

sa maison il s'enquit à sa femme ce que le gentilhomme du village luy avoit dit. Elle dit qu'il n'avoit point parlé à elle ; il luy dit qu'elle avoit menty, et qu'il sçavoit bien qu'il luy avoit parlé en passant ; elle, voyant qu'elle ne gagnoit rien de luy nier, luy dit : « Il est vray qu'en passant il m'a demandé quelle heure il étoit. » Le mary dit en luy même : « Quelle heure est-il? aussi fais-je moy vous», cela ne raporte point. Pardy, ce dit-il, carogne 1 vous mentez, il ne vous a point dit cela. — Ah! ah! ce dit-elle, il me souvient qu'il m'a dit que je ne portois point de chapelet. » Il fait cette question en luy même : « Vous ne portez point de chapelet? aussi fais-je moy vous », cela ne raporte point. Ah ! vilaine, luy dit-il, vous mentez, il ne vous a pas dit cela. Je veux sçavoir ce qu'il t'a dit. » Elle luy disoit les choses qui lu}^ venoient à l'esprit, et luy, voyant que tout cela ne revenoit point à aussi fais-je moy vous, il la menace de la fraper si elle ne luy dit la vérité ; à la fin elle fut contrainte de luy dire : « Ah ! mon amy, je vous la diray, il m'a dit en passant : « Je vous aime bien. » Il répète en luy même la question, disant tout bas : « Je vous aime bien, aussi fais je moy vous. Ah ! cela revient maintenant ; oûy, oûy, c'est ce qu'il t'a dit, et tu luy as repondu que tu l'aimois bien aussi », ce qui l'obligea à la battre tout son saoul.

D'un vieillard qui avoit épousé une jeune femme.

UN homme, à l'âge de soixante ans, avoit épousé une femme fort jolie de l'âge de dix-sept ou dix-huit ans. Au bout de trois ans qu'ils furent mariez, ce bon homme tomba extrêmement malade, et, comme il vit qu'il n'y avoit plus en luy d'espérance de vie, il apelle sa femme, à laquelle il dit : « Ma mie, vous voyez l'état où je suis, et il n'y a pas d'aparence que je réchape de cette maladie en l'âge que j'ay; tout le regret que j'ay de mourir n'est que de vous quitter, vous ayant tendrement aimée : je sçay qu'en l'âge où vous êtes, vous ne vous pouvés pas passer de vous remarier, aussi ne veux-je pas être si déraisonnable de vous prier du contraire. Mais, si vous avez envie que Je meure en repos, accordez-moy, je vous prie, une prière que je vous veux faire, et, cela étant, je mourray content. » A quoy elle répondit qu'elle étoit preste de luy obeïr en tout ce qu'il luy plairoit de luy commander. « Je ne vous celé point, luy répondit le mary, que j'ay été jaloux d'un tel {qu'il luy nomma , qui a accoutumé d'entrer céans, et, si je n'eusse eu peur de vous déplaire, je luy eusse défendu l'entrée de ma maison. Quand je seray mort, remariés-vous à qui bon vous semblera, mais donnez-moy maintenant parole que vous n'épouserez point celuy là : car je n'aprehende autre chose au monde. » A quoy la femme repartit tout à l'heure : « Mon amy, reposez en assurance de ce côté là, je

VOUS prie ; je suis bien éloignée de ce que vous aprehendez ; quand je voudrois, je ne le pourrois pas, car je suis déjà promise à un autre, et le contrat en est passé. » Avoit-elle pas raison d'}'' pourvoir de bonne heure, de peur d'y manquer?

D'un jeune homme et d'une jeune femme.

UN jeune homme, qui avoit épousé une jeune femme fort jolie, se tenoit à la campagne, et sa maison étoit seule sur le grand chemin. En un jour d'été ils s'allèrent coucher de bonne heure, et oublièrent à fermer la porte de devant qui répondoit sur le grand chemin; le mary dit à sa femme : « Tu n'as pas fermé la porte de la rue? — Non, ce dit-elle, c'étoit à toy à la fermer, puisque tu t'es couché le dernier. — Va la fermer, luy dit-il. — Vas-y si tu veux, dit-elle », et là dessus entrèrent en une grande dispute. Le mary luy dit sur l'heure : « Celuy de nous deux qui parlera le premier ira la fermer. — Je le veux bien, dit-elle » ; et là dessus se tindrent cois un espace de tems. Un jeune soldat passant de hazard par-là, qui étoit égaré de son chemin, voyant cette maison toute seule et la porte ouverte, entre pour demander le chemin à quelqu'un du logis. Ne trouvant personne en bas, il monte au degré, entre dans la chambre de ces jeunes gens qui étoient au lit, à qui il dit : « Mes bons amis, enseignez-moy un peu le chemin pour aller en tel lieu. « Mais, personne ne luy répondant rien.

et l'ayant demandé par plusieurs fois, au lieu de luy répondre, voyant qu'ils se cachoient la tête dans le lit, il commence à jurer et à les menacer; mais, n'avançant pas plus d'un côté que de l'autre, il tire leur couverture, découvrit le visage de cette femme, qui étoit belle (car on voyoit encor assez clair), et, jugeant bien qu'il n'y trouveroit pas grande résistance, il se jette dans le lit auprès d'elle, la baise et la carresse, sans que pas un d'eux luy dît mot, et, voyant qu'il avoit une si belle occasion, il passe plus outre, et eut tout ce qu'il pouvoit désirer d'elle, sans que le mary branlât en façon quelconque, et, voyant qu'il ne pouvoit avoir raison du chemin qu'il demandoit, se levé et sort de la maison et s'en va. Après qu'il fut party, cette jeune femme dit à son mary : « Est-il possible que tu ayes été lâche jusques à un tel point, que tu ayes souffert cet affront en ta présence sans avoir daigné dire un seul mot?» Le mary là dessus, comme s'il eût trouvé la fève au gâteau, répond : « Ah! pardy, tu as perdu ; tu iras fermer la porte, puisque tu as parlé la première. »

Naïveté d'une femme à son mary.

UNE jeune femme dont le mary étoit allé aux champs, discourant avec sa voisine qui avoit affaire d'argent, elle vit qu'elle portoit de la vaisselle vendre. Cette jeune femme luy dit : « Mais, ma voisine, cette vaisselle est encor fort bonne; si vous la vendez à ces marchands de pots d'étain, ils

DU SIEUR d'oUVILLE 125

VOUS Tachetteront au poids et ne vous payeront rien de la façon. — Je le sçay bien, ma grande amie, luy dit-elle; mais que voulez-vous que j'y fasse? J'ay affaire d'argent, et je n'ay rien à engager ny autre chose à vendre »; ce que voyant, la jeune femme, qui avoit affaire de vaisselle, aima mieux y gagner la façon et luy payer au poids. Cette vaisselle avoit des armes gravées dessus, où il y avoit deux cornes de cerf. Le mary, étant revenu des champs, comme il se mit à table, jette les yeux sur une assiette qu'on luy avoit mise devant lui, et, voyant ces armes qu'il n'avoit point accoutumé de voir, il dit à sa femme : « Ah! ma mie, et depuis quand me faites-vous porter des cornes.? » La femme là-dessus luy répond : « Vous voila bien empêché, mon amy; n'est-ce pas un bon hazard ? la façon ne vous en coûte rien. »

D'un homme et de sa femme.

UN homme avoit épousé une jeune femme fort jolie, avec laquelle il étoit tous les jours en continuelle dispute, et, quoy que les amis de l'un et de l'autre fissent tous leurs efforts pour tâcher à les mettre bien ensemble, jamais il ne fut en leur pouvoir, le mary insistant toujours qu'il se vouloit démarier à quelque prix que ce fût. Il la fait pour ce sujet assigner devant l'offîcial, qui, voyant cette femme bien faite, luy dit : « Mon amy, quel sujet avez vous de vous vouloir démarier? — Monsieur,

répond-il, je ne sçaurois en façon quelconque vivre avec elle, j'aimerois mieux être aux galères pour toute ma vie. — Mais encor, luy dit l'official, de quoy vous plaignez-vous d'elle? est-elle pas sage et vertueuse? — Je croy qu'oiiy, Monsieur, dit-il. — Mais, luy dit l'official, n'est-elle pas belle ? — Ouy, dit le mary. — N'est-elle pas bien aparentée, et sortie d'honnêtes gens? — Ouy, Monsieur, dit-il. — Mais n'est-elle pas assez riche pour vous? — Je ne me plains point de tout cela. Monsieur, répondit le mary; mais, quoy que vous me puissiez dire, je ne demeureray jamais avec elle. — Mais, luy dit l'official, si vous n'alléguez autre raison, comment vous imaginez-vous que je puisse faire, puis que vous demeurez d'accord de tout ce que je vous dis?» Ce que voyant le mary, il hausse son pied, et, luy montrant, luy dit : « Ce soulier n'est-il pas beau, Monsieur? — Ouy, luy dit l'official (car il en avoit une paire de tout neufs). — N'estril pas bien fait? luy dit-il. — Ouy, répondit le juge. — N'est-il pas de fort bon cuir? dit encor cet homme. — Je croy qu'ouy, dit l'official, au moins il me semble ainsi. — Si bien. Monsieur, luy dit ce mary, avec tout le bien que vous y voyez, j'en veux avoir un autre et ne me servir jamais de luy : car vous ne voyez pas où il me blesse. »

Autre d'une femme et de son mary.

LTn certain homme avoit épousé une femme -'étrangement obstinée. Revenant du marché le jour du mardy gras, elle aporta un petit oiseau à son mary qu'elle fit cuire pour leur souper. En se mettant à table, elle luy dit : « Mon amy, voicy un morceau bien friand que j'ay aporté pour faire nôtre caréme-prenant; il y a peu à manger, mais il est bon : c'est un merle. » Le mary, le regardant, dit si c'étoit un merle, qu'il étoit bon; mais que c'étoit une merlesse, et que cela étoit trop amer. La femme repart tout à l'heure que c'étoit un merle, et qu'elle en étoit bien assurée; que le marchand luy avoit vendu pour cela, et qu'il ne l'auroit pas voulu tromper. «Que sert tout ce discours.'* luy dit le mary; je sçay bien que c'est une merlesse, je m'y connois fort bien. — Mais voyez un peu l'obstination de cet homme, dit-elle; je sçay bien que c'est un merle, moy; a-t'on jamais oùy parler de chose pareille? Oùy, c'est un merle, c'est un merle, je le sçay bien, — Taisez-vous , luy dit le mary, ce discours m'importune, car je sçay bien que ce que je dis est vray. — Moy, dit-elle, que je me taise? non feray, je ne me tairay pas, je sçay bien que c'est un merle. — Soit ce que soit, dit le mary, laisse moy souper en repos, et ne me dis plus mot. » Cette femme, qui vouloit avoir le dernier, dit en trenchant toujours cet oiseau : « Mais voyez un peu l'obstination de l'homme ! c'est un merle, vous dis-je, oùy,

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