‹ L'Elite des contes du sieur d'OuvilleChapitre 11 sur 15 · I2Ô L ELITE DES CONTES · texte numérisé non relu

I2Ô L ELITE DES CONTES

c'est un merle, en dûssiez-vous crever de dépit, — Au diable soit la carogne ! dit-il ; si tu ne te tais, je te bailleray sur les oreilles. — Pourquoy me tairoisje, dit-elle, si je sçay bien que c'est un merle? Tu me bailleras sur les oreilles? Mercy-dieu ! ne t'y joue pas, je te devisagerois, Oûy, c'est un merle, en dépit de toy, c'est un merle. » Elle le répéta si souvent que le mary, n'en pouvant plus endurer, luy baille un beau soufflet; elle se met à crier et à le vouloir égratigner; il prend un bâton, et de ruer dessus, de sorte qu'il la fit sortir à la rue, toujours en criant que c'étoit un merle. Voilà comme leur souper s'acheva. Le lendemain il n'y paroissoit plus, et passèrent le reste de l'année assez paisiblement. L'année suivante, le même jour du mardy gras, elle aporte un bizet pour leur souper. « Or ça, mon amy, dit-elle, voilà un beau morceau que je vous aporte pour faire nôtre carême prenant. Je prie Dieu que nous passions cette soirée mieux que nous fismes l'année passée; il faut avouer que vous étiez en une fort mauvaise humeur. — C'est ton obstination qui en est cause, répondit le mary, et ne t'a3'-je pas dit mille fois que tu ne me repHque jamais? Il semble que tu prends ton contentement à me mettre en colère. — Ouy, dit-elle, il y avoit bien de ma faute! sçavois-je pas bien que c'étoit un merle? — Et bien, dit le mary, voudras-tu point recommencer encor? — Ouy, dit-elle, car je sçay bien que c'étoit un merle ; je me ferois crucifier pour cela. — Veux-tu te taire? te dis-je encor un coup. — Pourquoy me tairois-je? dit-elle; oui, c'étoit un merle. Or sus, je le sçay bien, c'étoit un merle. —

Si tu ne t'en tais, ce luy dit-il, je t'étrilleray aussi bien que je fis l'année passée. — Ouy, je me tairay? Non feray, je ne me tairay pas, c'étoit un merle. » Il levé la main pour luy bailler un beau soufflet; elle se levé de table, luy jette une assiette à la tête, luy disant : « Tu auras menty, vilain; c'est un merle, je le sçay bien. » Il se levé, court après elle la bat tout son saoul : elle appelle les voisins à sor ayde, qui viennent de tous côtés, et, sans leui donner loisir d'oùir aucunes raisons , elle ne faisoit que dire tout haut que c'étoit un merle; et, parce que le mary la vouloit assommer, on la luy ôta des mains, et on l'enleva du logis chés un des voisins, où elle fut coucher, qui la ramena le lendemain, et refit la paix avec son mary, qui dura jusques à l'année suivante, le propre soir encor du mardy gras, où le merle fut encor ramentu, et où elle fut encor batuë comme elle l'avoit été les deux autres années; et, pour le faire court, tous les ans qu'elle vécut di* depuis, qui furent au nombre de quatorze, elle renouvelloit cette vieille querelle, soutenant toujours que c'étoit un merle, et, tant qu'elle fut en vie, elle ne coucha jamais cette nuit-là chez elle, car par force il falloit que les voisins vinssent toujours faire le hola, et qu'ils l'amenassent coucher chez eux pour la sauver de la furie de son mary.

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Autre dispute d'un homme avec sa femme.

CE n'est pas chose extraordinaire de voir le mary et la femme s'entre-manger, et cela arrive tous les jours, et, si tous les maris qui ont des femmes enragées faisoient ce que vous allez oûir en celuy que je vous vay conter, il n'y auroit pas tant de scieurs d'ais qu'il y a pour le présent : on apelle ainsi ceux qui sont valets de leurs femmes, car avec les scieurs d'ais le maître est toujours dessous. Un homme ayant une femme de l'humeur de celle que vous venez de lire, et pire encor, si toutefois cela peut être, après en avoir bien enduré, fut conseillé par un sien amy de la ranger en son devoir et d'être le maître, et que pour ce faire il falloit faire jouer Martin bâton tout le saoul. Le mary s'en saisit d'un, et, entrant chez luy, ne tarda gueres d'avoir occasion de le décharger sur sa femme, qui, voulant luy arracher les cheveux, se jette sur luy; mais il évita le coup, et luy en donna un si grand sur le bras qu'il luy rompit en deux, et un autre sur la tête, qu'il luy fit un si grand trou qu'elle demeura évanouie, avec perte de beaucoup de sang. Il sort de chez luy; ses gens vont quérir le chirurgien, qui la pensa et la fît mettre dans le lit, où elle fut extrêmement malade, et demeura long-tems à guérir de son bras et de sa tête, qu'il luy fallut trépaner, et, quoy qu'elle sentît de très-grandes douleurs, elle se consoloit de voir que pour le moins cette folie coùteroit cher à son mary, et qu'à l'avenir cela l'empê-

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cheroit d'user main mise sur elle de la façon. Comme elle fut guérie, le mary envoya quérir le chirurgien devant elle, et, après avoir bien disputé ensemble pour le payement, car le mary se plaignoit qu'il demandoit trop d'argent, dont la femme étoit ravie en elle-même , ils demeurèrent d'accord à cent francs; le mary monta en son cabinet; la femme, qui étoit demeurée avec le chirurgien , luy faisoit reproche de ce qu'il avoit demandé si peu, luy témoignant qu'elle eût bien voulu que cette folie eût coûté plus cher à son mary, croyant par là qu'il se garderoitbien d'oresenavant la traitter ainsi pour épargner son argent; mais elle fut bien surprise quand son mary, décendant, dit au chirurgien : « Tenez, Monsieur, voilà dix pistoles pour la peine que vous avez eue de l'avoir pensée, et dix autres pistoles que je vous donne pour la première fois que je la traiteray de la même sorte, qui sera à la première occasion qu'elle m'en donnera. »

Reproche d'une femme à son mary.

UN homme se plaignant en présence d'un de ses amis des dépences que sa femme luy faisoit en habits et en autres galanteries, son amy luy répond : « Dequoy vous plaignez-vous? si elle vous coûte de l'argent, vous donne-t'elle pas assez de plaisir pour cela? — Ah! mon amy, luy dit le mary, ce plaisir-là me coûte bien cher, et, quand j'étois à marier, il ne me coûtoit pas deux testons pour

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chaque fois que j'allois voir une fille de joye ; et je vous jure, luy dit-il, que je n'accole jamais ma femme une seule fois qui ne m'en coûte plus de trois pistoles, si je veux mettre en ligne de compte toutes les dépences que je fais pour l'amour d'elle. — Ah! ah! dit-elle, mon amy, est-ce ma faute? faites-le si souvent que chaque fois ne vous revienne pas à un liard; il ne tient pas à moy, je ne vous en empêche pas. » Cet amy, oyant ce discours, ne se put tenir de rire, condamna son amy tout à l'heure, et dit sans doute qu'elle avoît raison et qu'il devoit se recompenser sur elle, s'il y pouvoit la contenter.

De trois femmes et de leurs maris.

TROIS femmes discouroient un jour de leurs maris, et quel étoit celuy des trois qui ètoit le meilleur compagnon et qui accoloit la sienne de meilleur courage, et parloient ensemble en un lieu où les maris les entendoient. L'une va dire : « Pour mon mary, ma foy, je ne m'en plains point; il me caresse plus souvent que je ne voudrois : car, pour moy, je suis femme qui n'aime pas beaucoup ces choses-là. » La seconde dit : « Pour moy, je ne le vous celle point, que, si je n'avois de fois à d'autres un petit secours de dehors, je passerois assez mal mon temps. — Pour moy, dit la troisième, mon mary est assez bon compagnon; il me le fait assez souvent, mais il est si maussade qu'il a toujours ses affaires breneuses, c'est ce qui m'en déplaist. » Ce

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mary, oyant cela, fit semblant de rien, et s'en alla sans se faire voir. Le soir, étant revenu, il luy dit : « Vrayment, ma mie, vous avez fait une belle affaire; sçavez-vous bien qu'il y a un mandement de prise de corps à l'encontre de vous? — Moy ! ditelle, pour quel sujet ? — Il y a plainte contre vous, dit-il, que tantost, quand vous avez été dans nôtre jardin faire vos affaires, n'aj^ant point de papier pour vous servir de mouchoir, vous avés pris une pierre assez grosse pour vous essuyer le derrière, et l'avez jettée après par dessus nôtre mur; elle est tombée dans la court de nôtre voisin, où sa petite fille se promenoit, et cette pierre luy est tombée sur la tête, qu'elle avoit nuë, qui luy a fait un grand trou. » A quoy la femme répond : « Il n'y eut jamais plus grande imposture, car, depuis que je me connois, je ne me suis jamais essuyé le derrière, ny avec linge, ny avec papier : comme donc l'aurois-je fait avec une pierre? — Si cela est, répond le mary, il ne se faut point étonner si j'ay mes affaires breneuses. »

Jugement subtil du duc d'Ossonne contre deux marchands.

UN chacun a oui parler de ce fameux duc d'Ossonne, de ce grand et brave Espagnol, chef de la maison des Girons, dont l'esprit excélent et les hautes actions le rendront immortel dans les siècles à venir, qu'étant viceroy de Naples, sous les roys d'Espagne Philippes III et IV, il fit plusieurs choses

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dignes de mémoire, dont je cotteray icy quelqu'unes des plus remarquables. Trois marchands de la ville de Naples ayans équipé et armé un vaisseau de guerre pour aller en course contre les pirates, ils eurent la fortune si favorable qu'en peu de tems ils amassèrent un butin qui pouvoit bien monter, tant en argent qu'en nippes, à la valeur de soixante mil ducats. Avec cette somme ils voulurent se retirer, craignant qu'en voulant bazarder davantage ils ne perdissent le tout, esperans qu'avec chacun vingt mil ducats, sans ce qu'ils avoient chez eux, ils passeroient assez doucement le reste de leur vie, ce peu de bien étant assez capable de contenter un homme sobre. Ils revindrent donc en leur ville avec dessein de mettre cet argent chez quelque riche marchand pour le faire profiter. Mais, comme ils étoient tous trois extrêmement défians, ils ne voulurent qu'aucun d'eux fût gardien de l'argent, mais le mirent chez un certain banquier pour être en sûreté, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé une occasion favorable de le mettre en un raisonnable interest. Ils en firent dresser un mot d'écrit par ce banquier, par lequel il s'obligeoit de rendre cet argent toutes fois et quantes qu'il en seroit requis par tous les trois d'accord de partie, et de ne le rendre point qu'en leur présence, sur peine de payer au double, déclarant ces marchands qu'ils ne luy demandoient aucun interest pour le temps que cet argent seroit entre ses mains, attendu qu'ils n'avoient pas résolu de luy laisser long-tems, mais l'employer le plutôt qu'il leur seroit possible. Il y avoit un de ces trois marchands qui avoit beaucoup plus d'esprit que les

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autres, aussi les affina-t'il. Cettuy-cy, pour son expérience et bonne conduite, menoit les autres par où il vouloit, et avoit la charge de toute la dépence qu'ils faisoient, même de trouver moyen de placer cet argent en lieu pour leur profiter à interest; cettuy-cy même negocioit au nom des trois les affaires qu'ils avoient en la vicairie de Naples, qui est une espèce de parlement, et avoit une procuration de ses compagnons pour agir en leur nom de tout ce qui les concernoit touchant l'opération de leurs biens, et, quand il luy falloit quelque argent, il prenoit une police de ses compagnons, c'est ainsi qu'en ce païs-là on nomme les billets, pour en recevoir du banquier pour les dépences qu'il leur falloit faire en commun, laquelle police étoit à peu prés en ces termes : Un tel, banquier, vous délivrerez contant à un tel, présent porteur , la somme de tant, qu'étant signée de luy sera aloûée par nous sur les comptes que nous avons à faire ensemble. Cettuy-cy avoit déjà reçu quantité de polices de cette nature, et beaucoup d'argent, dont il avoit tenu compte à ses compagnons , et, ayant envie de les tromper, il leur fit entendre qu'il ne tarderoit gueres de trouver moyen d'employer leur argent en chose dont ils tireroient un notable interest; s'en vanta même au banquier, et fit en sorte que ses compagnons luy dirent qu'il ne garderoit plus leur argent, et qu'un tel, luy nommant ce matois icy, le devoit placer en lieu dont ils tireroient un grand profit; à quoy le banquier leur dit que, quand ils voudroient, leur argent étoit tout prest. Cettuy-cy, ne voulant pas tarder davantage à faire éclorre son dessein , vint

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