‹ L'Elite des contes du sieur d'OuvilleChapitre 9 sur 15 · JO L ELITE DES CONTES · texte numérisé non relu

JO L ELITE DES CONTES

consulter sa cause à un avocat; il fut pour le trouver chez luy, mais il n'y étoit pas pour l'heure, et ne trouva que mademoiselle sa femme, qui, sçachant qu'il demandoit son mary pour une consultation, voyant qu'il y avoit de l'argent à gagner, le fît attendre. Voyant qu'il ne venoit point, et ennuyant au païsan, il dit à la damoiselle qu'il luy vouloit raconter sa cause : la damoiselle dit qu'elle ne s'y connoissoit pas beaucoup, mais il luy dit qu'il n'y avoit rien de plus aisé. Comme il voulut conter son affaire, il s'embarrassa tellement dans son discours qu'il ne se pouvoit faire entendre : à quoy cette damoiselle luy dit : « Mon amy, si vous ne vous expliquez mieux, je ne vous entends point. » Ce qui fut cause qu'il luy dit : « Mademoiselle, prenez le cas que vous soyez une jument; je vous sangle, je vous bride, je vous mets la croupière, et jemonte dessus vous; vous petez, vous ruez, vous faites le diable, vous fuyez dans le bois , et le loup vous mange ; est-il raisonnable que je vous paye ? — Non, mon amy, répondit la damoiselle. — Pardy, Mademoiselle, dit le païsan, j'ay donc gagné ma cause. »

Simplicité d'une jeune fille.

UN certain cavalier tres-habile homme, des bons esprits du tems et des plus renommez pour la poésie, courtisoit une jeune fille, à la louange de laquelle il avoit fait quantité de belles compositions. Il eut un jour quelque dispute avec elle, parce qu'elle

l'avoit fort mal traité, ce qui l'obligea d'être quelques jours sans la voir. Quelques-unes de ses compagnes luy disoient : « Vrayement , ma grande amie, vous avez eu tort de desobliger un si honnête homme et si habile, qui vous adoroit ; vous ne sçavez pas ce que c'est d'avoir des personnes de cette qualité acquises; cet homme-là est capable de vous immortaliser, » Elle, croyant que c'étoit quelque menace qu'on lui fit, répond sur-le-champ en colère : « M'immortaliser ? luy! vrayement, c'est un bel homme : je voudrois bien qu'il y fut venu, je luy donnerois un aussi grand soufflet qu'il en reçût jamais. »

Simplicité d'une bonne femme.

UNE bonne femme assez simple avoit un procès criminel devant un juge qui n'étoit gueres plus habille qu'elle. Comme par son avocat elle avoit fait représenter sa cause, et la raison qu'elle avoit de poursuivre sa partie, l'avocat qui soutenoit la cause de sa partie, en niant une partie du fait, allelegua Bartole. Cette femme soudain l'interrompit, croyant que c'étoit quelque faux témoin qu'il vouloit produire, disant : « Monsieur, je vous jure que Bartole n'y étoit point, » Le juge, aussi simple que cette bonne femme, voyant qu'un homme se méloit d'attester ce qu'il ne pouvoit sçavoir, pour n'y avoir pas été, décréta mandement de comparence personnelle sur Bartole.

Simplicité d'un villageois.

UN villageois allant à confesse à Pâques à son curé, il luy demanda s'il prioitbien Dieu ; il dit que non; il luy demanda pourquoy ? « Parce, dit-il, que je ne sçay point lire. — Et ne sçavez-vous point vôtre Pate-nôtre par cœur? ditlecuré. — Non, répond le villageois; j'ay si mauvaise mémoire que je ne Tay jamais pu retenir. — Or bien, dit le curé, je veux vous enseigner une oraison fort briéve, et que vous aprendrez fort aisément. Vous la dires tous les jours, et cela suffira pour suppléer au défaut de vôtre mémoire. » Il luy dit qu'il dit tous les jours : Agneau de Dieu, qui ôtez les péchez du monde, ayez pitié de moy. Il lui fit dire tant de fois qu'il la retint par cœur; l'année d'après, comme se vint à Pâques, il fut à confesse à son curé, qui luy demanda s'il avoit retenu son oraison. Il répondit qu'oûy ; il luy fit dire. Il commence : Mouton de Dieu. « Comment, mouton de D/ea? dit-il; est-ce comme je vous ay apris? — Ah! Monsieur le curé, répondit le villageois, il y a un an que c'étoit un agneau, il doit bien être mouton à cette heure. »

Autre sur le même sujet.

UN villageois vendit un veau qu'il avoit à un boucher, mais il en retint la peau, qu'il porta vendre à Paris. Ne sçachant en quel endroit on ven-

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doit de semblable marchandise, passe au travers de Nôtre-Dame, où il vid les chanoines avec leurs aumusses sur leurs bras, qui se promenoient dans l'église. Il crût que c'étoit des marchands de peaux aussi bien que luy, de sorte que, mettant la peau de son veau sur son bras comme il voyoit faire les autres, se mit à promener comme eux, disant tout haut : « Promenons-nous entre nous autres marchands, ne dussions-nous rien vendre. »

D'une dame de campagne.

UNE dame de la campagne, en l'absence de son mary, étant visitée par un de ses amis, elle luy fit voir son ménage, entr'autres ses bestiaux, comme chevaux, poulains, brebis, pourceaux, etc. Ce gentilhomme luy demanda : « Mais, Madame, n'avezvous point de bestes à cornes? — J'attends, dit-elle, que mon mary soit venu. » Sçavoir si elle entendoit dire qu'elle attendoit à acheter des bêtes à cornes quand son mary seroit de retour, ou si elle en auroit alors sans en acheter.

Autre d'une femme à son mary.

UN homme étant chez luy, oyant quelques-uns de ses voisins qui disputoient ensemble et faisoient un grand bruit dans la rue, dit : « Au diable

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soient les cocus, je voudrois qu'ils fussent tous à la rivière ! » Sa femme luy demanda sur l'heure : « Sçavez-vous bien nager, mon amy? »

D'un homme qui avoit apellé une femme putain.

UN homme ayant eu dispute contre une de ses voisines, entre plusieurs injures qu'il luy conta en bonne compagnie, il l'apella putain, et, quoy qu'il la nommât par son nom, il étoit très-difficile de le prouver. Cette fille, bien plus animée que s'il eût menty, en l'apellant ainsi, car il n'y a point de pire mocquerie que la vraye, prend les gens qui étoient presens à témoins, se rend plaintive en justice, et, sur sa plainte, il luy fut permis de faire informer. Il ne manqua pas de témoins : car la chose avoit été dite assez publiquement. Etant donc convaincu , et ne pouvant faire preuve de son dire, quoy que les juges sçûssent fort bien qu'elle étoit telle en effet , ne purent faire moins que de condamner cet homme à avoiier publiquement ce qu'il avoit dit, s'en dédire, et la reconnoître pour femme de bien. Il luy fâchoit fort de faire cette déclaration, sçachant combien elle étoit fausse. Toutefois, pour satisfaire à justice, il se résolut d'esquiver par une double équivoque. La justice donc le pressant de satisfaire publiquement h la sentence, à l'instance qu'elle en faisoit, luy dit tout haut : « Je t'ay apelée putain , il est vray ; tu es femme de bien, j'ay menty, je m'en dedy. » Cette

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femme, comprenant l'équivoque, demanda à justice qu'il s'expliquât; mais les juges, admirans cette subtilitéquila declaroitce qu'elleétoit, dirent qu'il avoit entièrement satisfait à la sentence, et l'envoyèrent absous, et la femme se retira avec sa courte honte.

D'un juge et d'une damoiselle.

UNE damoiselle se fut plaindre à un juge qu'un impudent luy avoit tenu des paroles sales, et qu'elle en demandoit réparation d'honneur : « Et bien, Mademoiselle, dit le juge, quelles paroles vous a-t'il tenues? — Ah! Monsieur, dit-elle, ce sont des paroles qui ne doivent pas être proférées par une dame d'honneur. — Mais, Mademoiselle, dit ce juge, quelle justice voulez-vous que je vous fasse, si vous ne voulez pas dire de quoy vous vous plaignez? » Cette damoiselle s'en excuse; le juge sans cela ne veut rien faire pour elle. Enfin, étant pressée, elle dit que cet homme luy avoit dit sucre de vous. (( Dequoy vous plaignez-vous, Mademoiselle? peut-il parler plus doucement que de vous dire sucre de vous? — Ah! Monsieur, dit-elle, il ne m'a pas dit comme cela. — Comment donc vous a-t'il dit? répondit le juge. — Il m'a dit, répliqua la damoiselle , sucre de vous tout à fait. — Quel crime a-t'il commis pour cela ? — Monsieur, dit la damoiselle, ce n'est pascomme cela, vous m'entendez bien; il m'a dit laplus vilaine parole qu'on puisse dire à une damoiselle. » Le juge persista à dire que si elle

ne s'expliquoit, qu'il ne l'entendoit point, de sorte qu'après plusieurs refus, la damoiselle fut contrainte de franchir le tout à droit. A quoy le juge ré pondit : « Comment? vous apelez donc cela du sucre, Mademoiselle? »

Autre sur le même sujet.

UN juge plus habile homme que ceux dont nous avons parlé cy-dessus, examinant un quidevoit être reçu conseiller en une justice inférieure de la sienne, vid que le conseiller, étant fort ignorant, ne répondoit pas à une question qu'il luy fît : ce que voyant, il luy dit : « Par la loy Velleja, la femme peut-elle répondre pour son mary? » L'interrogé dit qu'oûy. « Etes-vous marié ? luy demanda le juge. — Oûy, Monsieur, dit le conseiller. — Allez donc quérir vôtre femme, luy dit le juge, afin qu'elle réponde pour vous, puis que vous ne voulez dire mot. »

Autre sur le même sujet.

COMME un conseiller, qui étoit tenu pour une des plus grosses bêtes de la ville, marchoit un jour par les rues en un tems de verglas, il chût un fort grand saut, mais il ne se fît pas beaucoup de mal. Son clerc, qui étoit derrière luy, luy va dire :

(( Dieu soit loué, que vous ne vous êtes pas rompu le col! j'en rends grâces à monsieur saint Eloy. » Le conseiller, s'étant relevé, luy dit : « Va, saint Eloy n'est que pour les chevaux. » Le clerc répond aussi-tôt : » Il est aussi pour les asnes, Monsieur. »

D'un abbé.

UN abbé prenant possession d'un bénéfice, un qui étoit présent, entendant lire les provisions, où ses qualitez étoient, ouït dire : Abbas sancii Peiri, abbas sancti Laiirentii, abbas sancti VictoriSf abbas, etc. « Vertu bieu! voila bien des bas pour un asne : je croy que c'est un asne à tous bas. »

Autre d'un fils à son père.

UN jeune garçon, voyant son père qui rongeoit un os de pied de pourceau , il desiroit avoir l'os, qui sert d'un certain jouet aux enfans, pour avec une ficelle faire un moulinet. Ce qui l'obligea de dire à son père : « Mon père, donnez-moy cet os là, je vous prie. » Le père, croyant qu'il demandât l'os pour ronger la chair, luy dit : « Je te donnerois bien plùtost un étron de chien. » Le fils luy répondit : « Ce sera, mais que vous l'ayez rongé, mon père. » Sçavoir s'il vouloit dire : « quand vous aurez rongé l'os » , ou bien « quand vous aurez rongé l'étron de chien ».

D'un bossu.

UN homme, allant à la campagne, rencontra en son chemin un bossu , à qui il demanda : « D'où es-tu , bossu ? » voulant luy demander de quel païs il étoit. L'autre, l'entendant d'autre façon, luy dit : « Des épaules », disant qu'il étoit bossu des épaules.

D'un rôtisseur.

EN une petite ville de Normandie, il y avoit un juge estimé le plus grand voleur du païs. Comme il faisoit un jour festin, il fut chez un certain rôtisseur de la ville demander s'il y avoit moyen de trouver des canards de rivière pour le jour de son festin. Ce rôtisseur, qui étoit extrêmement matois, luy dit que ce n'étoit la saison , et qu'on n'en voyoit point encor. « Quoy ! luy dit ce juge, j'en vis dernièrement plus de deux douzaines ensemble qui voloient! — Je pense bien, Monsieur, tous ceux qui volent ne sont pas pris. » Je vous laisse à penser si monsieur le juge n'avoit pas son fait, et s'il n'étoit pas bien stupide s'il ne s'apercevoit pas qu'on parloit à luy.

D'une bonne femme.

UNE bonne femme qui étoit mère d'un jeune homme qu'une jeune fille poursuivoit en mariage, disant qu'il luy avoit promis, et le fit assigner devantl'official. Comme Tavocatde cette fille plaidoit sa cause, il représenta les sermens que ce jeune homme avoit fait de n'en avoir jamais d'autre, et, luy reprochant son peu de foy, usa d'une parole latine pourl'exprimer, disant qu'il étoit fidefrage, qui veut dire manqueur de foy. La mère dujeune homme, qui y étoit présente, va dire tout haut au juge : « Il a menty, sauf correction , Monsieur, mon fils n'est point fils de Frage, il est fils de mon mary qui est son père. »

D'un cordelier.

UN cordelier, étant monté sur un asne, vint pour passer une rivière; étant descendu de dessus son asne, eut peine à le faire entrer dans le bac; étant entré, cet asne se met à trembler. Un homme qui étoit prés de luy luy dit : « Mon père, vôtre asne tremble bien. — Je pense bien, dit-il, si tu étois en sa place, tu tremblerois bien d'une autre façon. — Comment? dit cet homme, — Si tu avois comme luy, dit le cordelier, la corde au col, les fers aux pieds, et un cordelier auprès de toy, tu

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ne ferois pas meilleure mine. » Il est à croire qu'en tel état il seroit prest d'aller au gibet.

D'une dame et de son cordonnier.

UNE dame envoya quérir son cordonnier, et luy demanda si ses souliers étoient faits; il dit que non, etqu'iln'avoitpaseu le loisir. « PourquoyPditelle, qui vous en a empêché.-' — Sont les bottes de monsieur, qu'il m'avoit commandé de dépêcher. — Tu n'avois que faire d'avoir tant de hâte, mon mary n'a que faire de bottes, il ne chevauche poirit. » Peut-être vouloit-elle dire que son mary n'alloit point aux champs.

D'un débauché malade.

UN bon drôle qui pouvoit passer pour un des enfans de Noë Japhet, car il avoit déjà mangé son fait de bonne heure au jeu et à toutes sortes de débauches, se trouvant mal, envoya quérir le médecin, qui luy ordonna une saignée. Après avoir été saigné, le médecin le vint voir, qui luy demanda comme il se portoit; il dit que la saignée l'avoit beaucoup allégé, il le pria de voir son sang, pour voir s'il étoit fort mauvais; le médecin, le regardant, luy dit : « Voila du sang qui est bien verd. — Il peut bien être verd, répondit le malade, car j'ay mangé tout mon bled en herbe. »

De deux cavaliers.

UN cavalier, se tenant offencé d'un de ses voisins, se résolut de s'en venger. Il luy envoyé un gentilhomme luy dire qu'il le vouloit voir l'épée à la main; l'autre accepte le combat, mais s'excuse de se battre avec l'épée, disant être estropié d'une main, et qu'il se battroit à cheval à coups de pistolet. Son ennemy accepte le party; ils sortent donc tous deux à cheval le pistolet à la main. Etant prés l'un de l'autre, celuy qui avoit apelé fit signe à son ennemy qu'il attendist, et qu'il vouloit parlementer. L'autre, feignant de ne point entendre ce signe, lâche son pistolet et luy en donne dans le menton, qu'il luy emporte; il tombe de cheval, et son ennemy, pensant l'avoir tué, se sauve. Les amis du blessé l'emportent, le font panser, et, quelques jours après, il fut trouver le Roy et se plaignit à Sa Majesté de la supercherie de l'autre, et du mauvais tour qu'il luy avoit joué. Cettui-cy qui avoit fait le coup, ayant été averty par ses amis que l'autre s'étoit plaint au Roy, et que Sa Majesté avoit blâmé cette action, se résolut d'aller trouver le Roy, de qui il étoit vii de bon œil, et de l'apaiser par une galante équivoque. Le Roy, le voyant, ne se put tenir de luy dire qu'il avoit eu meilleure opinion de luy, et qu'il n'ût jamais crû qu'il eût voulu attaquer un homme mal à propos qui ne se deffendoit point. A quoy il repartit : « Sire, Vôtre Majesté n'a pas

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sçû l'affaire comme elle s'est passée ; il m'a fait ape- 1er; je luy ay fait dire que je ne me pouvois battre qu'à coups de pistolets. Nous avons tous deux paru à la campagne, le pistolet à la main. Comme il m'a vu hausser le bras, il m'a crié tout haut : « Parlementon, parlementon. « Moy, voyant qu'il me prioit de luy donner par le menton, j'ay lâché mon pistolet, et le luy ay abatu. Considérez, s'il vous plaist, si avec un pistolet on peut être plus juste. » Le Roy se print si fort à rire de cette subtile échapatoire qu'il n'en fut autre chose.

D'un juge et d'un païsan.

UN juge, en tenant l'auditoire, vid un païsan qui avoit un chapeau gris qui faisoit du bruit. Comme il ne sçavoit pas son nom, il dit à l'huissier, en le luy montrant : « Voyez-vous ce chapeau gris qui fait du bruit là-bas? je le condemne à deux écus d'amende. » Comme l'huissier le veut prendre, il crie plus haut que devant, disant : « Ce n'est pas moy, Monsieur. >■' Le juge répète : « En quatre écus. » Il se met encor à crier plus fort, soutenant que ce n'étoit pas luy; et tant plus il crioit, plus le juge haussoit la somme, disant : à huit écus. Ce pauvre païsan se désespérant, le juge dit : « Je condamne ce chapeau gris à douze écus d'amende. » Ce que voyant le païsan, il jette son chapeau au nez du juge, disant : « Pardy, Monsieur, je vous le laisse pour ce prix-là, car il ne le vaut pas. « Le juge,

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voyant qu'il avoit eu tort, et qu'il devoit condamner le païsan et non pas le chapeau, le luy fît rendre.

De deux cordeliers.

DEUX cordeliers allanspar la campagne arrivèrent fort tard en un certain village de Poictou, où ils logèrent au logis d'un boucher, qui les mit coucher dans une chambre voisine de la sienne, où il n'y avoit que des ais entre deux, encor assez mal joints, d'où l'on pouvoit aisément oûir tout ce que l'on disoit de l'un à l'autre. Il print envie à ces cordeliers d'écouter ce que la femme et le mary diroient dans le lit, mettant leur oreille directement au chevet du lit du mary, qui, ne se doutant point de ses hôtes, parloit privément à sa femme de son ménage, luy disant : « Ma mie, il me faut lever demain de bon matin pour aller voir nos cordeliers (ainsi avoit-il accoutumé d'apeler ses cochons), car il y en a un bien gras, qu'il nous faut tuer pour en faire nôtre profit. Les deux pauvres frères, qui entendirent cette délibération, ne croyans pas que l'on parlât d'autres que d'eux, se tindrent tous assurez de leur mort, et attendoient le jour en grande aprehension; il y en avoit un d'eux fort gras, et l'autre maigre, ce qui augmentoit le soupçon. Le plus gras se vouloit confesser à son compagnon, disant qu'un boucher, ayant perdu l'amour et la crainte de Dieu, ne feroit non plus d'état de l'assommer qu'un bœuf ou une autre bête, et vu qu'ils étoient enfermez en

leur chambre, d'où ils ne pouvoient sortir sans passer par celle de l'hôte; de sorte qu'ils se mirent à recommander leurs âmes à Dieu. Mais le jeune, qui avoit un peu moins d'aprehension que son compagnon, luy dit que, puisque leur porte étoit fermée, il falloit essayer à passer par la fenêtre, aussi bien ne sçauroient-ils avoir pis que la mort, à quoy le gras s'accorda. Le jeune ouvrit la fenêtre, et, voyant qu'elle n'étoit pas trop haute, sauta légèrement en bas, et s'enfuit le plutôt et le plus loin qu'il pût sans attendre son compagnon, qui essaya le danger, mais la pesanteur le contraignit de demeurer : car, au lieu de sauter, il tomba si rudement qu'il se blessa fort une jambe, et, quand il se vid abandonné de son compagnon, et qu'il ne le pouvoit suivre, regarde autour de luy où il se pourroit cacher, et il ne vid rien qu'une étable où étoient les deux pourceaux de l'hôte, où il se traîna du mieux qu'il pût; et, ouvrant la porte pour entrer dedans, les deux pourceaux échaperent, en la place desquels se mit le pauvre cordelier, et ferma la porte sur luy, espérant, quand il oyroit le bruit des passans, qu'il apelleroit quelqu'un et trouveroit secours. Mais, si-tôt que le matin fut venu, le boucher aprêta ses grands couteaux et dit à sa femme qu'elle luy tînt compagnie, pour aller tuer ces deux pourceaux, et, quand il vint au lieu où le pauvre cordelier étoit caché, il commença à crier en ouvrant la petite porte : « Miséricorde! à l'aide! » Si le cordelier eût grand peur, le boucher et sa femme n'en eurent pas moins, et luy demandèrent pardon. Le cordelier, à la fin, connoissant que le boucher

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ne luy vouloit point de mal, luy conta le sujet pourquoy il s'étoit caché dans cette étable, dont leur peur fut convertie en risée. Son compagnon, qui l'avoit laissé au besoin, courut toute la nuit tant qu'il arriva à un bourg voisin, où il se plaignit de ce boucher qu'il soupçonnoit avoir tué son compagnon, vu qu'il n'étoit point venu après luy. On envoya en ce village pour en sçavoir la vérité, laquelle sçûë ne donna aucun sujet de pleurer.

De deux compagnons.

DEUX bons compagnons étoient en dispute ensemble, chacun prétendant être plus que son compagnon. L'un disoit à l'autre : « Pretends-tu quelque chose sur moy, qui suis mille fois de meilleure maison? — Toy? dit l'autre, je voudrois bien sçavoir si ton père, comme le mien, avoit la première charge de la ville? — La première charge de la ville? dit l'autre. Et quelle? Etoit-il gouverneur? — Non, dit l'autre. — Quoy donc? demanda-t'on; étoit-il juge? — Non, luy repondit-on. — Et quoy donc? — Il étoit portier, dit-il; n'est-ce pas la première charge de la ville? — Oûy, dit l'autre; mais le mien alloit devant les premiers de la province, devant les ducs et pairs, et devant les maréchaux de France. — En vertu de quoy? dit l'autre. — En vertu de sa charge, répondit-il. — Et quelle charge avoit-il? demanda le compagnon. — Il étoit postillon, dit l'autre; mais, si mon père eijt voulu,

nous étions riches, n:iais ce n'étoit qu'un sot. — Il est vray, répondit l'autre, et si je voy bien qu'il a payé la polette, car l'office est demeurée héréditaire. — Il est vray, dit l'autre, mon père n'avoit garde de manquer à cela, car ayant la profession de lettres. . . — Comment ! homme de lettres ? dit l'autre ; étoit-il docteur, avocat ou conseiller? — Non, répondit le drôle, mais il étoit valet de messager; cela étant, étoit-il pas homme de lettres? — Oûy; mais, dit l'autre, cela ne prouve point ta noblesse comme moy, qui montreray la mienne depuis plus de cinq cens ans. — Et moy, dit l'autre, la mienne depuis plus de huit cens ans. — Cela n'est rien, dit l'autre compagnon, je prouveray la mienne depuis le déluge. — Et moy, la mienne dés Adam, dit l'autre. — Et moy, répliqua l'autre, je la prouveray devant Adam. — Tu as raison, répondit le compagnon, il t'est fort aisé : car devant Adam il n'y avoit que des bêtes, dont il n'y a point de doute (jue tu ne sois décendu. »

Pldisanle demande et sublile repartie.

HENRY IV, prince prompt en reparties, étant un jour à Paris et voyant passer un homme qui avoit la barbe fort noire et les cheveux tout blancs, il l'appelle et luy demanda d'où vient qu'il avoit la barbe noire et les cheveux blancs ; il luy dit : « Sire, c'est que les cheveux sont plus âgez de vingt ans que la barbe. — Ventre saint gris ! dit le Roy, j'en tiens. »

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D'un capitaine.

LE feu comte Maurice, prince d'Orange, étoit, comme chacun sait, un des plus grands capitaines de son tems. Comme un des siens luy parloit d'un vieux capitaine qui avoit fort bien servy les Etats, qui, sur sa vieillesse, se voyant en nécessité, luy remontrant que c'étoit un moyen d'exercer sa générosité de luy donner dequoy vivre paisiblement le reste de ses jours : « Que puis-je faire pour luy? répondit-il. — Monseigneur, luy dit-on, vous luy devriez donner le gouvernement de quelque place. — Comment! répondit le comte, est-il en état de garder une place, étant goûteux et caterreux comme il est? Comment pourroit-il prendre garde aux choses qui seront nécessaires, n'y ayant rien plus requis en un chef que la diligence ? — Je ne dy pas, luy répondit-on, que vous luy donniez une place à garder de grande conséquence, mais quelque petite place facile à garder. — Qiioy ! dit le prince d'Orange, y a-t'il place plus petite que le devant d'une femme, qu'on peut couvrir de la main, et si une armée entière ne la sçauroit garder. »

D'un bouffon.

UN seigneur avoit un bouffon qui, ayant dit quelque sottise devant son maître, pour laquelle il le vouloit fraper, se met à courir après

luy. Le bouffon se veut sauver; mais à la fin il est attrapé par son maître, qui, n'ayant point de bâton, luy donne un grand coup de pied dans le cul. Incontinent le bouffon fait un gros pet; ce qu'entendant le seigneur, il dit : « Au diable soit le vilain puant ! » A quoy le bouffon répond : « A quelle porte fraperez-vous qu'on ne vous répondra point? »

Plaisante équivoque.

UN certain marchand de poisson apporta quelque quantité de marée à Dijon, qui est une ville fort éloignée de la mer, et par conséquent on n'y en voit quasi point du tout à cause de la peine et des frais qu'il y auroit à la faire venir fraîche. Néanmoins, comme il y a des bouches fort friandes, quelques-unes, ayans été aux lieux où l'on en mange, souhaittoient d'en avoir à quelque prix que ce fut, ce qui obligea ce marchand à en faire venir, comme je vous ay dit, h grands frais, encore étoitelle fort mauvaise; et néanmoins il la vendoit par dessus les maisons. Cela n'empêchoit pas que quelques-uns n'en achetassent, émus par la nouveauté, et n'en donnassent tout ce que l'on en demandoit; d'autres, qui avoient la bourse légère et qui n'y pouvoient atteindre, la décrioient; les uns disant qu'elle étoit puante et empoisonnée, et qu'il y avoit danger d'en manger, afin d'en dégoûter les autres. De façon qu'on commençoit à en achepter avec crainte. Un honnête homme de la ville, accom-

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mode et qui se mocquoit de ces terreurs populaires, ne laisse point d'achepter une belle sole, et de commander à sa servante de la luy accommoder pour son dîner; cet homme se tenoit sur la Grand'- Place. Comme la servante l'ùt frite, elle la met sur la table, attendant que son maître fut venu; et, comme elle tournoit la tête- d'un autre côté pour ouvrir la porte à son maître qui frapoit, cependant un chat vient qui emporte la sole; comme le maître entre, la servante avise le chat qui mangeoit la sole; de colère elle prend un gros bâton et luy en donne un si grand coup sur la tête que le chat tombe mort à ses pieds. Ce que voyant le maître, il en voulut sçavoir le sujet, lequel ayant apris, voyant qu'il n'y avoit plus de remède, ne s'en fit que rire, et, le prenant par les pieds de derrière, le jetta dans la rue, où il y avoit quantité de monde assemblé; il leur dit en riant : « Voila un chat qui est mort pour avoir mangé de la sole. » Ce mot, qu'ils prirent d'autre façon qu'il ne l'avoit dit, mit le peuple en telle émotion, d'autant que la personne qui avoit dit cela étoit d'authorité et qu'ils ne revoquoient en doute ce qu'il avoit dit, que chacun court au marchand qui vendoit la marée publiquement, le battirent et outragèrent grandement, jetterent tout son poisson par la rue, quelque excuse qu'il pût alléguer pour sa justification; ils le traînent par devant le juge pour le faire châtier. Le juge l'oûit, et, sur ce qu'il s'excusoit que son poisson étoit fort bon, et que le peuple alleguôit qu'un homme de croyance, qu'ils nommèrent tout haut, avoit dit publiquement que son chat étoit mort pour avoir

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