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trouver ses compagnons, et leur dit qu'il étoit tems' de faire profiter leur argent, et qu'il avoit trouvé le moyen comme il leur avoit promis, leur faisant croire une fourbe qu'il inventa sur le champ, qui leur faisoit espérer un profit tres-avantageux; mais que, pour y parvenir, il falloit faire un présent à un certain personnage, sans lequel il ne pouvoit rien, et autre argent qu'il falloit avancer pour cet effet, dont il dit qu'il leur tiendroit compte, et leur demanda une police pour le banquier, qu'ils ne hésitèrent point de signer, comme ils avoient fait les autres, mettans : N., banquier, ne manquez à délivrer à un tel, présent porteur. Là-dessus ils luy demandèrent quelle somme il vouloit « Je ne vous le sçaurois bien dire pour cette heure, répond il, car il faut auparavant que je consulte plusieurs personnes, et j'aurois trop loing à revenir icy; mettez qu'il me baille la somme que je luy demanderay » , ce qu'ils firent, notant : ce qu'il vous demandera. Cettuycy, bien content, va trouver le banquier, à qui il dit : « Je sçavois bien que vous ne garderies gueres nôtre argent; je m'en vay tout de ce pas le placer; voilâmes compagnons qui vous mandent que vous me le mettiez entre les mains. » Ce banquier^ voyant la police, ne fît aucune difficulté de mettre tout l'argent qu'il luy restoit de ces trois marchands entre les mains de cettuy-cy, qui, fort joyeux, sortit tout à Pheure de Naples, ayant donné ordre auparavant de préparer un vaisseau pour ce sujet, et depuis ce tems-là on n'a point oûy parler de luy. Ses deux compagnons, voyans qu'il ne revenoit point, ce qu'il n'avoit garde de faire, vont chez ce banquier,
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pour voir s'ils n'en auroient point de nouvelles; mais, à leur grand regret, ils aprirent ce qu'ils aprehendoient le plus, comme il s'en étoit allé avec leur argent, dont ils furent grandement étonnez, et dirent au banquier qu'il en répondroit , et qu'ils avoient son écrit, par lequel il s'étoit obligé de ne rendre point l'argent qu'en présence de tous les trois, et que pour ce sujet ils ne tiroient aucun interest de leur argent. Ce banquier leur dit qu'ils le missent en action, qu'il avoit dequoy leur répondre, et que la police qu'il avoit de leur main luy servoit de bon garand. Ils s'en vont donc en résolution de le mener par la justice. Cette affaire fut divulguée par toute la ville, et vint jusqu'aux oreilles du viceroy, qui, dans quantité de justes jugemens qu'il a rendus, a paru dans Naples un second Salomon. Il voulut avoir la connoissance de cette affaire, et fît venir les parties plaider devant luy. Ces deux marchands qui étoient demandeurs firent premièrement leur harangue, et représentèrent à Son Excélence qu'ayant mis quantité d'argent entre les mains de ce banquier, qui apartenoit à eux trois, ils ne luy avoient demandé aucun interest, souhaitant seulement qu'il s'obligeât de ne délivrer cet argent qu'en présence d'eux trois; que néanmoins un des leurs, avec qui il s'entendoit sans doute, avoit tiré cet argent de ses mains pour les en frustrer, contre son écrit qu'ils représentent. Le banquier répond qu'il a délivré cet argent sur la police qu'il représente, comme sur paroles il luy en avoit donné plusieurs fois, qui toutes avoient été agréées par ces deux icy, et que celuy à qui il avoit baillé l'argent faisoit
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toutes leurs affaires, et étoit chargé de procuration d'eux. Cette affaire balancée par le viceroy : « Mais il est constant, dit-il, banquier, que vous vous étiez obligé de ne bailler point cet argent qu'en présence de tous les trois, et néanmoins vous l'avez donné tout entier à cettuy-cy sur une simple police, qui portoit que vous luy donnassiez ce qu'il vous demanderoit ? — Oùy, Monseigneur, répond le banquier, et i'ay crû, puis qu'ils me le mandoient, que je n'en devois point faire de difficulté, puis que le billet portoit que je luy baillasse ce qu'il me demanderoit; il m'a demandé la somme, dont voilà un bon acquit de sa part. — Mais quoy ! luy dit le viceroy, en une somme d'une telle importance, n'en deviés-vous pas conférer auparavant avec les autres et suivre les termes de vôtre obligation ? Mon amy, dit il, je vous condamne à exécuter ce à quoy vous êtes obligé, qui est de payer la somme encore une fois, puis que vous l'avez donnée avec si peu de précaution. Mais je veux que les termes de vôtre contrat soient suivis, qui porte que vous ne payerez point cet argent qu'en présence de tous trois : qu'ils se présentent tous trois, et vous leur payerez cette somme. « Par là le banquier fut délivré, et les deux compagnons en eurent pour leur argent, car, l'autre n'ayant garde de paroître , le banquier n'étoit pas obligé à rien bailler.
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Autre jugement du même duc d'Ossonne, contre des religieux.
LE même duc d'Ossonne fit un autre jugement aussi subtil et aussi équitable, entre un convent de religieux (pour certaines considérations je ne veux point dire de quel ordre ils êtoient, aussi n'estil pas nécessaire) et un jeune homme habitant de la ville de Naples. Cettuy-cy étoit fils unique d'un banquier de la même ville, riche de cent mil ducats. Ce banquier étoit fort dévot et affectionné à cet ordre, où il alloit fort souvent faire ses dévotions, et, d'un zèle pieux, il leur fit de grands biens, et, venant à mourir, il mit tout son bien en argent, qui montoit, comme nous avons dit, à cent mille ducats, et en fit un don à ces bons pères, à condition de faire des prières pour son ame, et de recevoir novice en leur convent son fils unique, qui étoit encor fort jeune , qu'il destinoit à passer le reste de ses jours parmy eux. Mais dans le testament il y avoit une clause, qu'en cas que ce fils, étant en âge, ne voulût point être religieux, ny faire profession dans leur convent, ces pères seroient obligez, pour le maintenir dans le monde, des cent mil ducats qu'il leur laissoit, de luy en donner ce qu'ils voudroient. Ce père meurt; ils se mettent en possession de cette somme, donnent l'habit de novice à ce jeune enfant, qui n'avoit pas l'esprit de sçavoir encor ce qu'il faisoit. Mais, étant parvenu en âge, et ces pères le pressant de faire profession,
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il témoignoit n'en avoir gueres envie : car, étant visité'par ses parens et par quantité de jeunes hommes de la ville qui le connoissoient , ils luy remontrèrent le tort qu'il se faisoit de vivre enfermé dans une religion, où avec tant de biens, en l'âge où il étoit, il pouvoit si bien passer son tems dans sa ville ; si bien qu'ils luy mirent le cœur au ventre et la resolution de lever le masque, et dit tout haut qu'il ne desiroit point être religieux, et que Dieu ne luy avoit point tant fait de grâce de le destiner à cette profession, et partant demanda instamment de sortir, ce qu'on ne luy put pas refuser; ils luy firent faire un habit de cavalier, et le mirent hors du convent. Quelques jours après il fut trouver le père supérieur, et luy demanda quelle raison on luy vouloit faire des biens que son père avoit laissé à leur maison, et qu'il en' avoit besoin pour vivre dans le monde. Le père supérieur dit qu'il falloit assembler le Chapitre sur ce sujet, et qu'ils en resoudroient ensemble. Ce jeune homme leur ayant donné tems suffisant pour ce faire, il revient au bout de quelques jours trouver ce supérieur, qui luy dit que la maison étoit pauvre, que, ne pensant point rendre cet argent, ils l'avoient dépensé en œuvres pieuses, mais que néanmoins ils étoient tant obligez à la mémoire du deffunt pour les biens qu'ils avoient reçus de luy qu'ils avoient résolu de faire un effort sur eux , pour luy donner moyen de vivre en homme d'honneur et de maintenir le rang que ses parens tenoient, et que partant ils; avoient délibéré de luy donner dix mille ducats. Cettuy-cy, se trouvant bien éloigné de son compte, qui pour le moins
esperoit avoir la moitié de la somme, qui étoit cinquante mille ducats, leur témoigna qu'il n'étoit point satisfait de leur procédé, et qu'il ne vouloit point accepter cette somme ; à quoy ils luy repartirent avec des paroles si douces, mais il eût mieux aimé de l'argent , qu'ils appeloient Dieu à témoin qu'ils faisoient plus qu'ils ne pouvoient, et même plus qu'ils n'étoient obligez par le testament de son père, qui ne les obligeoit qu'à luy donner seulement ce qu'ils voudroient, sans rien spécifier; mais, quoy qu'ils luy pussent dire, ils ne luy ôterent point la resolution de s'en plaindre en justice, comme il fit. Le bruit en fut tel dans Naples que le viceroy, comme il faisoit en toutes les affaires qui importoient, en voulut avoir la connoissance. La cause fut plaidée devant luy, où chacun d'eux déduisit ses raisons le mieux qu'il luy fut possible, lesquelles ayans été oûies par le viceroy, il demanda à ce jeune homme s'il desiroit contester le testament de son père. « Non, dit-il, Monseigneur, mais je suplie Vôtre Excélence , selon sa prudence ordinaire, de le vouloir expliquer un peu plus à mon avantage que ces pères ne font, qui veulent tout avoir pour eux, et me laisser si peu de chose de la succession d'un si grand bien. » A quoy le duc répond : « J'ordonne que le testament du père sera exécuté, qui veut que, des cent mille ducats qu'il lègue à ces pères, ils donnent à son fils ce qu'ils voudront. Or est-il que, par l'offre de dix mille ducats qu'ils luy font, ils témoignent en vouloir quatre-vingts dix mille pour eux ; il est ordonné que, puis qu'il est dit qu'ils luy donneront ce qu'ils
voudront, qu'ils luy donnent ces quatre-vingts dix mille ducats, qu'ils veulent pour eux, et qu'ils ayent pour eux les autres dix mille ducats; dont le jeune homme, tout joyeux, remercia Son Excélence, et les bons pères tous honteux s'en retournèrent mal satisfaits d'un jugement si équitable.
Autre sur le même sujet.
CE même duc, étant encor viceroy de Naples, allant par les rues, rencontra une infinité de gueux qui, faisant les soldats estropiez pour le service du roy , l'importunoient de demandes. Et, comme il s'en plaignoit au logis devant ses domestiques, il aprit d'eux que le nombre en étoit encor bien plus grand qu'il ne croyoit, et que l'on ne voyoit autre chose dans les rues. Le viceroy se douta bien qu'il y avoit de la fourbe là dessous, et résolut d'en faire un châtiment exemplaire, mais il craignoit qu'en voulant châtier les coupables il ne fît tort aux innocens ; il se délibéra par un subtil stratagème de connoître la vérité, et de tâcher à discerner les uns d'avec les autres. Pour ce sujet, il fit le lendemain publier un edit par tous les carrefours de la ville, qu'ayant reçu du roy son maître commandement de recompenser tous les soldats qui avoient été estropiez à son service, et ayant reçu fonds pour cela, il ordonnoit à tous ceux qui pour lors se trouvoient dans Naples estropiez pour le service du roy, de s'assembler le lendemain à la Larga del
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Castello, qui est la plus grande place de Naples, pour y recevoir les recompenses que le roy leur ordonnoit. Cet edit étant publié, il s'y en trouva le lendemain une si grande quantité que le viceroy, en y arrivant, en fut extrêmement étonné, et, s'étant mis en lieu où il pouvoit être oui, sinon de tous, pour le moins de la plus grande partie, il leur dit : tt J'ai bien reçu ordre du roy, mon seigneur et mon maître, de donner recompense à tous les soldats qui ont été estropiez à son service, mais le fond qui m'est destiné pour ce sujet n'est pas suffisant pour satisfaire à tant de monde. Aussi n'ya-t'il pasd'aparence que dans une seule ville il y eût tant de soldats estropiez pour ce sujet. Or l'intention de Sa Majesté est que ses liberalitez s'étendent seulement sur les personnes de cette condition, et non pas sur ceux qui par accident de maladie, ou pour autres causes, ont été endommagez de leurs membres. Pour connoître donc ceux à qui ce fonds est légitimement destiné, je me resous d'user d'une certaine invention pour les discerner. Il est à croire que ceux qui ont été mal traitez dans les occasions d'honneur, quoy qu'ils manquent de force, ne manqueront pas de courage, et par ce moyen je les discerneray bien. » Il fait tendre une corde au milieu de la place, comme une corde de jeu de paume, qui pouvoit arriver jusqu'à la ceinture, et dit tout haut: « Ceux qui auront encor assez de courage et de générosité pour sauter sur cette corde, et la franchir de l'autre côté, seront ceux qui me feront paroître avoir du cœur, et par conséquent de s'être trouvez dans les bonnes occasions, et ceux-là auront la re-
compense qui leur est destinée par le roy. Mais ceux qui feront paroître manquer de force pour ce sujet, ce seront ceux que je tiendray pour lâches, et que je croiray avoir été estropiez en autre occasion que répée à la main pour le service de son prince, » De tous ces estropiats, il n'y en avoit pas le tiers qui véritablement le fussent, Tesperance de la recompense promise ayant obligé plusieurs vaux riens à feindre être tels ; ce fut pourquoy il fut fort aisé à ceux qui n'avoient ny mal, ny douleur, de sauter librement par dessus la corde, dont ils recevoient des louanges du duc, qui les faisoit mettre à part et écrire leurs noms, et ceux qui étoient véritablement estropiez, se présentant prestsdela corde, et, quelques efforts qu'ils fissent, ils n'en pouvoient venir à bout, le duc les faisoit mettre de l'autre côté, avec des termes de mépris, qui encourageoient d'autant plus les autres, qui ne trouvoient aucun obstacle à obeïràce commandement, dont le nombre fut plus grand deux fois que des autres : comme ils eurent tous fait l'épreuve de leur disposition, les uns et les autres furent fort étonnés quand ils virent que le duc envoya aux galères tous ceux qui avoient sauté par dessus la corde, et qu'il fît donner une pistole à chacun de ceux qui, n'ayant pu sauter, témoignoient par là être véritablement estropiez.
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Autre sur le' même sujet.
IL prit un jour fantaisie au même duc d'aller revisiter les galères de Naples dans le port. Comme il fut entré dans la Reale, un des espaliers de la galère, se jettant à ses pieds, le pria de luy faire donner liberté, et de le tirer de cette misère, où tous les jours sans mourir il souffroit la douleur de mille morts; le duc luy demanda ce qu'il avoit fait pour être détenu for<;at. « Chose aucune. Monseigneur, répondit-il; j'ay toujours vécu en homme de bien, sans avoir jamais eu aucun reproche, un de mes ennemis m'y ayant fait mettre pour se vanger de moy à la sollicitation de faux témoins. » Un autre forçat luy fit la même prière, à qui il demanda pareillement pour quel crime il avoit été condamné. « Monseigneur, dit-il, je n'en ay en ma vie commis aucun; je suis icy par l'envie de mes parens, qui m'ont suposé des crimes à faux pour, durant que je suis captif, jouir de mon bien. » Plusieurs autres luy tindrent le même discours, disans tous être innocens des crimes qu'on leur imputoit. Le duc, jettant les yeux sur un grand forçat, qu'il vit là de fort bonne mine : « Et toy, dit-il, pourquoy es-tu icy? — J'y suis, répondit-il, très-justement. Monseigneur; encor m'a-t'on fait trop de grâce de me laisser la vie après les crimes que j'ay commis : car j'ay volé, pillé, assassiné et violé, sans plusieurs autres crimes que j'ay commis, dont j'ay été trop bien convaincu. » Le duc, l'ayant oui parler de la
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façon, apela le capitaine de la galère, et luy dit : « Faites promptement sortir ce pendart hors d'icy, coupable de si détestables crimes : car sans doute par sa fréquentation il infecteroit tant de gens de bien qui sont céans à tort condamnés. » Et cettuicy seul fut mis en liberté, pour avoir franchement confessé la vérité, et les autres laissez là pour leur impudent mensonge.
Autre gentillesse du même duc.
LE même duc, étant à Naples, aimoit extrêmement à se promener la nuit seul et inconnu, avec seulement un laquais, pour oùir ce que le peuple disoit de luy. Une nuit entr'autres, se promenant ainsi dans les rues, il vit de loin trois soldats de la garnison du Château-Neuf qui devisoient ensemble; il s'aprocha d'eux, et se mit en lieu qu'il pouvoit tout entendre sans être vu d'eux. Il oûit comme un d'eux disoit : « Si j'avois à cette heure mil écus d'argent comptant, je m'estimerois cent fois plus heureux que nôtre viceroy. » L'autre luy dit : « Tu fais là un souhait de maraut; pour moy, si j'étois un des capitaines de sa garde, je me tiendrois plus heureux que luy, » Le troisième dit : « Si j'avois à souhaiter quelque chose, ce ne seroit point cela. — Et quoy donc.'' luy dirent ses compagnons. — Si j'avois seulement, dit-il, couché une nuit avec la vicereine sa femme, je serois cent fois plus heureux que vous deux. » Le viceroy, oyant ce
discours, se retire le plus doucement qu'il pût, et envoyé son laquais quérir le plus proche officier de la garnison pour venir parler à luy. Etant venu, il commanda de s'informer du nom de ces trois soldats qu'il leur montra de loin, et de quelle compagnie ils étoient, et de luy en venir rendre réponce le lendemain au matin; cela fait, il s'alla coucher. Cet officier ne manque pas à s'acquitter de sa commission, et vint le lendemain matin en avertir le duc, qui envoya dire au capitaine qu'il envoyât ces trois soldats, à quoy il ne manqua point. Le duc, les voyant devant luy, leur dit : « Parlez-moy franchement et ne mentez pas. Dequoy discouriez-vous hier au soir à telle heure, et en tel lieu?» Ils se mirent à se regarder tous trois étonnez sans rien répondre, mais le duc leur dit sur l'heure : « Parlez et me dites la vérité, ou je jure Dieu que je vous feray pendre. » Eux qui connoissoient l'humeur severe, mais tres-raisonnable, de celuy qui parloit à eux, furent plus surpris que devant. Le premier qui avoit parlé le soir précèdent fut le plus hardy à répondre, disant : « Monseigneur, il est vray qu'à l'heure que Vôtre Excélence dit, nous étions tous trois au même lieu que vous dites; nous discourions de plusieurs choses, et je ne sçay pas bonnement sur quelle matière nous étions pour lors, et sur celle que vous voulez que je vous réponde. — Le discours que vous teniez pour lors, répond le duc, faisoit mention de moy; voyez si je suis bien averty ; répondez doncpromptement, et gardez de me mettre en colère en voulant faire l'ignorant d'une chose que je sçay fort bien. » Cettui-cy, qui voyoit fort
bien que le duc n'entendoit aucunement raillerie : « Je vous diray franchement ce que je disois pour lors, Monseigneur, m'assurant que Vôtre Excélence pardonnera la liberté d'un discours que je disois par galanterie. Je me ressouviens que, mes compagnons faisans entreux quelques souhaits, je dis que, si j'avois mil écus en argent, je me tiendrois plus heureux que Vôtre Excélence. » Là dessus le Duc envoyé quérir son trésorier, et fait sur-le-champ délivrer mil écus à ce soldat, qui fut joyeux au point que le peut être un homme qui a tout ce qu'il souhaite. Le duc après, se tournant vers l'autre, luy dit : « Et vous, que disiez-vous? » Cettuy-cy, enhardy par cette libéralité, répondit : « Pour moy. Monseigneur, je disois que, si je me voyois un des capitaines de vôtre garde, je me tiendrois plus heureux que Vôtre Excélence. — Je ne veux pas, dit le duc, être moins libéral envers vous ; je vous donne, dit-il, la charge d'un tel qui l'est, que je recompenseray d'une plus honorable. Etvous, ditil au troisième, que disiez-vous? » Cettuy-cy, fort étonné et surpris : « Ah! Monseigneur, dit-il, je suplie tres-humblement Vôtre Excélence de me pardonner; nous sortions du cabaret, nous étions yvres, et ne sçavions ce que nous disions, au moins pour moy. — Parlez, répliqua le duc, dites-le-moy promptement,si vous n'avez envie de me mettre en colère et m'obliger à vous faire repentir de vôtre désobeïssance. » Luy, qui, connoissant l'humeur du duc, voyoit bien qu'il falloit franchir le pas, luy dit d'une voix tremblante : « Monseigneur, j'ay été si sot de dire, croyant que nous fussions seuls entre
nous, que, si j'avois couché une nuit avec la vicereine, je serois plus heureux qu'eux ; mais, Monseigneur, dit-il en se mettant à genoux, pardonnez, s'il vous plaist, à la témérité d'un impertinent, qui parle sans songer à ce qu'il dit. — Levez-vous, mon amy, luy dit le duc; je suis marry qu'il n'est en mon pouvoir de vous accorder ce que vous desirez, vous vous en retourneriés aussi satisfait que vos compagnons; mais tout ce que je puis faire pour vous en cette occasion est, puis que cela dépend de ma femme, de la prier pour vous : venez-ça, suivez moy. »Le pauvre homme, tout tremblant, ne sçavoit à quoy il se devoit résoudre; mais, le duc voulant absolument qu'il le suivît, il y fut contraint. Il le mena dans la chambre de sa femme, qui se coiiîoit, à qui il fît le discours du dessein du personnage ; et ensuite le prend par la main, et, le présentant a sa femme, luy dit : « Mon amy, voila celle qui seule vous peut contenter en ce que vous desirez d'elle ; si elle le veut, j'y consens de bon cœur. » Je vous laisse à penser s-'il eut jamais sujet d'être plus honteux; et sans le duc, qui l'en exempta et le renvoya chez luy, la vicereine lui eût fait donner les étrivieres. Après cela, jugez si ses compagnons n'avoient pas sujet de se bien gausser de luy.
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D'an jeune soldat qui jouit de la femme d^un bourgeois sous prétexte d'être devin.
DANS Grenade, fameuse cité d'Espagne, et la dernière qui fut reconquise sur les Maures par les roys catholiques Ferdinand et Isabelle, rois de Castille et d'Arragon, grands pères de ce fameux empereur Charles-Quint, le roy Philippe II, son successeur , faisoit une levée de gens de guerre pour aller contre la ville d'Alger, et à mesure qu'on les levoit dans la ville on leur donnoit un billet pour loger chez les bourgeois de la ville, jusqu'au lendemain qu'ils dévoient battre la campagne. Entre ces soldats qui se firent enrôler, il y eut un jeune homme de bonne mine, et fort adroit, comme vous verrez par la suite de ce discours, qui eut son billet pour aller loger comme les autres chez un bourgeois de la ville; il étoit déjà tard et quasi sur l'heure de souper, quand il vint fraper à la porte. Une servante luy ouvre, et qui l'enquête de ce qu'il demandoit; il répond qu'il venoit loger là dedans par ordre du roy. La servante apella sa maîtresse, qui, étant décenduë en bas, et ayant apris les prétentions du soldat, et dit qu'elle êtoit jeune femme nouvelle mariée ; que son mary étant absent du logis et seule avec une servante, qu'elle ne pouvoit pas recevoir d'homme chez elle. Ce soldat ne se satisfit point de cette réponce, luy dit qu'il étoit bien marry de l'incommoder, mais qu'il étoit trop tard pour aller demander un autre logis; que ses cama-
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rades étoient tous logez et qu'il n'y avoit pas d'aparence qu'il couchât à la rue, et la prie de le mettre en tel lieu qu'il luy plairoit, qu'il tâcheroit de luy faire le moins d'incommodité qu'il luy seroit possible, et qu'elle ne l'obligeât pas à prendre par force ce qu'elle luy pouvoit accorder par courtoisie. La jeune femme, à qui cela fâchoit grandement, mais qui voyoit bien que c'étoit un faire le faut et qu'aussi bien il prendroit de force ce qu'on luy refuseroit par amitié, encor qu'elle voyoit bien que cela pourroit troubler ses desseins, elle dit à sa servante qu'elle le laissât entrer, et qu'elle le mît coucher au galetas. Ce jeune homme, en entrant, dit à cette jeune femme : « Mademoiselle, je n'ay point soupe ; ce n'est pas que je vous en demande, ny que vous y soyez obligée, parce que le roy nous paye pour cela, mais parce qu'il est tard, et que je ne trouverois a cet heure icy rien dans la ville (car aux villes d'Espagne on ne trouve pas des cabarets comme en France) : obligez moyde me faire donner quelque chose pour mon souper, et je le payeray. — Comment ! luy dit-elle, croyez-vous que ce logis icy soit un cabaret ? Allez vous coucher si vous voulez, car à souper vous n'en aurez point céans. » Luy, qui voyoit bien qu'en sortant il auroit peine à trouver à souper dehors, et qui craignoit qu'à son retour on ne luy fermât la porte, aima mieux s'aller coucher sans souper, ce qu'il fit. On le fait monter au haut d'un galetas assez mal en ordre, on luy montre un méchant lit dans lequel il fut contraint de se coucher : car, outre que les soldats en Espagne n'osent pas traiter leurs hôtes avec tant d'empire
qu'ils font en France, ils n'osent pas faire dans les grandes villes ce qu'ils font dans les villages où ils ont la force en main. Ce soldat, étant assez mal couché, et qui mouroit de faim, n'avoit pas grande envie de dormir, il ne faisoit que tourner d'un côté et d'autre sans pouvoir fermer l'œil. Environ une heure après qu'il se fut mis au lit , tournant les yeux dans la chambre de côté et d'autre, il vit une lumière qui sortoit par une crevasse du plancher de la chambre où il étoit; il eut la curiosité de voir ce que ce pouvoit être; il se levé nud en chemine,» se couche tout plat à terre, et voit que ce trou répondoit en une belle chambre qui étoit au dessous de luy, bien meublée et bien tapissée, où il y avoit un beau et grand feu, avec deux broches qui tournoient pleines de gibier, et la jeune damoiselle à qui il avoit parlé auprès du feu, entre les bras d'un jeune avocat, ou pour le moins paroissoit-il être tel avec sa soutane et son long manteau, et la servante qui tournoit les broches. «Comment! dit-il en luy-même, est-ce icy cette femme qui ne reçoit point d'hommes en l'absence de son mary ? » Il ne dit mot, voyant qu'il n'étoit pas encore tems de parler; mais, affamé qu'il étoit, il regardoit avec grand envie ce qui étoit à ces broches, qu'il devoroit des yeux ; il eut la patience de voir cuire le souper, et, s'il n'étoit du festin, pour le moins mâchoit-il à vuide la fumée du rost. Il vit couvrir la table, aporter les bouteilles de vin qu'on venoit de rafraîchir dans la neige, comme c'est la mode en été en cela, et bref mettre les viandes sur la table. Comme ils lavoient les mains, ils entendent fraper
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à la porte; la servante ayant demandé qui va là, elle connut à la réponce que c'étoit le maître du logis, qu'on n'attendoit que dans deux ou trois jours, qui revenoit des champs. La servante, tout effrayée, dit à sa maîtresse : « Ah ! Mademoiselle, tout est perdu; c'est Monsieur qui arrive. » La maîtresse, toute étonnée, ne sçait que faire ; de cacher cet avocat en aucun lieu, elle ne pouvoit, car il n'y avoit pour tout que cette chambre et une à côté où couchoit la servante, et où se cachant, il n'ût sçu sortir qu'on ne Tût vu, car il falloit qu'il repassât dans la même chambre; de le mettre en haut dans ce galetas où étoit couché ce soldat, il n'y avoit nulle aparence de découvrir la chose à cet étranger, et se mettre à la discrétion de cet homme qu'elle ne connoissoit point, et qui pouvoit publier par tout son infamie ; et, d'autre côté, de le faire décendre en bas, il n'y avoit que l'escalier par où il falloit que montât le mary, qui étoit à la porte ; et puis la grande presse que ce mary leur donnoit ne permettoit pas tous ces raisonnemens, et tout ce qu'elle pût faire à la hâte fut de le faire cacher à la ruelle du lit et ouvrir une grande armoire qui étoit proche du lit, dans laquelle elle fit mettre tout le souper en l'état qu'il étoit, les plats, les assiettes, les serviettes, le vin, le fruit, tout le couvert, mettre le tapis sur la table, et elle s'assied auprès du feu. Cependant le mary, qu'on faisoit attendre à la porte, frape plusieurs fois, et crie qu'on luy vienne ouvrir; ce qu'on fait à la fin. Il entre, il monte, et trouve sa femme assise auprès du feu, qui se levé, et luy saute au col, luy disant : « Ah! mon cher amy, que
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je suis aise de vous voir ! car je ne vous attendois pas encor si-tost. — Mamie, luy dit-il, ayant fait mes affaires plutôt que je ne pensois, je suis venu à toute bride, tant j'avois envie devons voir; j'ay faitaujourd'huy dix-huit lieues, désirant arriver icy à quelque heure qu'il eust pu être, pour ne loger point dans ces méchantes ventes (ainsi apelle-t'on les hôtelleries qui sont sur les chemins) où l'on est si mal accommodé; mais que veut dire, luy demanda-t'il, un si grand feu ? — Ah! mon amy, luy dit-elle, j'ay un si grand mal de ventre que je l'ay fait faire pour me chauffer des serviettes pour me mettre dessus ; je croy que cela m'est venu de l'affliction que j'ay reçue à ce soir, d'un soldat qui malgré moy a voulu loger céans disant avoir ordre du roy ; cela m'a tant fâchée de voir un homme logé céans lorsque vous n'y êtes point, que cela m'a causé, comme je croy, ce mal là. » Incontinent, ce soldat, jugeant bien qu'il étoit temps de paroître, puis qu'on le mettoit en jeu, il s'habille promptement, ayant pourtant l'oreille éveillée pour ouïr la fin de leur discours. Le mary luy dit : « Mamie, ce n'est pas tout, je n'ay point soupe et meurs de faim, avezvous quelque chose à me donner ? — Moy, mon amy, luy dit elle, que voulez-vous que j'aye, moy qui ne vous attendois point? Pensez-vous, quand vous êtes hors d'icy,que je fasse ordinaire? Je me passe à une pomme cuite, et ma servante à une autre. — Mais il faut donc, dit le mary, que j'aille coucher sans souper : car de trouver maintenant rien à la ville il ne faut pas l'espérer à l'heure qu'il est. » En disant cela, ce soldat, qui s'étoit promptement habillé, dé-
cend et frappe à la porte ; on luy ouvre, il vient saluer le mary, le priant de l'excuser s'il avoit donné de l'incommodité à sa femme, qui ne vouloit point le loger, mais qu'il y venoit par ordre duroy, dont il luy fit voir le billet, de peur qu'il n'en entrât en ombrage. « Toutefois, Monsieur, dit-il. Mademoiselle ne se peut plaindre de moy, de luy avoir dit aucune chose qui luy ait pu déplaire. — Je ne m'en plains pas, repliqua-t-elle. — Monsieur, luy dit ce soldat, vous n'avez pas soupe, ny moy aussi ; si vous voulez, je vous donneray à souper et à Mademoiselle aussi, et j'ay moyen de vous faire bonne chère. — Comment seroit-il possible, dit-il, Monsieur, vu qu'à l'heure qu'il est il est impossible de rien trouver dans la ville? — Ne vous en mettez point en peine, dit ce soldat ; le soupe ne tardera gueres à être bien aprêté. Je vous veux bien avouer franchement (je croy que je suis céans du tout en liberté et que vous ne m'irez pas accuser à l'Inquisition) que je suis magicien, et que je commande aux démons comme il me plaist; laissezmoy faire, et je vous feray voir que j'ay crédit en enfer, où l'on aprête les viandes aussi bien pour le moins qu'en ce païs cy. » Il prend un petit bâton auprès du feu, qu'il fait servir de baguette, fait un cerne à l'entour de luy, et, comme il étoit extrêmement adroit et matois, il prononce quelque jargon étrange qu'il composa à l'instant, que les autres n'avoient garde d'entendre, puisqu'une l'entendoit pas luy-même, quoy qu'il s'entendît fort bien, et, après plusieurs étranges grimaces qu'il fît, pour donner plus de lieu à la fourbe, il prononça
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tout haut et en langue intelligible : « Je te commande que tout présentement tu nous fasses aporter à souper pour mon hôte et Mademoiselle sa femme; mais prens garde à toy et nous traite bien. Que desirez-vous manger, Monsieur? dit-il au maître de la maison. » Ce maître, tout étonné, luy dit : « Tout ce qu'il vous plaira. Monsieur. — Fay donc promptement aporter un bon potage aux herbes, bien fait, avec un chapon boûilly, un bon chapon rôty, une couple de perdrix, un levraut, et deux beccasses », qui étoit la viande qu'il avoit vûë au feu, et qu'il avoit bien eu le loisir de considérer attentivement. « Est-ce assez, dit-il, mon hôte? — Ah ! Monsieur, dit-il, c'est trois fois plus qu'il ne faut; que voulez-vous faire de tant de viande? — Va, dit-il, encor une douzaine d'alouettes pour curer les dents. Outre cela, prépare nous le vin rafraichy dans la neige, le dessert en bon ordre, et des confitures; mais que tout soit cuit comme il faut, et te garde bien de faire paroître qui que ce soit icy dedans, ny de faire peur à Mademoiselle que voilà par aucune vision : je veux que tout ce que je te demande se trouve prest dans cette grande armoire que voicy. Monsieur, dit-il, faites-la ouvrir: car tout ce que je viens de demander y est sans faute, et vous verrez comme je suis ponctuellement obeï.» Cette femme, voyant bien qu'elle étoit découverte, et que ce seroit en vain qu'elle voudroit résister à l'ouverture de cette armoire, loua l'adresse et la subtilité du soldat en elle-même, ouvre l'armoire , et ponctuellement tout ce qu'il avoit demandé s'y trouvoit tout chaud et prest à manger, au grand éton-
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nementdu mary, qui étoit si confus qu'il ne sçavoit que dire. La damoiselle faisoit l'étonnée aussi bien que luy, et sans doute elle avoit raison de Tètre, mais d'autre façon que le mary l'étoit. Le soldat, qui faisoit le maître, comme celuy qui vouloit qu'on crût qu'il defrayoit ses hôtes, commande qu'on mette la nappe, et qu'on serve les viandes tandis qu'elles étoient chaudes; et, comme il mouroitdefaim, il arrache une cuisse de chapon, et mord à même, disant au mary qu'il étoit fort bon et qu'il en goûtât. Le maître avoit peine à se résoudre à manger de ces viandes, qui venoient, comme il s'imaginoit, d'un si étrange lieu ; la damoiselle, faisant la sucrée, luy dit qu'elle n'avoit garde d'en manger; ce soldirluy dit qu'elle ne devoit rien aprehender, qu'elle en mangeât, et que sans doute elle le trouveroit bon. Il fait donner de l'eau à laver, fait les honneurs de la maison, fait asseoir son hôte et sa femme, et se sied auprès d'elle, prend une cueillier, goûte au potage, dit qu'il étoit fort bon, convie le maître à y goûter, qui ne s'y pouvoit bonnement résoudre; mais, à la fin, en ayant goûté et l'ayant trouvé fort bon, en fait goûter quasi par force à sa femme, et, quoy qu'elle ne demandât pas mieux, se faisoit pourtant prier, mais à la fin ils y furent bien-tôt accoutumez l'un et l'autre, et mon drôle, qui mouroit de faim, donnoit comme il falloit sur le doubleur et mangeoit autant que quatre eussent fait. Enfin le mary fut contraint de louer et les viandes, et les sauces, et d'avouer qu'il y avoit d'aussi bons cuisiniers en enfer qu'à Grenade ; ils trouvèrent le vin excélent et extrêmement frais , et le fruit bien en ordre ; de sorte que le mary
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confessa n'avoir fait de long-temps si bonne chère. Comme ils eurent soupe, ce soldat, ayant pitié du pauvre avocat, qui voyoit manger son bien sans en recourre sa part, encore qu'il mourût de faim, et pour luy donner lieu de sortir en assurance du lieu où il étoit, ce qui luy donnoit encor plus de peine que la perte de son soupe, il s'avise d'une plaisante subtilité. « Or ça, dit-il à son hôte , vous ne vous plaindrezpas, je croy, que vous n'ayez soupe à vôire contentement ? — Non assurément, Monsieur, répondit le maître, un peu plus assuré qu'il n'étoit au commencement, et c'est de vôtre grâce. — Ce n'est pas encor tout, dit le soldat, je vous veux faire voir celuy qui nous a donné à souper. — Ah ! non, de grâce », dit la damoiselle, toute tremblante de la peur qu'elle avoit qu'il ne découvrît ce qu'elle avoit tant d'envie de celer; mais luy, entendant ce qu'elle vouloit dire : « Non, Mademoiselle, dit-il, n'ayez pas de peur; je ne feray pas ce que vous pensez; je suis trop discret pour desobliger les dames; assurezvous sur moy, » Et le mary n'en étoit pas d'avis non plus que sa femme, mais ils avoient tous deux une peur bien différente l'une de l'autre. « Non, non. Monsieur, dit-il, vous ne verrez rien qui vous puisse faire aprehender aucune chose; ne vous mettez pas en peine. Mademoiselle, dit-il à la femme, faites ouvrir toutes les portes de céans, tant d'icy que de la rue, car autrement, à mon commandement, pour sortir plutôt il briseroit tout. » La damoiselle, commençant à comprendre ce qu'il avoit envie de faire : « Mon Dieu, dit-elle à la servante, ouvrez promptement la porte de la chambre et de
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la rue», ce qui fut fait, et tout à l'heure le soldat, se levant de sa chaire, dit avec une voix relevée : «Toy qui es icy présent, et qui nous as si bien traitez, qui nous vois et qui nous écoutes, sors promptement d'icy par les portes qui sont ouvertes, afin que tu ne rompes rien, et fais toy voir à la compagnie, non en ta forme, car tu ferois mourir de peur Mademoiselle que voicy : car, pour Monsieur, je ne croy pas qu'il soit si aisé à effrayer. Monsieur, luy dit-il, en quel habit vous plaist-il qu'il paroisse? — En tel qu'il vous plaira, répondit-il sur le champ, tant il avoit hâte qu'il fût party. — Sors donc en habit d'avocat. » Ce pauvre avocat, qui vit une occasion si favorable d'échaper comme il souhaitoit, enfonça son chapeau dans sa tète, de peur d'être connu, passe plus promptement qu'il put au travers de la chambre, et gagne la rue. Le mary, en le voyant, pensa tomber pâmé de son haut, et la damoiselle, pour mieux jouer son jeu, fit semblant d'être évanouie de peur; on la deshabille et la met dans le lit, où le mary se mit après, et le jeune homme s'alla coucher avec plus d'envie de dormir qu'il n'avoit auparavant. Le mary ne pût fermer Toeil, songeant toujours aux choses étranges qu'il croyoit avoir vues, dont il entretenoit sa femme, qui faisoit plus l'étonnée que luy. Le lendemain au matin, le soldat vint prendre congé de son hôte, qui luy fit mille remercimens. Etant sorty du logis, il épia quand le mary en seroit dehors, et entre aussitôt dans la maison, trouva la maîtresse dans le lit, à qui il donna le bon jour : elle demeura toute honteuse et se vouloit cacher de luy ; mais il luy dit : « Mademoiselle, pour
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quoyme refusez-vous l'honneur de votre vûë? Ayje fait quelque chose qui vous puisse déplaire ? — Au contraire, Monsieur, dit-elle ; je vous ay tant d'obligation que j'ay honte de paroître devant vous. » Ces discours continuèrent en coniplimens, et s'achevèrent en l'accommodement des deux personnages, qu'elle n'osa refuser, vu le signalé service qu'il luy avoit rendu, et qu'il étoit homme qui meritoit bien autant pour le moins d'être obligé que Monsieur l'avocat; dont le mary ne sçùt rien, non plus qu'il avoit sçû de l'autre.
D'un bon compagnon qui rendit un cUstere.
IL y a des apoticaires et des chirurgiens qui ne demandent que playes et bosses, et font volontiers accroire aux personnes qu'ils sont malades. Cela me fait souvenir d'un clerc qui, ayant été quelque temps malade, il n'avoit presque rien dépensé qu'un clistere. Un peu après sa guérison, son apoticaire le vient voir pour luy demander de l'argent, et, le voyant encore tout pâle et défait, luy dit (contrefaisant le médecin) qu'il luy falloir prendre le lendemain un lavement, et qu'il luy en apporteroit un sans faute. Le clerc lui accorde, encore qu'il sçût bien n'en avoir que faire ; l'apoticaire accomode sa décoction, et le lendemain ne manqua pas de l'apporter. Le clerc se tient au lit et reçoit le clistere que l'apoticaire luy donne ; mais, comme il étoit prêt à s'en aller, le clerc l'appelle disant .
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« Monsieur, j'ay bien mal au fondement; ne va-t-il point d'hemoroïde ? regardez un peu, s'il vous plaist « ; et, comme il regardoit d'assez prés, l'autre luy lâcha le lavement au nez.
D'un homme qui fut cocu, battu et content.
UN jeune gentilhomme de condition avoit demeuré quelque tems en Italie pour aprendre les exercices. Etant de retour en son païs, il aprit qu'une jeune damoiselle sa voisine, dont il avoit autrefois été passionnément amoureux, s'étoit mariée en son absence, à sept ou huit lieues de la, à un vieillard âgé de plus de soixante ans, dont il pensa mourir de déplaisir : il s'informe des qualitez de ce personnage, et sçût qu'il avoit besoin d'un valet de chambre, et qu'il en cherchoit un de tous cotez. Il luy prit fantaisie de passer pour tel chez luy, et, communiquant son dessein à un certain gentilhomme son parent qui avoit grand accez auprès de ce vieillard, il approuva sa résolution, et lui promit de le faire recevoir là dedans ; il en parle, et promet de luy donner un gentil garçon pour valet de chambre, dont ce bon homme l'accepte avec joye. Ce jeune gentilhomme se déguise, se fait présenter par son parent, et enfin est reçu pour domestique là dedans sous le nom de Fabrice : il y avoit longterns qu'il étoit absent du païs, qui étoit la cause que la femme de ce vieillard, qui l'avoit connu en ses jeunes ans, ne le connoissoit plus; il passe là
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dedans sous le nom de Fabrice, se rend fort soigneux de plaire au maître, et particulièrement à la maîtresse, tant qu'il se mit aux bonnes grâces de sa maîtresse, qu'il aimoit extrêmement. Il fut prés de trois mois dans la maison sans s'oser faire connoître ou peut être sans en avoir pu trouver Foccasion comme il le desiroit. Un jour qu'il étoit avec elle, il prend la hardiesse de l'entretenir avec plus de familiarité, et de discours en autre vint à parler de luy-même sous son vray nom : il remarque de l'émotion en cette dame, qui luy fît juger qu'il avoit eu autresfois quelque part en ses bonnes grâces, qui l'obligea à parler en sorte qu'elle le regarde plus fixement qu'elle ne l'avoit encore fait, et commence à rappeler sa mémoire, et voir dans ce visage, quoyque changé, et sous un habit indigne de luy, qu'elle eût quelque soupçon en elle même que ce pouvoit être celuy qui autrefois avoit eu de la passion pour elle, et qu'elle ne le méprisoit point; et, comme il recommença de nouveau à luy parler de luy même, elle luy dit : « Plût au Ciel que vous fussiez celuy dont vous parlez ! )> A ce mot, il ne se put contenir, et franchement il avoua qu'il étoit le même qui, pour l'amour qu'il lui portoit, s'étoit déguisé de la sorte pour l'aborder, ayant apris à son retour qu'elle étoit mariée, dont il avoit pensé mourir de déplaisir; elle en demeura si ravie que, jetant les bras à son col, elle lui témoigna le contentement qu'elle recevoit d'une vûë si inespérée, le blâma de s'être si long tems caché à elle ; en un mot, ils refirent si bien connoissance qu'elle luy promit de recompenser l'amour qu'il avoit pour elle, et ne mit pas l'ac-
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complissement de sa promesse plus loin que la nuit même, qu'elle luy conseilla (parce qu'autrement il lui étoit presque impossible) de la venir à minuit trouver nud en chemise dans son lit, et qu'elle laisseroit la porte de sa chambre ouverte à ce dessein, et qu'il ne fîst point de bruit de peur de réveiller son vieillard, et qu'il verroit si elle étoit femme de parole. Il ne manque point d'obéir à ce qu'elle luy commandoit. Il trouva, comme elle luy avoit dit, la porte de la chambre ouverte, il approche de la ruelle du lit tout doucement, la prend par le bras et l'éveille. Elle qui l'attendoit avec impatience, et qu'un léger sommeil avoitunpeu gagnée, s'éveilla promptement, et, sçachant que c'étoit luy, luy prend avec la main les deux bouts du poignet de sa chemise, et luy dit tout bas que, pour chose qu'il oûit, il ne s'étonnât de rien. Là dessus elle éveille son mari, luy disant: « Mon amy, lequel, je vous prie, de tous vos serviteurs croyez-vous qui vous soit le plus fidèle ? — Moy, dit-il, pourquoi ? sans doute c'est Fabrice. — Fabrice ! répondit-elle, vous seriez bien étonné s'il m'avoit parlé d'amour. « Fabrice, surpris, fait mine de se vouloir, enfuir, mais elle le retint doucement, et, par un certain signe qu'elle luy fit en luy pressant la main, luy témoigna qu'il ne devoit point avoir de peur. « Comment ! dit le mary, il vous a priée d'amour! Que luy avez vous répondu .'' — Moy, dit-elle pour le convaincre, afin que vous le preniez sur le fait, car je sçais que vous l'aimez si fort que vous ne le croiriez pas de luy autrement, j"ay fait semblant de condécendre à sa volonté, et luy ay donné rendez-vous ce soir à
minuit à la porte de notre jardin ; il ne manquera pas d'y être assurément à cette heure, car je viens de conter minuit, et c'est ce qui m'a fait vous éveiller en sur-saut. Et, pour vous faire voir que ce coquin de Fabrice ne vaut rien et qu'il abuse de l'amitié que vous luy portez, obligez moy de prendre mon cotillon, et quelque chose de blanc à vôtre tête, et d'aller au rendez-vous : car, la nuit étant obscure, et m'attendant comme il fait, il ne manquera pas de vous prendre pour moy, et là vous ne douterez nullement de l'affront qu'il a envie de vous faire. « Le mary trouve cet expédient fort bon : il prend le cotillon de la femme et sa cornette à sa tête, signe que les cornes y dévoient bientôt être, et, comme il se mettoit en état d'aller, sa femme luy dit : « Mon amy, s'il n'est pas encore arrivé, attendez-le, il ne tardera pas, car nous sommes demeurés d'accord que le premier venu attendroit l'autre. )) Il s'en va donc en délibération de bien attraper Fabrice, qui ne manqua pas, sitôt qu'il fut party, d'entrer à sa place, et de prendre avec sa dame la jouissance de ce qu'il avoit si long tems désiré. Après qu'il eut bien passé son temps avec elle, elle luy dit ce qu'il falloit qu'il fit, pour non seulement ôter la mauvaise opinion que son mary devoit avoir de luy, mais pour se mettre encor plus en ses bonnes grâces : il prend le bâton avec quoy on faisoit le lit, qu'il trouva à la ruelle, et descend à la porte du jardin, où il aperçût ce fol de mary, qui luy dit d'un ton de voix contrefait : « Est-ce vous, mon amy ? » Il luy répondit sur le champ : « Oûy ; est-ce vous. Madame ? — Oûy, mon cœur, dit-il, je vous attens. »
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Là dessus Fabrice prend son bâton, et, ruant plusieur coups sur son maître, luy dit : « C'est donc vous. Madame la putain ? Quoy ! vous imaginez vous qu'il me put jamais tomber en la fantaisie de faire cet alTront à mon maître, à qui j'ay de si grandes obligations? Ce que je vous ay dit n'étoit que pour vous éprouver, et, sans quelque chose qui me retient, je l'irois dire à mon maître, qui vous traiteroit comme vous le méritez; mais pour ce coup je me contenteray de vous châtier moy-même » ; et, en disant cela, il luy donne tant de coups de bâton qu'il s'en alla vîtement se sauver dans les bras de sa femme, à qui il dit : « Ah ! ma mie, si vous y eussiez été, comme vous eût-il traitée? Fabrice, sans doute est le plus fîdele serviteur qu'il y ait au monde. » Ainsi il fut cocu, batu et content, et si satisfait de la fidélité de son valet que, si après il l'ût vu couché avec sa femme, il ne l'eût pas cru.
Autre sur le même sujet.
UNE certaine dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et néanmoins ne laissoit point de se réjouir et de passer son tems avec un jeune frisé, qui étoit valet de chambre d'un gentilhomme de ses voisins, dont elle étoit passionnément amoureuse, qui quelquefois la voyoit de prés aux heures qu'elle l'avertissoit que son mary étoit absent. Cette dame étoit parfaitement belle, et, quoy qu'elle s'abandonnât à un valet, ne laissoit point d'être pour-
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suivie par tous les braves cavaliers du païs, et entr'autres par un certain marquis leur voisin, qui, l'ayant longuement persécutée, à force de presens obtint d'elle ce qu'il en desiroit,maiseIlerobligeoit bien plutôt par intérêt que par amour : car toutes ses inclinations étoient dédiées à ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur. Un jour, comme son mary étoit allé dehors, et qu'il ne devoit être de retour que le lendemain, elle envoyé tout à l'heure quérir son jeune galand, comme elle avoit accoutumé de le faire en pareille occasion; mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour que Monsieur le marquis arrive, qui, ayant laissé ses chevaux dans la cour, montoit déjà l'escalier quand une des filles de chambre de la dame la vint avertir que le marquis montoit. Elle, qui pour rien n'ût voulu que le marquis eût trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher, ce qu'il fît tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se cache sous le lit. Le marquis entre et salue la dame, qui luy demande comment il avoit sçû prévoir que son mary n'étoit point au logis; il luy dit que son cœur l'en avoit averty, qu'il n'avait pas accoutumé de pronostiquer jamais en vain. Comme ils étoient en conversation ensemble, le mary arrive, ce qu'une fille de chambre vint aussitôt dire à sa maîtresse qu'il étoit déjà dans la cour, et qu'il avoit vu les chevaux de Monsieur le marquis. Cette femme demeura grandement interdite, ne sçachant ce qu'elle devoit faire, de voir son mary la surprendre pendant que le marquis étoit avec elle et qu'elle avoit un autre galand caché sous le lit. Mais, comme
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les femmes sont extrêmement subtiles et promptes plus que les hommes à remédier aux mallieurs presens, avec le peu de tems qu'elle avoit, elle dit au marquis : « Monsieur, si vous avez dessein de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause qui m'oblige à cela, car je n'ay pas à présent loisir de répondre là dessus, mettez l'épée à la main, et témoignez d'être en colère, disant : « Morbleu, je le ratraperay une autre fois w, et, en disant cela, sortez promptement de céans, et, quoy que mon mary, que vous allez rencontrer sur la montée, vous en demande la cause, et vous veuille arrêter, allez vous-en, faites mine d'être en colère, sans luy répondre; c'est l'unique moyen de me sauver, sans quoy je suis morte, autant vaut. » Le marquis, qui n'avoit pas de loisir de consulter là dessus, fut bien aise aussi que par ce moyen il se pouvoit facilement échaper, met l'épée à la main, sort de la chambre, et, rencontrant le mary dans l'escalier, dit en colère : « Morbleu ! je le ratraperay une autre fois. » Le mary, étonné, lui demande ce qu'il a, mais luy, sans vouloir écouter, enfonçant son chapeau à sa tète, sort sans luy dire aucun mot. Le mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui en a Monsieur le marquis ? «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je me suis trouvée si étonnée ! tout maintenant, il est venu un jeune homme se réfugier icy, me priant, la larme à l'œil, d'avoir pitié de luy, et de le sauver des mains de ce marquis, qui, l'épée à la main, couroit après luy pour le tuer; je l'ay fait entrer dans ma chambre, et me suis tenue à la porte pour en défen-
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dre l'entrée au marquis, qui, tout furieux, venoit pour le tuer ; mais, ayant connu que je ne le trouvois pas bon, s'étant venu réfugier dans ma chambre, encore a-t-il été assez courtois pour ne l'attaquer pas chez moy. — Ah ! dit le mari, sans doute, c'est ce qui l'obligeoit à dire qu'il le ratraperoit ailleurs. Mais où est-il, ce jeune homme ? — Je ne sçay, dit-elle, où il sera caché ; je m'en vais l'apeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez, ne craignez rien, il est party. » Ce jeune homme^ qui avoit tout oùy, sort tout tremblant de dessous le lit, car il en avoit bien sujet : le mary luy demande pourquoy ce marquis luy en vouloit ? « Je vous jure, dit-il, que je ne sçay rien. Monsieur, car je ne le connois point, et je crois qu'il me prend pour un autre : car, si tôt qu'il m'a vu, mettant l'épée à la main, il a crié: « Tuë, tuë», et, sans Madame, qui m'a fait la faveur de me tirer céans, je serois mort sans doute; je luy suis obligé de la vie. » Le mary le console le mieux qu'il pût, et le conseille de ne sortir point de chez luy qu'il ne fût nuit, de peur que l'autre ne le guêtât par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps qu'il avoit perdu sans aprehender le mary, qui lui servoit d'escorte.
D'un prince couché avec la fenime d'un certain quidam de Paris.
UN certain prince, étant amoureux de la femme d'un certain quidam de Paris, épioit les occasions que le mary étoit au Palais, pour venir voir sa
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femme. Etant venu un matin qu'il Tavoit vu aller au Palais, il vient chez elle, et, la trouvant au lit, il se dépouille et se couche entre deux draps avec elle. Comme ils eurent été quelque temps ensemble à se réjouir, le mary frape à la porte : un valet luy ouvre sans songer à rien, et, comme il montoit l'escalier, une servante l'avise qui court en diligence en avertir sa maîtresse, luy disant qu'il étoit tout prest d'entrer. Le prince, qui n'ût pas loisir de consulter là dessus, saute hors du lit en chemise et se lance dans un cabinet prochain sans avoir eu le tems de prendre son habit, qu'il laisse sur la table ; le mary entre dans la chambre; sa femme luy demande qui l'obligeoit à revenir sitôt. Il dit qu'il avoit oublié quelques papiers sur sa table, qu'il venoit quérir, et, mettant la main sur sa table pour les chercher, il fut tout étonné de voir un habit d'écarlatte chamarré de passemens d'or. Il demanda à sa femme que vouloit dire cela? « Mon amy, ce luy dit-elle, si-tôt que vous avez été party ce matin, une femme me l'a aporté sçavoir si je le voulois acheter; mais, voyant que ce n'étoit point un habit à votre usage, je luy avois dit que je n'en voulois point ; toutefois, voyant qu'on en auroit bon marché, je luy ay dit qu'elle le laissât là, et que je vous le montrerois; on ne le fait que cinquante écus, et il y a quasi pour autant d'argent, quand on le voudroit brûler; pour moy, je croy que vous le pourries mettre à la campagne. — Vous avez raison, dit-il, ma mie ; je voudrois bien l'essayer pour voir s'il me seroit propre. » Il se déshabille, met cet habillement, qui étoit à peu prés propre pour luy; comme il l'avoit vêtu sur luy,
l'horloge vint à sonner; il demande quelle heure c'étoit : on luy dit que c'étoit dix heures. « Comment, dix heures! dit-il; il faut nécessairement que je sois à l'issue de l'audience ; je n'ay pas le loisir de me r'habiller; qu'on me donne promptement ma soutane, je la mettraypar dessus cet habit-cy, on ne le verra pas. » Sa femme le vouloit empêcher, mais le mary, qui étoit pressé, ne vouloit point entendre ses raisons, et elle, de peur de luy donner quelque soupçon, ne voulut pas insister davantage. 11 s'en va donc, emporte les habits du prince, et laisse les siens, que le prince fut contraint de vêtir pour ne pas demeurer tout nud ; luy qui avoit eu ce qu'il desiroit de cette femme, ne s'en souciant pas beaucoup après, va trouver le roy en cet équipage, à qui il conta l'histoire, dont il eut bien sujet de rire; et, pour en avoir encor davantage leur plaisir, le roy envoya promptement au Palais dire à ce conseiller qu'il vînt tout à l'heure parler a luy, ce qu'il fît, croyant être mandé pour quelque affaire très-importante. Comme le roy le vit devant luy, il ne se pût tenir de rire, et, faisant semblant d'avoir vu au travers de sa soutane briller le clinquant d'or, luy dit : « Comment! Monsieur, quel habit portez-vous là sous votre soutane?» Il demeura tout étonné : le roy le fit dépouiller, et, paroissant avec cet habit, le prince, qui étoit là présent, dit au roy : « Sire, voilà mon habit qui m'a été dérobé. « Le conseiller, plus surpris encore qu'auparavant, reconnut le sien que le prince avoit vêtu. Après une assez longue contestation qu'ils firent avec grande honte du conseiller, qui reçût Taffront, il vint à connoître qu'il étoit de
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la confrairie des cornards, dont il n'osa dire mot à sa femme, craignant les coups de bâton dont il fut sur le champ menacé. Je croy que de longtemps il ne retourna à la Cour avec pareil équipage; et, quand il se rencontroit en compagnie, l'on parla souvent du change d'habit, et la femme de son côté ne retourna plus à de pareilles troques.
D'une femme qui subtilement trompa son niary qui étoit borgne.
UNE jeune damoiselle extrêmement affectée ayant épousé un homme qui étoit borgne, elle voulut éprouver si elle seroit mieux accolée d'un autre homme qui auroit deux bons yeux. Elle fit choix d'un jeune homme bien fait, qu'elle envoyoit quérir toutes les fois que son mary étoit absent. Un jour, comme ils étoient tous deux à se réjouir dans sa chambre, la servante luy dit que son mary venoit d'arriver, et qu'il montoit. Cette femme ne sçachant où cacher son galand, le fit mettre derrière la porte de la chambre, dans laquelle le mary entrant, elle alla au devant de luy se jeter à son col, et, pour avoir lieu de faire promptement évader son amy, elle luy dit : « Je suis ravi de ce que vous venez d'arriver; je me viens de lever, en me réveillant en sursaut d'un songe que je viens de faire, lequel plût à Dieu qu'il fût vray ! — Quel songe, ma mie ? luy dit son mary. — J'ay songé, luy dit-elle, que vous voyiés clair de cet œil que vous avez perdu, et, pour
VOUS dire franchement, je croy plutôt que ce soit une vision qu'un songe, car j'étois plus que demy réveillée. Mon amy, je vous prie que j'en fasse l'expérience; permettez-moy que je vous bouche l'œil dont vous voyez clair, afin que je voye si mon songe est faux, ou s'il est véritable. — Va, dit-il, ma mie, tu es folle; es-tu si sotte que de croire aux songes? — Mon amy, je vous prie, obligez moy de contenter ma curiosité là dessus ; qu'est-ce que cela vous coûtera? — Va, dit-il, je le veux bien, puis que tu le veux. » Là elle luy met la main sur son œil dont il voyoit; cependant que le galand s'échappa par la porte, elle luy dit : « Et bien, mon amy, voyez-vous clair? — Te mocques-tu? luy dit-il, comment voudrois-tu que je visse? — Mon amy, dit-elle, si je n'en eusse vu l'expérience je ne l'aurois pas cru ; je suis satisfaite maintenant. » Ainsi le bon homme fut attrapé sans s'en apercevoir.
D''un clerc trouvé dans les rues à minuit avec une fille.
LE clerc d'une paroisse de la ville de Rouen qui aimoit une jeune fille de ses voisines, étant la nuit avec elle, il fut surpris par la mère qui apella les voisins, sçachant qu'il y avoit un homme avec sa fille; luy, qui à cause de sa profession ne vouloit point être trouvé avec elle, se veut sauver; la fille luy dit que pour rien elle ne demeureroit après cela seule avec sa mère, et le prie de souffrir qu'elle l'accompagnât, ce qu'il fit, se resoudant à la mener
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dans sa maison où il étoit seul. La menant donc à minuit par les rues, il rencontre la patrouille; luy, bien empêché de sa contenance, ne sçait ce qu'il doit faire : de fuir, il étoit si prez d'eux qu'il se douta qu'on le poursuivroit; de demeurer, on voudroit sçavoir ce qu'il vouloit faire de cette fille, et que ce seroit un grand scandale, à l'heure qu'il étoit, de le voir seul avec elle par les rues; mais il s'avisa d'une subtilité : il prend cette fille, la charge sur son col, et, la tenant par les bras, passe auprès d'eux sans s'étonner. Ces soldats, le voyant, crièrent tout haut : « Qui va-là ? » Luy hardiment leur répond : « Passez, Messieurs, passez, c'est un corps pestiféré que je porte au lieu de Santé. » Ces soldats, s'écartans de luy, et se bouchant le nez, luy dirent : « Passe, coquin; morbleu! passe promptement. » Mais il avoit encor plus hâte qu'eux. Et ainsi, par cette subtilité, il évita le danger où il étoit.
D'une damoiselle et de son porcher.
UNE jeune damoiselle de la campagne, dont le mary étoit à la guerre depuis quelque tems, s'ennuyant de jeûner si long-tems, jetta les yeux sur un jeune porcher qui étoit chez elle, grand garçon de bonne mine, et de taille de ne s'acquiter pas mal de son devoir avec une femme. Elle luy dit qu'il la vint trouver sur le soir quand elle seroit prête de souper, ce qu'il fit; elle luy fit laver les mains, et, quoy qu'il y résistât, elle le fit souper avec elle. Après souper, elle luy fit vêtir une chemise
blanche de celles de son mary, et le fil coucher avec elle, luy fit paroître qu'elle avoit eu raison d'avoir bonne opinion de luy, aussi s^en contenta-elle ; de sorte que le lendemain elle luy donna une assez bonne somme d'argent, et luy commanda tous les soirs d'en faire autant, à quoy il ne manqua pas. Un soir, bien tard, le mary revint de la guerre avec si peu de bruit que personne n'en sçût rien ; comme il étoit prestde se mettre à porte de sa chambre, il fut vitement ouvrir, et aperçût que c'étoit le porcher qui, le voyant tout interdit et surpris, ne sçût que dire. Ce gentilhomme s'enquiert de ce qu'il demandoit, mais luy, tout étonné encor, s'avisa-il de luy dire : « Monsieur, je venois demander s'il étoit à propos de mettre coucher les truyes avec les cochons ? — Qui t'émeut à me faire cette question, maraut? va vite, sors d'icy» ; et ainsi s'en alla-il tout penaut. Ce mary vit qu'il demeura si surpris, et que sa femme ne le fut pas moins, ce qui luy donna quelque soupçon; pour en être éclaircy, il résolut d'épier les actions de ce porcher le lendemain au matin : comme il le cherchoit, il le vit dans sa cour qui marchoit en rêvant en luy-même ; il se cache derrière une muraille, et oùit qu'il disoit en mangeant un morceau de pain, qu'il frottoit d'un morceau de lard : « Pardy, je m'avisis hier au soir d'une bonne avisoire. » Son maître, sortant d'où il étoit caché, et le prenant au colet, luy dit : « De quoy t'es-tu avisé, maraut.'' » Luy, tout surpris, sans s'étonner : « De garder mon souper pour mon déjuné, Monsieur. » De sorte qu'il fut contraint de le laisser; ainsi se sauva-t'il par cette subtilité.
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D'une servante qui mangea deux perdrix, dont par une subtilité elle s'excusa.
UN bourgeois de Paris, qui n'avoit plus de femme, avoit une servante assez jolie qui luy en servoit la nuit, et particulièrement à un procureur du Châtelet de la même ville, qui venoit fort souvent voir ce bourgeois, plus pour l'amour de sa servante que de luy, et quoy qu'ils fussent en apparence bons amis. Ce bourgeois pria un jour ce procureur de dîner, qui luy promit de venir ; on luy avoit fait présent d'une couple de perdrix qu'il ne vouloit pas manger seul. Devant que d'aller au Châtelet, il dit à sa servante : «Marguerite, ne manquez pas d'accommoder ces deux perdrix pour dîner, car j'ay prié mon compère le procureur d'en venir manger sa part. » Cette servante les plume, les larde et les met à la broche ; et, comme elles furent rôties, voyant que son maître ny le procureur ne venoient point, et que ces perdrix avoient si bonne mine, ayant plusieurs fois oui dire que c'étoit le plus excélent morceau qui se pouvoit manger, se résolut d'en goûter; elle arracha la cuisse d'une, qui luy sembla si excélente qu'elle mangea aussi l'autre cuisse et dit en elle même : « Aussi bien n'oserois-je pas la servir comme cela ; il vaut mieux la manger toute entière, et faire acroire que le chat me Ta emportée. » Lors qu'elle vint à manger l'estomach, elle le trouva si bon qu'elle la mangea toute jusqu'aux os, ce qui ne la fît que mettre en
apetit, et, voyant que personne ne venoit, elle mangea quelques lardons de l'autre, et, peu à peu, se mettant en apetit, elle la mangea aussi toute entière. Ce qu'ayant fait, et cherchant quelque subtilité pour s'excuser de les représenter, elle entend fraper à !a porte, elle ouvrit, et vil que c'étoit le procureur qui lui demande si son maître étoit au logis ; elle luy dit que non, et qu'il n'étoit pas encor venu ; il entre, et la servante luy dit : « Monsieur, pourquoy pensez vous que mon maître vous a prié de dîner? — Je n'en sçay rien, dit-il. — Comment! luy dit-elle, vous n'en sçavez rien? Fuyez promptement d'icy; il a sçù ce qui s'étoit passé entre vous et moy, dont il est en une telle colère qu'il a résolu de vous couper les deux oreilles; il vous a prié de dîner exprés pour vous faire venir céans, afin de vous attraper, et je mourois d'appréhension que vous ne vinssiez devant luy, afin d'avoir moyen de vous en avertir. — Est-il bien vray? ce dit-il. Ah! parbleu, il ne me tient pas », et, disant cela, il gagne sur l'heure la porte et s'en va. Le maître arrive comme il sortoit, à qui il dit : « Où allez vous, mon compère ? » Luy, tout tremblant, luy dit : « Je reviens toute à cette heure. » Il crût qu'il étoit pressé de quelque nécessité; ce fut pourquoy il rentra, et, prenant un couteau pour couper ces perdrix, il demanda à la servante où elles étoient, qui luy dit : « Comment! où elles sont? le procureur vient d'entrer céans, qui m'a dit que vous luy avez donné charge de les luy bailler, que vous vous étiez ravisé, et que vous aviez résolu de les aller manger chez luy; c'est pourquoy je les luy ay bail-
lées, et il les a emportées. » Luy, entendant cela, et tenant toujours son couteau à la main, il court vers la porte, et vit de loin le procureur qui fuyoit, à qui il cria : « Compère, et pour le moins baillez m'en une». L'autre, qui le voyoit en cette posture, et qui croyoit qu'il luy demandait une de ses oreilles, les prenant avec ses deux mains et se mettant à fuir plus que devant : « Parbleu ! dit-il, je serois bien sot; tu n'as que faire de rire, tu n'en auras point. » Ainsi le bourgeois fut frustré de ses perdrix, que la servante mangea, qui par cette façon évita la furie de son maître. Quoy qu'elle n'eût pas laissé de refaire la paix, car ils se connoissoient assez pour cela.
D'un homme qui déroba le pourceau de son voisin par une subtile invention.
EN un certain village de Normandie, il y avoit un laboureur qui fit tuer un cochon pour sa provision ; et, comme c'est la coutume au païs, quand on a tué, d'envoyer à ses voisins et amis de la saucisse et des boudins, du pied, de l'oreille et dufoye, que, lors que les autres tuent, ils renvoyent de mêmes presens à ceux qui leur en ont envoyé, ce laboureur, qui en recevoit de tous ses voisins et qui ne tuoit qu'un cochon, étant bien empêché de ce qu'il devoit faire, se conseille à un de ses voisins, qu'il croyoit être de ses meilleurs amis, luy disant : « Compère, il y a plusieurs en cette paroisse qui m'envoyent tous les ans des presens quand ils tuent
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des cochons, de sorte que, maintenant que j'en tuë, je me trouve comme obligé de ieur rendre, et je suis bien en peine de ce que je dois faire : car, si je veux rendre les presens à tous, ne tuant qu'un cochon, il ne suffiroit pas; c'est pourquoy je vous prie de me dire ce que je dois faire. » Luy dit ce voisin : « Si j'étois en vôtre place, je pendrois mon cochon à la fenêtre de ma chambre, et que chacun le vît être aisément en prise des larrons, et le lendemain au matin je ferois croire à tout le monde que l'on me l'auroit dérobé; par ce moyen je m'exempterois de faire des presens à personne. — Je proteste, dit-il, que vous avez raison ; je suis résolu de suivre votre conseilla A quoy il ne manqua pas; il fait pendre son cochon comme celui-cy luy avoit conseillé, en lieu qu'il pouvoit être vu d'un chacun, et qu'il étoit en belle prise. Aussi celuy-là même qui luy avoit donné ce conseil ne manqua pas de se relever la nuit et de le luy dérober tout de bon. Le lendemain au matin il fut bien étonné quand il ne trouva plus son cochon, et maudit à l'heure l'invention de son voisin, qu'il avoit tant aprouvée le soir auparavant. Le premier qu'il rencontre fut ce même voisin, à qui il dit tout à l'heure : « Compère, pardy, tu ne sçais pas, on m'a cette nuit tout de bon dérobé mon cochon que je fis tuer hier. — Bon, luy dit son voisin, voila comme il faut dire. — Ce n'est pas le tout, luy dit-il ; je proteste que ce n'est point une feintise; tout de bon on me l'a dérobé. — Voila bien dit, répond l'autre, soûtenez-le toujours, et tout le monde vous croira. » L'autre se mit à jurer et renier qu'il ne se mocquoit point, et plus
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il juroit, et plus l'autre luy disoit qu'il avoit raison de sorte que voilà tout ce qu'il en pût avoir.
D'un jeune homme a qui deux de ses compagnons firent acroire qu'il étoit aveugle.
TROIS jeunes drôles, après avoir soupe, se mirent à jouer ensemble à trois dez; il y en eut un des trois si en malheur qu'il perdit tout son argent contre les deux autres, et étoit si malheureux qu'à chaque coup qu'il perdoit il juroit et renioit, et prenant Dieu par tous les membres, de sorte qu'il faisoit dresser les cheveux à la tête aux autres, qui tant plus qu'ils l'en reprenoient, tant plus ils le mettoient en colère, et l'obligeoient à jurer et maugréer davantage/ Comme il eust le premier perdu son argent, il se retira en jurant encor, et, n'ayant plus de quoy jouer, il fut contraint d'aller coucher et de laisser jouer les deux autres, qui luy dirent, en luy donnant le bon soir, qu'il demandât pardon à Dieu des offenses qu'il avoit faites, pour lesquelles il devoit craindre qu'il ne le punit. Il se couche donc dans la même chambre, laissant jouer les deux autres, où il ne fut pas long-tems dans le lit sans ronfler, et ses deux compagnons qui joùoient l'un contre l'autre, voyans qu'il dormoit bien fort, résolurent de luy jouer d'une fourbe. Ils tuent la chandelle et éteignent le feu, en sorte qu'on ne voyoit goûte du tout dans la chambre, et, feignans de disputer ensemble sur un certain coup, qu'ils feignoient être
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douteux, ils firent un tel bruit qu'ils réveillèrent en sur-saut celuy qui étoit au lit, qui, ouvrant les yeux, et ne voyant goûte, dit : ^< Comment pouvez-vous jouer sans chandelle? — Va, va, luy dirent-ils, tu n'es pas encor bien éveillé »; et, feignans de ne prendre pas garde à luy, firent semblant de recommencer leur jeu; et l'autre peu à peu se rendort à demy. Ceux qui joûoient ou qui faisoient semblant de jouer, feignans être en dispute sur un dés, sçavoir s'il étoit droit ou non, apellerent l'autre pour les juger, luy disans : « Tiens, regarde, je te prie, si ce dés là n'est pas un cinq, si cettuy-cy a raison de me le disputer. » Celuy-cy, étant reveillé, ouvre les yeux et leur dit : « Comment voulez-vous que je vous juge, si je ne voy goûte? — Va, va, luy dirent-ils, frotte tes yeux par plusieurs fois. » Et dit : « Le diable m'emporte si je ne voy goûte ». Les autres feignirent d'être fort étonnez, luy disant : « Mais, par ta foy, ne temocques-tupoint? — Non, oujepuissemourir,ditrautre. — Aporte la chandelle, dit l'un d'eux à l'autre «, ce qu'il fit semblant de faire, et, s'approchant prés de celuy qui étoit couché, ils luy dirent : « Comment ! tu ne vois pas cette chandelle? — Non, dit l'autre, je proteste que je ne voy point. — Ah ! dit un des deux, je me doutois bien que Dieu te puniroit pour tes horribles blasphèmes ; sans doute il t'a ôté la lumière des yeux et t'a fait devenir aveugle. » L'autre, extrêmement fâché, se met à pleurer et à se désespérer, demandant pardon à Dieu, et le priant d'avoir pitié de luy. Un des deux dit à son compagnon : «Aprochez un peu la chandelle. » Ce que l'autre faisant sem-
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blant de faire, dirent entr'eux : « Voyez un peu quel dommage c'est; il a les yeux si beaux qu'il n'y paroît point » ; ils le consolent le mieux qu'il leur fut possible, luy conseillant de demander pardon à Dieu, et là dessus se couchèrent. L'autre ne se fît que plaindre et soupirer toute la nuit; il s'obligea à quantité de vœux et pèlerinages, et à ne jurer jamais, tant qu'à force de prières le sommeil l'assoupit, et le lendemain au matin, en s'éveillant, il fut tout étonné qu'il vit le jour; il crût, et ses compagnons ayderent à luy persuader, que c'étoit par miracle et que la contrition qu'il avoit eue de son péché luy avoit fait obtenir cette grâce de Dieu, en considération des vœux qu'il avoit faits, que ses compagnons l'obligèrent d'accomplir, ce qu'il fît, et de là en avant vécut tres-devotement et perdit cette mauvaise habitude de blasphémer qu'il avoit auparavant.
Gaillardise de deux mariez.
EN un port de mer de France, une femme de la ville, ayant acheté des cancres marins, commanda à sa servante de les faire cuire pour le souper. Cette servante étant empêchée à aprêter d'autres viandes, elle les mit dans un pot de chambre, et, en les ôtant, par mégarde elle en laissa un, tellement que, la nuit étant venue, il prit envie à la maîtresse de pisser ; elle prend le pot pour faire de l'eau ; le plus gros des cancres qui y étoit resté, sentant la chaleur de cette eau salée, croyoit véritablement être
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retourné en son élément, et, allongeant une de ses jambes, saisit le bout du penil de cette femme, laquelle, sentant la douleur, et ne sçachant ce que pouvoit être, s'écrie : « Je suis morte ! » La servante allume la chandelle pourvoir ce que c'étoit; d'autre côté, le mary s'approchant de trop prés pour regarder, voila en même tems le cancre qui levé son autre jambe et l'empoigne par le nez; de sorte qu'étans tous deux pris, ce ne fut pas sans beaucoup de peine que la servante, en soufflant, fît quitter prise à ce maître cancre.
D'un curé de village à ses paroissiens.
UN certain curé de village, qui aimoit extrêmement à jouer, avoit passé un samedy toute la nuit à jouer à la triomphe avec trois ou quatre de ses paroissiens, qui luy gagnèrent son argent, et, pensant le regagner, il joua jusqu'au grand jour en perdant toujours, jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'aller à l'église. On le vint quérir pour dire matines, parce qu'il étoit dimanche, et'le lendemain bonne fête. Il quitta le j eu fort à regret, disant à ceux qui luy avoient gagné son argent qu'ils donneroient sa revanche si-tost que le service seroit finy, ce qu'ils luy promirent ; et, de peur que les cartes ne fussent égarées, il les met dans sa manche, et s'en alla à l'église. Après que matines furent dites, on dit la basse messe, et ensuite la grande. Comme il vint à dire le prône, en se remuant de côté et d'autre, les
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cartes qu'il avoit dans la manche tombèrent au milieu de l'église, dont il demeura grandement surpris, et tout le peuple fort étonné. Comme il cherche quelque moyen pour éviter l'affront qu'il en eut reçu, il s'avisa de la reparer par une jolie subtilité, disant : « Or ça, mes amis, pourquoy vous imaginez-vous que j'ay aporté ces cartes et que je les ay jettées devant tout le monde au milieu de l'église ? Vous imaginez-vous que je l'aye fait sans mystère? Non, non, mes amis; sçachez que je l'ay fait à dessein, pour vous faire rougir de honte de la mauvaise nourriture que vous souffrez à vos enfans et du peu de soin que vous avez de les instruire en ce qui est de leur salut, et des bonnes mœurs, et pour vous le faire paroître, vous allez voir. '> Il apelle un de ces enfans qui étoient à Teglise, le premier qui se présenta devant luy, lui disant : « Ramassez-moy une de ces cartes-là », ce qu'il fait. « Quelle carte est-ce? luy dit-il. — C'est un valet de cœur », répondit-il. Il en apelle un autre, à qui il en dit autant, et l'autre :« C'est un sept de trèfle », l'autre: « C'est un as de cœur » ; et fit la même à la plus grande partie des enfans de la paroisse, puis ouvre le missel, et demanda à l'un d'eux : « Quelle lettre est-ce là ? — Je ne sçay, Monsieur», dit-il; et pareillement aux autres. « Et bien, mes amis, dit-il, n'est-ce pas une honte, que ces enfans connoissent toutes les cartes, pas un d'eux ne connoît une lettre ? » Ainsi il échapa par cette subtilité où un plus habile homme que luy fût peut-être demeuré muet et eût eu l'affront tout entier.
D'un seigneur de village et de son meunier.
UN gentilhomme qui avoit la réputation d'être d'un humeur étrange et extrêmement cruelle, fit décréter la seigneurie, tant temporelle que spirituelle, d'un certain gentilhomme qui la possedoit, et qui luy devoit quantité de deniers. Comme il fut en possession de cette terre, il ouït parler que le curé de cette paroisse faisoit profession de deviner; c'étoit un terme dont usoient les simples païsans du village, qui apeloient ainsi l'astrologie judiciaire, dont le curé étoit extrêmement curieux, et quelquefois se plaisoit à rafiner sur les almanachs, promettant de la pluye et du beau tems, selon qu'il le voyoit par la conjonction des astres, qui le plus souvent trompent ceux qui s'y fient trop. Cela donna lieu à ses paroissiens de dire qu'il sçavoit bien deviner. Ce nouveau seigneur, qui se mocquoit de la superstition de ceux qui croyent qu'il y ait des hommes qui puissent deviner non seulement les choses passées, mais les futures, qui est réservé à Dieu seul, envoyé par un matin quérir ce curé, qui le vint trouver au lit, en tremblant, et vu la mauvaise opinion qu'on luy avoit imprimée de sa bigearre humeur. Comme il fut entré dans la chambre, ce seigneur luy dit : « On me veut faire accroire que vous vous mêlez de deviner ? « A quoy le pauvre curé répondit : « Monsieur, c'est dequoy je ne fais nulle profession, mais bien suis-je curieux en l'astrologie judiciaire, et par le moyen des astres
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nous rencontrons quelquefois, par le jugement que nous faisons de leurs aspects, conjonctions, et de leurs influences. » Ce seigneur, qui étoit grandement ignorant, et qui n'entendoit rien du tout à ce discours, dit au curé, comme il étoit tout à fait déraisonnable : « Vois-tu, mon amy, si tu ne me devines quatre choses que je veux sçavoir, je te feray donner les étrivieres, et te traiteray comme un affronteur, » Ce pauvre curé voulut s'excuser. « Non, non, dit-il, il n'y a point d'excuse, il faut te résoudre à l'un des deux. Ces quatre choses que je veux sçavoir sont : la première, où est le milieu du monde; la seconde, ce que je vaux; la troisième, ce que je pense; et la quatrième, ce que je croy. » Ce curé luy voulant dire qu'il n'y avoit que Dieu seul qui connût les cœurs d'autruy : « Non, non, mon amy, luy dit-il, tu penses atraper les simples par tes impostures ordinaires, mais ne croy pas me traiter de la même façon ; je veux que tout présentement tu confesses que tu n'es qu'un afîronteur, ou que tu me satisfasses à ce que je demande. » Ce pauvre curé, connoissant cet extravagant brutal jusqu'au dernier point, et que ce seroit l'iriter davantage que de luy contester, luy demanda seulement terme jusqu'au lendemain, pour avoir loisir de consulter ses éphemerides; ce qu'il luy accorda. En retournant en son prébitaire, il rencontra le meunier du village, qui, le voyant triste, luy demanda ce qu'il avoit; il luy conta ce qui luy étoit arrivé auprès de ce nouveau seigneur; à qui le meunier dit : « Laissez-moy faire, je vous delivreray de cette peine ; vous me donnerez seulement demain au matin vôtre robe et
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vôtre bonnet, il ne m'a jamais vu, et, quand vous luy avez tantôt parlé, il étoit dans le lit, à ce que vous venez de dire, et la chambre étoit obscure; il ne vous aura pas sans doute remarqué; j'y veux aller sous vôtre nom et le satisfaire de ses doutes. » Le curé, qui connoissoit le meunier pour homme extrêmement subtil et entendu, d'ailleurs étant fort empêché de ce qu'il luy répondroit le lendemain, se résolut de se laisser conduire à luy: il luy accorda volontiers ce qu'il luy demandoit, et dés le soir même luy envoya sa robe, sa soutane et son bonnet carré. Le lendemain étant venu, le meîjnier s'habille de ces longs habits, et il n'y eut eu personne qui ne l'ût pris pour un maître es arts. Il va trouver le seigneur, qui se levoit, et luy fit dire par un laquais que son curé le demandoit pour luy rendre raison sur ce qu'il luy avoit demandé. A ce mot, étant presque habillé, il le fait entrer dans la chambre, et luy demande s'il pourroit satisfaire à ses demandes. Il répond qu'oùy, sur le péril de sa vie. Ce seigneur, bien joyeux, si tôt qu'il fut habillé, luy dit : « Et bien, dis-moy où est le milieu du monde ? — Je ne vous le diray pas seulement, luy dit le meunier, mais je vous le veux montrer, si vous me voulez suivre, et même il ne faudra pas aller gueres loin : car il est assez proche d'icy. — Est-il possible? dit ce seigneur. — Ouy, Monsieur, dit le meunier, je prétens, si vous le voulez, vous le montrer dans un quart-d'heure. — Je le veux », dit le seigneur. Ils sortent ensemble, et le meunier le mené dans une grande campagne, où, après avoir quelque tems fait semblant de mesurer la terre avec un long bâton
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qu'il avoit aporté à ce dessein, il le ficha en terre, et puis dit à ce gentil-homme : « Monsieur, voilà justement le milieu du monde. « Ce seigneur luy demanda comme il le justifieroit. « Ah ! Monseigneur, luy dit-il, faites-le mesurer, et, en cas que vous y trouviez manque d'un pouce, je veux perdre la vie.» Le seigneur, voyant qu'il n'étoit pas en son pouvoir, luy dit : « J'aime mieux te croire; passe pour celuylà ; venons au second. Combien crois-tu que je vaux ?
— Monseigneur, dit-il, N. Seigneur, qui, sans vous faire tort, valoit un peu mieux que vous, ne fut vendu que trente deniers ; quand je vous mettray à vingt.-neuf, aurez-vous raison de vous plaindre?
— Non, mon amy, tu as raison, dit le seigneur. Or, voyons cettuy-cy : si tu me dis à quoy je pense, ce ne sera pas peu fait pour toy. — Mafoy, dit le meunier, je gagerois. Monsieur, que pensez plus à vôtre profit qu'au mien, et par ce moyen je croy avoir satisfait à vôtre demande. — Il est vray, dit-il ; mais que répondras-tu au quatrième; me diras-tu bien ce que je croy ? — Oui, Monsieur, dit-il, n'estil pas vray que vous croyés que je suis vôtre curé ?
— Oui, dit ce seigneur. — Et cependant, dit-il, vous vous trompez, car je ne suis que vôtre meunier. » Ainsi, par cette subtilité, il fit rire le bon seigneur, et passer sa mauvaise humeur par ce moyen.
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D'un qui voulait bâtir un moulin.
UN certain homme ayant du bien aux champs, à la campagne et à la valée, eut dessein de faire bâtir un moulin ; mais il étoit bien empêché s'il devoit faire faire ou un moulin à eau dans sa valée, ou un moulin à vent dans sa campagne. « Si je fais un moulin à eau, dit-il, ma rivière est fort petite, et qui tarit le plus souvent, et à faute d'eau mon moulin manqueroit de moudre. Si je fais un moulin à vent, s'il ne fait du vent, mon moulin ne moudra point, de sorte qu'il me coûtera beaucoup d'argent et me vaudra peu de chose de revenu ; et puis il peut venir, comme il arrive souvent, une furieuse tempête, et des vents qui peuvent envoyer mon moulin par terre. » Comme il proposoit ces difficultez à un de ses amis, il luy dit : « Vous voila bien empêché ; voulez-vous que je vous die ce que je vous conseille de faire pour éviter cela? — Vousm'obligerés, dit-il. — Faites-le bâtir, luy dit-il, au-dessous du trou de derrière de vôtre femme, il ne manquera jamais à moudre en cet endroit-là : car, si le vent manque, il ne manquera point d'eau. »
Subtilité d'un bouffon pour avoir ce qu'on luy avoit promis.
CHACUN sçait que les bouffons ont libre entrée par tout, et particulièrement chez les grands, et qu'il leur est permis des choses pour lesquelles
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d'honnêtes gens seroient châtiez, et l'on voit même qu'au jeu d'échets les fous sont plus prés des roys que les chevaliers. Un certain bouffon ayant libre entrée chez un certain prince, et ayant fait quelque tour de son métier qui luy avoit plû, le prince luy promit un habit fort beau, qu'il luy montra, qu'il n'avoit plus d'envie de porter ; ce sont ordinairement les presens qu'on fait aux gens de cette étoffe; et commanda à son valet de chambre de le luy donner quand il le viendroit quérir le lendemain au matin. Le bouffon ne manqua point, car ils sont fort ponctuels àde tels rendez vous. Le valet de chambre, fort mal satisfait de cette libéralité de son maître, qui étoit si mal employée, avoit envie de se servir du corps du pourpoint pour en prendre le passement, qui fut la raison pourquoy il détacha les manches, et les serra, enveloppant ces manches, le haut de chausse, les bas et le manteau dans une toilette, et les bailla à ce bouffon, qui, croyant que tout y étoit, s'en alla chez luy sans le regarder. Mais, comme il l'ût déployé, et qu'il vit que le corps du pourpoint manquoit par la malice du valet de chambre, car il se doutoit bien que cela ne pouvoit venir que de luy, il se résolut de l'avoir par une subtilité qui feroit sans doute rire le prince^ qu'il connoissoit de bonne humeur, et l'obligeroit peutêtre par là à quelque nouvelle libéralité. Il va trouver le curé de la paroisse du prince, à qui ilfîtentendre qu'il étoit mort quelqu'un là dedans et qu'il l'envoyât quérir pour le mettre en terre : ce curé y envoyé des prêtres^ avec la croix et la bannière, et ce bouffon marchoit à la tète, qui les conduisit jus-
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tement chez ce prince, comme il étoit prest de sortir. Voyant cet équipage, il s'en étonne, et, comme il demandoitque vouloit dire cela, le bouffon s'avance, qui luy dit : « Monseigneur, il vous a plû— me faire l'honneur de me donner un de vos habits; vôtre valet de chambre m'adonne le manteau et leschausses; pour le pourpoint il ne m'a donné que les manches : nous venons quérir le corps, Monseigneur. » Le prince se mit si fort à rire de cette naïveté qu'après avoir réprimandé son valet de chambre, il commanda que l'on luy donnât le corps, ce qui fut fait.
D'un tour subtil que fit un cavalier français à une dame romaine.
UN cavalier françois, comme il y en a quantité dans la ville de Rome, ayant dépencé force argent avec une courtisane romaine, qui ont l'adresse d'atraper nos François comme il faut, et principalement les nouveaux venus; et voyant qu'il n'avoitplus moyen de fournira l'apointement, comme il faisoit auparavant, elle commença à le mépriser, et à donner entrée chez elle à plusieurs à qui, pour l'amour de luy, elle fermoit auparavant la porte. Ce cavalier, extrêmement irrité du mauvais acueil qu'il recevoit de celle qu'il apeloit sa maîtresse, alla faire un tour en France, d'où il revint de là à quelques mois, grandement fourny d'argent, et en très bon équipage, avec lequel il fut voir cette courtisane, qui, sçachant qu'il venoit chargé de pistoles
et de belles nipes, luy fit toutes les carresses qu'elle se pouvoit imaginer ; mais luy, qui voyoit bien où elle tendoit, luy témoigna autant d'amour qu'il avoit fait par le passé, et, désirant se vanger puissamment des affronts qu'elle luy avoit fait devant son département, et r'avoir une partie de ce qu'il avoit dépencé avec elle, luy tint le bec à l'eau jusqu'à ce qu'il eust fait son coup. Il luy dit une aprésdînée qu'il vouloit venir souper et coucher avec elle, et donna de l'argent aux serviteurs pour faire aprêter un souper exquis ; il donne le rendez-vous à trois ou quatre de ses amis, qui dévoient venir la nuict à la rue, ausquels par la fenêtre il devoit jeter la toilette de la dame, et tout ce qu'il pourroit trouver à elle. Et, pour mieux jouer son jeu, sçachant qu'elle aimoit grandement le bon vin, il fait aporter deux bocaux de vin d'Albave, autant de vin d'Orviete et un de vin grec, et vint chez elle avec un bel habita avec quelques bagues de valeur, unebelle'chaisne d'or au col, et ses poches toutes pleines de pistoles, qu'il luy fit voir d'abord, ce qui la contenta fort, espérant qu'il en laisseroit bonne partie chez elle. Mais elle fut bien éloignée de son compte, comme vous entendrés. Ils se mirent à t.ible, où le cavalier la fit tant boire de ce vin d'Albave, qu'ils nomment Abocato, puis de ce vin brusque d'Orviete, et ensuite de ce fameux vin grec, qui est fort comme de l'eau de vie, que la pauvre dame, en ayant pris par excez, s'endormit sur la table, d'où il falut la porter coucher, et sitost qu'elle fut au lit elle se met à ronfler. Ce cavalier fit coucher les servantes, disant qu'il se coucheroit bien seul, et, ce fait, il se dé-
poiiille, et, ayant pris garde aux hardes de la dame, il remarqua une petite cassette qui fermoit à la clef, dans laquelle étoient ses bagues, perles, joyaux et ce qu'elle avoit d'argent ; il se promené dans la chambre, attendant que ses amis fussent venus, qui dévoient donner le signal, qu'il n'eut pas si-tôt entendu qu'il ouvre la fenêtre, et les vit à la rue devant le logis, prests à exécuter ce qu'il leurordonneroit. La première chose qu'il fit fut de leur jetter par cette fenêtre son pourpoint, son chapeau^ son manteau et ses chausses, avec tout son argent, et sa chaîne d'or, et avec un jartier il attache cette caisse où étoient les plus précieux meubles de la dame qu'il leur devalle en bas par la même fenêtre; il jette pareillement tous les habits de la dame, les chandeliers d'argent avec la toilette, et tout ce qui étoit dessus, et, cela fait, laisse la fenêtre ouverte, et se couche auprès de sa mignonne, à qui il fit mille caresses pour la réveiller : ayant cuvé son vin, elle se réveille et luy passe son temps avec elle sans faire semblant d'aucune chose ; étans travaillez, ils se mettent à reposer, et une heure après laquelle, se réveillans tous deux, ils virent qu'il étoit assez beau jour. Ce cavalier, feignant avoir des affaires en ville, apelle la servante, disant qu'il se vouloit lever; la servante venue, il luy demande ses habits pour se vêtir; mais la servante, ne les trouvant point, ny ceux de sa maîtresse, ny même la cassette, sur laquelle elle jeta incontinent l'œil, ny aucune chose de celles qu'elle avoit laissée dans la chambre le soir précèdent, et voyant une des fenêtres de la chambre ouverte, elle se mit à crier à l'aide : «Madame, nous sommes volez »,
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Ce bruit réveilla bien plutôt la maîtresse que les carresses de son galand; elle demande à sa servante ce qu'elle avoit, et ce qui l'obligeoit à crier ainsi; elle dit : « Nous sommes volez ; on a pris toutes vos hardes et vôtre cassette. — Dieu 1 que me dites-vous? dit cette jeune dame. — Rien qui ne soit vray, Madame, répondit-elle. — Et mon habit? demanda le cavalier. — Il faut bien qu'il soit volé aussi, répondit la servante, puis que je ne le vois point paroître. A ce mot, le cavalier fut grandement étonné, ou feit semblant de l'être, disant : « A d'autres. Madame; ce n'est point à moy à qui il faut jouer de ces tourslà ; pensez-vous que je ne voye pas assez clair? — Comment ! dit-elle ; mon amy, que voulez-vous dire ? Quand vous voyez que je suis ruinée de fond en comble, est-ce ainsi que vous me consolez? — Non, non, dit-il, il faut chanter un autre langage : parce que vous m'avez vu venir icy avec force pistoles, une chaîne d'or et des diamans en quantité, vous pensez me les attraper par cette finesse, en me faisant accroire que vous avez esté volée ? mais je jure Dieu que la chose ne se passera pas de la façon, et que tout de ce pas je m'en vay chez le barigelle, pour faire mettre en prison tout le monde de céans.» Ce disant, il saute hors du lit nû en chemise, et commence à crier par la fenêtre : « Au voleur ! au voleur 1 » Cette pauvre femme, plus morte que vive, voyant qu'outre cette perte signalée de tous ses précieux meubles, elle étoit encor prête de recevoir cet affront signalé, se jette haut en bas du lit aussi bien comme luy, et, se jettant à son col, le prie à mains jointes, la larme à Toeil, d'avoir pitié d'elle, etqu'a-
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prés avoir tout perdu, il ne l'achevé pas de ruiner en la scandalisant de la sorte ; il fit paroître d'être un peu émû par ses prières. « Mais, luy dit-il, seray-je réduit à demeurer céans faute d'habit pour sortir? — Non, luy dit-elle, remets-toy au lit; je m'en vay envoyer chez un de mes amis en emprunter un » , ce qu'elle fit tout à l'heure, donnant charge à sa servante d'aller chez un cavalier romain, qui étoit un de ses galands, luy emprunter un de ses plus beaux habits, faisant semblant qu'elle vouloit se déguiser en homme : il luy envoya; elle le donna à ce cavalier, qui s'en retourna chez luy avec toutes les nipes et argent de la dame, et cet habit de plus qu'il escroqua, pour r'avoir au double ce qu'il avoit dépensé chez elle, et pour se vanger de ses mépris.
D''un tour qu'on joiia à deux pèlerins chés un gentilhomme.
UN pèlerin, ayant fait vœu d'aller à Nôtre-Dame de Liesse avec son fils en pèlerinage à pied, et de demander l'aumône par les chemins, arriva en un bourg où il fut demander à loger par charité chez un gentilhomme qui, par fortune, étoit de la religion prétendue reformée. Il ne laisse point de commander que Ton donnât à souper à ces pèlerins, et que l'on les mît coucher en quelque lieu. Les serviteurs, qui étoient de la religion du maître, résolurent entr'eux de se donner du plaisir de ces bonnes gens. Après qu'ils eurent soupe, on les
DU SIEUR d'ouville igS
mena coucher dans une chambre dans laquelle on leur fit croire qu'il revenoit quelquefois des esprits, mais qu'ils n'ùssent pas de peur, quand bien ils oyroient du bruit, parce qu'assurément ils ne leur feroient aucun mal. Ils s'épouvantèrent d'abord, mais ils ne laissèrent point de se coucher en resolution de laisser la chandelle et du feu allumez, au cas que leur chandelle s'éteignît. Les laquais du logis avoient fait un trou à la muraille de la chambre, qui étoit couvert de la natte et qui ne paroissoit point par dedans. Comme ils sentirent qu'ils étoient endormis, un d'eux entre dans la chambre par ce trou, bellement tua la chandelle, et firent entrer un veau dans la chambre, à qui ils avoient lié les quatre pieds, mais non pas en sorte qu'il ne pût quelque peu marcher, et soudain ce laquais sortit de la chambre ; ce veau se traîne le mieux qu'il pût, mais à chaque moment il tombe, et en tombant faisoit un bruit avec un mugissement qui éveilla les pauvres pèlerins qui, oyans le bruit et voyans la chandelle éteinte, eurent belle peur. Le bon homme dit à son fils qu'il se levât, et qu'il allât au feu allumer la chandelle; mais, le bruit et le mugissement continuant, il n'osoit s'enhardir à faire ce que son père luy commandoit, mais il le pressa tant qu'il se résolut d'y aller ; il se levé tout nû en chemise, et, tout tremblant, prend la chandelle qui étoit sur la table, et va à la cheminée, et ce veau, s'éforçant toujours de marcher, tombe tout de son haut en mugissant, oblige ce jeune homme à crier d'aprehension. Le père l'admoneste de faire le signe de la croix, et de se recommander à Dieu, et d'allumer de la chandelle le plus
promptement qu'il pourroit : il se met à genoux, se baisse pour souffler le feu; le veau, voyant la lumière, fit tous ses efforts pour se traîner de ce côté ; ce jeune homme souffle toujours; le veau, étant prés de luy, voyant, à la clarté du feu, je ne sçay quoy entre les jambes de ce jeune homme, il crût que c'étoit le trion de sa mère : c'est pourquoy il le vint tout droit prendre par là ; ce qui luy fit faire un si haut cry que le père se jetta hors du lit, et les laquais qui étoient aux écoutes entrèrent, et la pluspart des domestiques du logis, qui sçachant l'histoire, eurent tous ample sujet de rire.
Du tour qu'un cordelier joua à deux voleurs.
UN bon frère cordelier, passant prés l'étang de la Ferriere. fut rencontré de deux voleurs à pied, qui eurent envie de son habit, parquoy ils lui dirent : « Frère, cet habit vous incommode et vous importune ; donnez le nous à porter pour vôtre santé, » Le cordelier, se voyant pressé, leur dit : « Messieurs, tout est à vous, et le corps aussi, si vous le voulez. Je vous prie seulement de me laisser dévêtir et ne point m'outrager. » Ces voleurs luy dirent qu'il se dépêchât; il mit donc son bâton à deux bouts à terre le pied dessus et devest le froc qu'il leur jetta aux pieds, puis leur dit : a Prenez ma robe, la voila, » Un des deux se baissant pour l'amasser, le moyne luy vint à décharger un si grand coup de bâton sur la tête qu'il le laissa pour mort
sur la place. Cette décharge étonna tellement l'autre voleur qu'il prît la fuite, quoy que le cordelier le supliât bien fort de venir relever la robe; mais il n'en voulut rien faire, aimant mieux prendre la fuite, voyant bien qu'il n'y avoit rien à gagner avec le cordelier.
D'un à qui on fit donner un lavement par force, et par quelle subtilité il s'en vengea.
ÎL y avoit dans Paris deux gentilshommes de la suite d"un prince du sang, qui étoient assez bons amis, et qui demeuroient au quartier du Louvre, prés de l'hôtel de ce prince. L'un desquels je changeray le nom sous celuy de Climante étoit grandement subtil et gausseur^ jusques en un tel point qu'il eût mieux aimé perdre le meilleur amy qu'un bon mot pour rire, qu'il avoit souvent à commandement. Nous apellerons l'autre Leandre, beau gentilhomme et homme de cœur. Ces deux avoient chacun une chambre garnie en un même logis. Leandre étoit à la première chambre, et Climante à la seconde, qui toutes les semaines avoit accoutumé de prendre un lavement, et le plus souvent les garçons de l'apothicaire que l'on envoyoit luy porter, sans leur spécifier la chambre^ prenoient celle de Leandre pour la sienne, parce qu'ils la rencontroient la première, dont Leandre étoit si fâché que le plus souvent il se mettoit en colère contr'eux, faisant le conte par toutes les compagnies où il se trouvoit de la vilanie
de son camarade, qui prenoit plaisir à se faire si souvent fouiller au derrière. Climante, qui n'entendoit point raillerie, et qui ne prenoit pas de trop bonne part celles de son camarade, sçachant qu'il abhorroit extrêmement les lavemens, luy ayant oûy dire par plusieurs fois qu'il mourroit plutôt que d'en souffrir un, résolut, pour se vanger de luy, de luy en faire prendre un par force; et, pour parvenir au but de son dessein, il fut trouver un apothicaire de sa connoissance, qui se tenoit à la rue S. Honoré, à qui il dit qu'il y avoit un gentilhomme de ses amis qui avoit une si furieuse maladie dans le corps que tous les médecins desesperoient de sa santé, demeurans tous d'accord qu'il n'avoit pas encor trois mois à vivre; mais qu'on avoit fait rencontre d'un excélent operateur, qui se vantoit de le garantir de mort, pourvu qu'il se voulût résoudre à prendre un lavement, sans lequel tous ses remèdes luy seroient inutils, mais quMl avoit une telle aversion pour cela que, quoy que ses parens et amis eussent fait tous leurs efforts auprès de luy, ils ne luy avoient jamais pu faire résoudre, disant qu'il aimoit mieux mille fois mourir. « Et eux, sçachans fort bien qu'il est de mes meilleurs amis, et que, si je ne gagne pas cela sur luy, personne n'en viendra jamais à bout, ils m'ont prié de luy en parler, ce que je viens de faire^ et n'y ay rien du tout épargné, mais je n'y ay pas plus gagné qu'eux. Je viens tout présentement de parler à cet operateur, qui en est tout au desespoir de voir mourir ce brave gentilhomme-là par sa seule obstination, m'a dit que pourvu seulement que ce lavement ne luy fasse qu'entrer dedans
le corps, que, quand il le rejetteroit tout à l'heure, cela suffiroit pour préparer ses drogues ; là-dessus j'ay jugé que de gré ou de force il luy en faut bailler un : car, quand bien sur l'heure il le jettera, il vous en sçaura bon gré par après; j'en ay conféré avec ses parens, qui le trouvent fort bon, et m'ont tous prié de trouver un apothicaire qui le veuille entreprendre; ils m'ont donné vingt écus d'or, que je vous mets entre les mains, sans l'obligation que je vous en auray, vous assurant que vous redonnerés la vie à quantité d'honnêtes gens à qui il apartient, et personnes de condition, qui vous pourront servir en revanche en toutes sortes d'occasions. » Il ne fait point d'autre éloquence envers l'apothicaire que le brillant éclat de ces écus, où il aimoit mieux mille fois voir luire le soleil que dans le ciel, pour le résoudre à cette entreprise, il promet ne manquer pas de le luy porter dés le lendemain au matin, ayant sçû son nom et sa demeure, et de se faire si bien assister qu'il luy donneroit ou de volonté ou de force. Il luy dit son logis, et qu'il s'apelloit Leandre, et que tout son train consistoit en un petit laquais vêtu de rouge, qu'il envoyoit tous les matins en ville avant qu'il se levât. Cet apothicaire prépare son lavement, et se fait assister de six bons forts garçons ausquels il commande d'attendre sur la montée, jusqu'à ce qu'il leur eût donné le signal; ils attendirent à la rue que son petit laquais fût sorty hors de sa chambre, ils montent tout à l'heure, et il frappe à la porte. Leandre, qui étoit seul dans le lit, demande qui va là; on répont : « Amis >; ; il se levé nud en chemise, va ouvrir la porte, et se re-
couche aussitôt. Etant entré, Leandre luy demande ce qu'il vouloit. «Je suis l'apothicaire, dit-il. Monsieur, qui aporte vôtre lavement, — Diable soit le coquin! dit Leandre; ce n'est pas icy, monte là haut. — Excusez-moy, dit-il, Monsieur; je sçay bien que c'est céans. Vous nommez-vous pas Leandre? » Et là dessus tire son lavement de dessous son manteau et le verse dans la seringue. « Morbleu du maraud! dit Leandre ; je te dis encore une fois que c'est là-haut ; marche. — Excusez-moy, répond-il. Monsieur; je sçay l'aversion que vous avez pour les lavemens, et m'étonne fort que vous aimez mieux vous laisser mourir que d'user d'un si bon et doux remède-, j'en baillerois à un enfant de deux ans, et même à une femme prête d'accoucher ; mon lavement est composé de telle chose et telle; il n'y a rien que de bien doux, et l'on le pourroit, je vous jure, prendre par la bouche. » Le pauvre Leandre pensa perdre patience d'oûir tout ce discours; il luy conte mille injures, le menaçant de le jetter par les fenêtres. L'apothicaire, qui avoit fort bien prevû tout ce discours, et qui ne s'en étonnoit gueres^ voyant qu'il ne le pouvoit réduire par la douceur, se résolut d'user de la force, et, ayant donné le signal à ses gens qui étoient sur la montée, ils entrèrent dans la chambre; l'apothicaire s'approche du lit, luy disant : « Vous ne gagnerez rien. Monsieur, vous le prendrez soit d'amitié, ou de force; c'est pour vôtre bien. » Il fait signe à ses gens, qui le prennent l'un par un bras, l'autre par l'autre, l'un par un pied, et l'autre par l'autre, et bien leur prit-il qu'il étoit couché, car autrement ils n'en fussent pas si-tôt vernis à
bout; il fait ce qu'il peut pour se défendre, et, voyant qu'il ne peut résister à tous, jure, crie, tempête, menace, leur contant mille injures; mais tout cela ne sert de rien : ces gens, en dépit de luy, le mettent en telle posture que l'apothicaire le demandoit, et prest à recevoir le coup; il luy enfonce tout jusqu'à la dernière goûte, usant pourtant de précaution, et tournant la tète en sorte qu'il ne pût pas être endommagé, en cas qu'il luy prit fantaisie de se vanger par cette voye ; et, si tôt qu'il eût fait, il fît par un de ses gens ouvrir la porte de la chambre, le jettent sur le lit, se sauvent tous, décendant les degrés en diligence, et fermans la porte sur eux, étans plutôt dans la rue, que l'autre n'ût eu le loisir de songer à eux ; de les suivre, il n'y voit point d'aparence en l'état où il étoit, tellement que jamais homme ne fut plus honteux et plus décontenancé. Ruminant plusieurs choses en son esprit, il se doute que Climante pourroit bien en être l'auteur : il se levé tout doucement, change de chemise, car la sienne et ses draps étoient en un piteux état, s'habille et monte à la chambre de Climante, tout en colère, sans pouvoir presque desserrer les dents. Climante, qui avoit oûy toute l'histoire, et qui en étoit aussi innocent que Judas étoit de la mort de Nôtre Seigneur, faisoit semblant de dormir à son arrivée, et, feignant qu'il venoitde se réveiller, luydemandecequ'ilavoit. Leandre, qui ne sçavoit de quelle façon il se devoit plaindre, ne pût dire autre chose que quelques menaces entre ses dents, que cettuy-cy feignoit de n'entendre point; à la fin il se déclara davantage, disant que quiconque avoit fait faire cela n'étoit qu'un
sot. Climante fait l'étonné, dit qu'il auroit grand tort s'il étoit capable d'avoir quelque soupçon de luy, proteste être ignorant du fait, et s'offrant à le vanger en cas qu'il en pût aprendre la nouvelle; enfin il le mit au point quasi de croire qu'il s'étoit trompé dans le soupçon qu'il en avoit eu, mais proteste de s'en vanger puissamment en cas qu'il en puisse sçavoir des nouvelles ; il quitte Climante, qui se levé et s'habille, et s'en va chez le prince qu'ils servoient tous deux, et luy, qui étoit d'humeur d'attirer plutôt la haine de tout le monde sur luy que de ne se vanter pas d'être l'auteur d'une action qu'il tenoit extrêmement glorieuse, s'en vante à tout le monde dans l'hôtel du prince, et oblige un chacun à luy en faire la guerre. Ce fut lors que Leandre ne douta plus que c'étoit CHmante qui luy avoit joiié d'un tel tour, dont il se résolut de se vanger au péril de sa vie. Et, pour ce sujet, va trouver un gentilhomme de ses intimes amis, que nous nommerons Lotaire, qui étoit à la suite du maréchal d'Ancre : car ce fut de ce temps que cette histoire arriva, qui n'est point controuvée, mais tout à fait véritable. Il conte à ce gentilhomme l'affront qu'il avoit reçu, lui disant qu'il pretendoit s'en vanger, et le prie de dire à Climante qu'il le vouloit voir l'épée à la main, et prie Lotaire de luy servir de second, Lotaire, qui étoit homme déjà bien avancé sur l'âge, qui consideroit les choses plus meurement, n'ayant plus cette fougue de jeunesse qui le portât à se précipiter dans une action inconsidérée, quoy qu'il fût brave et vaillant homme, et qu'il eût donné des preuves signalées de son courage en plu-
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sieurs belles occasions, le divertit de cette pensée, luy disant qu'il aprêteroit à rire à plusieurs personnes à qui il découvriroit ce qu'ils ignoroient, et qu'il y auroit peu de gloire à acquérir en un combat dont la cause seroit honteuse. A quoy Leandre répliqua : « Quoy ! j'endureray donc un affront si signalé sans en prendre vengeance? et je souffriray qu'on me montre au doigt par la rue, et qu'on me brave de la façon ? — Non, dit Lotaire, je veux que vous soyez vangé ; mais, comme il faut oposer la force à la force, aussi faut-il faire l'adresse à l'industrie; enfin reposez-vous sur moy de cette affaire, et, si je ne vous vange puissamment, plaignez-vous de moy. )) Leandre prend congé de Lotaire, luy remettant son honneur entre ses mains.
Je vous ay fait sçavoir cy devant que Lotaire étoit un gentilhomme, domestique du maréchal d'Ancre, qui, comme chacun sçait, étoit tout-puissant en ce tems-là, que, si-tôt que l'on parloit de luy autrement qu'il ne desiroit, étoit-on châtié sans aucune forme de justice. Ce Lotaire icy avoit autrefois été prisonnier trois ans durant dans la Conciergerie du Palais, où il étoit fort connu du geôlier et de toute sa maisonnée; mais il étoit en bien plus grande authorité depuis qu'il étoit domestique du maréchal d'Ancre, et qu'il avoit l'oreille de son maître, de la part duquel il étoit venu plusieurs fois faire des commandemens là dedans de façon que l'on luy deferoit presque tout. Il se résolut d'employer le crédit qu'il pouvoit avoir là dedans pour vanger son amy de l'affront qu'il avoit reçu. Pour cet effet, il parle à cinq ou six huissiers du Parlement, à qui
il dit que son maître leur commandoit d'arrêter prisonnier Climante en quelque part où ils le trouveroient; il leur dit quel homme c'étoit, et où ils auroient de ses nouvelles, qu'ils prirent par mémoire et ne manquèrent pas de l'épier, et tout sur le champ Lotaire alla avertir le geôlier de la Conciergerie que tels et tels luy ameneroient bien tôt un prisonnier^ que le maréchal son maître avoit recommandé qu'on mît en lieu seur, et que personne ne luy parlât que par son ordre. Cependant les huissiers ne manquent pointa faire leur devoir; ils épient si bien Climante qu'ils l'attrapèrent, luy mirent la mainsurlecolet,et enfin l'emmenèrent prisonnier; ce qu'il leur étoit fort aisé de faire, puisqu'il ne se deffioit de personne. Il demande la cause de cet emprisonnement, mais ils luy dirent qu'ils n'ont pas charge de le dire, et qu'il l'aprendra de ses juges; cet homme, quoy que fort étonné et surpris, n'étant point en état, seul comme il étoit, de faire résistance à six hommes bien armez, se laisse conduire;, étant arrivé à la Conciergerie, le geôlier témoigna être averty de cette prise, et le fit mettre au lieu qu'il luy avoit destiné. Le pauvre Climante ne sçait à qui avoir recours, et, ruminant en son esprit plusieurs choses, il ne pût soupçonner en façon quelconque pour quel il est arrêté. Au bout d'une heure, Lotaire, qui connoissoit Climante, dont il feignoit même être amy particulier, le vint voir dans la prison; à l'abord il parut extrêmement triste et étonné, luy disant : a Comment! cher amy, que veut dire cela ? Je viens tout maintenant d'aprendre que vous étiez prisonnier, et tout à l'heure, toute affaire cessante, je suis venu
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pour en aprendre la cause, et pour vous offrir en cette occasion tout ce qui dépend de moy et de mes amis. — Ah ! mon amy, luy repart Climante, je proteste que je ne sçay pourquoy l'on m'a arrêté. — Si c'est pour de l'argent, luy dit Lotaire, j'en ay; disposez de tout ce qui est en ma puissance, et, si la somme est si grande qu'on n'y puisse fournir, j'ay des amis puissans qui ne me manqueront pas au besoin. — Non, non, dit-il, monamy, ce n'est pas assurément pour cela : je ne dois à personne qu'à mon hôte, et, si j'avois besoin de tout ce qu'il a, je sçay qu'il seroit en ma disposition. — Mais quoy ! dit Lotaire, auriez-vous battu quelqu'un? — Encore moins, répond-il. — Mais il faut bien que vous ayez fait quelque chose. Vous êtes fort libre en paroles, que, pour dire un mot, ne considérez point qui vous attaquez: n'avez-vous point dans vos railleries ordinaires mal parlé du marquis d'Ancre ? Je vous connois assez libre pour faire ce jugement de vous ; vous sçavez qu'en ce siècle les pensées contre luy sont criminelles, et les moindres paroles coupables de mort. » A ce mot il devint fort pâle : car, comme c'étoit un homme qui parloit tres-hardiment, il sçavoit bien qu'il ne l'avoit pas épargné dans ses discours, et, après avoir un peu rêvé, mettant ses doigts dans sa bouche, levant les yeux en haut, et frapant du pied contre terre : « Ah ! morbleu, dit-il, en seroit-ce bien la cause ? je n'en sçay rien. — Et, dit Lotaire, ce n'est que par forme de discours ce que je dis icy; si cela est, cher amy, je vous plains, car vous sçavez que c'est un homme qui ne pardonna jamais à personne. Adieu, je vous laisse, je vous serviray
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mieux hors d'icy que céans ; je vay m'informer, et je vous viendray dire ce que j'en aprendray; cependant regardez en quoy en autre chose je vous pourray servir. » Sur ce discours il le quitte, et l'autre demeura fort confus, et crût, pour chose très-certaine, que le maréchal d'Ancre l'avoit fait arrêter prisonnier, et qu'il couroit risque de la vie.
Lotaire, résolu de luy en bailler tout du long de l'aulne, et de vanger puissamment son amy, va de ce pas trouver un docteur de Sorbonne, qui avoit accoutumé de reconcilier les criminels condamnez, et les résoudre à la mort ; il luy dit, feignant avoir la larme à l'œil, qu'un pauvre gentilhomme de ses intimes amis, sans aucune formalité de justice, venoit d'être condamné à avoir la tête tranchée, et qu'il devoit être exécuté le soir, à cause seulement d'avoir choqué par ses discours celuy qui pour lors tenoit en ses mains les rênes de l'Etat ; que ce pauvre gentilhomme ignoroit sa condamnation et que fort peu de gens la sçavoient ; qu'il seroit grandement surpris à cette nouvelle, et qu'il le prioit de le venir voir, et, petit à petit, tâcher de le résoudre à mourir. Ce docteur, qui n'étoit pas aprentif en ces affaires, ayant sçû son nom et le lieu où il étoit prisonnier, promet qu'il l'iroit voir incontinent. Lotaire le prévint, il retourne dans la prison, témoignant à sa contenance un extrême déplaisir : « Ah 1 cher amy, luy dit-il, voilà tout ce que j'aprehendois: je viens d'aprendre que c'est le maréchal même qui est vôtre partie, et qui sollicite contre vous; je vous plains beaucoup et ay grande aprehension pour vous. — Comment! luy dit-il, de quoy m'accuse-t'on?
— C'est ce que l'on ne dit point, répondit Lotaire, mais il suffit de vous dire que vous avez fâché cet homme-là, qui est tout puissant, comme vous sçavez; je vous tirerois d'icy plutôt cent fois si vous aviés tué vingt personnes, mais, pour une action comme celle cy, on n'oseroit parler pour vous, et beaucoup moins, moy qui suis à luy. — Comment donc ! dit-il à demy désespéré, faut-il que je meure pour cela ?» A ce mot, le docteur de Sorbonne entre, qui, entendant cette dernière parole, luy dit : « Pourquoy non, mon bon amy? Considérez que le bon Dieu étoit bien plus innocent, et n'a pas laissé de mourir. » Ce fut pour le pauvre Climante un grand redoublement d'aprehension. Ce que voyant Lotaire, il luy dit : « Je prie Dieu qu'il vous veuille consoler; je vous laisse entre les mains de Monsieur que voilà ; je m'en vay tâcher à m'informer encor mieux de vôtre affaire. »
Et étant demeuré seul avec ce bon docteur, qui y alloit à la bonne foy, et qui y fut le premier trompé, il luy dit : « Mon amy, il n'est plus tems de songer aux choses du monde, il faut vous préparer à la mort; vous n'avez plus que deux ou trois heures à vivre, vous êtes condamné. » A ce mot, le pauvre Climante demeura si surpris et étonné qu'il n'en pût ouvrir la bouche ; mais, étant un peu revenu à soy, il s'écria furieusement, et son esprit fît paroître de telles saillies qu'il sembloit être entièrement hors de soy; mais le bon Père, expert en telles matières tâcha de le ramener peu à peu, etpar son éloquence luy promet que ce n'étoit rien de cette vie au prix de l'éternité. Je ne veux point m'amuser à faire
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le prédicateur, j'y reussirois fort mal; aussi n'est-ce pas ma profession ; il suffira de vous dire qu'avec beaucoup de peine il adoucit un peu sa fougue, et le réduisit pour le moins en l'espérance de l'écouter plus volontiers à la seconde visite qu'il promet de luy rendre dans une heure qu'il luy donnoit de tems pour songer à sa conscience; laissant le pauvre Ciimante plus prés de la mort que de la vie, en sorte que le bourreau n'ût pas eu grand peine à l'achever.
Lotaire, cependant, qui étoit aux écoutes, et quoy qu'il eût donné plusieurs mortelles aprehensions à Ciimante, ne tenoit point encor la vengeance de son amy assez assouvie, il vouloit passer encor outre, mais résolut pourtant de faire finir son aprehension avant la fin du jour qui s'aprochoit, et revient trouver le pauvre Ciimante à qui en soupirant il dit : « Ah ! cher amy, je viens d'aprendre que vous êtes condamné ! — Ah ! Dieu ! ce dit-il, je le sçay bien, il faut que je vous die adieu pour jamais. » Après quelques autres assez tristes complimens, Lotaire luy dit : « Mais devinez à quoy j'ay pensé qui vous pourroit sauver la vie? « A ce mot Ciimante ouvrit les yeux et les oreilles, lequel meurt d'impatience de l'oiiir. « Je vous diray, dit Lotaire, vous êtes icy prisonnier pour crimes d'Etat; peu de gens sçavent vôtre condamnation ; le geôlier même l'ignore. Sçavez-vous de quoy je suis d'avis? — Et dequoy? dit aussi-tôt le pauvre Ciimante tout tremblant. — Vous sçavés, dit Lotaire, que les prisonniers d'Etat n'ont pas accoutumé d'être arrêtez pour peu de tems ; feignez de croire que vôtre prison sera
longue, et dites que vous voulez faire vos provisions de bois et de charbon pour cet hyver; laissez-moy faire, je le publieray bien céans. — Mais à quel dessein ? dit Climante. — J'iray moi-même, dit Lotaire, faire venir céans un charbonnier chargé de charbon, qu'il aportera à vôtre chambre, et en venant je le feray résoudre, moyennant une cinquantaine de pistoles, et davantage s'il est besoin, et quand il sera céans, qu'il vête vos habits, et vous prenez les siens, et, en vous teignant le visage de charbon, vous sortirez librement d'icy : car on croira facilement que vous serez le charbonnier qui vous en retournerez; il n'y a point de difficulté, et que pour un interest tel que celuy-là on ne s'expose librement à ce danger. » Le pauvre Climante se crût déjà voir en liberté, comme nous nous imaginons faciles toutes les choses que nous souhaitons avec passion ; en conjure puissamment Lotaire, et le supliant de faire offre de tout son bien à ce charbonnier, et de l'assurer qu'il luy sera redevable de la vie.
Lotaire s'en va trouver un charbonnier, en prend exprés un jeune sans barbe, et qui avoit les cheveux fort ras, et, luy faisant charger un sac de charbon, l'emmené avec luy à la Conciergerie : luy, qui étoit bien connu du geôlier, ne fait point de difficulté de luy conter l'affaire au point qu'elle étoit, et qu'il n'avoit autre intention que de faire la peur toute entière au prisonnier, le priant d'aider à son dessein, et de le laisser sortir en habit de charbonnier, sans faire semblant de rien. Le geôlier, qui ne l'avoit arrêté qu'à sa requête, ne fit aucune difficulté de luy accorder ce qu'il desiroit ; il monte donc à la chambre
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