‹ L'Elite des contes du sieur d'OuvilleChapitre 13 sur 15 · IO L ELITE DES CONTES · texte numérisé non relu

IO L ELITE DES CONTES

avec ce charbonnier, à qui il fait promptement vêtir l'habit de Climante, et fit à Climante prendre l'habit de ce charbonnier ; mais, Climante ayant une barbe bien retroussée et une grande perruque, il luy dit que cela ne s'accommodoit pas bien, et que facilement il pourroit être reconnu à la porte. Climante, qui ne se soucioit que d'être dehors à quelque prix que ce fut, ne fit point de difficulté de se faire couper les cheveux et raser la barbe, par un barbier que Lotaire avoit fait venir exprés, et qu'il fit entendre s'être trouvé là par hazard, et, se faisant teindre le visage de charbon, il n'y eut eu personne qui ne Tût pris pour le charbonnier même, et, quand bien les parties n'îissent pas été averties, je croy qu'ils l'auroient laissé passer pour le véritable charbonnier. En passant la première et la seconde porte, on ne luy dit mot ; mais, à la troisième, le geôlier, qui vouloit aider au dessein de Lotaire en redoublant sa peur, dit : « Mais ne seroit-ce point bien icy quelqu'un de nos prisonniers ?» A ce mot il pensa mourir d'aprehension, à quoy répondit un qui étoit auprès de luy, qui étoit fait au badinage : « Non, non, ce dit-il ; c'est ce charbonnier qui vient de porter du charbon là haut. » Il le laisse donc passer, et tout à l'heure en grande hâte il tâche de se sauver en l'hôtel du prince qu'il servoit, s'imaginant avoir cinquante sergens à sa suitte. Comme il passe par dessus le Pont-Neuf, Lotaire avoit attiré cinq ou six cavaliers à qui il avoit conté l'histoire pour luy donner encore une aubade en passant, qui, le voyant Tenir de loin, dirent tout haut : « Voilà un charbonnier qui ressemble fort à Climante», ce que

disans plusieurs fois tout haut, ils luy redoubloient son aprehension, et, mettant son doigt tout entier dans sa bouche, leur disoit tout bas : « Paix, paix, taisés-vous. )) Enfin il arrive prés du Louvre, devant l'hôtel de ce prince qu'il servoit, chez qui il se venoit réfugier, qui, étant averty de la fourbe, se tenoit sur la porte avec quelques cavaliers de sa suite. Climante, le voyant, luy crie tout haut : « Monseigneur, sauvez-moy la vie. » Ce prince, feignant de ne le pas connoître, et luy voulant tâcher à entrer dans son hôtel, il le voulut retenir, luy disant : « Où va ce maraut-là ? — Ah ! Monseigneur, dit-il, je suis Climante; sauvez-moy la vie, s'il vous plaist! » Le prince feint être grandement étonné, fait semblant de le reconnoître, luy demande la cause de ce déguisement, qu'il leur conta avec naïveté, dont les autres, qui sçavoient bien la vérité de cette histoire, se pâmoient de rire. Mais le bon du conte est qu'il le fallut saigner, etque l'apréhension luy donna une grosse fièvre, qui luy vint bien à point, car il fallut qu'il fût plus de trois mois sans sortir de sa chambre, en attendant que les cheveux et la barbe luy revinssent. Il S(,ait enfin la vérité de l'histoire, dont tout de bon il se vouloit fâcher contre Leandre et Lotaire; mais ses amis luy dirent qu'il n'avoitpasraison, qu'il avoit le premier offencé Leandre, qu'il ne devoit point trouver mauvais si par cette subtilité il s'en étoit vangé ; les amis de part et d'autre refirent la paix et les réconcilièrent ensemble. Je crois que cette fourbe valoit bien le clystere, et que Leandre fut vangé au double.

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Vengeance subtile d'un François sur un Espagnol.

UN François et un Espagnol disputans un jour ensemble sur les prérogatives de leur nation, l'Espagnol se voyant vaincu en plusieurs choses par le François, la nation duquel avoit beaucoup d'avantages sur l'espagnole, l'Espagnol le voulut prendre sur le fait de la religion, disant au François: « Voyez si en vôtre païs on est dévot et respectueux envers Dieu comme en ce païs-cy : j'ay été en France, dit-il, où l'on luy rend si peu d'honneur que j'en étois honteux. Quand on porte le S. Sacrement à un malade, il n'y a le plus souvent qu'un simple prêtre qui le porte avec un petit clerc qui sonne une petite clochette, sans aucune suite. Mais, en Espagne, quand le S. Sacrement marche par les rues, voyez avec quelle pompe et quelle suitte il est accompagné; jamais il ne va qu'avec quantité de flambeaux, et quatre ou cinq cens personnes à sa suitte; tous ceux qui le rencontrent, quelques affaires pressées qu'ils ayent, il faut qu'ils quittent tout pour l'accompagner, et le Roy même et les grands d'Espagne, lors qu'ils s'y rencontrent, tiennent à grand honneur de prendre un des bâtons du dais duquel il est couvert. — J'avoue cela, dit le François; mais le bon Dieu sçait bien qu'en France il est avec ses anciens serviteurs, desquels n'ayant nulle doute, il ne se soucie pas beaucoup de se faire accompagner. Mais en Espagne, où il y a un si grand

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nombre de juifs, il craindroit, s'il ne se faisoit ainsi accompagner, qu'on ne le crucifiât encore une fois. — Comment ! dit l'Espagnol, pour le fait de la religion voudriez-vous entrer en comparaison avec nous? Ne sçait-on pas bien qu'il y a plus de saints canonisez en Espagne que je n'ay de poils à la barbe?» Le François soutient qu'il y en a eu beaucoup plus en France, et, sur cette dispute, le François luy dit en présence de monde : « Vous dites qu'il y a eu plus de saints en Espagne que vous n'avez de poils à la barbe, mais il y en a eu cent fois plus en France que je n'en ay en la barbe et en la tête, et, pour vous le témoigner, voulez vous qu'à chaque saint françois que je vous nommeray que je vous arrache un poil de vôtre barbe, et à chaque saint espagnol que vous me nommerez vous m'en arracherez un de la mienne ? — Je le veux, dit l'Espagnol ; ah ! pauvre homme ! dans peu il ne vous en restera pas un. » Ils se mettent donc en état, et gagèrent une grande somme d'argent, quedevoit perdre celuy qui demeureroit court. Le François commence, et, en arrachant un poil de la barbe à l'Espagnol, il dit : S. Denys. L'Espagnol, luy en faisant autant, luy dit : S. Ignace. Le François en prend un autre, disant : S, Martin; l'Espagnol : S. Xavier; le François : S, Louys; l'Espagnol : Sainte Thérèse ; le François : Sainte Clotilde ; l'Espagnol : S. Isidore; le François : S. Bruno. L'Espagnol, arrachant au François deux poils tout à la fois, dont il luy fit mal, dit : S. Côme, S. Damian. Le François, se voulant vanger, luy prend une moustache toute entière qu'il luy arrache, disant : Onze

milles vierges. r> Là finit la dispute, car la douleur qu'il sentit fut si grande qu'il aima mieux quitter la partie, et puis il eût bien eu de la peine d'en nommer onze mille tout d'un coup.

D'un tour fait à deux pèlerins.

DEUX pèlerins allans en un certain pèlerinage, un jour étant tard, ils virent un château de fort belle aparence qui leur fît croire qu'il y avoit dedans des personnes de condition qui leur pourroient faire la faveur de les loger cette nuit. Ils furent donc demander la passade et le logement pour la nuit, que le seigneur leur accorda; on les fît souper, et, après qu'ils eurent soupe, on les mené coucher dans une grande chambre, dont le plancher étoit fort haut, comme ordinairement il l'est aux grandes maisons comme celle là. Les laquais, pour se donner du plaisir de ces pèlerins, avoient fait quatre petits trous au dessus du plancher de la chambre où dévoient coucher ces pèlerins, justement vis à vis des quatre piliers de la petite couchette où ils dévoient être, et dans la chambre audessus ils avoient mis quatre poulies, par le moyen desquelles et de ces quatre cordes, peu à peu ils élevèrent leur lit jusqu'au plancher. Si-tost qu'ils les sentirent endormis, comme ce vint vers la minuit, il prit envie à un de ces pèlerins de faire de l'eau, et, baissant son bras pour prendre le pot et ne le trouvant point, il décend encore plus bas tant

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que sa tête emporta le cul, tombant du haut du plancher en bas, et en tombant il fit un tel bruit et un tel cry que l'autre, étant réveillé en sursaut et Toyant plaindre, il se jette du haut en bas du lit; mais il éprouva qu'il y avoitbien plus haut qu'il ne pensoit, et se pensa rompre bras et jambes. L'un crioit d'un côté et l'autre de l'autre; enfin , étant un peu remis, ils voulurent retourner en leur lit; mais, ayant plusieurs fois fait le tour de la chambre sans l'avoir pu trouver comme ils n'avoient garde, puis qu'il étoit élevé au plancher, ils furent contrains de se coucher à terre tous nuds, où ils passèrent le reste de la nuit ; cependant ces laquais petit à petit laissèrent par les poulies retomber le lit jusqu'à terre, et, comme ils se réveillèrent au point du jour, ils furent tout étonnez qu'ils virent leur lit assez proche d'eux, et, voyant qu'ils ne l'avoient pu trouver, ils crurent être enchantez ; ils partirent de grand matin sans dire mot à personne et sans se vanter de ce qui leur étoit arrivé.

Vengeance subtile d'un cordelier sur un jacobin.

UN cordelier allant prêcher le carême en un lieu où il y avoit une station, se trouvant de nuit en une petite ville où il fallut qu'il couchât, pour n'y avoir point de convent de son ordre, ny personne de sa connoissance dans cette ville là, il fut contraint d'aller à l'hôtellerie, où par hazard il trouva un jacobin qui y étoit venu coucher, et, parce que le

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lendemain au matin ils prenoient une mesme route, ils souperent ensemble et couchèrent en une même chambre; il plût à verse toute la nuit : le matin, la pluye étant un peu apaisée, ils voulurent se mettre en chemin; mais il fallut auparavant payer l'hôte; le cordelier crût être quitte, comme il étoit partout, pour un Dominus rétribuât; mais l'hôte, qui étoit huguenot, comme quasi tous ceux de la ville l'étoient, n'entendoit pas ce latin-là; il voulut avoir de l'argent : le jacobin paya pourluy; le cordelier le pria de luy prêter cet argent, luy promettant de luy rendre sur sa quête; mais le jacobin luy dit qu'il ne luy en sçauroit bailler sans se faire tort, qu'il n'en avoit que ce qu'il luy falloit, encor bien petitement pour faire son voyage ; de façon que pour sortir de l'hôtellerie il fallut que le cordelier laissât ses livres en gage, dont il fut bien fâché, et résolut bien de se vanger du jacobin, s'il s'en presentoit jamais occasion, comme elle ne tarda gueres. Allans ensemble, d'autant qu'ils faisoient un même chemin, les avallasses étoient si grandes, à cause de la pluye qu'il avoit faite toute la nuit, qu'à peine se pouvoit on retirer des chemins; mais, comme ils eurent cheminé environ deux lieues, il leur fallut passer entre deux collines, où l'avallasse étoit de plu^de deux grands pieds de haut, et de plus de cinq cens pas de large. Le cordelier ne s'étonna point de cela, il prend ses sandales à ses mains, retrousse sa robe, et se met en état de passer au travers; le jacobin, qui étoit bien chaussé, et qui, comme le chat, craignoit à mouiller la patte, étoit bien empêché de sa contenance; le cordelier, le voyant en cette inquie-

tude, lui dit : a Que me donnerez-vous, et je vous passeray cette eau, vous portant sur mes épaules? — Ah! frère, lui dit le jacobin, si tu fais cela pour moy, je te promets de dégager tes livres et de payer pour toy à la première hôtellerie. » Le cordelier luy fît obliger par serment, le prend sur son dos, et se met à passer l'eau. Comme ils furent justement au milieu, le cordelier luy dit : « Mais, dis moy, as-tu de l'argent pour me tenir ta promesse? — Oùy, oûy, répond-il, n'ayez pas de peur », et, en disant cela, luy fait sonner sa pochette, pour luy témoigner qu'il ne mentoit pas. Le cordelier, qui brûloit d'envie de se vanger du tour qu'il luy avoit fait, le jette en bas tout au milieu de l'eau, luy disant : « Ah! vous me faites contrevenir à ma règle; nous faisons profession de ne porter point d'argent sur nous » ; et en disant cela gagne le bord de l'eau et s'esquive, laissant le pauvre jacobin se sécher tout à son aise.

D'un coupeur de bourse qui se vengea d\in bourreau qui l'avoit étrillé comme il faut.

EN une certaine ville de Normandie, un coupeur de bourse, ayant été pris sur le fait, fut condamné à avoir le fouet par trois jours de marché, par tous les carrefours de la ville. Comme on le menoit attaché au cul d'une charrette , il pria le bourreau de le vouloir traiter doucement; mais, n'ayant pas de quoy luy graisser les mains, il luy montra qu'il les avoit bien pesantes , et l'étrilla

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d'une telle façon qu'il luy faisoit crier les hauts cris, et le mit tout en sang. Et, après avoir été accommodé de cette façon, il le mit en liberté. Le coupeur de bourse ayant été si cruellement maltraité de ce bourreau, il résolut, à quelque prix que ce fût, de s'en vanger. Il fut environ un an absent du pais, au bout duquel il revint en lieu où il pût s'informer du nom du bourreau et de toute sa famille , en laquelle il se rendit si sçavant qu'il eut aisément pu refaire sa généalogie, si elle eut été perdue. Il sçut par même moyen qu'il avoit un neveu qui dés ses jeunes ans étoit allé en Italie, qui étoit party jeune, et dont il y avoit quinze ou vingt ans qu'on n'avoit eu de ses nouvelles, et il aprit même que ce neveu pouvoit alors être environ de son âge, et ce fut ce qui luy donna lieu de vouloir passer pour tel auprès de ce bourreau, et s'informa de plusieurs particularitez qui pouvoient aider à son dessein. Etant donc parfaitement instruit de tout ce qu'il avoit affaire, s'étant assez bien vêtu, il vient trouver ce bourreau en une maison qu'il avoit à la campagne, où il s'etoit venu recréer. Et, sur la croyance qu'il n'avoit garde d'être reconnu de luy, parce que, depuis un an et plus qu'il avoit passé par ses mains, il y en avoit passé plusieurs autres qu'il eût aussi peu reconnus que luy, et d'ailleurs qu'il ne l'avoit quasi vu que par les épaules et qu'il étoit parfaitement bien déguisé ; étant arrivé dans cette maison de campagne, il aborde hardiment le bourreau, et en le saluant l'apelle son oncle. Ce bourreau le salue assez froidement, comme une personne qu'il ne connoissoit point; cettuy-cy

luy dit : « Je crois, mon oncle, que je n'ay pas l'honneur d'être reconnu de vous; je suis le fils d'un tel , et vôtre neveu , qui revient présentement d'Italie. » Le bourreau fut surpris, comme une personne dont il avoit bien oùy parler, mais qu'il n'avoit jamais vu, s'étonna fort de le voir si grand, luy fit fort bon accueil, et luy demanda des nouvelles de son voyage, à quoy cettuy-cy répondit comme il avoit prémédité de faire. Le bourreau luy demande, l'apelant son neveu, s'il avoit vu son père. Il dit qu'oùy, mais qu'il avoit été bien affligé d'avoir trouvé sa mère morte, luy demande des nouvelles de son oncle cettuy-cy, de son cousin cettuy-là, de toute la parenté du bourreau, qu'il sçavoit mieux que luy-même, à quoy son oncle prétendu luy répondoit conformément à ses demandes. Enfin il le questionna si bien que, quand il lui eût après dit qu'il n'étoit pas son neveu , à peine l'ût il voulu croire. Ils soupent ensemble, et cet oncle s'efforce à luy faire meilleure chère qu'il pût; ils s'allèrent coucher et le lendemain ils se levèrent de grand matin : car il falloit que cet oncle allât en un certain marché qui se tenoit à demie lieuë de là, pour prendre certains droits qui sont dûs au bourreau. Son neveu le pria qu'il eût l'honneur de luy faire compagnie, pour se divertir en ce marché (c'étoit où il se demandoit pour y faire son coup, comme il fit) : ce que son oncle luy accorda; ils déjûnent ensemble, et après déjûner ils se mirent en chemin pour aller à ce bourg, où ils arrivèrent bien-tôt, parce que le chemin étoit court. Il fallut attendre que la foule des marchands fut venue.

Comme il vit son oncle empêché à recueillir ses droits, mon drôle voulut faire un tour de son métier, auquel il étoit extrêmement habile; il vit un certain marchand qui venoit en ce bourg pour acheter, à qui il avoit vu tirer de l'or d'une bourse où il y en étoit encor beaucoup demeuré, il résolut sur l'heure de luy donner un échec et mat. Il le suit donc de l'œil tant qu'il le vît bien empêché à marchander un sac de blé, où il avoit tout à fait affaire de ses deux mains pour le manier à son aise; le coupeur de bourse, voyant une si bonne occasion , ne la laissa pas perdre, et, comme il étoit extrêmement subtil en cela, il coupe la bourse de ce marchand, sans que luy ny aucun de ceux qui étoient auprès de luy s'en pussent apercevoir. Et tout à l'heure il alla trouver celuy qu'il apeloit son oncle, et, l'ayant tiré à quartier, pour n'être oûy de personne, il luy dit à l'oreille qu'il avoit quelque argent sur luy dont il craignoit d'être déniaisé , et qu'il le prioit de luy faire le bien de le garder, ce que le bourreau luy accorda fort volontiers, et le mit dans sa pochette sans la regarder. Incontinent après, ce coupeur de bourse va trouver ce marchand a qui il avoit coupé la sienne, et, le tirant à part , luy dit qu'il luy vouloit donner un avis qui luy importoit ; ce marchand l'écoute attentivement, et ce galand luy demanda où étoit sa bourse; ce marchand la chercha en sa pochette, où il l'avoit mise et où il croyoit qu'elle fust, fut bien étonné de ne la point trouver, et, se mettant en alarme: « Tout beau, luy dit le coupeur de bourse, ne vous mattez point en peine; je sçay bien où elle est, mais gardés, je

VOUS prie, de me mettre en jeu » ; et, luy montrant de loin le bourreau, il luy dit : « Tenez, voyez-vous bien cet homme qui est en tel lieu d'une telle façon et telle, je la luy ay vue couper durant que vous marchandiés un sac de bled; faites haro sur luy comme c'est la coutume du pays, car sans doute il l'a dans sa poche. » Si tôt qu'il eût dit cela, il s'échape sans qu'il fut vu de personne ; le marchand fut trouver un sergent, par lequel il fît mettre la main sur le colet du bourreau, faisant haro sur luy. A ce mot il fallut marcher devant le juge; le pauvre bourreau est bien étonné de ce qu'on luy demandoit; mais ce marchand l'apelle coupeur de bourse devant le juge, dit qu'il a coupé la sienne, prie le juge qu'il soit fouillé, et atteste qu'on l'en trouvera saisi, sur peine de tous dépens, dommages et interests; dit de quelle façon sa bourse étoit faite, et de toutes les espèces tant d'or que d'argent qui étoient dedans. Le juge, ne luy pouvant refuser cette juste requête, ordonne qu'il soit foiiillé, ce qu'on fit, et d'abord on trouva cette bourse telle que le marchand l'avoit spécifiée, et les mêmes espèces qu'il avoit dites. A quoy le bourreau ne sçût que répondre, sinon que cette bourse apartenoit à un sien neveu qui étoit dans le marché, qui la luy avoit baillée à garder, demande qu'il comparoisse;ille dépeignitàpeu prés comme il étoit vêtu, son poil et sa taille ; on l'envoie chercher de tous cotez, mais, ne le trouvant point et voyant qu'il luy manquoit de garantie, on crut que c'étoit une deffaite , pensant échaper par là , voyant même les cordons de la bourse coupez, qui, étant con-

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frontez à ceux qui étoient demeurez attachez à la pochette du marchand, furent trouvez les mêmes. Sur une preuve si évidente et si claire, contre une personne publique comme luy, qui, étant destiné pour faire le châtiment aux autres, doit être sans reproche, les moindres fautes qui pourroient être remissibles aux autres étans criminelles en eux, il fut par le juge des lieux déclaré être digne de mort, et condamné à être pendu et étranglé, dont il se porta pour apelant à la Cour de parlement de Rouen, qui*n'étoit distante de ce bourg que de sept ou huit lieues. Le drôle de coupeur débourse, qui s'étoit fait informer de l'affaire, sçût en quel point elle étoit et que le bourreau dont il se vouloit vanger, étant condamné à être pendu et étranglé, en avoit apelé à la Cour; il ne manqua pas de se trouver à Rouen, s'étant fait raser la barbe et les cheveux, et vêtu en gueux, avec un grand emplâtre sur un œil, il ne craignoit pas être reconnoissable aux yeux mêmes de celuy auprès duquel il avoit passé pour neveu ; en cette posture il attendit quel jugement interviendroit sur l'appel; mais tous d'une voix la Cour confirma la sentence, et, comme il ne se trouva personne pour le pendre, à cause que c'étoit le bourreau, ce faux neveu se présenta en justice, et disant que, si l'on le vouloit bien pa3'er, qui ne cherchoit qu'à gagner de l'argent, et qu'il feroit fort bien cette exécution. Comme il n'y a pas beaucoup de presse à prendre de pareilles commissions, on fut bien aise de trouver celuy-cy qui la demandoit; on luy promet de le bien payer, et luy conduit le patient au suplice, qui ne faisoit autre

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chose, sinon que protester de son innocence, disant toujours que son neveu luy avoit donné cette bourse à garder ; mais autant eût vallu qu'il eut dit des chansons. Etant au lieu patibulaire, où tout le monde couroit pour voir cette exécution, les cérémonies étant achevées, le nouveau bourreau monte l'ancien à mont l'échelle, l'attache à la potence, attend pour le jetter qu'on eut fait toutes les prières et chanté le Salve. Avant que de le faire mourir il luy dit à l'oreille : « Et bien, mon amy, te souvient il bien il y a un an de quelle façon tu m'étrillas, et que je te promis que je m'en vangerois bien? Je suis le même qui te fus dernièrement trouver aux champs, qui passa pour ton neveu, et qui coupay la bourse que je te baillay à garder exprés pour te voir où je te vois. » Comme ce pauvre bourreau veut crier tout haut : « Messieurs » , l'autre , luy donnant un coup de jarret et le faisant sauter en bas, luy fit bien perdre la parole, disant tout haut : « C'est trop causé. » On le voulut reprendre, luy disant, après qu'il eut achevé cette expédition, qu'il le devoit laisser parler, et que peut être il avoit quelque chose important à dire; mais le galand, qui sçavoit bien qu'il n'avoit rien à dire qu'à son préjudice, leur dit : « Si je l'ùsse voulu croire, il ût causé jusqu'à demain. » On l'excusa sur le peu d'expérience qu'il avoit en telle matière, on le contenta fort bien; mais il le fut bien davantage de voir qu'il s'étoit puissamment vangé de luy.

Autre sur le même sujet.

CETTE vengeance icy n'est guère éloignée de la précédente, quoy qu'elle ne soit pas si rigoureuse ; mais, parce qu'elle est entre des personnes de même condition, à sçavoir entre deux valets qui eurent le foiiet, et leur bourreau, j'ay crû qu'elle ne pouvoit être mieux placée qu'après celle que je viens de décrire. Un gentilhomme, assisté de deux de ses valets pour se vanger d'un qui l'avoit offencé, qui n'étoit pas de sa condition, l'assassina au bord d'un bois dans la basse Normandie, à dix-huit ou vingt lieues de la ville de Rouen. Pour ce fait il fut emprisonné sur les lieux, où par les juges il fut condamné à avoir la tête tranchée, dont il se porta apellant au Parlement de Rouen, où il fut constitué prisonnier avec ses deux valets, qui justifièrent n'avoir été consentans de ce meurtre, et même furent déchargez par le maître , et neantmoins, à cause qu'ils avoient été presens au meurtre, ils furent condamnés à avoir le fouet par les carrefours; et pour le regard du maître, la sentence fut confirmée, et fut ordonné de plus que la tête seroit portée au lieu où l'assassinat avoit été fait. Les deux valets furent expédiez devant, qui, n'ayans pas d'argent pour contenter le bourreau, furent accommodez de toutes pièces, et ne sortirent point de ses mains que le sang ne leur découlât des épaules. Après cette exécution faite, il étoit dit par l'arrest qu'en ce même état ils paroîtroient quand on couperoit la

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tête à leur maître, ce qui fut exécuté , et tost après on leur donna congé de s'en aller où bon leur sembleroit. Se voyans libres, ils se résolurent de se vanger du bourreau qui les avoit si mal menez, et, sçachant qu'il falloit qu'il portât la tète de ce gentilhomme vers Lisieux, où le meurtre avoit été commis, et que dés le soir même il devoit aller coucher à deux ou trois lieues de Rouen, et qu'il ne pouvoit pas passer Moulineaux, où il y a une assez bonne hôtellerie, ils se résolurent de le suivre, craignant qu'il ne demeurât au village de Couronne, qu'on trouve devant que d'arriver à Moulineaux, ou bien au Chouquet, qui est par delà. C'étoit aux longs jours d'été, de sorte que ce bourreau, pour avancer chemin et pour être mieux logé, eut loisir d'aller jusques au Chouquet, qui est une bonne hôtellerie, qui vaut beaucoup mieux que Couronne ny Moulineaux ; étant arrivé, il demande une chambre qu'on luy donne. Les deux fouettez , qui le suivoient de loin et qui l'avoient vu entrer au gros Chouquet, car il y a deux hôtelleries, le grand et le petit Chouquet, y arrivant environ une heure après luy, portant une petite valize sur leur dos, dans laquelle pour tout meuble il n'y avoit environ que deux douzaines de poignées de verges bien cinglantes et vertes, dont ils s'étoient munis pour le sujet que vous entendrez, et s'étans fort bien déguisez de peur d'être connus de ce bourreau, par les mains duquel ils venoient de passer, ils entrent dans cette hôtellerie, où ils demandent un lit et à souper. Comme l'on étoit en peine où l'on les accommoderoit, ils dirent à l'hôtesse : « Madame, nous ne sommes pas beaucoup

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difficiles; si vous ne nous pouvez donner une chambre seule pour nous deux, nous ne nous soucions pas beaucoup, quand vous nous mettriez coucher dans une chambre où il y aura quelques honnêtes gens, et même, s'il y avoit des hôtes céans qui ne le trouvassent point mauvais, on est quelquefois bien aise de souper en compagnie, s'ils nous vouloient faire cet honneur. — Vrayment, Messieurs, dit l'hôtesse, il vient d'arriver il n'y a pas une heure un forthonnêtehomme céans (il y a apparence qu'elle ne le connoissoit pas) qui est tout seul, et occupe une chambre où il y a deux lits ; il sera peut-être bien aise d'avoir compagnie, car il est tout seul : vous souperiez ensemble, et, pour coucher, il se coucheroit dans un lit et vous deux dans l'autre. — Ce nous seroit bien de l'honneur, dit un d'eux, s'il nous le vouloit permettre. » L'hôtesse leur dit qu'elle luy alloit demander, ce qu'elle fît. Le bourreau, voyant que ceux de sa profession sont généralement hays de tout le monde, qu'on fuit leur abord, et qu'ils sont contraints toujours de manger seuls faute de compagnie, fut ravy de cette occasion, luy dit qu'ils seroient les très-bien venus ; eux sçachans cela, ils montent à la chambre avec leur valise; le saluant courtoisement, il leur rend leur salut, bien loin de se persuader que c'étoient les deux qu'il venoit de quitter, et qu'ils portoient de ses marques ; ils souperent ensemble et burent plusieurs coups à la santé l'un de l'autre. Quand ils eurent soupe, ils firent mettre des draps à leur lit ; et, pendant qu'on les chauffoit, un des deux compagnons décendit en bas qui dit à l'hôtesse : « Madame, nous allons

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ce soir bien rire avec l'hôte que vous nous avez donné; quelque bruit que vous entendiés, ne vous en mettes point en peine, je vous prie, nous avons dessein de rire cette nuit, et de passer le temps. » Elle ne prit point garde à ce discours; quand les lits furent faits, ils se déshabillèrent tous trois pour se mettre chacun dans leur lit. Mais les deux compagnons , qui avoient dans l'esprit leur dessein formé, fermèrent la porte de la chambre à double verroûil ; quand ils virent monsieur le bourreau nu en chemise pour s'aller coucher, ils se dépouillèrent aussi bien que luy, et, foûillans dans leur valise, étallerent leurs poignées de verges, luy disant en ôtant leur chemise , et demeurans tous nuds : « Nous connois-tu bien maintenant ? vois-tu tes marques que nous portons sur le dos ? Nous te protestons qu'avant que tu nous quittes, nous te mettrons au même état que tu nous as mis », et, disant cela, ils se jettent tous deux sur luy, et, ne pouvant luy ôter sa chemise, ils la mettent en pièces, et, demeurant aussi nù qu'eux, ils prennent chacun une poignée de verges et se mettent à l'étriller de toute leur force. Il se met à crier à l'aide, au meurtre, miséricorde. L'hôte veut monter pour sçavoir ce que c'est, mais l'hôtesse l'en empêche, disant qu'ils passoient le tems à un certain jeu, dont un Tavoit avertie; mais, les cris redoublans à chaque coup, car à mesure que les verges s'usoient ils en reprenoient d'autres, l'hôte et l'hôtesse, voulant ouvrir la porte et la trouvant barricadée, demandent ce qu'ils ont à crier, dont l'un des deux compagnons repondit que ce n'étoit rien ; mais, le bourreau criant sans

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cesse, l'hôte et l'hôtesse voulant entrer à toute force, on ne leur ouvrit point que toutes leurs verges ne fussent presque usées et que le pauvre bourreau n'ùt toutes les épaules déchiquetées à coups de fouets, où le sang ruisseloit de tous cotez. Comme les deux compagnons virent qu'il étoit presque bien, et qu'on vouloit enfoncer la porte pour entrer, un des deux l'ouvre : l'hôte et l'hôtesse entrent dedans la chambre, qui, les voyans en cet état, furent fort étonnez, « Voyez, dit un des compagnons, quel sujet il a de crier ; nous nous entrefoûettons par plaisir, nous ne l'avons pas plus mal traité qu'il nous a fait, et cependant il crie plus haut », et, en montrant leurs épaules : « Voyez, je vous prie, dirent-ils. Messieurs, de quelle façon il nous a accommodez, et s'il a sujet de crier plus haut que nous. » L'hôte et l'hôtesse, voyant qu'il n'y avoit gueres de différence entre eux trois, et qu'ils saignoient quasi autant l'un que l'autre, ils se gaussèrent du criard, et, refermant la porte sur eux, ils redécendirent en bas, résolus de les laisser entrefoiietter tant que bon leur sembleroit, sans s'en mettre en peine, et quelques cris qu'ils entendissent; ce que voyans, les deux compagnons recommencèrent tout de nouveau à étriller leur drôle, quoy qu'il pût dire, et furent plutôt lassez qu'assouvis de continuer leur branle.

Plaisant tour fait à des cordonniers qui passoient la nuit à travailler

LA veille d'une bonne fête, un maître cordonnier des plus fameux de la ville, étant fort pressé de rendre de la besongne pour le lendemain, faisoit veiller ses gens et les prioit de diligenter avec promesse de les faire boire. Comme il disoit cela, une troupe d'eveillez passent, l'un desquels entendit la promesse du cordonnier. « Morbleu, dit-il, parlant à ses camarades, ce cordonnier icy promet à boire à ses gens, mais moy je leur veux faire boire d'une liqueur fort suave et odoriférante. » Et, sans tarder, s'en va quérir un soufflet, qu'il décloue par le haut, puis s'acroupit en pleine rue, l'emplit de matière fécale et le reclouë; en cette sorte il apointe son soufflet en un endroit assez mal joint, et ainsi leur versoit doucement à boire du vent de son soufflet; ce parfum, s'épandant peu à peu par toute la boutique, les frapa droit au nez. Les compagnons pensoient que ce fust leur maître et n'en osoient parler, sinon qu'ils disoient tout bas que cette boisson n'étoit pas trop excélente, puis se mettoient à rire. Le maître, qui jusqu'à lors n'avoit rien dit, sentoit de plus en plus les exhalaisons, et, se tournant de colère vers un qui étoit auprès de luy : « Va t'en, luy dit-il, chier plus loin, puant que tu es. » L'autre, s'excusant, luy repart qu'à la vérité il sentoit fort mauvais, mais que ce n'étoit pas luy. Les autres en dirent de même ; chacun s'excusoit de son

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côté. Celuy-cy, qui s'étoit un peu arrêté, recommence son jeu et se met à souffler comme auparavant jusqu'à ce que le maître cordonnier, ne pouvant plus suporter un tel goust , se retire dans sa salle, injuriant ses compagnons. D'autre part, les compagnons, s'accusant les uns les autres, vinrent de paroles aux injures, et des injures aux mains, commencèrent à se battre ; ils mettoient tout en œuvre ; les formes, les souliers et les tire-pieds n'y étoient pas épargnez. C'étoit un plaisir de voir tout ce beau tintamare; le maître même, voulant faire la paix, fut attrapé d'une tenaille par la tête, et la baterie s'échauffe et quelques voisins accoururent à ce bruit, disant qu'ils étoient yvres et hors de sens de faire une telle vie la veille d'une si bonne fête ; mais ils ne furent pas plutôt entrez que ce nectar les prend au nez, et force leur fut de se retirer pour la grande puanteur qu'ils sentoient, sans se mettre d'avantage en peine du débat des cordonniers, qu'ils laissèrent se battre tant qu'ils. en furent contraints de se quitter.

D'un cordonnier qui se vengea d'un archevêque.

L'archevêque de la ville de Tolède, métropolitaine des deux Castilles, est un prélat de si haute réputation en Espagne, dont il est le primat, qu'il passe pour un petit pape ayant un million de livres de revenu; et, en effet, c'est le plus riche diocèse de la chrétienté ; étant dans la ville de Seville en Es-

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pagne, il fit tuer un cordonnier de la même ville, pour quelque raport qu'on luy fit qu'il avoit médit de luy. Le fils du cordonnier, qui étoit homme résolu, se porta partie contre luy par devant le juge ecclésiastique, pour avoir raison de la mort de son père, dont il donna des preuves si claires que personne n'en pouvoit douter, qui obligèrent la justice, vu la qualité du personnage, de condamner l'archevêque d'être un an sans dire la messe , pour réparation de ce crime. Le fils du cordonnier, ne se tenant point satisfait de cette condamnation, attend que le roy d'Espagne, qui étoit dom Pedro, qu'on surnommoit le Cruel, vinst à Seville, comme le bruit couroit qu'il y devoit venir pour le jour du Saint Sacrement, qui devoit être en bref. Sitôt qu'il fut arrivé, le fils du cordonnier ne manqua point de le venir trouver, et, se jettant à ses pieds, luy demande vengeance de la mort de son père que l'archevêque de Tolède avoit fait tuer sans aucune cause. Le roy luy demanda s'il ne s'en étoit pas plaint en justice. « Ouy, Sire, dit-il , mais on n'en a pas tenu conte, vu que je ne suis qu'un pauvre cordonnier et luy un prélat de telle réputation. Le juge ecclésiastique, pour réparation de son crime, l'a seulement condamné à être un an sans dire la messe, dont il se mocque, ayant bien moyen de vivre sans cela. » Le roy luy demanda : a Mais ce que tu me dis est-il bien vray ? — Ouy, Sire, sur le péril de ma vie, répond le cordonnier. — Auras-tu bien la hardiesse de le tuer ? luy dit le roy. — Ouy, Sire, dit-il, pourvu que Vôtre Majesté me le commande. — Va, fais-le, dit le roy, et ne te mets point en peine, » Ce cor-

donnier s'en retourne fort joyeux, et se saisit d'un bon poignard, se resolvant de faire cette exécution le lendemain, qui êtoit la fête du Saint Sacrement, même en la présence du roy. Il sçavoit que le lendemain cette grande procession se devoit faire, qui en ce païs là est tres-magnifique, où l'archevêque devoit paroître avec ses habits pontificaux à côté de l'archevêque de Seville; il le suivit jusqu'à ce qu'il fût devant le Palais royal, où le roy et toute sa cour étoit aux fenêtres pour voir passer la procession. Là il ne le manque point, et, le choisissant droit au cœur, il luy donna deux si grands coups de son poignard qu'il tomba roide mort à ses pieds. L'horreur de cet étrange spectacle donna de l'étonnement à tous les assistans; on se saisit de luy pour le mener en prison, afin d'en faire une severe justice . Il se fit un grand bruit que le roy, se doutant bien ce que c'étoit, en demanda la cause. On luy dit la hardiesse qu'avoit eu ce malheureux et qu'on le menoit en prison. Le roy commande qu'on l'amenât devant luy. Et, d'autant qu'on sçavoit que le roy étoit un justicier tres-severe, qui, comme nous avons dit, luy a donné jusqu'à aujourd'huy dans les histoires le surnom de Cruel, on n'esperoit pas de luy autre chose qu'une horrible punition d'un si détestable crime. Le roy, l'oyant devant luy, en présence de cette honorable assistance, luy dit d'un ton grave : « Viens çà, traître et méchant homme que tu es, quel malin esprit t'a porté à commettre un si énorme crime en présence de Dieu, et à ma vûë, en un jour si saint comme est celuy-cy? » Le cordonnier, qui , sçachant l'aveu qu'il en avoit eu

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de Sa Majesté, avoit sujet de répondre hardiment, luy dit sans s'étonner : « Pourquoy, Sire, a-il eu la hardiesse de faire tuer mon père comme il a fait, et, quoy que plusieurs fois j'en aye demandé justice, on ne me l'a pas faite. Ce que voyant, n'ay-je pas eu raison de la faire moy même? » Chacun fut étonné de cette réponce si hardie; mais ceux qui tenoient le party de l'archevêque maintindrent devant le roy que cela étoit faux, et qu'on luy avoit rendu justice, et écouté sa plainte. « Quelle justice me peut-on avoir rendue, répond le cordonnier, puis qu'il étoit en vie? » Le roy voulut sçavoir quelle justice on luy avoit rendue; on luy dit qu'on avoit condamné l'archevêque d'être un an sans dire la messe, et que c'étoit une grande infamie à un homme de sa condition. « Et bien, dit le roy, n'avois-tu pas sujet de te satisfaire? — Non, Sire, répond le bon homme, puis qu'il avoit bien le moyen de s'en passer. » Le roy luy demanda : « De quel métier es-tu ? » Il répondit qu'il étoit cordonnier. « Va, luy dit le roy, pour punition de ton crime, je te commande d'être un an entier sans faire des souliers », et, pour avoir moyen de vivre, il luy assigna une bonne pension à vie sur les biens du défunt archevêque.

D'un bouffon qui se vengea plaisamment de quelques cavaliers qui se vouloient gausser de luy.

UN certain bouffon (telles sortes de gens sont toujours bien venus chés les grands) allant visiter un prince, à la campagne, où la Cour étoit grosse, comme il étoit familier là dedans, il mit son cheval à l'écurie des étrangers, c'est à dire qui étoit pleine des chevaux des cavaliers qui venoient de dehors visiter le prince, car il y en avoit pour les chevaux de la maison, avec lesquels on n'en mettoit point d'autres. Comme ce bouffon fut monté en haut, chacun se prit à rire de luy; mais, comme il n'étoit pas aisé à defferrer, il bailloit à tous son change, aussi étoit-ce son métier. On sçait qu'à de semblables gens on se plaist ordinairement à faire des niches, et, voyant qu'ils ne pouvoient luy bailler son reste en pointes, vu qu'il étoit plus fort embouché que tous, ils se résolurent de s'attaquer à son cheval, qui avoit la bouche plus grande qu'eux, mais qui, comme luy, ne leur pouvoit répondre. Quelques uns donc des plus jeunes d'entre eux, car cecy n'est qu'un tour de jeunesse, décendirent à l'écurie où étoit le cheval de ce bouffon, qu'ils détachèrent du râtelier, luy coupèrent la queue toute rase et l'attachèrent par dérision au râtelier par la croupière, puis remontèrent en haut, où ils voulurent encore donner quelques traits democquerie à ce bouffon et en passant luy jet-toient quelques attaques de son cheval, qui le firent

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soupçonner qu'ils étoient gens pour avoir osé s'attaquer plutôt à son cheval qu'à luy; il dissimule, et, à l'arrivée de quelque grand, la raillerie étant passée, il fait semblant de rien, et va vîtement à l'écurie voir en quel état étoit son cheval. Le trouvant en cette posture et la queue coupée, il le laisse au même état qu'il étoit, et, ne trouvant personne dans récurie, avec un couteau qu'il avoit, il coupa le, haut et le bas de la bouche de tous les chevaux qui étoient dans la même écurie, excepté au sien, de façon qu'ils montroient tous leurs dents, et, sans dire mot, il remonte en haut, comme si de rien n'ût été. Les jeunes gens recommencent à luy faire la guerre, et, ayans conté au prince ce qu'ils avoient fait à son cheval pour le faire rire, ils luy en jettoient quelques attaques en passant, à quoy il ne témoignoit pas prendre garde. Enfin, se voyant gaussé d'eux, faisant le niais, il prit congé de la compagnie. Ceux-cy, qui avoient envie de faire rire le prince de la posture en laquelle ils avoient mis son cheval, luy dirent : « Mais, Monsieur, décendons là bas, de grâce, et voyons un peu la belle monture du cavalier. » Le prince dit qu'il en étoit content. Ils décendirent tous, et luy, qui sçavoit bien où ils vouloient venir, les suit sans dire mot. Comme ils furent décendus, deux ou trois de ces jeunes gens qui luy avoient joué ce tour entrent dans l'écurie, et trouvent le cheval en la même posture qu'ils l'avoient mis, en ressortent aussitôt, riant à gorge déployée, disant à ce prince : « Entrez, Monsieur, je vous prie, et vous verrez en quelle posture est son cheval, qui sans doute doit avoir mangé toute l'avoine des autres », ce qu'ils di-

soient en se mocquant de luy, parce qu'attaché comme il étoit, il n'avoit garde d'avoir rien mangé; le prince et les autres entrent, qui, sans regarder autre cheval que celuy-là, se mettent si fort à rire qu'ils n'en pouvoient plus. Le bouffon sans s'étonner entre aussi, et se mita rire à gorge déployée aussi bien que les autres. « Comment ! luy dit le prince, tu t'en ris aussi? — Qui n'en riroit, dit il. Monseigneur, puis que tous ces chevaux là en rient bien eux mêmes, de voir mon cheval sans queue et en la posture qu'il est.? » Ce que les autres ayans remarqué, que tous leurs chevaux avoient la bouche coupée, ils perdirent eux mêmes l'envie de rire, et le bouffon rit tout seul à son tour, qui leur fît voir qu'il n'est pas bon de se jouer à plus fin que soy.

D'un gentilhomme qui se vengea d'un coupeur de bourses.

UN gentilhomme s'amusant dans la galerie du Palais à lire un livre à la boutique d'un libraire, il vit un certain galand s'acoster de luy qui n'avoit pas trop bonne mine. Ce cavalier avoit un grand manteau d'écarlate avec force boutons d'or, sur lesquels voyant que ce drôle avoit dessein, il se tourna de l'autre côté pour luy donner plus de lieu de venir à bout de son entreprise, afin de le prendre sur le fait. Ce que voyant le galand, avec son couteau commence à couper sept ou huit de ses boutons; le gentilhomme, qui s'en apercevoit bien, met la main

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dans sa poche, feignant d'en tirer son mouchoir, mais c'étoit pour en tirer un couteau qu'il avoit aussi bien que l'autre, qui coupoit comme un rasoir, avec lequel haussant la main, feignant de rendre le livre au libraire, il vous attrape mon drôle si subtilement qu'il luy coupe l'oreille tout net; luy, qui sentit cela plus vîte que le jour, commence à crier tout haut : « Ah ! mon oreille !» Et le gentilhomme de son côté se met à crier : « Ah ! mes boutons! » Le coupeur de bourse, oyant cela, luy jettant ses boutons à la tête, luy dit : « Tien, voilà tes boutons, « et l'autre, luy jettant pareillement son oreille, luy dit : « Tien, voila ton oreille. » Encor le pauvre diable fut bienheureux d'en être quitte pour cela.

D'un chantre qui comparoit des chanoines à leurs potages.

Au collège canonical de S. Hilaire de Paris, il y avoit un chantre de basse-contre qui pretendoit une chapelle de quatre ou cinq cens livres de rente qui dépendoit du chapitre. Il alla visiter tous messieurs les chanoines, qu'il pria de luy faire l'honneur de luy donner cette chapelle pour l'obliger à continuer les services qu'il y avoit longtems qu'il rendoit au chapitre, à quoy chacun lui répondit que cela dépendoit de la communauté du chapitre, auquel chacun n'avoit que sa voix, que chacun luy promettoit en particulier. De

sorte que, ne faisant aucune difficulté que le chapitre luy feroit don de cette chapelle quand il s'assembleroit, il ne manqua point, le jour qu'il se devoit tenir, de ramentevoir à chacun des chanoines la promesse qu'ils luy avoient faite, chacun luy disant qu'il ne tiendroit pas à luy qu'il n'ût le contentement qu'il desiroit; de sorte qu'il les pria tous à dîner ce jour là, sur l'espérance qu'il en avoit. On luy promet d'y aller au sortir du chapitre. Comme ils furent tous assemblez, il se trouva de telles difficultez à nommer le chantre à cette chapelle que la pluralité des voix tourna d'un autre côté. Au sortir de là ils dirent : « Irons-nous à présent manger chez un homme à qui nous luy avons manqué de parole ? — Il nous attend, dit un autre; nous nous excuserons à luy et luy promettrons la première vaccante. — Allons y si vous voulez, dit un d'eux, mais je croy qu'après cela il nous fera fort mauvaise chère; pour moy, j'ay une excélente soupe de choux à pommes chez moy; je ne crois pas trouver mieux chez luy ; je suis résolu de l'y faire porter. » Chacun en dit autant, de façon qu'ils résolurent de faire porter chez ce chantre chacun leur potage, ce qu'ils firent. Comme le chapitre fut tenu, le chantrebasse-contre les attendoit à la porte, tant pour les venir quérir pour dîner que pour sçavoir ce qui avoit été résolu touchant la chapelle qu'il prétendoit, mais il sçût à son grand regret plutôt qu'il ne voulut qu'il n'y avoit rien à espérer pour luy; chacun luy en faisoit des excuses en sortant, et il n'y en eut pas un qui ne luy dît qu'il n'avoit pas tenu à luy qu'il n'ût eu contentement, mais qu'ils avoient résolu de

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luy donner la première qui vaqueroit; qu'ils ne laisseroient pas pourtant d'aller dîner chez luy, puis qu'il les en avoit conviez, puis qu'aussi bien la dépence en étoit faite, mais que chacun y faisoit porter sa soupe ; non pas qu'ils crûssent qu'il dût manquer de viande, mais parce que chacun avoit fait faire la sienne à son goust. Il dit qu'il prenoit patience sur l'espérance qu'ils luy donnoient, et qu'ils avoient bien fait de faire aporter leurs potages, jugeans bien qu'il n'avoit rien de bon à leur donner, et prend tout aussi tôt congé d'eux pour aller faire aprêter le dîné. Etant arrivé chez luy, il trouve les potages de messieurs les chanoines, que chacun de leurs valets avoit aportez; il les fît tous mettre pèle mêle dans une grande marmite, et leur en fit dresser chacun un potage; cela s'accommodoit fort mal, vii qu'autant qu'il y en avoit elles étoient toutes différentes, car l'un avoit envoyé des choux blancs, l'autre des choux verds, l'autre du ris, l'autre des herbes, l'autre des porreaux, et l'autre des navets, de sorte que ces soupes qu'on leurdressoit avoient fort mauvaise mine, et le goût encor pis ; chacun disoit : « Ce potage-là ne vaut rien; qu'on m'aporte le mien; il vaut bien mieux.» A cela : « Messieurs, leur répondit le chantre, ce sont tous vos potages que l'on vous a servis que j'ay fait mêler ensemble, et je puis bien dire que vous ressemblez à vos potages ; chacun en particulier vous sembloit excélent, mais, mêlez ensemble, ils ne Valent rien. J'ay éprouvé la même chose de vous autres : avant que vous tinssiez vôtre chapitre, il n'y en a pas un de vous qui ne m'ait promis en particulier ce que je luy ay

demandé, et après chacun même en particulier m'a dit qu'il n'a pas tenu à luy, mais tous ensemble vous n'avez rien fait qui vaille. » Ainsi se virent-ils attrapez, et le basse-contre, quelque mécontentement qu'il eust, ne laissa pas de les bien traiter, sur l'espérance qu'ils repareroient ce manquement a la première occasion.

D'un qui se mocqua de celuy à qui il devait de l'argent.

LE même cavalier dont nous avons parlé au commencement de ce livre, à qui on fît si belle peur en revanche du lavement qu'il avoit fait prendre par force, est celuy même qui joiia à son créancier le tour que nous allons conter, et qui en a fait plusieurs autres. Il devoit de l'argent a un certain marchand pour quelques hardes qu'on luy avoit livrées : car il ne payoit gueres comptant quand il pouvoit trouver crédit ; celuy-cy, après luy avoir demandé son argent par plusieurs fois, à la fin le rencontrant un jour par les rues, et ne pouvant plus obtenir de remise, il luy dit : « Venez me trouver demain; je vous donneray de l'argent sans faute. » Si tôt qu'il fut de retour au logis, il dit à tous ses gens : « Si un tel me vient demander, à quelque heure que ce soit, que l'on luy die que je me trouve mal, et que je suis encor au lit, et qu'on le fasse attendre que je sois levé. » Le marchand ne manqua point de venir le lendemain matin; on luy dit que

monsieur n'étoit point encor levé, qu'il s'étoit trouvé mal toute la nuit, s'il luy plaisoit d'attendre ou d'aller faire un tour. Luy à qui on avoit joué de pareils tours, car s'allant promener pour l'attendre il le trouvoit sorty en revenant, aima mieux ne sortir point du logis ; il dit qu'il auroit patience, et qu'il attendroit sa commodité. Il est à croire qu'il n'avoit pas encor déjûné, car il étoit trop matin, et qu'il avoit bon apetit quand il en sortit, car on le fit assez longtems attendre, comme vous entendrez. Monsieur ne laisse point de se lever, et de faire ce qu'il avoit à faire dans sa chambre, car pour ce jourlà il n'avoit pas fait dessein de sortir du logis. Comme le marchand eut attendu jusqu'à dix heures, et qu'il commençoit à luy ennuyer, il demanda ce que faisoit monsieur; on luy dit qu'il reposoit, il falloit avoir patience qu'il fust reveillé; à midi il le demande encor, on luy dit que son médecin étoit avec luy, qu'ils étoient en conférence ensemble, qu'on ne luy osoit dire, et qu'on luy alloit porter à dîner dans le lit. Il voyoit monter et décendre, entrer et sortir plusieurs personnes qu'il ne connoissoit point, et desesperoit de bon cœur en luy même, pour avoir grand apetit, comme il est à croire. Sous plusieurs autres prétextes on le laisse dans la cour à humer le vent jusqu'à quatre heures après midy ou environ, qu'un laquais luy vint dire : « Montez; Monsieur est tout seul qui vous demande », qui fut une fort bonne nouvelle pour luy, et, si on eût tardé quelque peu davantage, il s'en fust allé. Il monte à la chambre et trouve Monsieur, avec sa robe de chambre, ses mules et son bonnet de nuit, qui luy

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fit mille complimens, querella ses gens devant luy qui nel'avoient pas plutôt averty : en quel état qu'il eut été il l'ût fait monter; enfin il fut fort satisfait de paroles, pour d'effets vous l'allez voir. « Or ça, dit il, Monsieur, parlons d'affaire : combien est-ce que je vous dois?» Le marchand luy dit : « Monsieur, voila vôtre promesse qui monte à six cens soixante et six livres. — Or bien, ce dit-il, mon amy, il vous faut payer. » A ce mot le marchand, quelque faim dont il fût pressé, fut bien réjoûy d'avoir attendu et eût été tres-marry à l'heure de s'en être allé, comme il en avoit été tenté par plusieurs fois. « Mais, luy dit le gentilhomme, il faut que vous preniez l'argent que j'ay ; je n'en ay pu avoir d'autre à l'espargne, et, si j'ûsse reçu mon argent, je vous Fusse baillé; j'usse eu d'autre argent si j'usse voulu attendre encor huit ou dix jours, mais je sçavois que vous étiez pressé. » Le marchand luy répond qu'il n'importoit pas, pourvu que ce fût de la monnoye qui eût cours, et de laquelle il se pût deffaire. Ce gentilhomme luy dit qu'oûy, qu'il ne luy pouvoit bailler que cinq cens livres en doubles, et le reste en sols. Cela fâcha fort le marchand, parce qu'il voyoit bien que cela le retarderoit encor longtems à conter, et son ventre le pressoit grandement, et néanmoins il falloit avoir patience et continuer jusqu'au bout, puis qu'il en avoit tant fait. Il se fait apporter trois ou quatre grand sacs de doubles, dont il s'étoit fourny tout exprés, et l'on sçait qu'il faut bien du tems seulement pour en conter jusqu'à cent livres; comme ils furent à soixante livres, l'autre dit qu'il y en avoit

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pour quatre-vingts; le marchand maintient qu'il n^y en avoit que soixante : il fallut recommencer de nouveau ; enfin ilsvindrent, après avoir recommencé plusieurs fois, jusqu'à quatre cens; le gentilhomme maintient qu'il y en avoit cinq cens, que c'étoient là tous ses doubles, et qu'il y en avoit pour autant ; le marchand soutient le contraire, qui étoit vray, ce qui le pensa faire désespérer, et, voyant qu'il étoit nuit et qu'il vouloit recommencer à conter tout de nouveau, et qu'il en auroit jusqu'à dix heures du soir, le marchand, ennuyé et pressé de faim, perdant tout à fait patience, dit qu'il aimoit mieux remettre la partie à une autre fois et attendre qu'il eût d'autre argent, qui étoit dans un delay de bien long-tems. Ainsi il se défit de son créancier, qui pensa enrager quand il retourna au logis.

D'un curé et de son paroissien.

UN païsan se confessant à Pâque à son curé , après s'être acusé de plusieurs péchez, il luy dit : (( Monsieur, à présent que je suis prest de faire mon bon-jour, je ne veux rien avoir sur ma conscience; me pardonnerez-vous pas un péché que j'ay fait, si je vous le confesse ? — Oûy, dit-il, mon amy, il ne faut rien craindre, il faut tout dire. — Je m'accuse, dit-il, mon père, que c'a été moy qui vous a dérobé vôtre lard, dont vous avez tant fait de bruit.

— Comment! luy dit-il, mon amy, c'a été vous ?

— Oûy, monsieur le curé, luy dit-il ; mais vous

m'avez promis de me pardonner. — Oûy, luy dit-il, mais on ne pardonne point que l'on ne restitue, il faut que vous me le rendiez. — Mais, dit-il, monsieur le curé, je ne vous l'ay pas pris pour le garder; ce n'a été que pour m'en servir, je l'ay mangé.

— Mais, si vous ne me le sçauriez rendre, il faut que vous restituyez la réputation à plusieurs personnes de cette paroisse que j'ay soupçonnées à tort.

— Mais comment, luy dit-il, dois-je faire pour cela?

— Si-tôt, dit-il, que j'auray fait le prône, il faut que vous vous mettiez à ma place, et que vous disiez tout haut que j'ay eu tort de soupçonner personne de cette chose-là, et que vous êtes seul coupable, et c'est ce que je vous ordonne pour vôtre pénitence. » Ce qu^il luy promet de faire , moyennant quoy il eut l'absolution. Après cela il commença la grand'messe , et, quand il fut à la fin de son prône, il dit : « Messieurs, il y a un tel (qu'il nomma par son nom,) à qui j'ay donné charge de vous demander pardon pour moy d'un péché que j'ay commis contre vous autres ; croyez ce qu'il vous va dire, car il n'y a rien de plus vray. » Après qu'il fut sorty de chaire, le drôle, au lieu de dire ce que le curé luy avoit enchargé , leur dit : « Messieurs, monsieur le curé, en cette bonne fête icy, ayant oûy vos confessions à tous, il veut aussi publiquement s'accuser à vous autres, et partant il m'a commandé de vous dire qu'il a couché avec toutes vos femmes, non pas une fois seulement, mais plusieurs et diverses fois. » Le curé, oyant cela, vient pour l'interrompre, et que ce n'étoit pas cela qu'il luy avoit enchargé de dire ; mais le murmure que

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tous les auditeurs faisoient fut si grand qu'il ne fut pas écouté ; les hommes, pour se vanger de l'affront qu'ils pretendoient avoir reçu de luy, et les femmes, pour se deffendre de cette accusation, crioient si haut qu'il étoit faux et qu'il en avoit menty, qu'ils ne se pouvoient entendre les uns les autres, et, si monsieur le curé ne se fût sauvé en diligence, il n'ût pas fait bon là pour luy : car il se voyoit attaqué et par les hommes et par les femmes, qui comme un second Orphée Fussent sans doute lapidé. Ainsi mon drôle se vangea de son curé qui ne luy vouloit point donner l'absolution qu'en avoiiant publiquement son larcin, ce qu'il ne se pouvoit résoudre de faire.

Des filoux attrapent une bourse qu'ils remettent entre les mains du lieutenant criminel.

LE lieutenant criminel de Paris ayant marié sa sœur à un gentilhomme de la campagne, il étoit venu à Paris voir son beau-frere chez qui il étoit, il y avoit sept ou huit jours. Étant prest de s'en retourner, il dit au lieutenant son beau-frere qu'il alloit au Palais acheter quelques hardes que sa femme luy avoit enchargées ; son beau-frere luy demande quel argent il portoit; il dit qu'il avoit une centaine de pistoles à employer. « Prenez garde, dit le lieutenant, d'être déniaisé par les filous • il y en a de bien subtils. — Moy, dit-il , je ne craignis jamais cela ; qu'ils ne m'épargnent pas s'ils

peuvent; je suis plus fin qu'eux. » Son beau-frere luy eut beau dire qu'il ne portât pas tant d'argent sur luy, que sans doute il s'en repentiroit, mais il n'en voulut rien faire qu'à sa tête, et commanda qu'on mît les chevaux au carrosse. Durant qu'on l'accommodoit, il vient quatre ou cinq filous voir le lieutenant, pour luy recommander un de leurs compagnons qui étoit prisonnier, accusé d'avoir coupé une bourse dans le Palais; mais ces filous viennent en un si superbe équipage qu'il n'y eut personne qui ne les eût pris pour des gentilshommes bien relevez. On sçait qu'il y en a quantité dans Paris de cette étoffe, qui vont parfaitement bien vêtus, pour avoir entrée par tout et être moins soupçonnez. Le lieutenant, qui ne les connoissoit point, leur fit un accueil digne de ce qu'ils representoient , et non pas de ce qu'ils étoient. Mais, quand il sçut la cause de leur venue, et qu'ils venoient pour recommander un fameux coupeur de bourses, lequel étoit accusé et convaincu d'être tel, et qu'ils se qualifioient ses parens et ses amis, il reconnut bien ce qu'ils étoient, et leur fit assez mauvaise réception, leur demandant s'ils n'avoient point de honte de vouloir suporter un infâme maraut convaincu d'un crime si infâme. Ils répondirent qu'ils étoient tous gentilshommes d'honneur, qu'il étoit accusé à faux, et qu'ils prenoient bonne part à l'infamie dont on le vouloit taxer, qu'ils en auroient raison ou qu'ils en mourroientà la peine, et qu'ils feroient pendre les faux témoins qui avoient déposé contre luy. Sur ce discours, son beau-frere luy envoyé demander s'il vouloit mander quelque

chose au Palais; il le pria d'avoir un peu de patience, qu'il avoit quelque chose à luy dire auparavant, qu'il alloit prendre congé de ces messieurs, à qui il dit: « Il pourroit bien être. Messieurs, que vôtre amy, ou vôtre parent, ou tel qu'il vous plaira le nommer, ne soit peut-être pas si criminel qu'on nous le fait, mais enfin nous qui, entre vous et moy, le condamnent, je sçay bien que cela est sensible; aussi ay-je envie de le favoriser en cette occasion, si vous me voulez obliger en une chose dont je vous veux prier. » Ils luy promirent tous de faire l'impossible pour son service; luy, quicommençoit déjà à les bien connoître, leur dit : « Voicy mon beau-frere qui s'en va à la galerie du Palais achepter des hardes pour porter aux champs; il porte cent pistoles sur luy, et témoigne n'avoir aucune peur des filoux ; si vous pouvez être assez adroits pour lui prendre sa bourse sans qu'il s'en aperçoive, et me Taporter sans toucher à ce qui est dedans, je vous promets de mettre vôtre amy en liberté. — Ah ! Monsieur, luy dirent-ils, vous nous faites tort ; pour qui nous prenezvous? — Non, Messieurs, leur dit-il, je ne vous fais point de tort; je vous tiens pour braves gentilshommes et gens d'honneur, et je sçay que vous ne vous mêlez pas de ce métier-là ; mais je veux sçavoir combien vous estimez la vie de vôtre amy, pour l'amour duquel, si vous l'estimez au point que vous dites, vous ne trouverez point de difficulté à faire ce que je vous demande. » Après plusieurs répliques et dupliques, voyans qu'ils ne pouvoient avoir la liberté de leur camarade par autre moyen, craignans que, dans la gêne qu'on

étoit prest de luy donner, il ne déclarât ses complices et qu'il ne les accusât, ils promirent à ce juge, quoy que ce qu'il desiroit d'eux étoit bien éloigné de leur profession, qu'ils tâcheroient d'en venir a bout, tant ils souhaitoient la liberté de leur amy; luy faisant renouveller les sermens de leur tenir parole, ce qu'il fît; ils luy demandèrent quel homme c'étoit. « Il va monter en carrosse, dit-il; sitost que j'auray parlé à luy, attendez-le dans la rue et le suivez, et ne le manquez pas. » Ces gens après avoir pris congé de ce juge, ne manquèrent pas à attendre à la rue celuy qu'on leur venoit de recommander et dire entr'eux qu'il ne falloit pas qu'il leur échapât. Le lieutenant, après avoir instamment et de nouveau prié son beau-frere de ne porter point cet argent sur luy, et d'emmener plutôt le marchand prendre de l'argent au logis quand il auroit fait marché, il se mocque de toutes ses remontrances, monte en carrosse, et tire droit au Palais, où mes compagnons qui 'l'attendoient le smvent sans le perdre de vue. Etant arrivé au Palais, ^i^l décend de carrosse, entre dans la gallerie, et, s'étant arrêté en une boutique, un de ces filous s aproche de luy, faisant semblant de marchander quelques^ hardes; il épie subtilement ses actions, et vit qu'il avoit une main dans une de ses poches^ avec laquelle il s'imagina qu'il tenoit sa bourse] qu'il ne lâchoit point, dont il avertit les autres, qui se résolurent de l'avoir par un stratagème, dont ils avertirent celuy-cy, qui, instruit de ce qu'il avoit à faire, il retourne à son poste, c'est-à-dire proche de ce cavalier, qui avoit la main dans sa poche; les

autres, se promenant dans la galerie, aprocherent si prés de ce cavalier qu'un d'eux luy donna un grand coup de coude dans l'estomac, qui luy fit une telle douleur qu'il quitta sa main de sa poche pour la porter au lieu où il sentoit le mal, et aussi-tost l'autre, qui étoit auprès de luy et qui le guettoit comme le chat fait la souris, coule sa main dans sa poche fort subtilement, et se saisit de sa bourse; il esquive, et va trouver ses compagnons qui l'attendoient au rendez-vous, qui, ravis de joye, furent sur le champ trouver le lieutenant criminel, à qui ils donnèrent la bourse, dont il fut bien content; il leur tint la parole qu'il leur avoit donnée, faisant mettre leur camarade en liberté. Ce pauvre cavalier, qui étoit demeuré dans la galerie du Palais, qui ne songeoit à rien qu'à sa douleur, après qu'elle fut un peu passée, il retourna marchander les hardes qu'il vouloit avoir, et, étant convenu de prix, comme il vouloit payer, il s'aperçût qu'on luy avoit pris sa bourse, dont il demeura si surpris que, ne sçachant quedire ny faire, il fut contraint de retourner aulogis avec une tristesse dépeinte sur le visage, qui eût fait juger son accident à son frère, quand même il n'en eût rien sçû. Il s'informe de ce qu'il a; l'autre dit qu'il n'a rien, tant il craint qu'on ne sache son malheur, dont on avoit sujet de se rire , puis qu'il avoit été si bien averty. Le lieutenant criminel, voyant qu'il ne pouvoit tirer une parole de luy, luy dit : « Je m'assure , vu la tristesse que vous avez, qu'il vous est arrivé quelque accident, et que vous seriez bien homme pour vous être laissé déniaiser de vôtre bourse. — Excusez moy, dit-il froidement,

25o l'élite des contes

c'est que je me trouve mal. — Allons souper, luy dit son beau frère, et vous vous porterez mieux. » Il répondit qu'il ne pouvoit manger, et qu'il nesouperoit pas; mais son beau-frere Timportuna tant qu'il se mit à table, mais il ne toucha à rien de ce qu'on luy présenta sur son assiette. « Qu'on m'aporte, dit le lieutenant, ce ragoust que j'ay ordonné; je m'assure que cela donnera de l'apetit à mon frère; l'autre dit qu'il n'y toucheroit pas; le lieutenant luy dit qu'il gageroit que si, et que cela assurément luy donneroit de l'apetit. Les valets , qui avoient le mot de leur maître, aporterent un plat couvert qu'ils mirent devant ce beau-frere, qui, n'y voulant point toucher, quelque instance que luy en fit le lieutenant, à la fin il luy dit : « Si vous n'y voulés point goûter, je vous prie de m'en servir. » Il découvrit à l'heure le plat, et aperçut que c'étoit sa bourse, que son frère, pour se rire de luy, l'avoit ainsi fait mettre. Je ne sçay s'il fut plus joyeux qu'étonné, dont le lieutenant s'apercevant luy dit : «Hé bien, que vous en semble? le morceau est-il pas suffisant de vous donner de l'apetit?» Il vouloit sçavoir comme il étoit possible que sa bourse eût sauté là, mais son frère luy dit : « Soupez, et après soupe vous le sçaurez. » Il ne l'en fallut point prier deux fois; il mangea autant que quatre, et après soupe on luy conta la bourde qu'on luy avoit jouée, dont il ne se pût tenir de rire, en ayant pour l'heure autant sujet qu'il avoit auparavant d'être triste.

DU SIEUR d'oUVILLE. 25i

Paroles picquantes d'un peintre à deux cardinaux.

TOUT le monde a pu entendre parler de ce tresexcélent et renommé peintre Raphaël d'Urbin, la mémoire duquel vivra éternellement, à Rome particulièrement. Se trouvant un jour avec deux cardinaux de ses familiers amis, lesquels, pour le picquer au vif, reprenoient quelques fautes dans un tableau qu'il avoit fait, où saint Pierre et saint Paul étoient représentez, disant qu'ils avoient les visages trop rouges, Raphaël repartit à l'instant : « Messeigneurs, ne trouvez pas cela étrange : car je les ay peints de même qu'ils sont au Ciel, et cette rougeur que vous leur voyez sur le visage ne provient que de la confusion qu'ils ont de voir l'Eglise gouvernée par de tels hommes que vous. »

D'un qui par subtilité escroqua une paire de bottes.

DANS la ville de Paris, car c'est là où les filous ont ample matière de bien exercer leur métier, un homme de cette confrairie, voulant s'en aller chez luy, et n'ayant succintement que ce qu'il luy falloit pour faire son voyage et tirer son cheval de son hôtellerie, n' avoit pas dequoy s'achetter une paire de bottes, dont il avoit grand besoin; il se résolut d'en escroquer par subtilité. Il fut chez un

cordonnier en commander une paire, mais dit qu'il les y falloit nécessairement pour le lendemain à sept heures de matin; il fit prendre sa mesure, dit qu'il les vouloit de vache de roussi d'une telle hauteur du talon. Ce que le cordonnier luy promit. Au sortir de là, il fut chez un autre cordonnier, et luy commanda encore une paire de bottes du même cuir et de la même façon, disant qu'il les y falloit le lendemain ponctuellement à huit heures sans faute, ce qu'il luy promit. Le lendemain au matin ce premier cordonnier ne manque point justement à sept heures de luy aporter ses bottes à son logis; il luy en essaye une qui alloit fort bien ; en chaussant la seconde, il fit semblant qu'elle le blessoit, disant au cordonnier qu'il avoit oublié à luy dire qu'il la tînt un peu plus large que l'autre, vu qu'autrefois il avoit eu une jambe rompue, et qu'il falloit qu'il y entrât à l'aise, mais qu'il avoit loisir, qu'il l'aportât promptement en forme, qu'il luy laissât jusqu'à midy, et qu'il luy étoit survenu une affaire qui l'obligeoit à ne pouvoir partir qu'après dîné, et qu'il ne partiroit point du logis. Le cordonnier luy laisse la botte qu'il avoit chaussée, et porta l'autre à rembouchoir.*Si tôt que le cordonnier fut party, il se fit ôter cette botte, et à huit heures l'autre cordonnier ne manque point d'aporter les bottes qui luy avoient été commandées; il luy en fit tout autant qu'à l'autre : la première alloit fort bien, mais il falloit qu'il mît l'autre à Tembouchoir, et qu'il luy raportât sur le midy. Cet autre cordonnier s'en va, luy laissant cette botte chaussée comme avoit fait l'autre : de sorte que, se voyant une botte d'un cordonnier et une autre d'un

DU SIEUR d'oUVILLE. 253

autre, il conte avec son hôte, et le paye, monte sur son cheval et gagne le pais au plus vite. Les deux cordonniers reviennent sur le midy, et chacun une botte à la main se rencontrèrent à la porte, où ils aprennent que leur homme est party, et le tour qu'il leur a joué. De sorte que pour s'accorder ils furent contraints de jouer à trois dez à qui les deux demeureroient.

D''un qui trompa une marchande de soye avec un faux diamant.

UN filou extrêmement rusé avoit un fort beau diamant, qui valoit bien dix sept ou dix huit cens livres, avec lequel ayant dessein de faire un tour de son métier, il fit tailler par un orfèvre de ses amis une pierre blanche de celles qui viennent du Canada, qui ressemblent, étant taillées, si fort à un diamant qu'il n'y a que les experts qui en puissent connoître la différence; ils écrivent même sur le verre comme les fins, et ont aussi un lustre, sinon égal, pour le moins fort aprochant. Il la fit, comme j'ay dit cy-dessus, tailler de la même forme et de la même grosseur que le bon, avec une feuille si proprement mise et l'enchasseure si semblable qu'il étoit bien mal-aisé à un autre qu'un expert lapidaire de le dîcerner d'avec le bon. Avec ces deux pièces, il vient accoster une marchande de soye de la rue au Foire, à qui il dit qu'il s'alloit marier, et qu'il luy falloit quantité d'étoffes pour se vêtir luy

et sa maîtresse. Cette marchande, âpre au gain, voyant une si bonne pratique, luy dit qu'il ne trouveroit point dans Paris mieux son fait que chez elle, ny qui luy fît meilleur marché. Elle luy déployé quantité d'étoffes de toutes sortes, mais, avant de rien marchander, il luy dit : « Madame, je n'ay pomt d'argent comptant à vous donner, jusqu'à ce que j'en aye reçu de mon mariage ; je me marie dans huit jours, après je dois recevoir mon argent, il m'en faut pour quinze ou seize cens livres ; mais, en attendant que je vous paye, je vous donneray des gages. — Quels gages me donnerez-vous, Monsieur? ce luy dit-elle. — Tels que vous en serez contente », luy répondit-il, et, luy montrant son diamant: « Je vous laisseray cette bague », luy ditil. Elle le regarde, et, quoy qu'elle ne s'y connût pas, elle vit bien qu'il étoit fort beau. « Mais, luy dit-elle, Monsieur,je ne me connois point en pierreries; je ne connois point leur bonté, et je ne sçay point leur valeur. — Faites-le voir, dit-il, Madame, à quelque personne capable et en qui vous vous fiez ; je m'en raporteray à ce qu'il vous dira. » Elle trouva cette proposition fort juste, et dit qu'elle le montreroit tres-volontiers à un orfèvre de sa connoissance, s'il vouloit prendre la peine de venir avec elle jusques-là; il dit qu'il iroit fort librement. Elle le mena chez un sien compère orfèvre, à qui elle fit voir ce diamant, le priant de luy dire s'il étoit bon, et combien de marchandise elle pouvoit fier dessus. L'ayant contemplé à loisir: « Allez, dit-il, ma commère, quand vous luy donnerez pour cinq cens écus de marchandises et plus encor, je vous en répond sur

DU SIEUR d'oUVILLE, 255

ce gage-là. — Je le crois bien, dit le galand; vous ne l'auriez pas assurément pour ce prix-là, mais je n'ay pas envie de le vendre, et il suffit que vous m'en bailliez environ pour cette somme-là, je pense que j'en auray assez. — Mais, Monsieur, luy ditelle, vous sçavez que les marchands comme nous ont affaire de leur argent pour aller en marchandise, et, si vous pensiez me le laisser long-tems entre les mains, vous me feriez tort. — Madame, dit-il, je vous feray un mot par lequel je vous donneray permission de le vendre, comme étant à vous, si dans un mois pour tout delay je ne le retire d'entre vos mains. — Fort bien, dit la dame, j'en suis contente. — Et s'il ne le retiroit pas par hazard, dit Forfévre, et que vous eussiez affaire d'argent, aportez-le-moy, je vous en donneray toujours jusqu'à seize cens livres. » La dame, bien aise, jugeant bien qu'il falloit qu'il valût bien davantage, puis que si franchement cet homme en offroit cette somme pour regagner dessus, elle dit au maître du diamant qu'il pouvoit venir à sa boutique, choisir telle marchandise qu'il luy plairoit. Il reprend sa bague, et s'en revont à la boutique, où il prit quantité d'étoffes d'or et de soye de toutes façons, jusqu'à la concurrence de seize cens livres ; sur ledit marché la dame faisoit son compte de gagner bien prés de centécus, quiétoit une bonne journée pour elle. Comme toutes les marchandises furent coupées, il luy mit en main le faux diamant, que nous avons dit qui étoit si semblable au fin. La dame le prit, n'ayant garde de s'imaginer la tromperie, et ne le regarda pas beaucoup, parce qu'elle ne se défioit pas que ce fût un

autre que celui qu'elle avoit vu entre les mains de l'orfèvre. Le galand luy dit : « Madame, faites-moy, s'il vous plaist, aporter du papier et de l'encre pour en faire un petit mot; il me semble a propos que nous en ayons chacun un, moy pour avoir lieu de vous demander mon diamant en vous aportant vôtre argent, et vous de le revendre en cas que je ne pusse venir le requérir, quoyque je sçache bien que cela n'arrivera pas ; mais il est bon de prendre ses seuretez : car vous non plus que moy ne sommes pas assurez d'être en vie d'huy en un mois », ce qu'elle trouva fort raisonnable. Il fît donc un billet pour luy laisser, qui étoit en ces termes : Je soussigné un tel, un nom qu'il prit à plaisir, écuyer sieur d'un tel lieu, avec quantité de qualitez qu'il y ajouta, reconnais et confesse devoir à honorable personne dame une telle, marchande de soye, demeurant à Paris, rue au Foire, paroisse S. Innocent, la somme de seize cens livres, pour marchandise à moy livrée, dont je me tiens content, laquelle somme de seize cens livres je promets luy payer dans un mois de ce jour, et, pour assurance de ladite somme, je luy ay laissé entre les mains un diamant pesant tant de grains en table, enchâssé en une bague d'or émaillée de telle façon, dont elle est contente, demeurant d'accord moy dit un tel, que, ledit mois expiré, ladite dame le pourra vendre à qui bon luy semblera, comme à elle appartenante, sans que moy ny les miens puissent cyaprés le revandiquer, sous prétexte qu''il pouvoît Valoir davantage que ladite s»mme de seize cens livres, ou pour quelqu'autre que ce soit, en foy dequoy j'ay signé ces présentes à Paris ce trentième, etc.; témoins

DU SIEUR d'où VILLE 257

tels et tels, voisins qu'on pria de signer ; lequel écrit la dame garda, et luy en fit un de sa part contenant à peu prés la même chose, qu'elle luy mit entre les mains, de façon qu'ils se séparèrent tous deux fort contens l'un de l'autre. Le mois expiré, la dame fut bien contente devoir qu'il n'étoit point revenu quérir son diamant, s'imaginant déjà avoir gagné pour le moins cent autres écus; mais, au bout de quelques jours étant pressée d'argent pour faire un payement pour des marchandises qu'elle avoit achetées, elle fut trouver son compère, pour le prier de luy prêter de l'argent dont elle avoit besoin sur ce diamant, dont mieux que pas un il connoissoit la valeur. Cet orfèvre, après l'avoir considéré, luy dit : « Pour ce diamant là, je n'en voudrois pas avoir baillé plus de cent sols, qui est à peu prés la valeur de l'or, car pour la pierre, je ne l'estime pas plus de cinq sols. >> Cette pauvre femme fut grandement étonnée, luy disant qu'il luy avoit promis de luy en donner seize cens livres, toutesfois et quantes qu'elle auroit besoin d'argent. « Oûy, de celuy que vous me montrâtes alors, lui dit-il, mais ce n'étoit pas celuy-cy. » Elle crût que ce pauvre homme révoit; elle le fit voir à plusieurs autres orfèvres, qui tous luy dirent la même chose, dont elle pensa désespérer.

Cdnici de d'Ouvilk. I. 17

i58 l'élite des contes

D'un filou qui affronta un hôtelier de Paris.

LE renard est bien fin, dit-on, mais celuy qui le prend l'est encor davantage; je dis cecy, parce qu'un certain hôtelier de Paris étoit si rusé que tous ses amis pour ce sujet l'apeloient le renard, et, pour ce sujet voulant tenir hôtellerie, il mit pour son enseigne au Renard, qui est encor à présent dans la rue S. Denis, à Paris; mais ce filou dont nous allons parler l'affina, comme vous allez entendre. Ce maître filou étoit un bas Normand, qui, étant venu à Paris à dessein d'y tromper quelqu'un, car je crois qu'il n'y avoit pas d'autres affaires, vint loger en cet enseigne du Renard, où étant arrivé, il demande à la maîtresse s'il pourra loger là dedans, y avoir une chambre, et y être traité à table d'hôte, parce qu'il avoit long tems à demeurer à Paris ; l'hôtesse luy demanda combien de temps il y pourroit séjourner ; il luy répondit qu'il ne le pouvoit pas bonnement dire, parce qu'il y venoit plaider un procezde conséquence et qu'il ne sçavoit pas quand il pourrroit être vuidé, et qu'il loùeroit Dieu de bon cœur si les juges le pouvoient expédier dans quatre ou cinq mois, mais qu'il étoit résolu de ne sortir point de Paris qu'il n'en vît une fin ; venant en discours sur le sujet de ce procez, il dit qu'il avoit pris un office aux parties casuelles, qu'on s'étoit oposé à la levée et qu'il demandoit d'être reçu en déposant son argent, ce que l'on disputoit, disant avoir apporté ses deniers pour ce sujet, qui consis-

DU SIEUR n'OUVILLE 259

toient en dix mil écus, qu'il avoit tout coulez dans sa valise, et qu'il prioit l'hôtesse de luy vouloir mettre en lieu de seureté, parce qu'il n'y vouloit point toucher, étant réservé pour ce sujet; l'hôtesse luy promit d'en avoir soin, et de luy rendre toutesfois et quantes qu'il le luy demanderoit : il luy va quérir une valise qu'il avoit aportée pleine de cailloux qu'il avoit cachetée à trois ou quatre cadenats, qu'elle enferma encor sous deux ou trois clefs. Il demanda combien on payoit là dedans en table d'hôte, pour être couché, et levé à faire bonne chère; elle luy dit qu'on payoit cinquante sols par jour, et que venant ou non on ne laissoit pas de payer ; il l'accepta, et fit mettre en écrit le jour qu'il y entroit, pour payer quand il sortiroit autant de jours qu'il y auroit demeuré; il fut bien trois mois logé là dedans à faire grand chère, sans qu'on luy demandât de l'argent, s'imaginant avoir de si bons gages de luy en cette valise, où ils croyoient qu'il y eût dix mil écus, comme il leur avoit donné à entendre, sortant tous les jours du matin, et ne revenant qu'à midy, et après qu'il avoit dîné il ne revenoit que le soir, feignant toujours devenir solliciter ses juges, et conférer avec son avocat. Il continua toujours cette vie, jusqu'à ce qu'un jour il aprit le soir que son hôtesse devoit aller le lendemain de grand matin à Vaugirard voir un enfant qu'elle y avoit à nourrice, et qu'elle ne devoit revenir que le soir; cela luy donna lieu déjouer d'un tour à son hôte dont il ne se guettoit pas, car, sçachant que la maîtresse avoit la clef du cabinet où elle avait enfermé sa valise, il vint sur le midy, contrefaisant

le joyeux, dire à son hôte qu'il venoit de gagner cent livres en un quart d'heure de tems, parce qu'il venoit d'acheter un cheval qui luy avoit coûté cent écus, et que tout à l'heure on luy en avoit voulu donner quatre cens livres ; il demande promptement sa valise pour prendre de l'argent pour payer le marchand qui Tattendoit pour dîner ensemble; cet hôte luy dit que sa femme en avoit emporté la clef, et qu'elle ne devoit revenir que le soir; là-dessus il commence à jurer et à tempêter avec mille sermens, voulant tout à l'heure qu'on envoyât quérir un serrurier pour ouvrir la porte, disant qu'il ne recouvriroit peut être jamais une telle occasion, que le marchand s'en vouloit aller, et qu'il ne pouvoit attendre. L'hôte, qui voyoit qu'il ne pouvoit ouvrir cette porte sans se faire tort, et sans laisser tout à l'abandon, car cette clef étoit enfermée dans un autre cabinet, et qu'il falloit rompre deux ou trois serrures, d'ailleurs qu'étant tout seul il ne pouvoit pas avoir le loisir de vacquer à cela, lui dit : « Monsieur, ce que vous me demandez est impossible; je ne saurois pas rompre ce cabinet pour avoir la clef. De combien avez-vous affaire? J'aime mieux vous le bailler, et vous me le rendrez quand elle sera venue. » Luy, qui ne demandoit pas mieux, fait semblant d'être mal satisfait, disant que s'il avoit besoin de plus grande somme, qu'autant en seroit, mais pourtant se laisse combler à prendre cent écus des mains de son hôte pour aller payer le cheval qu'il feignoit d'avoir acheté, fait marché même combien il luy couteroit par jour pour le nourrir, et, pour mieux colorer sa fourbe, il fît donner

DU SIEUR d'oUVILLE 261

même un teston au valet, pour avoir soin de le panser, en demanda encor une pistole à l'hôte de plus pour payer le dîné avec le marchand, et deux autres qui luy avoient aidé à acheter le cheval, à quoy il feignoit d'être obligé par le marché. Il sort donc de ce logis pour n'y rentrer jamais. L'hôtesse arrive le soir, à qui son mary fit des reproches d'avoir emporté cette clef, pour laquelle il y avoit eu beau bruit. Elle s'en étonne, disant : « Quoy! depuis plus de trois mois qu'il y a qu'il loge céans, il ne me Fa point demandée; il faut qu'à point nommé, pour un jour seul que j'ay été dehors, il en ait eu besoin? — Oui, dit son mary, il a fallu que je luy aye baillé cent écus pour payer son cheval, et une pistole pour aller faire la vie avec ses marchands. — Et bien, dit-elle, il n'importe ; nous avons assez bons gages. » Le soir vient, et, ne voyant point leur hôte, ils ne s'en étonnent point beaucoup, croyans qu'il fît encore la débauche avec ses marchands; mais, trois ou quatre jours après, n'oyans point parler de luy, ils commencèrent d'en être en peine, et de s'imaginer peut-être qu'ayant voulu revenir le soir même ou le lendemain, il auroit pu rencontrer quelques filous, qui pourroient bien l'avoir tué pour avoir son manteau la nuit; ils se confirmèrent encor plus en cette croyance après l'avoir attendu plus de huit jours; ce que voyans, ils présentèrent requête à monsieur le lieutenant civil, exposans de ce que dessus, disans être chargez d'une valise où il y avoit, à ce qu'il leur avoit dit, dix mil écus dedans, qu'ils luy avoient prêté plus de cent écus, et autant pour le moins qu'il leur devoit

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