‹ L'Elite des contes du sieur d'OuvilleChapitre 14 sur 15 · Ô2 L ELITE DES CONTES · texte numérisé non relu

Ô2 L ELITE DES CONTES

en dépense qu'il avoit faite chez eux; que, craignans d'en être recherchez quelque jour, ils requeroient que sa valise fût ouverte par autorité de justice, étant satisfait de ce qui leur pouvoitêtre dû, et déposé en telles mains qu'il plairoit à justice en ordonner, croyans être obligés de faire cette diligence pour leur sûreté. Leur requête leur fut accordée, un commissaire fut député avec sergent et greffier et trois ou quatre témoins, pour être présens à l'ouverture de la valise, pour rendre la chose plus authentique. Mais qui fut bien étonné, ce fut mon hôte, quand il ne vit que des cailloux dedans : car luy, qui n'en sçavoit rien que le récit de sa femme, qu'il croyoit qu'elle eût vu et compté l'argent, il demeura plus froid que marbre, voyant bien qu'il en tenoit pour ses trois cens dix livres, pour autant pour le moins de dépense, et ce qui plus le désespéroit encor, fut qu'il luy fallut payer les frais de justice, et la taxe du commissaire, du sergent et du greffier, qui se montoit encore à quelque argent. Voila comme nôtre vieux renard fut affiné, qui jura depuis de ne se fier à personne qu'avec bons gages, qu'il verroit auparavant. Mais après la mort, le médecin.

Autre sur le même sujet.

CELUY-cy est tres-veritable, et des plus subtils qui se soient faits de longtemps dont les plus avisez eussent eu bien de la peine à s'en défendre. Et je vous proteste l'avoir apris d'un des marchands

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mêmes qui y furent attrapez; y se souviendra bien de me l'avoir dit, si ce livre tombe entre ses mains, et s'il se donne la peine de le lire. Deux filous de considération, je les nomme ainsi parce qu'il falloit qu'ils eussent du bien pour faire ce que vous allez entendre : leur fond se montoit à vingt ou trente mil livres; ils étoient étrangers et vindrent demeurer à Paris; l'un d'eux prit une grande maison au fauxbourg S. Germain, avoit carosse et chevaux dans une des plus fameuses hôtelleries, et l'autre fit le semblable aux marais du Temple, car il importoit, comme vous sçaurez, qu'ils fussent le plus qu'il se pouvoit faire séparez l'un de l'autre. Celuy qui étoit logé aux marais du Temple contrefaisoit l'Allemand, semblant être fort facile à duper, et se disoit être marchand qui venoit employer quantité de deniers en cette grande ville de Paris pour avoir toutes sortes de marchandises qu'il devoit porter à la foire de Francfort, en Allemagne. Il achetoit de tous cotez ce qu'il pouvoit rencontrer de curieux, jusqu'à plus de vingt mil livres, qu'il mit en étoffes d'or, de soye et de laines, en castors, en toilles déliées, en dentelles de points-coupez, en pierreries et orfèvreries, en montres, en gands, en rubans et éventails, et généralement en tout ce qu'il vouloit faire croire qu'il y auroit un grand profit aie porter en cette foire ; tout ce qu'il achetoit il le payoit argent comptant en belles pistoles qu'on ne pesoit point, en ce tems-là elles ne valoient que sept livres quatre sols; mais entre marchands à la bourse elles passoient bien jusqu'à sept livres six. Il prenoit les marchandises quasi au même prix qu'on les luy fai-

soit, comme un homme qui préjugeoit bien qu'il n'en payeroit rien ; quand le marché étoit fait, il payoit tout en pistoles, mais il les bailloit a sept livres six, disant qu'elles luy coûtoient autant ; les marchands, qui trouvoient bien leur compte ailleurs, se soucioientfort peu de deux sols sur pistole, eux qui en la vente de leurs marchandises y en gagnoient plus de trente, et tel jusqu'à un écu, toutefois il leur disoit : « Messieurs (contrefaisant l'étranger), j'ay pris icy les pistoles d'un marchand au prix que je vous les donne; il m'a fait entendre qu'elles valoient cela à Paris, il n'a tenu qu'à moy que je n'aye pris d'autre argent, il n'est pas raisonnable que vous y perdiez, ny moy non plus, ny qu'en cette considération vous me vendiez vos marchandises plus chères ; tous ceux qui en ont reçu de moy peuvent aller trouver mon marchand avec un billet de moy, qui leur baillera d'autre argent. » Ceux-cy eurent l'oreille éveillée, disant : « Le pis qui nous puisse arriver est de perdre ces deux sols pour pistole, que nous gagnons bien et par de là sur nôtre marché, mais, si nous les pouvons avoir, ce sera encore le mieux. » De façon qu'ils prirent tous un billet de ce prétendu marchand, pour recevoir d'autre argent de son banquier; c'est ainsi qu'il nommoit celuy qui, comme nous avons dit, se tenoit au fauxbourg S. Germain. Ils vont le trouver les uns après les autres pour avoir d'autre argent et pour ne perdre point deux sols sur chaque pistole ; il les remit tous au lendemain, disant qu'il devoit le soir recevoir d'autre argent. Cependant mon drôle qui se tenoit aux marais du Temple, et qui

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étoit saisi des marchandises, compte avec son hôte et s'en va. Le lendemain tous les marchands se trouvèrent au lever de celuy qui leur avoit donné rendez-vous; ils attendirent qu'il fût habillé et en état de parler à eux; il les fit tous entrer, leur demandant quel argent ils avoient reçu de leur correspondant; chacun apporte son fait, l'un cent pistoles, l'autre cinquante, l'autre quatre-vingts, l'autre deux cens, faisant écrire sur un livre les noms de ceux qui luy rapportoient cet argent, et la somme qu'ils luy mettoient entre les mains; comme il eût fait à tout le monde, demandant s'il y en avoit plus, et voyant qu'à peu prés il avoit son compte, il leur dit : « Messieurs, je suis bien aise de retenir mon argent; celuy qui vous a envoyé vers moy n'est qu'un fripon, à qui j'ay prêté tout cet argent-là, à la recommandation d'un mien amy dont il m'a apporté les lettres; entre nous autres marchands en gros, nous les prenons à ce prix-là, et c'est un sot de me les renvoyer, vu que je ne prends aucun interest de luy. Allez luy faire ce rapport de ma part, et l'assurez qu'il n'aura jamais un teston de moy. » Ceuxcy voulurent faire du bruit, mais l'autre leur dit : «Allez requérir vos marchandises ; je m'en vay vous bailler un billet à tous, par lequel je confesseray que j'ay repris mon argent, et que je l'en tiens quitte. » Ceux-cy, ne pouvans faire autre chose, furent contrains d'aller promptement chercher leur marchand du marais du Temple qu'ils trouvèrent party ; celuy du fauxbourg S.Germain fut cependant trouver son camarade où ils s'étoient donné rendez-vous, qui, au lieu d'aller à Francfort, allèrent ailleurs débiter

leurs marchandises, et les pauvres marchands eurent chacun un pied de nés.

De quatre filoux qui attrapèrent un garçon de cabaret.

CELUY-CY n'est que gentillesse, et qui pourroit bien passer pour risée en un mardy gras. Quatre bons compagnons eurent un jour envie de faire grande chère sans qu'il leur en coûtât rien, aux dépens de qui il apartiendroit; et, sçachans qu'il y avoit un garçon qui étoit grandement niais en un bon cabaret de Paris, ils crûrent qu'il leur seroit bien aisé de le déniaiser; ils concertèrent ensemble le tour qu'ils avoient envie de luy jouer, et s'en allèrent là-dedans demander à dîné. Il ne faut point demander s'ils firent bonne chère, et s'ils burent du meilleur du logis, puis qu'ils n'avoient pas résolu d'en rien payer. Comme ils eurent bien dîné, ils apelerent le garçon pour compter; étans arrêtez de compte, l'un d'eux fît semblant de mettre la main à la pochette pour donner de la monnoye, quoy que pas un d'eux n'ût un soû : ce que voyant, un autre qui étoit assis auprès de luy, dit : « Que pretendez-vous faire? vous ne payerez rien icy», et véritablement il avoit bonne raison, aussi n'étoitce pas son dessein; le troisième se mit en colère, disant au valet : « Je vous défends de prendre de l'argent d'autre que de moy. » Mais le quatrième insista encor plus que pas un, disant qu'absolument

il vouloit payer, chacun faisant défences de son côté à ce pauvre diable, qui ne sçavoit auquel entendre. Ce que voyant, un d'eux dit aux autres : « Messieurs, je vois bien ce que c'est; il n'y a personne de nous qui le veuille céder à son compagnon, et nous serions jusqu'à demain à nous le disputer. Il faut que celuy-là paye sur qui le sort écherra. Bandons les yeux à ce garçon-cy, afin qu'il n'aye pas la liberté de choisir qui bon luy semblera, et celuy qu'il prendra payera l'écot. » Les autres s'y accordèrent, et le bon valet aussi, qui n'y pensoit point de malice. On le banda avec une serviette, et mes drôles, faisans semblant de s'écarter, s'en allèrent les uns après les autres, laissant ce pauvre nigaud tâtonnant dans cette chambre les yeux bandez, et fut bien une demie heure en cet état, tâchant à en attraper quelqu'un, jusqu'à ce que le maître de la maison, revenant de la ville, entra dans la chambre; celuy-cy, le sentant, le va prendre au colet, luy disant : « Ha! ma foy, vous payerés l'écot. » Il se trouva qu'il dit vray, car il alla sur le dos du maître, qui, ayant apris la fourbe qu'on lui avoit jouée, avoit grand sujet d'admirer la subtilité de son valet.

D'un qui subtilement attrapa un rôtisseur.

CELUY-CY ne cède point en subtilité aux deux 'autres. Un drôle ayant envie de faire grand chère à peu de frais, et traiter ses compagnons, s'en

alla à la Valée de Misère chez un rôtisseur avec un crocheteur qu'il mené avec luy, disant qu'il se marioit le lendemain, qu'il luy falloit quantité de viandes pour ses noces; il fait marché de tout ce qu'il trouva, et en chargea le crocheteur tant qu'il pût porter, disant au rôtisseur : « Mon amy, c'est mon oncle qui est un curé de cette ville, qui fait les frais de mes noces ; je vous prie de commander à quelqu'un de vos gens de venir avec moy quérir de l'argent ; » ce qu'il fît, commandant à un de ses garçons d^aller avec luy quérir cette somme dont ils éîoient convenus ensemble. Il le mené par plusieurs rues de Paris, et, passant devant S. Jacques de la Boucherie, il dit à ce garçon : « C'est icy dedans qu'est mon oncle, entrons. » Et fit demeurer le crocheteur à la porte. Etans entrez, le premier prêtre qu'il vit qui disoit la messe dit au valet du rôtisseur : « Voilà mon oncle ; attendons qu'il ait achevé » , ce qu'ils firent. Comme le prêtre eut fait : « Attendez-moy, luy dit mon galand ; je m'en vay parler à luy. » Luy, qui ne connoissoit point du tout ce prêtre, luy dit à l'oreille : « Monsieur, voicy un pauvre garçon que je vous envoyé qui a perdu l'esprit, mais son genre de folie est étrange; il croit que tout le monde luy doit de l'argent, et ne tient autre discours qu'à en demander à tous ceux qu'il rencontre; on m'a commandé de faire dire une évangile sur luy; je vous prie. Monsieur, de m'obliger en cela. — Oùy dea », dit le prêtre. Là-dessus cet homme dit tout haut : « L'allez-vous pas dépécher. Monsieur? — Oùy », dit le prêtre. Le valet du rôtisseur, entendant cela, crût qu'il n'y avoit

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plus qu'à tendre la main, et cependant mon drôle s'en va qui emmené le crocheteur avec luy. Le prêtre, après avoir achevé son oraison, va trouver ce pauvre garçon ; à qui il dit qu'il se mît à genoux. « Pourquoy faire? dit ce garçon; il n'est pas besoin de se mettre à genoux pour recevoir de l'argent ; je le recevray bien debout. » Le prêtre, croyant que sa folie agissoit, se met à le prêcher, luy disant qu'il devoit mettre ces folies-là hors de son esprit ; mais luy, qui ne se repaissoit point de ces discourslà, demanda de l'argent à chaque moment; ils furent assez long-tems en cette plaisante dispute , jusqu'à ce que le prêtre, commençant à se douter de la fourbe, luy demanda quel argent il luy demandoit : « Celuy, dit le valet, que votre neveu doit pour des viandes qu'il a prises chez mon maître pour le festin de ses noces, qu'il dit que vous devez payer. )> Il vit bien sur l'heure qu'ils en tenoient tous deux. Ce valet, voyant qu'il étoit hors d'espérance de ce côté-là, cherche son homme avec ce crocheteur, qui étoit déjà bien loin de là.

D'un qui déroba la jupe de la femme d'un procureur.

UN certain filou se promenant dans Paris, étant aux aguets pour trouver moyen de faire son coup, vit une porte ouverte; il entre hardiment, ayant son excuse préparée en cas qu'il rencontrât quelqu'un ; il entre jusqu'à la salle, et dans laquelle

ne trouvant personne, il se saisit d'une jupe de tafetas qu'il trouva sur une chaise, et l'emporte quand et luy. En sortant, il trouva le maître de la maison qui venoit du palais, qui, le voyant ainsi chargé sous son manteau, il luy demanda ce qu'il portoit là. Il ôte hardiment son manteau, et luy montre la jupe qu'il portoit, disant que madame sa femme luy avoit baillée pour luy accommoder, au plutôt, de façon que, le prenant pour un des garçons tailleurs, il le laissa aller.

Naïveté d'un filou appelé en témoignage.

CHACUN sçait qu'en basse Normandie, les témoins pour toutes sortes de crimes ne sont point difficiles à trouver. Il y eut un pauvre homme, tres-homme de bien, injustement accusé d'avoir fait un larcin, et, pour luy prouver, on luy présenta quelques témoins, qu'on avoit aisément pour une fort légère pièce d'argent, qui attestoient non seulement ce qu'ils n'avoient jamais vu, mais ce qui ne fut jamais, et là-dessus il est fort aisé de condamner un homme, et je ne m'étonne point si les charges de judicature sont si chères en ce païs-là, car ils y font bien leur profit. Entr'autres témoins, on luy en présenta un qu'il connoissoit parfaitement pour le plus grand larron qu'il yeûtentoutlepaïs. Comme ce vint aux recollemens et confrontations, luy ayant mis cet homme en tête pour savoir s'il alleguoit

quelque chose contre luy, le voyant et le connoissant bien : «Ah! bon Dieu, dit-il, m'allegue-t'on cet homme-là pour témoin? si on le croit, mes affaires vont mal. — Pourquoy? luy répondit-il; que peux-tu dire contre moy? — Ce que je puis dire? dit l'accusé; rien autre chose, sinon que tu as eu deux fois le fouet pour avoir rendu faux témoignage ; n'est-il pas vray? — Non, dit-il. — Comment! luy répondit le bon homme, me le peux-tu bien nier, me l'ayant confessé toy-même; et, pour t'en faire souvenir, ne me dis-tu pas que la première fois que tu eus le fouet, ce fut dans un petit bourg, où tu m'avouas avoir été étrillé tant de fois que tu dis tout haut que dans ce bourg-là il y avoit plus de carrefours que dans une bonne ville? — Ah! dit-il, je m'en ressouviens, cela est vray; mais, du reste, que me peux-tu dire? comme si cela n'ût pas été suffisant. — Ce que je puis dire, dit l'autre, que tu as été douze ans aux galères pour vol ; tu me l'as confessé toy-même. » L'autre, oyant cela , sans se troubler, luy dit : « Mais, quand tout cela, seroit vray, quoy que je n'en tombe d'accord que de bonne sorte, cela pourroit-il t'exempter du châtiment qui t'est dû pour le vol dont on t'acuse ? » Je vous laisse à penser si cette déposition étoit considérable.

D'un voleur fort homme de bien.

IL y a des sortes de gens tellement addonnez à toutes sortes de vices rjue, n'en commettant pas quelques-uns, ils croyent mériter. Les courtisanes, qu'on appelle en Italie de ce nom, exercent leur métier comme feroit une couturière le sien, ne refusant pas un homme qui leur aporteroit du gain, mais elles ne voudroient pas pour rien perdre une messe; plusieurs mêmes d'elles, portans les cordons S. François et ne mangeans jamais de chair cuite les mercredis, mais pour de la crue, elles n'en font aucune difficulté , horsmis quelques scrupuleuses, que moy qui vous parle ay connu à Rome, qui ne souffriroient un homme les samedys, parce que c'est le jour qu'elles solemnisent pour celuydela Vierge. Il y a des larrons aussi scrupuleux qui aimeroient mieux mourir de faim que de dérober le vendredy, pour avoir ce jour en vénération singulière, qui fut le jour que nôtre Seigneur par son sang nous racheta de la damnation éternelle; d'autres, après avoir dérobé un pourceau, donnent les pieds pour l'honneur du bon Dieu, croyant expier leur crime, et il y en a de si sots que de l'argent qu'ils dérobent ils en entretiennent une lampe devant l'image de la Vierge, croyans par ce moyen que Dieu même encor leur est bien redevable. Cela étant, vous ne trouverez pas étrange ce que je vous vay raconter d'un voleur si dévot qu'il avoit fait vœu de ne dérober jamais que la moitié de ce qu'il trouveroit aux

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passans. Etant un jour aux aguets, il rencontra un pauvre homme qui n'avoit sur luy que sept quarts d'écus ; il les luy prend , et luy dit : « Mon amy, voila sept quarts d'écus que je te trouve ; la moitié m'apartient, je n'en veux pas davantage; voila trois quarts d'écus que je prens, et troisque je te laisse; il en demeure un à nous deux, je n'ay point de monnoye à te rendre; en as-tu point pour m^en donner la moitié? — Non, Monsieur, répondit le pauvre homme. — Comment ferons-nous donc? luy dit-il, car je n'en ay pas non plus. — Ah! Monsieur, dit le pauvre homme, qui mouroit d'envie de se voir hors de ses mains, prenez-le tout entier; je ne vous en demande rien. — Non, répondit-il, mon amy, j'ay trop bonne conscience; je ne veux que ce qui m'apartient légitimement; je ne veux pas qu'il me soit reproché que j'aye du bien d'autruy. » Je vous laisse à penser si ce n'étoit pas une conscience nette de taute sorte de vices, et si on pouvoit voir un plus homme ds bien.

Tour subtil d'un filou.

MAIS, quoy que celuy-cy soit imprimé en quelque part, il est trop bon pour le laisser derrière, venant si à propos à nôtre sujet. Et puis le livre où il est ne peut pas être vu de tous ceux qui liront cettuy-cy. Il y eut deux frères dans la ville de Chartres, l'un nommé Charles d'Estampes, et l'autre Philippes d'Estampes, fils d'un riche marchand de

Contes de d'Ouville. I. 18

cette ville-là. Charles d'Estampes, qui étoit l'aîné, fut par son père envoyé à Paris, chez un marchand drapier, chez lequel ayant apris le métier, il se fit recevoir maître, et s'habitua dans Paris, où il prit femme, de laquelle il eut quelques enfans. Philippes d'Estampes demeura à Chartres, faisant la profession de son père , qui étoit orfèvre, qui s'y maria, mais qui ne pût avoir d'enfans. Un certain filou natif de Chartres, étant à Paris et connoissant fort bien les deux frères et toute leur famille, il se résolut de faire un coup de sa main chez ce Charles d'Estampes, drapier, qui demeuroit en la rue S. Honoré ; il avertit de son dessein quelques méchans garnemens de Paris qu'il hantoit, leur disant que, par une subtilité qu'il avoit conçue en l'esprit, il trouveroit moyen de se faire recevoir à souper et coucher chez ce drapier, qu'ils ne manquassent pas de venir à la rue sur une heure après minuit, qu'il leur ouvriroit la porte, et qu'ils auroient moyen de faire un beau butin là-dedans , ce qu'ils résolurent de faire. Ce filou icy, pour venir à bout de son dessein, tout nû presque, c'est-à-dire en fort mauvais équipage, sans bas ny souliers, chapeau, pourpoint ny manteau, mais seulement avec des vieux haillons qui luy servoient de chausses, vint trouver ce marchand drapier, à qui il dit qu'il avoit une bonne et une mauvaise nouvelle à luy dire : la mauvaise étoit celle de la mort de son frère Philippes d'Estampes, et la bonne, que, n'ayant point d'enfans, il étoit son héritier, et qu'il l'avoit laissé exécuteur de son testament. Cette nouvelle fut capable de le consoler promptement de cette perte; il luy demanda s'il

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n'avoit point de lettre de sa belle sœur; il dit qu'oûy, et qu'elle luy mandoit qu'il la vînt trouver en diligence. « Mais sçavez-vous, dit-il, le malheur qui m'est arrivé? Passant par Palaiseau, où j'ay dîné en une hôtellerie où il ne me souvenoit pas que je devois quinze francs, il y a quatre ou cinq ans, ayans meilleure mémoire que moy, ils me l'ont demandé, et n'ayant point d'argent pour les payer, ils m'ont dépouillé mon habit et l'ont pris, m'ayans mis en l'état que vous me voyez, et m'ayant donné seulement ce méchant haillon icy. Je me suis trouvé si éperdu que je n'ay pas songé à prendre ma lettre, que, de peur de la perdre, j'avois cousue dans une des basques de mon pourpoint; si vous me voulez tant faire de faveur que de me prêter cette somme de quinze livres pour aller requérir mon habit, Madame, vôtre sœur, qui me connoist fort bien, et chez qui je suis tous les jours, étant son proche voisin, vous le rendra sans doute en cas quejen'ùsse pas le moyen de vous le rendre si tôt. » Là-dessus, il luy dit tant de particuliaritez de Chartres et de toute sa parenté dont il étoit fort instruit, qu'il ne fît point de difficulté de luy donner cette somme, tant il avoit hâte de voir cette lettre, qui luy annonçoit une si bonne succession, car il sçavoit bien que son frère étoit à son aise.

Avec cet argent mon drôle fait bonne chère à Paris le tems qu'il fallut mettre pour faire croire qu'il avoit été à Palaiseau et revenu, il s'en va chez un fripier, où pour dix ou douze francs il eut un habit tout complet qui avoit été porté, puis s'en alla au cimetière S. Innocent trouver un des secrétaires de

ce lieu-là, à qui il fît écrire une lettre aux termes qu'il voulut, au nom de la femme de ce Philippes d'Estampes, et la porta à ce drapier, qui, l'ayant vûë et lue qu'elle lui confirmoit ce qu'il luy avoit dit de bouche, et le prioit de venir à Chartres en diligence, il ne douta plus de la vérité, et, pour s'excuser que la lettre n'étoit pas de sa main, il fit écrire dedans qu'elle le prioit de l'en excuser, que la grande affliction où elle étoit ne luy avoit pas permis, vu qu'elle n'eût sçu écrire un mot sans baigner le papier de ses larmes. Remettant le surplus de la lettre à la relation du porteur, qu'elle attestoit fort homme de bien et de connoissance.

Ce drapier retint cet homme à souper et coucher chez luy, qui étoit ce qu'il demandoit, luy disant qu'il se mettroit le lendemain matin en chemin avec luy pour aller à Chartres, comme sa belle-sœur luy mandoit. Comme tout le monde fut couché, ce filou, qui n'avoit pas envie de dormir, ouvre une fenêtre qui répondoit sur la rue pour prendre garde que ses compagnons seroient attirez, qui ne tardèrent gueres à venir; il décend en bas pour leur ouvrir la porte, mais, comme ordinairement et principalement dans Paris, où chacun se tient sur ses gardes, les portes des marchands sont fermées à double ressort, il luy fut impossible de l'ouvrir; de sorte qu'il fut contraint de remonter, et de jeter par la fenêtre quelque pièce de drap à ses compagnons, n'osant pas en prendre beaucoup, ny d'autres meubles, de peur qu'on ne s'en aperçût au logis, puis qu'il falloit qu'il se fît voir.

Le lendemain au matin le drapier le fait apeller,

luy disant qu'ayant songé la nuit au voyage qu'il vouloit entreprendre, il ne trouvoit pas à propos de paroître à Chaitres qu'il ne fût habillé tout de deuil, qu'il luy falloit du temps pour cela, et partant qu'il lui conseilloit de retourner à Chartres retrouver sa belle-sœur avec un mot de lettre qu'il luy donneroit, dans laquelle il mit la raison qui l'obligeoit de retarder encor deux ou trois jours, au bout desquels il ne manqueroit pas de se rendre par delà, la consolant le mieux qu'il luy fut possible de l'affliction qui luy étoit arrivée. Il donna cette lettre à cet homme, avec de l'argent pour faire son voyage^ et pour la peine qu'il avoit eue de luy apporter une si bonne nouvelle, quoy qu'il luy témoignât beaucoup plus de regret de la mort d'un si bon frère que de cette succession.

Ce filou, voyant qu'il n'avoitfait qu'une partie de ce qu'il désiroit, résolut de faire la même fourbe, à Chartres, à Philippe d'Estampes, et luy faire entendre que son frère Charles étoit mort à Paris, pour être reçu de même dans sa maison et attraper quelque orfèvrerie. Pour venir à bout de ce dessein, il fît, par un secrétaire de S. Innocent, contrefaire une lettre de la femme de Charles d'Estampes, aux mêmes termes que celle qu'il avoit fait faire auparavant, luy donnant avis de l'affliction qui luy étoit arrivée d'avoir perdu un si bon mary, et luy un bon frère, luy disant que son mary luy avoit laissé quelques legs par son testament, dont il le faisoit exécuteur, et tuteur de ses enfans sous-âgés, le priant de venir en diligence à Paris pour donner ordre à leurs affaires, luy faisant les mêm.es excuses

de ce que cette lettre n'étoit pas écrite de sa main.

Avec cette lettre il arrive à Chartres, il la présente à Philippes d'Estampes, qui fut bien marry d'aprendre une si mauvaise nouvelle, et^ sçachant que cet homme étoit venu exprés de Paris, envoyé par sa belle-sœur, il luy fit faire bonne chère, luy disant qu'il s'en retournât le lendemain au matin, avertir sa belle-sœur qu'il s'alloit faire habiller de deuil, et que dans deux jours il l'iroit trouver, et luy donna un mot de lettre; mais le filou, qui ne s'endormit point la nuit, crocheta un petit cabinet, dans lequel il prit une petite boette où il y avoit quelques bagues et quelques perles, de sorte qu'il fit mieux ses affaires a. Chartres qu'il n'avoit fait à Paris. Et dés le lendemain de grand matin il part, feignant aller h Paris porter les lettres. On ne s'aperçût pas si promptement de cette boette, car le lendemain cet orfèvre ne songea qu'à faire dépêcher son deuil pour s'en aller promptement à Paris.

Le bon de l'affaire est qu'ils partirent en même jour, Charles de Paris, et Philippe de Chartres, pour faire leur voyage, et vindrent tous deux coucher à Bonnelle, qui est environ la moitié du chemin de Chartres à Paris; mais Charles, étant party un peu plutôt, arriva de meilleure heure, alla coucher au Lyon d'or, qu'il aprit être la meilleure hôtellerie ; il soupa sitôt qu'il fut arrivé, et s'alla coucher d'heure pour partir du lendemain au matin; Philipe arriva fort tard, il demanda la meilleure hôtellerie ; on luy enseigna le Lyon d'or, où il fut demander une chambre, on luy en donna une joignant celle de son frère, qui étoit couché et qui dormoit, et pour

y aller il falloit passer au travers de celle où son frère éîoit. A quoy il ne prend point garde en passant et s'alla coucher avec un de ses amis qu'il avoit amené avec luy.

Comme ils discouroient ensemble dans cette chambre, Charles, s'étant réveillé, oûit cette voix qu'il jugea aprocher de celle de son frère, quoy qu'il ne pût pas discerner les mots, dont il s'étonna fort, et commença à avoir peur que ce ne fût l'àme de son frère qui revenoit; mais ce qui le confirma bien davantage en cette apréhension, fut qu'ayant pris envie à Philipe étant couché d'aller aux lieux secrets, il se levé en chemise, et passe au travers de la chambre de son frère, qui, au moyen d'un clair de lune qu'il faisoit, eut le moyen de le reconnoître, et, le voyant en cet état, iljeta un grand cry, qui ne donna pas moins d'apréhension à Philippe, qui reconnut la voix de son frère, et qui s'en retourna à son lit fort effrayé, croyant de son frère ce que son frère croyoit de luy. De sorte qu'ils passèrent tous deux le reste de la nuit en l'apréhension l'un de l'autre; mais le bon fut le lendemain au matin qu'ils se rencontrèrent faisant le deuil l'un de l'autre, et chacun s'enfuyant de son compagnon, avec des signes de croix, pensans voir un fantôme ; mais, peu à peu s'étans enhardis, ils sçurent la fourbe qu'on leur avoit faite. De façon que chacun s'en retourna chez soi, où au bout de quelque tems ils s'aperçurent du larcin, le drapier de son drap, et Torfévre de sa boette; mais il fallut que l'un et l'autre prît patience, pour ce qu'ils ne voyoient aucun remède à leurs pertes.

D^un cordelier qui fut contraint de faire une prédication à des voleurs.

C INCLOU six voleurs qui alloient de compagnie rencontrèrent en leur chemin un cordelier qui, n'ayant que perdre , aprehendoit fort peu cette rencontre : ils s'informèrent de luy où il alloit ; il répondit qu'il alloit prêcher en un certain village proche de là, qu'il leur nomma. « Or bien, luy dit un d'eux, puis qu'il n'y a rien à gagner avec vous, il faut que vous nous donniez un plat de vôtre métier, et que vous fassiez présentement une prédication à nôtre louange. » Le cordelier^ voyant que c'étoit force, dit qu'il en étoit content. Il se mit à les prêcher de la sorte : « Messieurs, je ne sçaurois traiter plus dignement que comparer vôtre vie à celle de N. Seigneur Jésus Christ lorsqu'il étoit au monde; il y enduroit beaucoup, aussi faites-vous, fugitifs çà et là comme vous êtes. Il alloit accompagné de ses disciples, aussi allez-vous en troupe. Il hantoit les scribes et les pharisiens, vous hantez des gens qui ne valent pas mieux. Il soufTroit le plus souvent la pluye,le vent, le froid, le chaud et toutes sortes d'injures; vous recevez le plus souvent toutes sortes d'incommoditez. Il alloit pieds nûs, vous n'êtes guères bien chaussez. Il n'avoit qu'une robbe, et vous n'avez que les habits que vous portez. Il ne portoit sur luy ny or ny argent, je ne crois pas que vous en soyez beaucoup chargez. Il jeûna quarante jours dans les déserts, aussi

faites-vous bien souvent. Il fut tenté du diable, vous l'êtes continuellement. Il fut transporté sur le pinacle et sur une haute montagne, aussi le diable vous porte sur des collines pour épier les passans, et les voir venir de loin. Il eut faim et soif, il vous en prend bien souvent autant. Il étoit rejeté de tout le monde, aussi êtes vous. Les juifs guettoient continuellement pour le prendre, le grand prévost et les archers en font de même pour vous attraper. Il fut trahy par Judas, l'un de vous autres trahira ses compagnons. Il fut pris, mené, lié et garroté, aussi ferez-vous sans doute. Il répondit devant Anne, Caïphe, et Hérodes, aussi ferez-vous devant vos juges. Il fut fouetté de verges, aussy serez-vous si vous ne l'avez déjà été. Il fut pendu entre deux larrons; on vous verra. bientôt de même. Il décendit aux enfers, aussi ferez vous. Il monta après aux cieux, mais vous ne partirez point delà et demeurerez éternellement avec les diables, où vous envoyeront le Père, le Fils et le S. Esprit, ainsi soit-il. n Ainsi finit le cordelier sa prédication, et s'en alla aussi-tost, laissant messieurs les voleurs si confus qu'ils n'ûrent pas un mot à répondre.

Simplicité d'un écolier.

UN jeune homme avoit un oncle curé qui avoit dessein de luy resigner sa cure; il étoit bien en âge, mais il ne sçavoit point de latin, et d'ailleurs étoit fort stupide de son naturel; il se résolut de

l'envoyer à l'école; mais, comme il ne faisoit que commencer à étudier, son oncle , quelques jours après luy avoir passé résignation, tomba malade d'une maladie dont il mourut. Après sa mort, pour prendre possession de sa cure, il falloit qu'il fût prêtre; il avoit ses petits ordres, mais, pour le faire passer sou-diacre et diacre, il falloit être interrogé, et n'avoit dequoy répondre; il pria le seigneur de son village, de qui il étoit aimé, de vouloir en prier monsieur son évêque, qui étoit fort de ses amis ; cet évêque donnoit les ordres. Le gentilhomme le fut donc voir avec ce jeune écolier, et luy dit : « Monsieur, voila un jeune homme que je vous recommande ; son oncle luy a resigné la cure de mon village, mais il n'a que ses petits ordres, et faut nécessairement qu'il soit prêtre ; je le fais étudier, mais, comme il y a peu qu'il commence, il ne pourra pas souffrir l'interrogatoire; il a assez bon esprit, et je vous promets que je le feray continuer; mais, pour cette fois, je vous prie de le traiter doucement, et de ne luy pas refuser les ordres. » L'évêque luy promit de ne luy demander point de latin pour l'amour de luy. Il envoyé donc le lendemain le jeune homme pour recevoir les ordres; comme il vint à se présenter, il luy dit : « Monsieur, je suis celuy pour qui Monsieur un tel vous a prié. — Bien, dit l'évêque, je ne vous interrogeray point en latin, mais je veux voir si vous êtes habile homme en françois. >> Il luy demanda quel étoit le père des quatre fils Aymon, Ce pauvre garçon, aussi sçavant en françois qu'en latin, se trouva si étonné qu'il ne sçavoit que répondre; l'évêque, le voyant si imper-

tinent, luy dit : « Tu es trop ignorant, va étudier, et puis je te recevray. » Il s'en va chez son père, qui luy demande s'il étoit reçu. « Oûy, dit-il, il m'a fait une question si difficile que je n'ay sçù que répondre. — Et quelle question t'a-t'il fait? dit le père. — Il m'a demandé, dit-il, qui étoit le père des quatre fils Aymon. — Et comment, luy dit le père, n'as-tu pas sçù répondre à cela? — Comment voulez-vous que j'y eusse répondu? luy dit-il, je n'ay jamais étudié. — Vien-ça , brutal, dit le père, connois-tu pas Guillaume le maréchal, nôtre proche voisin ? — Oûy , dit le fils. — Tu sçais bien, dit le père, qu'il a des enfans? — Oûy, répondit l'autre. — Qui te demanderoit donc, dit le père, comme s'apelle le père des enfans de Guillaume le maréchal? As-tu si peu d'esprit que tu ne vois pas bien que c'est Guillaume le maréchal? — Comment! répondit son fils, n'y a-t'il que cela à dire ? — Non, luy dit son père ; voila cette question si difficile. » Cet ignorant va retrouver l'évêque et luy dit : « Monsieur, j'ay étudié la question que vous m'avez faite. — Et bien, luy dit l'évêque, sçais-tu bien qui étoit le père des quatre fils Aymon ? — Ah ! Monsieur, répondit-il, c'estGuillaume le maréchal, nôtre proche voisin; je ne connois autre. «L'évêque, croyant qu'il le dit par galanterie, et qu'il le sçavoit très-bien, loua cette subtilité, et le reçût.

D'un tailleur.

r Tn bourgeois de Paris, voulant faire faire un V^ habit de drap, prit avis d'un sien compère qui avoit été tailleur (mais qui pour son âge ne travailloit plus au métier, et celuy-ci en vouloit un plus expert et qui travaillât mieux à la modej, combien il luy falloit d'aunes de drap, sçachant qu'il ne le tromperoit pas. « Monsieur, luy dit-il, il vous en faut cinq aunes, tout juste, ny plus ny moins; si vous en employez moins, vôtre habit sera gâté, et, SI vous en baillez davantage, le reste sera pour le profit de vôtre tailleur, qui vous voudra bien soutenir, pour avoir lieu d'en dérober, qu'il vous en faut davantage; mais ne le croyez pas, dites-luy que vous sçavez bien qu'il ne vous faut que cela. « Le bourgeois achète autant d'étoffe que son compère luy avoit dit, l'aporte à son tailleur pour luy couper son habit en sa présence, qui, l'ayant mesurée par son bras, luy dit qu'il n'en avoit pas assez; il disoit vray, c'est qu'il n'y en avoit pas assés'poury trouver son compte ; mais ce bourgeois, luy soutenant le contraire, voulut qu'il taillât son habit devant luy : il étend cette étoffe sur une table, prend sa craye, marque le corps, les manches et les basques, et, ne réussissant point par un côté, le tourne plusieurs fois d'un et d'autre, sans mettre les cizeaux dedans : ce que voyant ce bourgeois, il luy dit : « Mais, mon amy,pourquoy tardez-vous tant.? que ne vous dépêchez-vous? — Ma foy, luy dit-il. Monsieur

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j'ay beau le tourner et retourner, et prendre toutes mes mesures, j'y perds mon tems, vous avez pris trop peu d'étoffe, je n'en sçaurois par où prendre. » Et en effet ses morceaux luy étoient rognez de trop prés, il est bien vray qu'il n'en pouvoit où prendre pour dérober.

D'un homme laid.

UN homme extrêmement difforme de visage, car outre sa laideur naturelle il étoit fort gâté de la petite vérole, et de quantité de cicatrices qu'il avoit eues de coups d'épée, ayant envie de se faire faire un habit, va trouver un tailleur, avec lequel étant en discours, avant que de luy dire ce qu'il desiroit de luy, mais seulement qu'il se vouloit servir de luy en son art, le tailleur, feignant qu'il le venoit chercher pour autre chose, le regardant de la tête aux pieds, et par tout le visage, il luy dit : « Je proteste ma foy. Monsieur, que j'aimerois mieux mille fois vous le faire tout de neuf que de vous r'accommoder le visage. » Le même se voulant faire faire le poil, il vit un jeune chirurgien qui n'avoit pas la mine d'être fort sçavant au métier, à qui il dit : « Mon amy, en sçais-tu assez pour me bien accommoder le visage? — Ma foy, luy répondit-il. Monsieur, quand je serois de beaucoup moins expert que je ne suis, je ne vous le sçaurois gâter : car je défie le plus mal habile de mes compagnons d'y faire pis qu'il n'y a bien assurément. »

D'un conseiller à une femme.

UN certain conseiller avoit une fort belle femme à qui il n'avoit pu faire d'enfans. En ce tems il y eut une fort belle damoiselle qui avoit un procez au parlement, duquel le conseiller luy étoit rapporteur : le venant un jour solliciter, elle luy dit : « Monsieur, il y a long-tems que je suis icy à la poursuite de ce procès, et je suis extrêmement nécessaire chez moy, vu que mon ménage demeure; je vous suplie tres-humblement me vouloir tant obliger de me vuider le plutôt qu'il vous sera possible. » A quoy le conseiller répondit : « Mademoiselle, j'aimerois mieux cent fois vous emplir que de vous vuider une. » Un homme qui étoit là présent, amy du conseiller, luy dit : « Vous feriez bien mieux, Monsieur, d'emplir vôtre femme et de vuider celle-cy ; vous les contenteriez toutes deux en même tems. »

D'un qui faisoit avaler des lanternes.

UN glorieux savetier, étant commis pour aller en hyver faire mettre des chandelles dans les lanternes de son quartier, s'adressa devant la chambre d'un homme assez jovial, et qui aimoit un peu à se divertir, et qui étoit pour lors à sa fenêtre. « Avalez la lanterne » , s'écria le savetier. L'autre,

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se prenant à rire, dit qu'il n'en feroit rien. Le savetier se fâche, et des paroles vient aux injures ; mais, voyant qu'il ne pouvoit avoir raison de son homme, se transporte chez le commissaire du quartier, fait ses plaintes et luy déclare le refus que l'autre luy avoit fait, suivy de beaucoup d'injures. Le commissaire, pensant qu'il y eut quelque chose à gagner, s'y achemine avec deux ou trois sergens, et luy fait commandemens, de par le roy, qu'il eût à avaler la lanterne; celuy-cy repart sans s'étonner qu'il ne Tavaleroit pas pour le pape. Le commissaire s'aperçût alors comme on devoit entendre les paroles du personnage, c'est pourquoy il luy dit : « Abaisse-la donc », ce qu'il fît, et par ce moyen il les renvoya avec un pied de nez, et deux pieds de crotte.

Gaillarde repartie d'une fille à celiiy qui la recherchait en mariage.

LTne certaine mère, voyant que sa fille desiroit j d'estre mariée, fut tellement persuadée par ses plaintes qu'elle luy chercha un mary, qui se trouva presque d'accord avec la fille, mais la mère ne luy vouloit pas tant donner de blé qu'il en vouloit avoir. La jeune fille, qui brûloit d'estre mariée, et à qui le jeune homme plaisoit extrêmement, voyant qu'ils ne se pouvoient pas accorder touchant le blé, se mit à dire à son serviteur : « Et, mon bon amy, si vous m'aimez, ne laissez pas pour le blé à vous accommoder avec ma mère, car je vous assure de

ma bonne foy que je boiray toujours bien sans m'incommoder une pinte de vin avec une croûte de pain, si petite soit elle. »

Plaisante réponse de la femme d'un rôtisseur à un écolier.

UN écolier et un cuistre s'en allèrent chez un rôtisseur, pour acheter de quoy souper, s'adressèrent à une nouvelle mariée qui n'entendoit pas le train de la marchandise; ils luy marchandèrent un morceau de mouton, qu'elle leur fit un écu. «Un viedaze! » luy dit l'écolier en s'en allant. Le, mary, voyant qu'elle chassoit les marchands, en surfaisant par trop la marchandise, commence à luy dire, tout en colère : « Je ne sçai à quoy diable songe cette carogne icy de faire cela si cher. Va, si lu fais toujours ainsi, il me faudra bien tôt fermer ma boutique ; as-tu point de honte, sotte bête ? Rappelle ce garçon et promptement. » Cette pauvre femme, voulant alors reparer sa faute, et croyant qu'un viedaze fût quelque monnoye étrangère, le rapela le plus haut qu'elle pût, disant : « Hola, marchand, donnez en un viedaze et demy. » L'écolier s'en retourna à la boutique, luy dit qu'il luy en donnerait plus-tôt deux ; le mary luy dit : « Elle ne l'a pas dit par malice, et une autrefois elle ne vous surfera pas tant, mais donnez m'en quinze sols. » Le cuistre vint qu'il luy en donna douze, dont il se contenta.

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D'une damoiselle étant à une vendue avec un écolier.

UNE jeune damoiselle s'étant rencontrée en un certain inventaire, et elle y renchérit quelques hardes ; un jeune écolier arriva qui, ayant envie à ses hardes, les haussa de six blancs par-dessus ladite damoiselle et les eut. Elle, fâchée extrêmement de cela, s'en retourne chez elle, où trouvant son mary : « Que diriez-vous, luy dit-elle, d'un méchant écolier qui a monté trois fois sur moy pour six blancs ? cela se peut il souffrir? »

D'un écolier qui cassa des œufs à une servante.

L'ÉCOLIER dont je vous veux parler étoit envoyé de ses parens à Paris pour étudier; mais, ne se souciant pas beaucoup de ses études, il jetta l'œil sur la servante de la maison où il logeoit qui étoit assez belle, mais un peu niaise. Il l'aborde un jour entr'autres et parle à elle assez froidement et discrettement, en luy disant : « Vous êtes des champs, mamie ? — Oui, Monsieur. — Je m'en doûtois bien, dit l'écolier ; je ne laisse pas de vous aimer autant que si vous étiez de la ville, vous voyant si belle fille et si bonne ménagère. — Enda, Monsieur, dit-elle, je vous en rends grâce. — O ! luy dit l'écolier, parce que je vous aime et que vous servez bien, je veux

Contes de d'Ouville. I. 19

bien avertir, pour vôtre grand profit, qu'il y a un certain mal qui prend aux filles des champs quand elles viennent demeurer en ville, c'est qu'il leur croist dans le ventre des petits œufs, qui grossissent et durcissent tellement qu'il leur faut montrer le derrière au barbier. Je serois bien fâché que telle chose vous avînt, et, si vous me voulez croire, je feray en sorte d'y mettre ordre de bonne heure; je vois bien à vôtre teint que vous en avez déjà, — Ardé, Monsieur, luy dit-elle^ je vous suis bien obligée; il est bien vray que je ne me porte pas bien, et je ne suis pas en mon bon naturel. — Bien, luy dit-il, je vous donneray demain quelque chose. » Le matin venu qu'elle vint à sa chambre, il luy donna une cuillerée d'hypocras blanc, qu'elle trouva bon, et luy dit qu'elle allât faire son ménage, puis qu'elle déjûnât, et qu'elle prît un peu de pain sec : cela fut continué deux ou trois jours. Un matin que la maîtresse n'y étoit pas, il prit cette fille, et, riant doucement, il la posa contre le lit, comme pour luy regarder en la bouche. « Helas! Monsieur, dit-elle, que me voulez-vous faire? — Je ne vous feray point de mal, dit-il ; je veux seulement vous casser un œuf qui est prest à durcir. » Elle le laissa faire; ce gentil écolier acheva ce qui n'étoit point commencé. Depuis, la pauvrette se trouva bien, sinon qu'elle cuisoit un petit, et non tant qu'elle ne fut contente d'y retourner derechef. Tellement qu'il luy cassoit souvent des œufs au corps, et elle commençoit à s'y affrioler, pourquoy elle ne vouloit faire autre chose. Un jour, entr'autres, qu'elle avoit trop demeuré, sa maîtresse la tensa quand elle fut descendue, luy

disant : « Vous êtes une affectée ; vous faites quelque méchanceté avec cet homme-là. Ha! ha! bécasse, qu'avez vous tant fait là-haut ? — Rien, dit-elle, Madame. — Vous avez menty, vilaine, dit la maîtresse. — Ne vous déplaise, Madame, répondit la servante, c'est ce que je vous veux dire ; helas ! ma bonne maîtresse, vous avez grand tort; c'est le plus honnête homme du monde ; il m'étoit venu des œufs au ventre, il me les a cassez. — Quels œufs sont-ce, vilaine, dit la maîtresse, quels œufs ? — O ! regardez. Madame, s'il n'est pas vray, tenez. » Et, haussant sa cotte, elle luy montra sa chemise qui étoit mouillée. « Voila, dit-elle, encore la glaire qui en est sortie comme il me les cassoit. » La maîtresse se mit à la quereller et à crier après elle, disant : « Méchante que tu es, si ce n'étoit de peur d'être reprise^ je te tuerois tout à l'heure. » L'écolier survint, qui ne se soucioit guère de la maîtresse, luy disant : « Madame, si vous vouléstuer cette fille sans qu'il y paroisse, soufflez-luy fort au cul, afin que son âme sorte par sa bouche. »

D'un déjûné aprêté par un apotiquaire à un avocat.

EN la ville d'Alençon il y avoit un avocat bon compagnon qui aimoit à déjûner du matin. Un jour qu'il étoit sur sa porte, passa un gentilhomme par devant luy qui étoit un de ses amis, lequel, à cause du grand froid qu'il faisoit, étoit party de

sa maison, pour aller en ville pour quelque affaire, et n'avoit pas oublié sa grande robe fourée. Quand il aperçût l'avocat qui étoit de sa complexion, luy déclara comme il avoit fait ses affaires, et qu'il ne luy restoit qu'à trouver un bon déjùner. L'autre luy répondit qu'il trouveroit assez à déjûner, moyennant qu'il eût un defrayeur ; et, le prenant par la main luy dit : «Allons, Monsieur, nous trouverons peut être quelque sot qui payera l'écot pour nous deux. » Il y avoit derrière eux le garçon d'un apoticaire, fin et plaisant, auquel cet avocat faisoit toujours la guerre; c'est pourquoy, ayant entendu leur discours, s'imagina incontinent de leur jouer d'un de ses tours. Ayant cheminé dix ou douze pas, il rencontra derrière une certaine maison un bel étron tout gelé, lequel il enveloppa en forme de pain de sucre, puis il regarda où étoient le gentilhomme et l'avocat, et, passant par devant eux comme fort pressé, il entra dans une maison, où en entrant il le laissa tomber comme par mégarde, ce que l'avocat releva de terre, disant au gentilhomme : « Ce lourdaut payera notre écot. Allons promptement, craignant qu'il ne nous retrouve sur notre larcin. » Làdessus ils entrèrent dans un cabaret, font faire bon feu et commandent qu'on leur apporte de quoy déjûner. Comme ils s'échauffoient à boire et manger, le pain de sucre commença à se dégeler; l'avocat fut le premier qui en sentit le goust, c'est pourquoy il s'adressa à la servante, luy disant : « Je crois que vous avez la plus sale maison que je vis jamais; sans doute cette chambre sert de cloaque aux petits enfans. :» Le gentilhomme n'en dit pas moins de

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son côté. La servante, fâchée de ce qu'ils l'apeloient vilaine, leur dit : « Messieurs, la maison est si nette qu'il n'y a point de merde céans, si vous ne l'avez apportée. « L'odeur continuoit toujours, ce qui les obligea de se lever de la table pour s'aprocher du feu, mais le pain se dégeloit toujours. Enfin l'avocat le tira de sa poche, pour voir ce que c'étoit, mais il trouva que ce n'étoit plus que du syrop de proûas, et non pas de ces excélens syrops que plusieurs estiment tant. Ils ne sçurent si bien faire que la chambrière ne découvrît l'histoire, dont elle se prit à les injurier et à les mocquer de tout son pouvoir; il n'y eut pas jusqu'au maître et à la maîtresse qui ne se mocquassent d'eux, disant qu'ils dévoient être bien yvres, d'avoir bû par la bouche et par le nez. Tout ce qu'ils purent faire, ce fut de payer leur déjûné , et de s'en retourner chez eux. Mais, pour les achever de peindre, ils trouvèrent le garçon apoticaire qui s'informoit partout si personne n'avoit vu amasser un pain de sucre. Il y eut quelqu'un qui l'avoit vu ramasser par l'avocat, qui étcit pour lors avec un autre homme, et qu'en suite ils étoient entrez en un tel cabaret, qu'il luy nomma; le garçon apoticaire luy conta la pièce qu'il avoit jouée à l'avocat, pour se vanger des railleries qu'il luy faisoit; aussitôt cela fut divulgué par toute la ville, et le pauvre avocat servit de raillerie un peu de tems.

Gaillarde repartie sur un petit enfant nouveau-né.

IL n'y a pas longtems qu'une femme de cette ville accoucha d'un beau garçon, environ un mois après qu'elle fut mariée. Le mary, étonné de ce nouveau accroissement de monde en si peu de tems, s'alla se plaindre a un de ses amis, qui luy fît réponce : « Cela vous doit réjouir : ce fils sera bon à être courrier, car il ira toujours sept ou huit lieues devant les autres. »

D'une jeune fille qui garda son honneur, ainsi que sa mère luy avoil recommandé.

CETTE jeune fillette, étant priée d'aller à la noce d'une de ses compagnes, demanda congé à sa mère, qui luy octroya moyennant qu'elle se gouvernât sagement, et surtout qu'elle gardât son honneur, ce qu'elle luy promit de faire. Elle s'en alla donc à la noce avec intention de bien garder son honneur. Toutes les filles dansoient, et elle point, et ne s'osoit aprocher de la collation pour faire de la merde avec les dents, comme les autres. Elle ne bougeoit d'un coin de la salle à regarder, et avoit les deux mains sur son busqué, justement au diamettre de son intention, j'ay failly dire le centre où doit poser le diamètre qui n'étoit pas encore, elle avoit la droite au consentrique. Il y eut un drôle

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qui l'avisa en cette façon, et, assez mélancolique, il vint à elle et luy dit : « Ça, ma cousine, allons danser. — Je n'oserois, j'ay peur de perdre mon honneur ; ma mère m'a commandé de le bien tenir. — Venez, ne laissez pas de venir. — Je n'oserois, vous dis-je; j'ay peur de perdre mon honneur. — O! oh! dit-il, n'y a-t-il que cela? venez, cousine, dans cette petite chambre ; je vous le coudray si bien qu'il ne tombera pas. » Il luy dit cela tout bas ; elle l'entendit pourtant bien clair, parce qu'elle avoit envie de dancer ; c'est pourquoy elle crût et le suivit. Il la poussa contre un coffre, et luy enseigna la dance du loup la queue entre les jambes, luy recousant son honneur, ainsi que l'on fait aux nouvelles mariées, puis luy dit que jamais son honneur ne tomberoit par cette fente-là, et qu'il l'avoit trop bien attaché pour cela. Quand ce fut fait, elle vint dancer, et il n'y avoit que pour elle, car, étant affriandée, elle mettoit toutes les autres en train.

D'un jeune homme qui alla aprendre à faire F amour.

UN certain courtaut de boutique, k qui la chair démangeoit, l'envie luy prit de se marier pour l'apaiser; mais il voulut auparavant aprendre comme il faut assaillir son ennemi en la guerre d'amour, où il n'avoit jamais montré sa valeur. Il s'adressa à une de ces filles qui se divertissent, pour luy en donner des leçons, et, étant allé en un dimanche après dîner à son logis, on luy dit qu'elle

étoit allée au sermon, où il s'en alla aussitôt pour la trouver. Le prédicateur vint à tomber sur la première vie de la Madeléne, parlant fort contre la paillardise, et représentoit si vivement les peines qui leur étoient préparées en enfer, que le drôle disoit en luy même qu'il pouvoit bien aller chercher ailleurs autre qu'elle pour luy octroyer la courtoisie, s'imaginant qu'elle seroit touchée de beaucoup de repentir en entendant cette prédication ; mais, si-tôt qu'elle fut finie et qu'il luy eut dit la pensée qu'il en avoit, elle luy répondit : « Vrayment voire, je ne m'étonne pas de ce que nous vient conter ce moine; ne sçay-je pas bien qu'il faut que chacun fasse son métier? Il exerce le sien en reprenant les vices, et moy je fais le mien en faisant plaisir aux jeunes hommes. » Il eut incontinent repris le même désir qu'il avoit auparavant, et reçût de si malheureuses leçons que le plus beau thème qu'elle luy donna, ce fut un chancre, accompagné d'une tres-furieuse vérole, qu'il alla porter dans le lit de sa nouvelle épousée.

Repartie d'an pèlerin qui ressemblait au pape Boni face.

"D ONiFACE fut averty qu'il y avoit un pèlerin du -LJpais de Bavière qui étoit venu à Rome pour visiter les lieux saints, lequel luy ressembloit entièrement de façon et de visage. Le pape l'ayant fait venir devant luy, quand il y fut venu, il luy demanda

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si sa mère n^étoit jamais venue à Rome; le pèlerin, se sentant picqué au vif, luy répondit : « Saint Père, ma mère ne fut jamais en ce pais, mais mon père y est venu quantité de fois, »

Ce qui arriva à un curé à l'Offerte.

UN certain curé de la campagne, se promenant un dimanche au matin autour de sa paroisse, rencontra un homme qui portoit une belle carpe, et, d'autant que le lendemain c'étoit jour maigre, il l'acheta, et l'attache à l'éguillette de son calleçon, la couvre de sa robe, et de là va à l'église où ses paroissiens l'attendoient pour dire la messe. Quand ce vint à l'Offerte, que ledit curé se tourna devers son peuple avec la Paix, pour recevoir les offrandes, la carpe, qui étoit toute vive, commence à remuer la queue de fois et d'autre, faisoit lever son aube et sa chasuble, sans qu'il s'en aperçût; mais les femmes y prirent garde, qui pensoient que ce fût ;la douze que Dieu fît croître ; elles se regardoient l'une l'autre, puis en rioient et faisoient mille contenances. Le curé fut bien étonné de voir que personne ne venoit h l'Offrande, et, pensant à ce que pouvoit être, il aperçût la carpe qui se débattoit. Il retroussa sa robe, il dit à ses paroissiens, en leur montrant la carpe : <.< Ce n'est pas de la chair, c'est du poisson, que j'ay acheté ce matin , pour demain à mon dîner. »

De ce qu'un enfant découvrit à son père.

T Tne jeune femme en l'absence de son mary fît KJ venir un bon garçon pour luy tenir compagnie le jour, et par le même moyen couchoit avec elle. Et, comme ils joùoient ensemble à la bête à deux dos, et qu'ils remuoient le diable en enfer, un jeune enfant d'environ quatre ans et demy, lequel étoit dans le même lit, s'éveilla, et, voyant ce bon garçon, il demanda à sa mère qu'il étoit. Sa mère, qui sçavoit bien que, quand le père seroit venu, il ne manqueroit pas de l'interroger, et que l'enfant declareroit incontinent ce qu'il avoit vu, c'est pourquoy elle luy dit que c'étoit le bon garçon. Le père de l'enfant, étant de retour, ne faillit pas d'interroger son fils sur ce qui s'étoit passé au logis, dequoy le fils luy répondit que personne n'étoit venu que le .bon garçon, qui étoit venu coucher avec ma mère. Le mary ne sçût pour lors rien entendre aux paroles de son fils; mais quelque tems après le bon garçon venant à passer par devant la boutique du marchand, cet enfant le reconnut, et dit à son père : « Voila le bon garçon qui couche avec ma mère. » Ainsi il découvrit le mystère.

De deux filles qui se boudinoient.

C'est une chose bien étrange de voir une infinité de filles qui n'ont pas encore atteint l'âge de quatorze à quinze ans, et cependant il les faut in-

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continent marier, ou bien elles useront de divers instrumens pour flatter leurs désirs. Les unes prennent des chandelles, les autres des saucisses, quelqu'unes se font des outils de velours et d'autres se servent de cervelas. Enfin cette histoire nous le fait voir clairement par la fille d'un tavernier qui n'avoit que quatorze à quinze ans, laquelle on faisoit coucher avec la servante, qui n'étoit gueres plus âgée, et, parce que la chair leur demangeoit, elles usoient d'un boudin, et se boudinoient l'une après l'autre. Mais la servante, ne se contentant pas de ce plaisir imaginaire, voulut essayer du contentement au naturel, et, se voyant courtisée du garçon du logis, elle ne se fit pas beaucoup prier pour luy accorder sa demande. Durant cette nouvelle amitié, la servante découvrit au garçon l'invention dont elle et la fille se servoient, ce que sçachant ce garçon, il fit tant envers la servante, qu'elle le laissa aller coucher à sa place avec la fille du logis, qui avoit accoutumé de se coucher la première, et étoit souvent endormie quand la servante s'alloit coucher. Le garçon épia l'occasion, et, un jour qu'elle étoit endormie, la servante le fit entrer dans la chambre, et ne manqua pas de l'instruire comment il falloit faire. Il se coucha donc auprès d'elle fort doucement, et, imitant la servante, commença à la baudoùineravec son boudin naturel. La fille s'éveilla là-dessus, et, étant encor toute endormie, disoit : « Jeanne, le boudin est crevé. » Mais le drôle, faisant l'endormy, ne luy répondit mot : tellement que la fille se rendormit, et la chambrière se mit à sa place ordinaire, et le garçon se retira en sa chambre, et il y retourna

5oo l'élite des contes

plusieurs fois. Voila comme tout se passoit dans ce logis, sans que le maître et la maîtresse scûssent rien de ce beau ménage, jusqu'à ce que le ventre de^ ces deux filles vint à enfler, ce qui fut cause qu il leur fallut confesser. La servante avoua que c'étoit le garçon qui l'avoit engrossie, mais on ne sçût rien tirer de la fille, sinon qu'elle étoit grosse d'un boudin, que ledit boudin s'étoit crevé, et qu'il falloit bien croire que tout cela eût germé dans son ventre.

D'une fîlle des champs qui avo'it égaré un de ses moutons.

T A fille d'un certain manant, revenant le soir de -L/garder ses moutons, fut criée extrêmement par sa mère pour en avoir égaré un, et, son père la voulant battre, elle luy dit : c. Va, méchante, va le chercher. » La pauvre fille, qui ne sçavoit où le trouver, s'en alloit pleurant, et se mit à plaindre sous un arbre. Mais, comme elle demeuroit trop, la mère dit à son valet : « Jean, va-t'en requérir ma fille, va. » Le valet, obéissant à sa maîtresse, s'y en alla, et, l'ayant trouvée, il luy dit : « Michelle, reviens à la maison ; ta mère le dit. — Non feray, dit-elle. — Vien, dit-il, vien. — Aga, dit-elle.' Non feray, quand tu me devrois tuer; aussi bien je voudrois être morte. — Si tu ne viens, je te tueray, dit le valet. — Tu ne me sçaurois faire un plus grand plaisir », répondit la fille. Alors il la prit et

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la jetta à la renverse, puis, tirant son couteau naturel, luy ficha dans le bas du ventre. Elle, qui vouloit finir ses jours, luy dit : « Mon cœur, enfonce ton glaive bien avant, de peur que je n'en rechape. » Mais le valet, étant lassé, et craignant qu'elle ne se plaignît encore, luy dit : « Michelle, hâte-toy de mourir promptement, car mon poignard n'a plus de pointe. »

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