‹ L'Elite des contes du sieur d'OuvilleChapitre 8 sur 15 · M. D C. LXXX · texte numérisé non relu

M. D C. LXXX

UÉLITE DES CONTES

Naïveté d'une jeune fen^me à son mary la première nuit de ses noces.

NE jeune fille ayant été un an entier fiancée avec un jeune homme de fort •bonne volonté, il la sollicita plusieurs ifois durant cette année de vouloir contenter ses désirs, et de mettre à fin leur mariage, dont quelques obstacles retardoient l'accomplissement en ce qui est des cérémonies de l'Eglise; mais cette jeune fille, sourde à toutes ses prières, ne lui voulut rien accorder, quoy qu'elle en fût tous les jours extrêmement importunée, dont le jeune homme se réjoùissoit en luy même, croyant que ce refus procedoit d'une grande retenue et honnêteté qu'il estimoit être en elle. Enfin l'heureux jour de leur mariage arrive. Après que le jour se fût passé en bals et festins, il fût question d'aller coucher la mariée; son homme ne tarda gueres. Comme il fut dans le

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lit avec elle, il luy dit : « Et bien ! mamie, c'est à ce coup que je vous tiens, et que vous ne sçauriez plus me refuser ce dont il y a si long-tems que je vous importune, maintenant que je suis en plein pouvoir, et qu'il n'y a plus de moyen de s'en dédire. Je vous veux franchement avouer que vous avez très-bien fait de ne m'avoir rien voulu accorder auparavant nôtre mariage, et que je ne le faisois que pour vous éprouver : car, si vous eussiez été assez facile pour condécendre à ma volonté, je vous proteste que je ne vous aurois jamais épousée. « A quoy la jeune fîUe, sans considérer ce qu'elle disoit, repart tout à l'heure : « Vrayement je n'avois garde d'être si sotte ; j'y avois déjà été attrapée deux ou trois fois. » Je vous laisse à penser si le jeune homme demeura satisfait de cette naïveté; mais il le fut encor moins quand il ouït une risée de jeunes hommes qui s'étoient exprez cachez auprès de son lit, comme on a coutume de faire en pareilles occasions, qui en allèrent faire le conte par tout, dont le pauvre homme pensa mourir de honte, et fut long-tems qu'il n'osoit sortir du logis, mais à la fin on s'accoutume à tout.

Autre sûr le même sujet.

UNE jeune fille de l'humeur de la précédente fut recherchée de mariage par un jeune homme de sa sorte, à qui son père et sa mère l'accordèrent, et, parce qu'ils n'avoient point d'autres enfans, ils furent bien aises de ne l'éloigner point de chez eux,

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et de la tenir elle et son mary en leur compagnie, comme ceux qui dévoient hériter de tout leur bien Le mary donc étant, la première nuit de ses noces, couché avec sa femme chez son beau-pere, auparavant que de venir aux prises avec elle, il commence à luy faire un sermon de Texcélence du mariage, du devoir en quoy les femmes étoient obligées envers leurs maris, et de l'amour réciproque qu'ils dévoient avoir l'un pour l'autre, luy disant : « Mamie, l'homme et la femme ne doivent être qu'une chair en deux corps; c'est un sacrement qui les lie l'un avec l'autre de sorte qu'ils ne doivent avoir rien de séparé, et, jusques à leurs plus secrettes pensées, elles doivent être communes entr'eux. C'est pourquoy ils ne se doivent rien celer l'un à l'autre. Je vous diray donc librement (car j'aime mieux que vous le sçachiez de moy que quelque flateur vous le vînt dire après, qui nous pourroit mettre en mauvais ménage) qu'avant que je vous connusse (et en cela je ne vous ay point fait de tort, puisque je ne vous avois encor rien promis), il y a environ quatre ans que je devins amoureux d'une jeune fille, qui fut assez facile pour m'accorder ce que je desirois d'elle ; en un mot, elle me permit ce que vous ne me sçauriez à présent refuser, et de nôtre couche naquit un jeune garçon qui est extrêmement gentil, et qui peut avoir environ trois ans; je le tiens chez un de mes amis, et, si vous le trouvez bon, je le feray un de ces jours venir chés moy, pourvu que vous me promettiez de ne le point mal-traiter et de l'aimer pour l'amour de moy : il ne sçauroit faire tort à ceux qui proviendront de nôtre mariage, puis

que, n'étant que fils naturel, il n'aura rien à disputer avec eux pour nôtre succession, de laquelle par nos loix il est exclus. » La jeune femme répondit sur l'heure : « Vrayement, mon amy, je suis bien aise que vous me parliez avec tant de franchise; je serois bien de mauvaise humeur si je le trouvois mauvais, je vous assure; amenez-le quand il vous plaira, je l'aimeray comme s'il étoit à moy. Et, puis que vous l'avez si librement avoué, et que vous m'aprenez qu'étans à présent ce que nous sommes, nous ne devons rien celer l'un à l'autre, et que nous ne devons avoir qu'un cœur et qu'une ame, je vous avoue aussi franchement qu'un jeune homme m'a fait une petite fille qui est à nourrice et qui peut avoir environ deux ans : ce fut sous promesse de mariage , car je ne luy voulus accorder autrement; mais le méchant m'a trompée, dont sans doute Dieu le punira. Je ne m'en repens pas pourtant, d'autant que j'ay mieux rencontré en vous que je n'ûsse fait en luy, puis que je ne vous connoissois pas. Ils sont d'âge aprochant l'un de l'autre, et, quand ils seront grands, si vous le trouvés bon, nous les pourrons marier ensemble et leur donner telle part en nôtre succession que vous le jugerez. » J-e vous laisse à penser si ce jeune homme fût étonné de ce discours. 11 en fût si surpris que, sans pouvoir répondre une seule parole, il se levé d'auprès de sa femme nû en chemise (c'étoit en esté qu'il faisoit assez chaud), sort hors dg sa chambre, et, trouvant par hasard dans la court le bast d'un asne, il le met sur son dos, criant tout haut : « Je suis bâté! je suis bâté! » Son beau père, qui ne dormoit pas pour lors, oyant

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cette voix qui repetoit par plusieurs fois une même chose, s'en étonna, et, ayant réveillé sa femme, luy dit : « Que veut dire nôtre gendre, de s'être levé d'auprès de sa femme et de tenir de tels discours? Allez un peu voir ce que c'est, mamie : elle est assez sotte pour luy avoir tenu quelque propos qui le peut avoir obligé à cette extravagance. » La mère de la nouvelle mariée met un cotillon sur elle, des mules à ses pieds, et va trouver sa fille au lict; entrant dans sa chambre, elle ferme la porte sur elle; son mary, curieux de sçavoir ce que c'étoit, la suit tout doucement jusqu'à la porte de la chambre de sa fille, dans laquelle ne pouvant entrer pour avoir trouvé la porte fermée, se met à écouter par le trou de la serrure. La mère, par l'intelligence de laquelle sa fille avoit eu cet enfant (car autrement il ne luy eût pas été si facile de le celer), luy dit : « Quelles sottises as-tu dit à ton homme, pour l'obliger à se promener dans cette cour et a tenir les discours qu'il tient? — Moy, ma mère, répondit la jeune fille toute étonnée, je ne luy ay rien dit qu'il ne m'ait dit auparavant, et que je ne fusse bien obligée de luy dire. Il m'a fait un long discours des choses à quoy les femmes étoient obligées envers leurs maris, et les maris envers leurs femmes, disant que, n'étans tous deux qu'une ame et qu'une chair, nous ne devons avoir qu'un cœur et qu'une volonté, et partant que nous ne devions rien celer l'un à l'autre. Et là dessus il m'a avoué qu'il avoit un petit bâtard; sur quoy je luy ay dit, y croyant être obligée, que j'avois une petite bâtarde, et que nous les pourrions marier quelque jour ensemble s'il le trouvoit

bon. Cela doit-il être suffisant de le mettre en si mauvaise humeur? — Comment, bête que tu es, dit Ja mère, as-tu point de honte de luy avoir été dire cela? Ne sçais-tu pas qu'il devoit être le dernier à le sçavoir, et combien cela t'importoit? Vois-tu bien, quand j'ay épousé ton père, j'en avois déjà eu trois, et il n'en a jamais rien sçû. » Le mary, qui, comme nous avons dit, écoutoit à la porte, surpris d'oûir une chose dont il ne s'étoit jamais douté, sort de là, et, se rencontrant dans la court avec son gendre, qui disoit de son côté : « Je suis bâté », il écrioit de l'autre : « Je suis sanglé ». De façon qu'ayant l'un de l'autre apris l'histoire, force leur fut de se consoler, puis qu'il n'y avoit plus de remède. En effet, il vaut mieux demeurer dans l'ignorance que d'être sçavant à ses dépens : tout homme qui s'efforce à vouloir écouter ce que l'on dit de luy ressemble à ceux qui portent de la chandelle au privé, cherchans ce qu'ils ne voudroient pas trouver.

D'une jeune veuve à son mary la première nuit de son second mariage.

UNE jeune veuve assez jolie, qui avoit été peu de temps avec son premier mary, et s'y étant bien trouvée, il luy prît envie d'y retourner; s'étant donc remariée à un jeune homme d'assez bonne mine, mais de fort mauvais jeu (et c'est où les jeunes filles et femmes sont souvent trompées, étans obligées de prendre un mary au hazard, comme quand

on tire à la blanque), le jour des nopces se passe en bals et festins. Comme ce vint la nuit, et que la mariée, étant lasse de dancer, vouloit passer le tems à un autre exercice, les dames conviées la menèrent au lit, où le marié la voulant suivre, les garçons de la fête l'en empêchèrent, disans qu'il n'en seroit pas quitte à si bon marché, et qu'ils vouloient boire de l'hypocras tout leur saoul. Ils le remenerent en bas, et se mirent à boire jusques à deux heures après minuit, que le marié leur donna congé, plus désireux qu'ils luy dissent adieu pour l'épargne de sa bourse que pour le contentement qu'il esperoit avec sa femme, avec laquelle il n'alloit coucher qu'à regret, se doutant bien que ses armes n'étoient pas à l'épreuve du choc qui les attendoit. Il monte donc seul à la chambre, où la nouvelle mariée, qui l'attendoit avec impatience, étonnée de son long retardement, ne put s'empêcher de luy dire qui l'obligeoit à tarder tant. « Ah! mamie, ce dit-il, ils nous en ont bien baillé, ces beaux beuveurs d'hypocras; nous en aurons pour un bel item à l'apothicaire. — Comment, mon amy, ce luy dit-elle, faut-il songer à cela à cette heure? Venez vous coucher, je vous prie, nous en parlerons une autre fois. » A quoy le marié répondit : « Quoyl vous n'en faites pas plus d'état que cela? Je m'assure qu'ils en auront bù pour plus de vingt francs. — Et bien, dit la mariée, qu'importe? Il les faudra payer; nous aurons demain assez de temps pour songer à cela ; venez donc vîtement vous coucher, — Combien pensez vous, répondit le marié, que nous aura bien coûté le festin de nos nopces? — Et, mon amy, dit-elle, dequoy

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VOUS mettez-vous en peine à cette heure? N'est-il pas assez tard pour se venir coucher? — Nous n'en serons point quittes, dit-il, pour cinquante écus. — Et bien, dit la mariée, quand nous les aurons payez, nous n'en devrons rien; cela est-il capable de nous envoyer à l'hôpital? — Ah! vrayement, reprit le marié, je ne songeois pas à la pâtisserie. Assurément, mamie, il nous coûtera bien prez de soixante écus. — N'avez-vous point de honte, dit elle, de songer à cela à cette heure? Venez vous coucher; n'auronsnous pas assez de temps demain pour cela? » Luy, là dessus, se met à se promener à grands pas par la chambre, calculant avec ses doigts; et, ne pouvant pas bien trouver son compte, tire des jettons de sa poche, et, s'accoudant sur la table, se met à jetter toute sa dépense, disant : Tant pour le tavernier, tant pour le rôtisseur, tant pour le boulanger, pâtissier, etc., que cette pauvre femme, qui s'attendoit bien passer la nuit en autre chose, en étoit au desespoir. A la fin il luy dit : « Mamie, je vous proteste que nous n'en serons point quittes pour deux cens livres. » Cette pauvre femme étoit plus morte que vive, voyant la flegme de cet homme icy qui paroissoit de glace, où un autre eût été tout en feu. Avec les plus douces paroles du monde elle le solicite de se coucher. Il luy répond qu'il avoit froid, elle fait allumer du feu; il se chauffe, songeant toujours aux dépens de son festin; mais, se voyant pressé par la pauvre mariée de se coucher, qui commençoit déjà à avoir mauvaise opinion de son fait, ne pouvant plus reculer, se détache avec autant de peine qu'un écolier à qui son régent veut donner

le fouet. Enfin il se dépouille, et se couche auprès de sa femme, qui l'attendoit en bonne dévotion; mais elle fut toute étonnée qu'au lieu de carresses qu'elle attendoit de luy à cet abord, il commence à faire le signe de la croix, et à dire son service tout haut, qui dura bien trois quarts d'heure, auquel elle ne croyoit jamais qu'il dût trouver la fin; mais, ayant achevé, au lieu de se tourner vers elle, il se couche de l'autre côté, et, luy tournant le dos, il se mit à dormir, et à ronfler si haut que la pauvre femme demeura toute étonnée, disant en ellemême : « Dieu! quel homme est cecy? A-t'on jamais oùy parler de choses pareilles? » Et, ne pouvant se résoudre à s'endormir de la façon, ayant espéré un autre traitement, elle commence par plusieurs fois à se tourner rudement d'un côté et d'autre pour l'obliger à se réveiller. Ce que voyant le pauvre nigaud, luy dit : « A qui en a cette tourneuse icy? On ne sçauroit dormir pour elle. « A quoy elle répond : « Je pense bien, si j'étois bien embrochée, je ne tournerois point, car la viande bien embrochée ne tourne pas à la broche. » Mais tout ce discours fut inutile, et n'empêcha point son homme de dormir, ce que par nécessité il fallut qu'elle fist aussi, ne pouvant faire autre chose, ou pour le moins d'en faire le semblant. Environ sur la mi-nuit, il prît une certaine convulsion de bonne volonté à ce pauvre homme, qui, se tournant devers sa femme, qui faisoit semblant de dormir, luy dit en la poussant : « Jeanne! Jeanne! » A quoy elle ne répondit rien, sinon en ronflant. L'ayant poussée par plusieurs fois, et voyant qu'elle ne luy répon-

doit point, se tourne de l'autre côté, disant : « Réponds si tu veux. » Elle, qui croyoit qu'il devoit faire davantage d'instance, fut fâchée de n'avoir pas répondu du premier coup ; mais, feignant sur l'heure de se réveiller, elle se met à bailler, toussir et cracher, pour luy témoigner qu'elle étoit éveillée; mais, l'envie étant passée au bon homme, qui ne tenoit pas si serré, ne luy répondoit rien. Ce que voyant la femme, elle le pousse, disant : « Gervais, qu'estce que vous me vouliez tantost? — Rien, » luy répondit-il assez brusquement, de façon qu'elle fut contrainte de prendre patience et de passer ainsi le reste de la nuit. Sur les huit heures du matin, voyant que son homme ne luy demandoit rien, elle s'assit sur le chevet de son lit, et, après avoir attendu en vain assez long-tems, elle se résolut de s'habiller. Elle prend son corps de cotte en faisant le signe de la croix, et commençant à se lacer, et ayant commencé à dire son Pater, elle prend son cotillon; mais, avant que de le jetter sur elle, elle pousse derechef son homme, luy disant : « Gervais, n'avezvous que faire de moy devant que je prenne mon cotillon? — Non, « luy répondit-il; et sur l'heure, le jettant sur ses épaules, sort du lit, achevant son Pater et le reste de ses oraisons, aussi satisfaite que quand elle y étoit entrée. Je ne sçay si la nuit ensuivant il repara sa faute, je m'en raporte à ce qui en est.

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D^une jeune veuve nouvellement remariée, et de la première nuit de ses secondes noces.

UNE jeune veuve extrêmement belle avoit été mariée en premières noces à un vieillard âgé de soixante et dix ans, avec qui elle avoit été seulement deux ans sans avoir goûté les plaisirs du mariage : car elle étoit aussi pucelle que le premier jour de ses noces, quoy qu'elle ne le crut pas être, car, extrêmement simple comme elle étoit, elle s'imaginoit que les autres maris n'en faisoient pas davantage à leurs femmes que le sien luy en avoit fait. Pour le moins luy avoit il fait accroire ; mais il n'en est plus de si niaises en ce tems icy. Son vieux mary étant mort, on parle de la remarier; mais, pour le peu de contentement qu'elle avoit eu en mariage, ne s'imaginant pas qu'on en reçût davantage, elle n'y vouloit point entendre. Ses parens néanmoins la marièrent à un verd-galand de fort bonne mine. La première nuit de leurs noces, étans couchez ensemble, il luy demanda : « Mais est-il possible, mamie, que ce vieux bon homme vous pût carresser? — Ouy vrayement, mon amy, dit-elle. — Et combien de fois vous accolloit-il la nuit? luy demanda-t'il. — Sept ou huit fois toutes les nuits, luy répondit-elle. — Comment, sept ou huit fois toutes les nuits? luy dit-il; cela ne peut pas être. — N'en doutez point, cela est très-certain, » dit-elle. Luy, voyant bien que cela étoit impossible à un

homme de son âge et qu'il falloit assurément qu'il luy en eût baillé à garder, la connoissant d'humeur assez simple pour luy en avoir fait accroire, luy dit : « Mais encore, mamie, comment vous faisoitil? — Il me baisoit, disoit-elle, m'embrassoit, et puis avec sa main me donnoit de petits coups disant : « Poisson, poisson, poisson. » — Est ce là tout ce qu'il vous faisoit? luy dit-il. — Oùy, mon amy, répondit-elle. — Or, dit-il, je vous veux bien accol- 1er d'une autre façon, » et, disant cela, commence à luy aprendre un jeu qu'elle ne sçavoit pas encore, « Comment 1 mon amy, luy dit-elle, que voulezvous faire? — Vous le verrez à cette heure, » luy dit-il, et, en disant cela, achevé de la faire femme. « Ah! Dieu! luy dit-elle, que faites-vous là, mon amy? — Un vieux mary, luy répondit-il, vous donnoit le poisson tout sec, et moy, j'y mets la sauce. — Helas! dit-elle, je l'avois toijjours bien entendu dire, que la sauce valoit mieux que le poisson. »

D'une jeune femme à son mary.

UN jeune homme ayant épousé une jeune fille d'un honnête bourgeois de Paris, le père promit à son gendre vingt mil livres en mariage; mais, n'ayant point d'argent comptant, il dilayoit toujours le mariage jusques à ce qu'il en eût reçu. Le jeune homme, extrêmement amoureux, ne pouvant davantage attendre, demanda à son beau père quand il esperoit avoir de l'argent; il luy en promit sans

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faillir dans liuit jours. Cet amoureux luy dit que, s'il l'assûroit de cela, il épouseroit sa fille dés l'heure, pourvu qu'il luy promît de n'y manquer. Le mariage donc se fait. Les huit jours s'écoulent assez doucement pour eux, et quinze jours même après, sans que le père de la fille eût moyen de bailler la somme promise ; son gendre, s'en étant plusieurs fois plaint à luy, mais inutilement, se fâche à la fin, et luy jure que sa fille en pâtiroit, et qu'il la tourmenteroit de sortes toutes les nuits jusques à ce qu'il fût payé, qu'il la reduiroit en un étrange état, et, pour mettre ses menaces en exécution, étant retourné au logis, luy dit ce qu'il avoit résolu de faire ; et, la nuit étant venue, il la tourmenta de sortes, mais si agréablement pour elle qu'elle souhaitoit que son père ne payât jamais son mary, afin de luy faire toutes les nuits un pareil traitement. Tous les jours il revenoit trouver son beau-pere pour renouvellef ses plaintes, mais, n'ayant pas plus de raison de luy que les autresfois précédentes, il s'en alloit au logis, et dans le lit déchargeoit sa colère sur sa femme, qui n'en étoit nullement marrie. Mais, comme il ne pouvoit pas toujours continuer cette vie là, il fut à la fin contraint de laisser sa femme en repos, pour y être luy-même. Ce que voyant sa femme, et qu'il y avoit de la discontinuation à son travail, elle luy dit : « Mon amy, je crois que mon père vous a maintenant payé.- »

l6 l'élite DES CONTES

D'un fiancé à sa fiancée.

UN jeune homme étant fiancé avec une fort belle fille, en attendant la journée des épousailles il la voyoit tous les jours; comme il devisoit un jour à la fenêtre avec elle, il vit passer une jeune fille par la rue; il la montra à sa maîtresse, luy disant : « Regarde cette jeune fille qui passe : j'ay autrefois hanté fort facilement en sa maison, et j'ay même eu quelque bonne volonté pour elle, mais je l'ay trouvée si sotte que j'en ay été entièrement dégoûté. Sçavez-vous bien qu'elle me permit un jour de coucher avec elle, et qu'elle fut si sotte de l'aller incontinent dire à sa mère? — Ah! la bête! répondit-elle, vrayement, toutes les fois que nôtre grand valet a couché avec moy, je n'avois garde de l'aller dire à ma mère. » Je vous laisse à juger qui étoit la plus spirituelle des deux.

De deux nouveaux mariez.

UN homme âgé de trente cinq ans ou environ, ayant été toute sa vie extrêmement débauché envers les femmes, en quoy il avoit dépencé une bonne partie de son argent, ses amis, pour le retirer de ses débauches, luy conseilloient de se marier. Ils luy trouvèrent une fille de l'âge d'environ

vingt-cinq ans, et, les parties étans d'accord, on prend jour pour le mariage. Le marié, avant que de s'assujettir à une seule femme, alla prendre congé de toutes celles qu'il avoit auparavant entretenues, leur disant que pour son repos on luy avoit conseillé, ayant dissipé la pluspart de son bien, de prendre une femme qu'il avoit trouvée assez accommodée. Ces femmes, pour l'amour de luy, le treuverent bon, et lui dirent que, pour reconnoître une partie des liberalitez qu'il avoit exercées envers elles, elles vouloient assister à son mariage, et chacune d'elles luy faire un présent, ce qu'elles firent durant que le monde étoit assemblé. Toutes ces femmes entrèrent chacune avec son présent, dont étonnée la nouvelle mariée, elle demanda à son mary quelles étoient ces dames; il lui répondit : « Mamie, ce sont toutes les maîtresses que j'ay cydevant entretenues, qui, ayans reçu force bien de moy, me viennent toutes faire chacune un présent. — Comment ! luy dit sa femme, que ne m'avertissiez vous de cela? Je l'usse aussi fait sçavoir à tous mes galands à qui je me suis abandonnée, qui sans doute sont bien en plus grand nombre, et ils m'auroient fait chacun un présent aussi; j'en eusse eu plus la moitié que vous. »

D'une nouvelle mariée et de son mary.

UNE jeune femme de la même humeur que les précédentes treuva un tel goust au déduit de la première nuit de ses noces qu'elle obligea son mary

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à y mettre toutes ses forces ; et les nuits suivantes, quoy qu'il y fît tout son pouvoir, il ne la pouvoit contenter. Au bout de huit ou dix jours, ne pouvant pas faire ce qu'il avoit fait au commencement, sa femme se plaignit à luy, luy reprochant qu'il avoit peu de courage et de force; mais il luy dit : « Comment! mamie, pensez-vous que les choses puissent toujours durer? Ne voyez vous pas que le hoyau de nôtre jardinier, encor qu'il soit de fer, avec le tems s'use, et que de fois à autre il le faut refaire? Je vous laisse à penser si ce qui n'est pas d'une matière si dure peut résister sans aller à l'ouvrier? Si vôtre père m'ût baillé de l'argent de mon mariage, j'aurois eu de quoy le faire refaire. » La femme, qui étoit extrêmement simple, le crût, et luy demanda s'il falloit beaucoup d'argent pour cela. « Oui vrayement, mamie, dit-il, car on ne trouve pas quantité d'ouvriers expers en cela, et les habiles se font bien payer, — J'ay, dit la femme, environ quarante écus en or qu'il y a long-temps que je garde, et que j'avois durant que j'êtois fille; j'aime mieux, si cela suffît, vous les donner pour ce sujet. » Le mary, qui ne demandoit pas mieux que de s'aller promener quelques jours pour reprendre haleine, dit qu'il croyoit que cela étoit plus que suffisant. Il prend cet argent, et va se promener douze ou quinze jours à la campagne, faisant grande chère aux dépens de l'argent de sa femme. Comme il fut bien refait, il revint; sa femme le caresse, ils couchent ensemble, et elle connut bien qu'il étoit en bien meilleur état que quand il partit; elle luy demanda : « Combien il m'a coûté? — L'ouvrier, ayant vu celuy dont je

m'étois servi en l'état qu'il étoit, m'a dit qu'il étoit tellement usé qu'on n'en pourroit jamais rien faire qui vaille, de sorte qu'il m'en a fallu acheter un tout neuf qui me coûte bien de l'argent. Je luy ay baillé vos quarante écus, il m'a fait crédit du reste.

— Et qu'avés-vous fait du vieil? lui demanda-t-elle.

— Qu'en eussé-je fait? luy dit-il; je l'ay laissé là. — Vrayement, monamy, luy dit-elle, puis que cela est si cher, vous déviés l'avoir raporté; il eust bien encor servi à ma mère. » Après, voyant que cela luy coùtoit tant, elle se montra un peu plus retenue, de peur qu'il ne le fallût souvent refaire, car leur revenu n'y eût pas satisfait.

De deux nouvelles mariées.

DEUX jeunes filles voisines l'une de l'autre, et grandes amies, ayant été mariées en même jour, le lendemain de leurs noces, l'une, ayant visité l'autre, s'informe des particularités de cette première nuit, car, étans fort familières, elles ne se celoient rien l'une à l'autre. Une d'elles interroge sa compagne combien son mary l'avoit embrassée de fois cette nuit; elle lui répondit qu'il l'avoit embrassée sept fois. « Comment, sept fois! lui dit-elle; que vous êtes heureuse, mamie! Hé Dieu! quel mary ay-je au prix de vous ! Le mien ne me l'a fait qu'une seule fois. » Le lendemain elles se revirent encor, et, faisant la même question, cette première dit que son mary l'avoit embrassée six fois, et l'autre, se plai-

gnant,dit qu'elle n'en avoit pas plus eu que la première; et tous les matins, faisans entr'elles la même question, il se trouvoit que ce vaillant champion toutes les nuits en rabattoit d'une, et l'autre continuoit toujours son petit ordinaire; tant que le septième jour cette première dit à sa compagne qu'elle n'avoit pas été mieux servie qu'elle, et que son mary nel'avoitaccollée qu'une fois. L'autre luy dit : « Pour le mien, il ne passe jamais une fois. » Le lendemain, cette première se vint plaindre à sa compagne, luy disant que son mary ne luy avoit rien fait cette nuitlà. L'autre luy dit qu'elle avoit toujours eu son petit ordinaire à sçavoir, une fois. Pour le faire court, le mary de cette première la fît jeûner autant pour le moins comme il l'avoit bien traitée au commencement, et fut douze ou quinze nuits sans lui rien faire, cependant que l'autre avoit toutes les nuits son petit fait; de sorte que la première, qui avoit au commencement plaint sa compagne, commença à envier son heur, et l'autre à se tenir plus heureuse que sa compagne, et demeurèrent d'accord toutes deux qu'il vaut mieux avoir un petit ordinaire bien réglé que de faire de grands festins pour jeûner après.

Naïveté d'une jeune fille.

UNE jeune fille fort jolie, mais simple jusqu'au dernier point, se promenant un jour par la rue, rencontra de jeunes gens qui, devisans ensemble, dirent entr'eux : « Voila une jolie fille, c'est dom-

mage qu'elle est encore pucelle ; si on luy avoit ôté son pucelage, elle seroit encore plus belle de moitié. » Elle, qui ne sçavoit ce que vouloit dire cela, s'en va naïvement dire à son père : « Mon père, tous ceux qui me voyent par les rues me disent que je suis fort belle, mais que c'est dommage que je sois encore pucelle, et que, si j'avois perdu mon pucelage, je serois plus belle de la moitié. Faites moy ôter mon pucelage, mon père, je vous prie. « Le père, étonné de cette harangue, et attribuant ce discours à sottise plutôt qu'à liberté, de crainte qu'elle n'allât tenir ce discours à quelqu'un qui ne se feroit point prier pour luy accorder sa demande, luy dit : a Bien, ma fille, je m'en vay vous ôter vôtre pucelage. » En disant cela, il prend un bâton, et se met à ruer dessus, disant : « Sors, pucelage, hors de dessus ma fille. » Elle se met à crier, priant son père de la laisser avec son pucelage, et qu'elle aimoit mieux n'être point si belle. Au bout de quelque tems, un jeune homme l'étant venu rechercher en mariage, son père luy accorde. Le jour des noces venu, après le souper et les dances finies, le jeune homme, prenant sa maîtresse par la main, la veut mener coucher. Elle luy demande ce qu'il désire faire : « Coucher avec vous, ma mie, ce luy dit-il, avec dessein de vous ôter vôtre pucelage. » Elle, entendant ce discours, luy dit : « Gardez-vous en bien, je ne veux pas que l'on me l'ôte, encore que l'on m'a dit que j'en serois bien plus belle. Il y a quelque tems que mon père me le voulut ôter, mais il me fit tant de mal que j'ay résolu de mourir avec, quand je devrois être encore plus laide cent fois. »

Ce nouveau marié, étonné de ce discours, la laisse là, et va trouver le père de la fille, à Cjui il se plaignit hautement de luy avoir voulu donner une fille en mariage dont luy-même avoit voulu abuser, et que c'étoit un crime énorme, qui luy faisoit dresser les cheveux à la tête. Le père, étonné de ce discours, fait expliquer son gendre, qui se prit à rire de la naïveté de sa fille, dont il luy fit le conte : ce qui assura le marié, qui ne douta plus de l'honnêteté de sa maîtresse, et qui aima mieux qu'elle ne fût point si subtile que de donner sujet au monde de murmurer d'elle et de luy.

D'un nouveau marié et de sa femme.

IL y avoit un jeune homme dans Paris qui recherchoit une jeune fille en mariage, qui avoit autrefois bien fait parler d'elle, et pour ce sujet lesparens du jeune homme n'y voulurent point entendre, luy représentant que cette fille ne s'étoit pas bien gouvernée, et que ce seroit un reproche à toute sa race. Ce jeune homme simple fut dire à sa maistresse ce que l'on disoit d'elle, qui, beaucoup plus fine que luy, ne manqua pas à luy représenter que le peuple de Paris étoit si médisant qu'elle ne s'étonnoit point si, parlant mal de tout le monde, ils ne l'épargnoient point dans leurs médisances, et que c'étoit l'ordinaire, quand on vouloit faire un mariage, de trouver de méchantes langues envieuses du bien et de la prospérité d'autruy qui tâchoient à mettre des divi-

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sions pour empêcher une bonne action, et luy disoit : « Voyez-vous, mon amy, si j'étois d'aussi légère croyance que vous, on me dit mille choses de vous que je ne veux pas croire, parce que je sçay bien qu'elles sont fausses. » De sorte que, par son babil, elle amadoue tellement le pauvre homme que, quoy qu'on luy eût pu dire, il la tenoit pour une Lucresse. Les parens du jeune homme, de crainte qu'il ne fist cette sottise-là, où ils le voyoient si fort porté, sçachans bien qu'il s'en fût repenty toute sa vie, firent défendre au curé de les épouser; ce que voyans, nos amans, qui en dépit de qui que ce fût avoient dessein de passer outre, se résolurent, par l'avis de la fille, de s'en aller sans dire mot marier à Saint-Denis en France, étant une ville absolument dépendante de leur abbé, sur laquelle l'archevêque de Paris n'avoit aucune jurisdiction. Ils s'y allèrent, donc marier, et, la nuit venue, il se couche avec sa femme; mais, voyant qu'il ne rencontroit aucune difficulté à faire son entrée dans ce palais d'amour, il demeura fort triste; ce que voyant la jeune épousée, luy dit : « Qu'avez-vous, mon amy? vous paroissez tout chagrin. — Ah! mamie, luy dit-il, ne vous en étonnez point; je vois bien que ce que l'on m'avoit dit est véritable. — Comment? dit-elle, feignant de ne l'entendre point. — Que vous n'étiez pas pucelle, mamie. — Et en quoy le voyez-vous? lui dit-elle. — En quoy? répondit-il; il ne faut point être devin pour cela : ne voyez-vous pas quelles facilitez j'ay à venir à bout de vous, et que je n'y trouve aucune résistance? — Comment! luy dit-elle, mon amy, êtes-vous fol? Vous ne son-

gez pas où vous êtes? Ne sçavez-vous pas que la mesure de Saint-Denis est bien plus grande que celle de Paris? » Luy, qui n'avoit point fait cette remarque, ne luy sçût rien repartir; mais le lendemain au matin, s'étant fait aporter une pinte de la mesure de Saint-Denis, et luy ayant fait voir qu'elle est quasi une fois aussi grande que celle de Paris, le pauvre nigaud prit patience, et il fut fort aisé à cette rusée de luy faire croire qu'il en étoit de même de toute autre chose, et que partant il ne se devoit point scandaliser s'il étoit là logé plus au large qu'il n'ût été à Paris.

D'une jeune damoiselk nouvellement mariée.

UN jeune gentilhomme de la campagne avoit ^ épousé une jeune damoiselle parfaitement belle, qu'il aimoit extrêmement. Comme ils furent nouveaux mariez, que son mary ne la pouvoit quitter de vûë, le roy mande toute la noblesse du pais circonvoisin, pour affaires très-importantes, et leur ordonne de venir à Paris en diligence sur peine d'être déclarez roturiers. Ce gentilhomme, se voyant forcé de quitter la présence de ce qu'il aimoit si tendrement, aprehende extrêmement que quelqu'un ne subornât sa femme tandis qu'il seroit dehors, la connoissant d'une humeur grandement facile. C'est pourquoy, avant que de partir, il luy fît un long sermon de la façon dont elle se devoit comporter en son absence, et sur toute chose, pour assû-

DU SIEUR d'OUVILLE. 25

rer ses soupçons, la conjure de luy accorder une grâce. Elle luy promit, mais il la fît engager par serment de luy tenir promesse, et la grâce qu'il luy demandoit étoit que, durant son absence, à quelque homme que ce fût qui parleroità elle, elle répondroit toujours : « Non, » sans autre discours; ce qu'elle jura d'accomplir ponctuellement. Avec cette assurance, il s'en va le plus content du monde, sans craindre aucun faux bond de son côté; mais il fut bien déçu de son attente, comme vous aprendrez par la suite de ce discours. Après que ce mary fut party, comme cette damoiselle se promenoit dans son jardin, un jeune cavalier qui alloit aussi trouver le roy, suivant son commandement, ne sçachant quel chemin il falloit prendre, passe au long du mur de ce jardin, où cette damoiselle se promenoit, qui, étant assez bas, luy donnoit lieu de voir la damoiselle, à laquelle il dit : « Mademoiselle, est-ce icy le chemin pour aller à Paris? » A quoy elle répondit : « Non. — Lequel est ce qu'il faut tenir, luy dit-il. Mademoiselle? — Non, » répondit-elle. De façon que, quoy qu'il luy dît, il ne pût jamais tirer d'elle autre parole que : « Non ». Voyant cela, il voulut changer de discours, luy disant : « Mademoiselle, ne vous déplaira-t'il point que j'aye l'honneur de m'aller promener avec vous? — Non, » répondit-elle, dont il fut extrêmement joyeux; et, continuant son discours, il luy dit : « Il ne vous déplaira donc pas de me faire ouvrir la porte? » A quoy elle répondit : « Non, » et elle même luy ouvre la porte. Il décend de cheval, la baise, la prend par la main, et se promené avec elle ; mais,

des discours qu'il la pût entretenir, jamais elle ne luy répondoit que : « Non. » Voyant qu'il approchoit prés de midy, il luy dit : « Mademoiselle, il est tard, et vous ne voulés pas que je vous quitte? — Non, dit-elle. — Il ne vous déplaira donc pas, luy dit-il, que j'aye l'honneur de dîner avec vous? — Non, » luy dit-elle. Ils entrent ensemble, on met le couvert, ils dînent. Après dîné il luy dit : « Mais, Mademoiselle, il ne vous déplaira pas que je fasse mettre mon cheval à l'écurie, et que nous allions faire un tour dans le jardin? » Elle répond toujours : « Non. » Après s'être long-tems promenés, il luy dit : « Je commence d'avoir apetit; il ne vous déplaira pas, Mademoiselle, que nous fassions collation, et que j'aye l'honneur de boire à vos bonnes grâces? — Non, » dit-elle; ce qu'ils font, et, ayant passé ensemble le reste de l'apresdinée à la promenade, voyant qu'il étoit tard : « Mademoiselle, dit-il, il ne vous déplaira pas que j'aye l'honneur de souper avec vous, et de coucher céans? — Non, » luy ditelle. Ils se mettent à souper. Après qu'ils eurent soupe : « Mais, Mademoiselle, il ne vous déplaira pas, luy dit-il, de me donner un baiser? » Elle luy répond que non. Il la baise fort amoureusement, à quoy elle témoigna prendre plaisir. Cela l'enhardit davantage, et luy dit : « Mademoiselle, il ne vous déplaira pas que je manie ce beau sein? » Elle n'ût pas plutôt dit que non qu'il y met la main sans aucune résistance. Après cela il luy dit : « Mademoiselle, il ne vous déplaira pas que nous couchions ensemble? » Elle, qui ne demandoit pas mieux, répond aussi tost : « Non. » Il la prend par la main,

la mené à sa chambre, la deshabille, et se couche auprès d'elle. Etant là, je crois qu'ils ne demeurèrent pas oisifs, tellement qu'ils y furent jusqu'au lendemain matin qu'il se levé, prend congé d'elle, la remercie de ses faveurs, et, afin qu'elle se souvînt de luy, il luy fit présent d'une bague qu'il avoit à son doigt, la priant de l'obliger tant que de la porter pour l'amour de luy. Aussi-tôt monte à cheval et poursuit son voyage, ravy de cette bonne fortune qui luy étoit venue par un si grand hazard. Si tôt qu'il fut party, cette damoiselle, qui avoit une fille de chambre à qui elle se fioit extrêmement, par l'aide de laquelle sans doute elle avoit fait d'autres tours, se repose entièrement sur elle, sans aprehender que son mary en sçût rien à son retour. Le jour venu que le rendez-vous étoit donné, tous les gentilshommes mandez se trouvèrent au Louvre pour attendre les commandemens du roy, et, se promenans tous dans sa grand salle, ils viennent à discourir ensemble de choses et autres. Ce gentilhomme à qui cette bonne fortune étoit arrivée ne se put tenir d'en faire part à tous ces cavaliers, sans croire qu'il y eût aucun qui y prît interest; mais le mary de la damoiselle étoit là présent, et, quoy qu'il ne nommastpas le nom de la dame, ny du village où cela luy étoit arrivé, il en donna des marques si grandes que le mary ne douta aucunement que ce ne fût sa femme : quand il n'y eût eu autre chose que d'oûir qu'elle répondoit toujours non, qui étoit l'instante prière qu'il luy avoit faite en s'éloignant d'elle, il y en avoit assez pour assurer son soupçon. Ils furent trois ou quatre jours dans Paris, où ce mary chercha de tout son pos-

sible de faire connoissance avec ce gentilhomme, et de l'avoir pour camarade. Les trois ou quatre jours passez, ces cavaliers furent congédiez du roy, parce que les choses changèrent, de sorte qu'on n'avoit plus besoin d'eux, et fut permis à chacun de s'en retourner chez soy. Le mary de cette damoiselle, ayant sçû d'où étoit ce gentilhomme dont il s'étoit fait camarade, et que pour s'en retourner chez luy c'étoit son chemin de passer par sa maison, le convie de prendre un mauvais gîte chez luy. Ce gentilhomme, qui ne se défioit de rien, luy promit. Cependant le mary envoyé un lacquais devant aux principaux parens de sa femme, les priant tous de se trouver chez luy à souper au jour qu'ils dévoient arriver, son dessein étant d'obliger sur l'heure ce cavalier à faire cette histoire en leur présence, et leur faire voir tout haut l'affront que sa femme luy avoit fait, pour avoir lieu de la répudier. Ses parens ne manquent point de se trouver au lieu assigné, sans penser à autre chose qu'à y faire bonne chère. Le mary ne manqua point de se rendre chés luy le même soir avec son camarade, ayant fait auparavant avertir sa femme de tenir le souper prest pour toute la compagnie qu'il avoit conviée; ce qu'elle fît de bon cœur, sans se douter du piège que l'on luy tendoit. Le mary arrive exprés assés tard, afin que son hôte n'ût pas lieu de remarquer le païs; ils entrent, où ils trouvent toute la compagnie; il salue la damoiselle, et elle luy, sans s'entreconnoître : car, ne s'étans vus qu'une seule fois et ne se défians point de cela, il n'étoit pas trop difficile qu'ils eussent perdu la mémoire l'un de l'autre. On sert à

DU SIEUR d'OUVILLE. 29

souper, on lave les mains, et semblent tous n'avoir autre soin que de se bien réjouir. Comme ils furent au milieu du souper, le maître de la maison, qui brûloit d'impatience de venir à bout de son dessein, se tournant vers ce cavalier qu'il avoit convié, luy dit : « Monsieur, obligés moy, je vous prie, pour réjouir la compagnie, de nous dire l'histoire que vous nous contâtes dernièrement dans la salle du Louvre; sans mentir, elle est extrêmement agréable et divertissante. — Je le veux, dit-il. Faut que vous sçachiez que, quand le roy nous manda, je me trouvay un matin égaré, et, regardant de tous cotez, je vis une fort belle damoiselle à qui je demanday mon chemin, qui commença à me répondre : « Non «, et, quelque chose que je luy disse, je ne pus jamais tirer autre parole d'elle » ; et là dessus conte toute la chose comme elle s'étoit passée. Cette jeune damoiselle, oyant ce discours, fut extrêmement surprise, et, envisageant ce cavalier, elle reconnut assurément que c'étoit luy même. Durant qu'il faisoit ce discours, elle eût voulu être morte, car elle prévoyoit bien qu'elle étoit absolument perdue, si elle ne trouvoit un expédient pour y remédier. Elle demande à boire tout bas à un lacquais dans une coupe d'argent, et en beuvant dit à ce cavalier : « Monsieur, je m'en vay boire à vos bonnes grâces; vous me ferez raison, s'il vous plaist. — Oûy dea, dit-il, Mademoiselle », et ne laisse point de poursuivre 'toujours son histoire. Cette damoiselle, si tost qu'elle eut bû, commande au lacquais de remplir de vin la mesme coupe où elle venoit de boire, et, la prenant des mains du lacquais, laisse subtilemen

3o l'élite DES CONTES

couler dedans la bague que ce gentilhomme luy avoit donnée à son départ, qui étoit prest de finir son conte, étant au discours qu'il luy avoit fait après soupe, qu'il ne luy déplaisoit pas qu'il la baisast et luy maniast le sein. Là-dessus elle interrompt ce gentilhomme, luy disant : « Vrayement, Monsieur, il y a trop longtemps que vous méritez bien une fois à boire; et puis vous me devez une raison, que vous me ferez s'il vous plaist. » Ce disant, elle luy présente la coupe. Il ne pût moins faire que de boire à sa santé et luy faire raison. En beuvant il aperçoit cette bague qui étoit au fond de la coupe, qu'il reconnût tout à l'h-eure; à l'instant, jettant les yeux sur la damoiselle, qu'il reconnût aussi-tôt, remarque la maison et la chambre, vid que c'étoit la même, dont il demeura si surpris qu'il ne sçût que dire. Après qu'il eut bû, ce mary luy dit : « Monsieur, achevés-nous cette histoire, s'il vous plaist. » Luy, quoy que hors de luy-même, s'avise d'une subtilité, qui sur le champ luy tomba dans l'esprit, disant : « Que voulez-vous que je vous die? Comme j'étois sur ce point, une des fenêtres de ma chambre vint à tomber, qui fit un si grand bruit que je me réveillay tout en sursaut, — Comment! dit un de la compagnie, c'étoit donc un songe? — Comment l'entendiés-vous? dit-il; oùy, c'étoit que je révois. » De sorte que par cette subtilité il repara l'honneur de la femme^ et le mary demeura avec un pied de nés, sans pouvoir effectuer ce qu'il avoit résolu.

D'une nouvelle mariée.

UNE jeune fille, le jour qu'elle fut mariée, eût quantité de conviez à ses noces. Comme l'on dansoit, un des parens du marié, bon compagnon et qui aimoit à rire, entretenant la mariée de ce qui devoit arriver la nuit, comme on a accoutumé de faire à toutes les filles qui sont en pareil état, en riant luy va dire : « Ma cousine (car il l'appelloit ainsi, puis qu'elle avoit épousé son cousin), attends que je mesure la grosseur de ton col, je te diray si on te fera bien du mal cette nuit. — Oûy, ce ditelle, je pense que vous êtes un grand devineur. » En disant cela il luy mesure la grosseur de son col et la longueur de sa tête, et luy dit : « Ma foy, cousine, on ne te fera pas beaucoup de mal. — A quoy le voyez-vous ? luydit-elle. — Je levoyenceque je connois que tu n'es point pucelle, et que mon cousin est cocu en verd. » Il disoit cela par raillerie, faisant semblant de s'y connoître, mais la jeune épousée ne le prenoit point du tout de cette façonlà : car, comme il n'y a point de pire mocquerie que la vraye, cela la picqua de sorte qu'après luy avoir conté mille injures, elle se mit à pleurer, dont ses parens, la voulans consoler, luy dirent qu'il ne l'avoit dit que par risée, et qu'il ne s'y connoissoit pas. « Il ne l'a point dit pour rire, dit-elle, il s'y connoist fort bien, et c'est ce qui m'en fâche. » A vôtre avis, ne valloit-elle pas bien deux témoins?

Plaisante tromperie faite par une femme à son mary.

LES incommoditez de l'hiver ayans causé nombre de maladies , tant aux hommes qu'aux femmes, au commencement de l'année mil six cens soixante et un, principalement des rhumes et fluxions sur les yeux, en sorte que peu de personnes s'en sont garanties, un de mes amis, en ayant été attaqué aussi bien que les autres sur la fin du Carême, et ne voyant quasi pas à se conduire, son médecin aussi bien que sa femme luy conseillèrent de mettre le soir en se couchant deux petits morceaux de veau cru sur ses deux yeux pour y servir de rafraîchissement pendant la nuit ; ce que sa femme ayant fait et lui ayant bandé les yeux, venant après à se coucher et passer par dessus son mary pour aller se mettre à sa place du côté de la ruelle du lit, elle trousse sa chemise par derrière, et, feignant le vouloir baiser, elle lui fait baiser son cul; dequoy le mary s'étant apperçû, parce qu'elle n'avoit pas les joues si grosses que les fesses, et ne pouvoit être devenue si grasse en si peu de tems, joint que l'entendant rire du tour qu'elle luy avoit fait, et se doutant de la finesse, luy dit : a Va, va, l'action n'est pas mauvaise, c'est un borgne qui baise un aveugle. » Mais pourtant le pauvre mary en a depuis été gaussé beaucoup de fois en son quartier, outre la peine qu'il eut de n'oser dormir toute la nuit, à cause que les chats,

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affamez de viande en ce tems, vouloient avoir le veau qu'il avoit sur les yeux.

Différentes humeurs de deux damoiselles pour le coucher.

UNE jeune damoiselle qui loge prés le palais d'Orléans, s'entretenant avec une de ses cousines (qui n'étoit pas moins belle qu'elle) de diverses humeurs des dames de leur sexe : « Sçavezvous, dit-elle à sa cousine, que, quelque chose que papa et maman ayent pu faire pour me donner une chambre ailleurs qu'au département qui regarde sur la rue, je ne l'ay voulu accepter, mon humeur étant de coucher sur le devant. — Et moy, tout au contraire, répondit la cousine, j'aimerois mieux coucher cent fois sur le derrière que deux fois sur le devant. » Et je laisse à juger au lecteur laquelle des deux humeurs étoit la meilleure pour sa satisfaction.

Demande ridicule et réponse subtile.

CERTAIN visage assez mal fourny de capacité, et qui n'avoit jamais rien vu que par le trou d'une bouteille , ayant autrefois entendu parler de la guerre, et des fortifications d'une ville que le roy tenoit assiégée, s'avisa de demander à une grosse dégoûtée d'hôtesse, où il étoit logé, ce que c'étoit

Contes de d'Ouville. I. 3

qu'un parapet : « Ha! dit-elle, mon bon amy, vous êtes bien ignorant en cette matière ; aprenés de moy que le derrière de ma chemise est un véritable parapet, car il défend l'entrée de la ville et du fauxbourg. » Cette réponse si prompte fît rire non seulement le nigaut, mais tous ceux qui entendirent le raisonnement de l'hôtesse.

Naïveté d'un laquais en païs étranger.

UN laquais, qui n'avoit jamais sorti de Paris, y trouva un maître qui le prit pour le mener à I Rome. Comme il eut passé les monts, et arrivé a Turin, son maître, qui étoit à la suite de monsieur l'ambassadeur (qui fut deffrayé, luy et son train, aux dépens de Son Altesse de Savoye), l'envoya avec un billet pour faire aprêter sa chambre dans la ville : car Son Altesse logeoit l'ambassadeur chés luy, et ses gentilshommes chés les plus aparens bourgeois de Turin. Ce laquais, s'étant fait montrer la maison, entre dedans, et, voulant parler à ses hôtes, il fut tout étonné qu'il ne les entendoit point, ny eux luy ; dont tout étonné vint trouver son maître, luy disant : « Monsieur, que voicy un sot païs ! on n'y parle pas comme à Paris; je leur ay demandé de l'eau, et des gens qui ont de la barbe au menton ne m'entendoient pas, et à Paris des enfans de trois ans m'entendoient bien. Il s'est trouvé là un homme qui entend bien leur jargon, qui m'a dit qu'ils n'ont

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garde de m'entendre, et qu'il faut icy demander de l'aiguë. De l'aiguë? Dieu! quelles sottes gens! ne vaut-il pas bien mieux demander de l'eau ! tout le monde entend bien cela. Ce n'est pas encore le tout, Monsieur : on ne conte pas icy les heures comme à Paris, car en Italie on commence à conter le jour par le coucher du soleil; ils m'ont demandé à quelle heure vous viendrés coucher, je leur ay dit que vous viendriés à dix ou onze heures; ils disent que c'est demain au matin: vit-on jamais au monde de plus sottes gens .? »

LE même laquais étant arrivé à Florence avec son maître, il fut au Dôme avec luy pour oûir messe; mais, trouvant la messe plus qu'à demy dite, il desiroit sçavoir si on n'en diroit pas encor une autre ; ce laquais va demander à celuy qui avoit aidé à dire la messe si c'étoit la dernière, et si on n'en recommenceroit point bien-tost une autre; ce garçon, qui n'entendoit pas son patois, lui dit en italien qu'il n'entendoit pas ce qu'il disoit; son maître, oyant cela, dit à son laquais que c'étoit un brutal de luy parler en françois, vu que depuis le temps qu'il étoit en Italie, il voyoit bien qu'on y parloit autre langue que la sienne, et qu'il n'avoit garde de luy répondre. Le laquais, haussant la tête, dit a son maître que ce n'étoit que pure méchanceté qui le tenoit, et qu'il répondroit bien s'il vouloit, parce que, quand le prêtre disoit : Dominas vobiscum, il avoit bien oùy que l'autre avoit répondu : Et cum spiritu tuo.

CE même laquais, étant arrivé à Rome, demandoit à son maître si la Seine de Romeétoit aussi grande que celle de Paris, où étoit le Louvre, la place Maubert et les Tuilleries, croyant que tout cela devoit être à Rome, comme à Paris.

Naïveté d'un laquais qui voulait envoyer des lettres à sa mère.

CE même laquais étant à Rome avec le même maître cy-dessus, son maître eut dessein d'aller à la garderobe ; il commande à son laquais de prendre la chandelle et de luy éclairer. Comme le maître eut fait ce qu'il avoit envie de faire, il tire une lettre de sa poche pour s'en servir en ce besoin ; son laquais, voyant ce qu'il alloit déchirer, luy dit: « Monsieur, n'est-ce pas une lettre?» Le maître répondit qu'ouy. « Ne la rompez pas, dit-il. Monsieur, je vous prie, donnez-Ia-moy, je vous donneray d'autre papier. » Son maître luy demande cequ'il en vouloit faire. « Ma mère, luy répondit-il, me dit en partant de Paris que je luy envoyasse des lettres; puisque je ne puis écrire, je voudrois envoyer celle-là. » Considérez un peu que sa mère eût apris beaucoup de ses nouvelles par cette lettre.

DU SIEUR d'OUVILLE Z']

Naïveté d'un laquais nouvellement arrivé à Paris.

UN gentilhomme normand, ayant amené à Paris un lacquais de son pais, qui n'en étoit jamais sorty, fut javy d'aller en lieu où il pourroit voir le Roy, dont il avoit tant oui parler. Il s'échût que, comme ils entroient dans Paris, le Roy revenoit monté à cheval de Saint-Germain. Comme on luy eut montré, il se prit à rire, disant : « Quoy! c'est là le Roy ? Je pensois bien qu'il fût autrement fait, » et, l'interrogeant comment il s'imaginoit qu'il fût fait, il dit qu'il croyoit qu'il fût tout d'or, et qu'il pensoit qu'il eût la main bien plus grande, « parce, dit-il, qu'on saisit dernièrement nôtre vache en la main du Roy, et je vois qu'elle n'y sçauroit pouvoir. » Passant par dessus le Pont-Neuf avec son maître, le laquais vid le cheval de bronze, et, s'écriant, dit à son maître : « Monsieur, voila un soudart, il me regarde, je pense qu'il me connoist bien.» Trois ou quatre jours après, y repassant et le voyant, dit à son maître : « Monsieur, voila encore ce soudart à la même place où il étoit dernièrement. »

CE même laquais étant avec son maître qui étoit en compagnie de quelques gentilshommes de ses amis, voulant passer par une porte, ils se firent entr'eux plusieurs complimens à qui passeroit le premier. Après plusieurs contestations, ils obligèrent son maître à passer devant. Le laquais, croyant

qu'il y alloit de son honneur s'il ne suivoit immédiatement son maître, pensa culbuter les autres pour être à sa queue; ce que voyant son maître après que la compagnie fut partie, il reprit son laquais, le menaçant de le châtier si une autre fois il se méloit de passer avant que tous les honnêtes gens fussent passés. Ce laquais retint si bien ce commandement qu'un jour, comme son maître alloit à cheval dans la rue Saint-Jacques, et passoit par-dessus le pont Nôtre-Dame, il regarda derrière luy étant devant Saint-Yves, et, ne voyant point son laquais, il crut qu'il s'étoit égaré; il demeura deux ou trois heures chez un libraire, et, comme en retournant il passa par dessous le Petit Châtelet, il vid son laquais le chapeau au poing, qui faisoit la révérence à tous ceux qui passoient. Son maître luy demanda ce qu'il faisoit là ; il luy répondit : « J'attends que tous ces honnêtes gens là soient passez. » Il prenoit la voûte du Petit Châtelet pour une porte.

Autre naïveté d'un laquais.

UN certain laquais, aussi naïf pour le moins que cettuy cy, étant à Paris au service d'un gentilhomme, son maître en un dimanche matin étant convié de dîner chez un homme de condition, où il y avoit fort bonne compagnie, tant d'hommes que de femmes, on fit avant dîner une partie pour aller à la promenade, à laquelle les dames convièrent le maître de ce laquais, qui s'en excusa, disant

DU SIEUR d'OUVILLE Sç

avoir donné parole à un gentilhomme, à qui il avoit nécessairement affaire, de l'aller trouver l'apresdînée; mais la vérité étoit, que c'étoit une damoiselle d'amour, à laquelle il avoit promis de l'aller voir. Les dames là dessus insistèrent fort afin qu'il fut de la compagnie ; voyant cela, il dit qu'il alloit envoyer son laquais à ce gentilhomme pour sçavoir à quelle heure il le pourroit trouver. Il apelle ce laquais et l'envoyé vers cette damoiselle, luy disant tout bas qu'il allât s'informer d'elle à quelle heure il la trouveroit au logis, mais qu'en luy rendant réponse devant le monde il se gardât bien de parler de damoiselle, mais de gentilhomme, et qu'il s'empêchât bien de se couper. Il s'en va, et quelque peu après la compagnie se mit à table. Comme on étoit au milieu du dîné, le laquais arrive, à qui son maître dit tout haut : « Et bien, qui a-t'il? — Monsieur, dit il, je viens de chez ce gentilhomme, où vous m'avés envoyé. — A quelle heure, dit le maître, le trouveray-je au logis? — Monsieur, dit-il, il m'a dit que vous veniés à telle heure qu'il vous plaira, et qu'il vous y attendra sans en sortir. — Que faisoit-il? dit le maître. — Monsieur, répondit le laquais, je l'ay laissé qui prenoit sa coiffe et son masque pour aller à la messe. » Là dessus tout le monde se prend à rire, et par la sottise du valet la fourbe du maître fut découverte.

Naïveté d'un autre laquais.

UN gentilhomme avoit un laquais fort serviable, mais extrêmement simple. Comme un jour il avoit convié cinq ou six de ses amis pour faire débauche chezluy, étant à table et n'ayant personne à les servir que ce petit laquais, il leur fait mettre à chacun leur verre plein sur la table, chacun devant soy, et dit à son laquais : « Si tost que tu verras un verre vuide, ne manque pas de le remplir aussitôt, car, si j'en vois un seul vuide, je t'êtrilleray bien. » Ce pauvre petit laquais ne faisoit autre chose qu'aller et venir; à la fin, voyant qu'il y en avoit un de la compagnie qui vuidoit son verre aussi tost qu'on luy avoit remply, il se mit à pleurer au bout de la table; son maître s'informant ce qu'il avoit à pleurer, il luy répondit : « Vous m'avez menacé de me battre si je laisse un verre vuide, je n'en sçauroistant servir, car, quand il n'y auroit que Monsieur tout seul, montrant celuy que j'ay nommé cy-dessus, je n'en sçaurois seulement venir à bout : car, autant de fois que je luy remplis, il le vuide aussi tôt. »

Naïveté du laquais d'un courtisan.

UN gentilhomme ordinaire de chés le roy étant de quartier, comme il dînoit à la table des ordinaires, avoit un laquais fort simple qui le ser-

voit, comme ordinairement chacun a le sien derrière soy. Ce gentilhomme demanda une assiette nette; son laquais à l'instant luy en présente une, et luy ôte celle qu'il avoit devant luy sur laquelle étoit un poulet quasi tout entier, car son maître y avoit fort peu touché; et à l'instant son maître lui demanda à boire; les autres laquais, qui n'avoient deservy que des os devant leurs maîtres, se voulurent ruer sur le poulet de cettuy cy, qui, étant bien empêché comme il le conserveroit pendant qu'il donneroità boire à son maître, s'avisa de le mettre sur l'assiette nette qu'il luy venoit de donner, luy disant : « Monsieur, je vous prie de me garder un peu cela, car voila des goinfres qui me le veulent ôter. » Le maître, admirant la simplicité de son laquais, pour donner sujet de rire à la compagnie, en fît le conte tout haut.

Autre sur le même sujet.

UN gentilhomme avoit un petit laquais fort simple; et, comme il avoit dessein le lendemain de se lever de fort grand matin, il commanda à son laquais de réveiller dés cinq heures. Le lendemain le laquais dés quatre heures se trouva à la chambre de son maître, et le laissa dormir jusqu'à ce qu'il se réveillât de luy-mème, qui fut-sur les sept heures du matin. Etant éveillé, il demanda à son petit laquais quelle heure il étoit ; il luy dit qu'il étoitsept heures. « Comment! dit le maître, maraud! ne t'avois-je pas commandé d'être cy dés cinq heures ? — Mon-

sieur, dit-il, j'y étois dés quatre heures. — Pourquoy donc, luy dit-il, ne m'as-tu pas éveillé? » Il luy répondit : « Je n'osois. Monsieur, car vous dormiez. »

Autre sur le même sujet.

CETTUY-CY n^en fît pas de même, car, comme son m.aître luy avoit expressément enchargé de l'éveiller ponctuellement à six heures, ayant à cette heure une affaire très -importante, la crainte d'être surpris le fît veiller une partie delà nuit, et, s'éveillant en" sursaut, craignant qu'il ne fut trop tard, il se levé, et entend sonner quatre heures; ce que voyant, il va trouver son maître qui dormoit profondement, et le tira tant qu'il l'éveilla; l'ayant éveillé, il luy dit : « Monsieur, n'ayés crainte de rien, dormez en assurance ; vous avez encor deux bonnes heures, car quatre heures viennent de sonner. »

Naïveté d'un pai'san à son juge.

LAISSONS les naïvetez des laquais, nous en avons donné assez d'exemples ; venons à la naïveté d'un païsan envers son juge, qui n'est pas mal plaisante. Un juge avoit condamné un pauvre homme à être pendu. Le bourreau commanda à un charpentier du lieu de faire la potence; le charpentier n'en tint conte, disant qu'il en avoit déjà fait deux ou trois

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dont il n'avoit point été payé, et qu'il n'en feroit point sans argent. Le bourreau lui dit qu'il verroit ce qui lui en arriveroit. Faute de potence, l'exécution ne pût être faite ce jour-là, dont le juge, fort en colère, envoyé quérir l'exécuteur pour sçavoir de lui à qui il avoit tenu; il s'excusa sur le charpentier qui n'avoit voulu faire la potence, quoy qu'il lui en eût fait commandement de la part du juge. Le juge aussi tôt l'envoyé quérir. Étant devant lui, il lui fit une fort rude réprimande de n'avoir pas obeï à son commandement. A quoy le charpentier répondit : « Il est vray, Monsieur, que j'ay refusé de la faire sur la parole de l'exécuteur, parce que j'en ay déjà fait d'autres, dont je n'ay pu être payé; mais, si j'eusse crû que la potence eût été pour vous, je n'y eusse pas manqué, et eusse laissé toutes autres affaires. »

Naïveté d'un docteur ignorant.

UN certain docteur, ou soy-disant tel, pour le moins lui avoit-on fait croire qu'il l'étoit, étant en compagnie, un certain homme parlant à lui et n'usant pas du respect qu'il croyoit lui être dû : « Est-ce ainsi que vousparlez à un docteur? — Docteur? répondit cet autre, excusez-moy, s'il vous plaist, je ne sçavois pas que vous eussiez cette qualité là; mais encor dites moy, jevousprie, en quelle science c'est. — En vérité, répondit le prétendu docteur, je n'en sçay rien, mais j'en ay les lettres chés moy. »

44 LELITEDESCONTES

Naïveté d'un moyne espagnol.

UN cordelier françois, député de sa province, alloit au chapitre gênerai de son ordre qui se tenoit à Salamanque. Comme il étoit homme de réputation et de lettres, il fut bien reçu et révéré de diverses maisons de son ordre en Espagne; mais, entre les nouvelles qu'on lui demandoit de son pa'is, cette-cy mérite d'être enrollée. « Mon père, lui demandoit un père grave, y a-il encore en France quelque peu de pères de nôtre ordre qui soient catholiques? » Ce père, lui riant au nés sur une si fallote demande, lui répondit: « Tous le sont, mon père, par la grâce de Dieu. » L'autre, branlant la tête : « Tous, reprit-il. — Oui, tous. — C'est pour sauver l'honneur de vôtre nation que vous dites cela. » A vôtre avis, ce bon moine espagnol étoitilpas fort simplifié?

Autre naïveté d'un curé.

DANS le fond des Alpes, il y a des contrées où tous les habitans ont de grosses loupes à la gorge, aussi enflée que la tête, et ilsapellent cela au langage du païs des goûètres. Un jour un François, allant en Italie, passoit par un de ces villages, et, étant un jour de dimanche, il voulut entendre la messe, qui n'êtoit autre que la paroissiale. Comme

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le curé faisoit son prône, il se voit interrompu à chaque mot par le ris de ses paroissiens; il ne sçavoit d'où leur procedoit cette humeur de rire. A la fin, s'en étant enquis, quelqu'un lui dit qu'il regardât le col de cet étranger, et puis qu'il s'abstinst de rire s'il pouvoit. Le curé, voyant le François qui avoit le col rond et long sans aucune goûestre, eust eu de la peine, sans le don de continence, à s'abstenir de rire ; neantmoinsla peur de scandaliser la compagnie le fit mettre sur le grave et le sérieux; reprenant ses paroissiens de leur immodestie, il leur disoit : « Faut-il, Messieurs, se mocquer de la sorte de ceux à qui Dieu n'a pas donné tous leurs membres? Ne sçavez-vous pas qu'il faut suporter les défauts du prochain et les couvrir, s'il en étoit besoin, de nôtre manteau? Pensez-vous que cet honnête homme, encore qu'il n'ait point de goiiestre, ne soit pas capable du paradis aussi bien que vous? Non, non, l'Évangile nous aprend qu'il vaut mieux entrer au royaume du ciel borgne, bossu, boiteux ou sans goûestre, que d'être jette en la gène du feu avec la taille belle et les plus accomplies goùestres du monde. » Le bon homme goûestreux, qui l'étoit aussi bien que les autres, s'imaginoit que ces loupes fussent une partie nécessaire à la beauté de la composition du corps humain, et que sans cela il n'étoit pas entier.

Naïveté d'un valet.

UN gentilhomme se faisoit peindre en la présence d'un de ses amis. Quelques jours après, ce gentilhomme envoyant son laquais chez cet amy, il l'interroge ce que faisoit son maître; il luy répond qu'il se faisoit peindre. « Comment! dit cet amy, il se fait peindre? J'étois dernièrement chés lui où le peintre mettoit la dernière main au visage, il faut donc qu'on travaille maintenant au pourpoint? «Le laquais répond : « Je ne sçay pas, Monsieur, mais je n'ay vu que le peintre, je n'ay point vu de tailleur. »

Autre naïveté.

ETANT en compagnie certaines personnes, comme on discouroit de la nature des poissons, on vint à parler des harangs, disant que personne n'a vu harang en vie, parce que si tôt qu'il est hors de l'eau il meurt; à quoy un de la compagnie s'oposa, disant qu'il avoit vu un harang en vie à Poitiers, et si cette ville est plus de vingt lieues distante de la mer. Les autres dirent que cela ne pouvoit être. Un d'eux, voulant enchérir sur la menterie, va dire : « Pourquoy cela ne peut-il pas être? J'ay bien vu à Bordeaux unharant soret en vie; il est vray qu'il n'est pas si éloigné de la mer que Poitiers. »

Naïveté d'une jeune fille.

UNE jeune fille qui vouloit passer pour belle, et qui n'avoit autre ambition qu'à tâchera donner dans la vùë des jeunes hommes de sa connoissance, étant un jour seule dans sa chambre, et consultant son miroir sur sa beauté et bonne grâce, étudioit toutes les postures par lesquelles elle estimoit se rendre recommandable, et, apliquant une mouche sur son visage, la changea trente fois déplace, pour voir en quel lieu elle luy sieroit mieux, répétant devant ce miroir les réponces qu'elle devoit faire quand elle se verroit caressée de quelque galand, et disoit quelquefois : « Ah! je pense que voire, Monsieur, qui vous croiroit, je sçay bien que je n'ay pas tant de mérite ny tant de beauté comme vous me le voulez persuader, je n'ay pas si bonne opinion de moy-même. » Puis faisoit des ris et des grimaces si étranges qu'un certain gentilhomme qui étoit caché en un coin de la chambre, dont elle ne pensoit pas être vùë, en pensa mourir de rire; puis, avec ses doigts racommodant ses cheveux avec une contenance étudiée, se donnoit de grands coups de poing sur l'épaule d'un côté et d'autre, disant : « Laissés cela, Monsieur du Buisson; laissez cela, Monsieur de La Fontaine », pourvoir quelle grâce elle avoit à rebuter ces messieurs qui avoient accoutumé de la cajoler. C'étoit par fortune un de ces messieurs-là qui étoit caché, qui, sortant d'où il

étoit, s'éclata de rire en la surprenant sur le fait, dont de honte et de confusion elle s'alla cacher.

Autre naïveté.

Le Roy allant faire son entrée en une certaine ville du bas Languedoc, les habitans (ne l'ayans jamais vu, et pas un d'eux-mêmes n'ayant jamais été à Paris, hormis un qui y avoit fait son voyage il y avoit long-temps) furent fort en peine de quelle façon il le falloit recevoir, et quel présent ils luy dévoient faire; sur cette incertitude, ils se résolurent de demander avis à celuy qui autrefois avoit été à Paris, s'imaginans qu'il devoit être bien plus sçavant en cette matière qu'eux. Ils l'envoyèrent donc quérir, luy contèrent la peine où ils étoient pour ne sçavoir comme ils dévoient recevoir le Roy, le prièrent, luy qui avoit été à Paris, de leur vouloir donner avis là-dessus, et même quel présent ils dévoient luy faire des fruits du païs, qu'ils n'en avoient point d'autres que des figues et des pignons, qu'ils le prioient de leur dire s'ils luy dévoient présenter des figues ou des pommes de pin. Cettuy-cy, glorieux de se voir consulté en une chose où il étoit aussi ignorant qu'eux et en laquelle pourtant il vouloit faire l'entendu et l'homme de conséquence, il leur dit qu'ils le laissassent faire, leur conseille de luy présenter des figues, que cela seroit bien plus honorable que des pommes de pin; leur dit qu'ils envoyassent quérir six bassins d'argent, qu'il

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les falloit emplir de figues, qu'il porteroit le premier, que les autres le suivroient, et que chacun prist bien garde comme il feroit, afin de faire la même chose que luy. Ils emplirent donc de figues six bassins d'argent; il en prit un et donnèrent les autres aux cinq plus suffisans de la ville ; ils furent en apparat les présenter au Roy, à qui on fit sçavoir que les députez de la ville le vouloient saluer. Le Roy les fit entrer; celuy qui menoit les autres entre le premier, et, sans prendre garde qu'il falloit décendre deux marches, ayant la tète levée et marchant tout droit, ne manque point à se laisser choir tout de son long. Les autres qui le suivoient, ayant ordre de l'imiter en toutes choses, pensant que ce fût une soumission qu'il fallût rendre au Roy de cette façonlà, ne manquèrent pas à se jetter tous à terre et de répandre leurs figues comme avoit fait le premier. Ce que voyans ceux qui étoient à la suitte du Roy, ramassans ces figues, les jetterent toutes à la tète de ces pauvres députez, qui, s'étans relevez, suivirent leur conducteur, qui, n'osant paroître avec sa courte honte, s'en retourna au logis, où étans arrivez, ses compagnons, en présence des plus relevez de la ville, qui attendoient le succez de cette négociation, le remercièrent grandement des bons avis qu'il leur avoit donnez de présenter des figues : « car, disoient-ils, si nous eussions présenté des pommes de pin, en nous lesjettans à la tète comme ils ont fait, ils nous auroient assommez. »

Contes de d'Ouvilk. I.

5o l'élite DES CONTES

Naïveté d'une fille.

UN gentilhomme cherchant un petit laquais pour le servir, et n'en pouvant trouver, il s'en plaignoit devant une de ses voisines, luy disant : « Voila un grand malheur, que je ne sçaurois trouver un petit fils de putain pour me servir. » Sa voisine luy répond : « Prenez le nôtre, aussi bien ne fait-il rien. »

D'un villageois et d'une jeune damoiselle.

UN certain villageois étant venu à la ville, en la maison de son maître, et voulant entrer dans sa chambre, il la trouva toute pleine de damoiselles, qui étoientvenuësvoirla maîtresse du logis; ce que voyant le villageois, il voulut sortir de la chambre. Unejeune damoiselle fort belle et fort jolie, Payant remarqué, luy dit tout haut : « Venez ça, mon amy, venez ça; que craignez-vous? aprochez-vous , nous ne vous mangerons pas. » Le païsan, fort honteux, ne laissoit point de gagner la porte; cette jeune damoiselle luy dit : (c Aprochez-vous de moy, vous dis-je; dequoy avez-vous peur? je ne mords ni ne rue. — Pardy , Mademoiselle, dit le païsan, il feroit donc bon monter sur une telle bête. »

DU SIEUR d'OUVILLE 5i

D'une femme et de son curé.

UNE femme de village allant à confesse à son curé et n'ayant point d'argent pour luy donner, elle luy dit : « Monsieur le curé, je n'ay point d'argent à présent; mais j'ay une belle poule blanche à la maison que je vous donne. » Le curé la remercie. Après avoir donné sa poule blanche au curé, elle sort du logis, et un peu après le curé envoya son valet quérir cette poule, que la servante fit aucune difficulté de luy donner. La maîtresse étant revenue, et voulant le soir jucher ses poules, elle remarqua que cette blanche n'y étoit point; elle dit à sa servante : « Qu'est devenue nôtre poule blanche? — Ce qu'elle est devenue? dit elle : ne sçavez vous pas que vous l'avez donnée à nôtre curé? Il l'a envoyée quérir, et je la luy ay baillée, car vous me l'avez dit. — Comment! dit-elle, il Ta déjà envoyée quérir? Je l'ay donnée plus de cinq cens fois au diable, et il n'en a tenu conte, et, pour l'avoir offerte une seule fois à nôtre curé, il l'a déjà envoyée quérir. »

D'un médecin et d'un maréchal.

UN médecin avoit un cheval malade; il envoya quérir le maréchal pour sçavoir ce qu'il avoit; le maréchal dit qu'il luy falloit donner un brévage.

qu'il luy prépara avec une saignée. Comme le cheval fut guery, le médecin envoya quérir le maréchal et luy dit : « Mon amy, qu'est-ce que je vous dois pour avoir guery mon cheval ? — Rien, Monsieur, dit le maréchal, nous ne prenons point d'argent de ceux de la profession. »

D'un qui s'étudioit en la phisionomie.

UN certain badaut de Paris lisoit un jour à la chandelle un livre de phisionomie, et, voyant qu'il lisoit : Tout homme qui a le menton large n'est qu'un sot, il se tâte le menton, et sentit qu'il étoit assez large, et, pour s'en éclaircir davantage, il prend la chandelle et s'aprochedu miroir, et, aprochant la chandelle de sa barbe, il se la brûla toute; et, voyant au miroir son menton plus large encor qu'il ne pensoit, et ce qui luy étoit arrivé, dit : « Cettuy-cy est éprouvé », et le cotta à la marge, voulant dire qu'il avoit fait paroître un trait de sa sottise.

D'un gentilhomme et d'une villageoise.

Une jeune villageoise couroit après son ânesse qui alloit au lieu où elle avoit un petit poulain. Il passa par là un gentilhomme qui, la voyant assez jolie, luy dit : « D'où estes-vous, ma mie? — De Ville Juif, Monsieur, répondit-elle. — De Ville

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Juif? dit le gentilhomme; neconnoissez-vous point là la fille de Louis Guillot? — Ouy, Monsieur, répondit la fille, je la connois fort bien. — Je vous prie, luy dit-il, faites-moy la faveur de luy porter un baiser de ma part, » et se mit en posture de la vouloir baiser. Cette jeune fille répond : « Monsieur, si vous avez hâte, donnez-le à mon ânesse , elle y sera plutôt que moy, » et, ce disant, s'échapa de son galand, qui demeura avec sa courte honte.

D^ un prince et d'un astrologue.

UN prince souverain rencontra un jour en son chemin un homme qui se mêloit de prédire les choses par l'astrologie, en laquelle il s'étudioitfort. Cet astrologue luy dit : « Monseigneur, je suis bien aise de vous avoir rencontré : je vous cherchois pour vous donner une mauvaise nouvelle , dont pourtant il est nécessaire que vous soyez averty pour donner ordre à vos affaires, ce que je vous conseille de faire au plutôt, et davantage encor à vôtre conscience : car je vous déclare pour chose très-assurée que vous n'avés pas encor trois mois à vivre. — Comment le sçais-tu, mon amy? lui dit ce prince. — Je le sçay. Monseigneur, dit-il, par le moyen de Tastrologie , qui m'aprend que vous mourrez dans ce tems-là, mais d'une mort violente. Et toy, dit le prince, as-tu prévu de quelle mort tu dois mourir? — Oûy, dit-il, Monseigneur, je dois mourir d'une fièvre chaude. — Or, dit le prince, je

te veux faire voir que tu es un rêveur et que ta science te trompe : je veux que tu sois pendu tout à cette heure. » Et à l'instant commanda à ses gens de le mener en prison et de le faire pendre; ce que voyant le pauvre astrologue, il luy dit : « Voyez, Monseigneur, que je vous ay dit vray ; tâtez-moy le poux, je vous prie, et vous verrez si je n'ay pas la fîévre bien chaude. » Par cette subtile échapatoire il eut la vie sauve.

Autre sur le même sujet.

UN seigneur rencontrant un païsan en son chemin, il luy dit : « Où vas-tu? » Le païsan luy répondit assez brusquement : « Que sçay-je, moy? » Le seigneur, entendant l'impertinente réponce du païsan et le peu de respect qu'il lui portoit, dit : « Tu n'en sçais rien? je te vais enseigner à parler d'une autre façon. Qu'on le mené en prison tout à cette heure. » Il le fait prendre par ses gens; ce que voyant le pauvre païsan, il dit : « Monseigneur, voyez, je vous prie, que je vous ay bien répondu: car je vous jure que je ne sçavois pas que j'allois en prison. » Le seigneur, se prenant à rire de cette naïve réponce, le laissa aller en liberté.

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D'un gentilhomme et d'un chirurgien.

UN gentilhomme entra dans la boutique d'un chirurgien pour faire faire son poil. Durant que le chirurgien, après l'avoir rasé, luy retroussoit la moustache, il se mit à pisser contre -les murailles de la boutique, ce que voyant le gentilhomme, il luy dit : « Que faites-vous, mon amy ? voyez-vous pas que cela donnera mauvaise odeur icy ? — Que m'en souciay-je, répondit le chirurgien, je change de maison dans deux ou trois jours, et il ne m'importe pas si je gâte cette-cy, ou non. » Ce gentilhomme ne luy dit mot, mais, après que sa barbe fut accommodée, il luy dit qu'il allât quérir de la poudre de Cypre. Il monte en haut pour ce sujet, et, sitôt qu'il eut les talons tournez, ce gentilhomme mit ses chausses bas, et fît son ordure au milieu de la boutique. Le chirurgien revenant et le trouvant en cet état, il lui dit : « Que faites-vous là, Monsieur? n'avez-vous point de honte? ne sçauriez-vous demander des lieux, sans empuantir ma boutique comme vous faites? » A quoy le gentilhomme répondit : « Mon amy, si vous ne vous souciez pas en quel état demeure vôtre maison puis que vous en sortez dans deux ou trois jours, je m'en dois encor moins soucier, puis que j'en sors tout à cette heure. » Ainsi le pauvre chirurgien fut trop heureux de prendre patience.

D'un capitaine et d'un paysan.

CERTAINS soldats, ayans logé dans un village, avec les licences ordinaires de telles gens, rencontrèrent un païsan en chemin qu'ils battirent, et luy dérobèrent son manteau et son argent. Il alla s'en plaindre à un des capitaines, qui luy dit : « Mon amy, quand ces soldats t'ont volé, avois-tu cet habit-là? — Oui, Monsieur, répondit-il. — Va, dit le capitaine, assure-toy que ce n'étoit point mes gens, car ils t'auroient emporté jusques à ta chemise. » Etoit-ce pas une belle consolation pour luy et une grande espérance de justice?

D'un gentilhomme pressé d'aller aux lieux secrets.

UN gentilhomme dans Paris qui étoit logé vers le Louvre se trouva à la rue Saint-Antoine, fort empêché de sa contenance : car il se trouva pressé de servir son maître, c'est-à-dire, d'aller luy même où il ne pouvoit envoyer personne, et, se trouvant en un quartier si éloigné, où il n'avoit aucune connoissance, il ne sçavoir à quoy se résoudre. Il passe par hazard par devant la boutique d'un tapissier, auquel il demanda s'il n'avoit point une chaire percée. Il luy en montra une. «N'en avez-vous point de plus riche? luy dit-il. — Oûy, Mon-

DU SIEUR d'oUVILLE 5j

sieur, répondit le tapissier, j'en ay de velours de toutes couleurs. — Allez, dit-il, m'en quérir deux ou trois, que je choisisse. » Comme le tapissier eut le dos tourné, il lâche l'éguillette et met son présent dans cette chaire qu'il luy avoit premièrement aportée.Ce tapissier, le voyant en cette posture, luy dit : « Que faites vous. Monsieur? — Je l'essaye, répondit-il, » et, remontant ses chausses, s'en alla, luy disant : « Je n'en veux point, elles sont trop basses. »

Autre sur le même sujet.

LE même gentilhomme, étant en pareille peiné dans Paris, en un quartier fort éloigné du sien, apelle son laquais, prend son chapeau, et, dans un portail, se cachant de son manteau, se déchargea le ventre tout debout, dans le chapeau de son laquais ; et, ayant fait, il luy baille, et luy dit : « Mets cela sous ton bras, et marche devant. » Ce laquais obéît, et le maître, le suivant, passa par devant la boutique d'un boulanger. Pour se donner du passetems, il dit à ce boulanger: « Mon amy, voila un laquais qui vient de prendre un de vos pains qu'il emporte dans son chapeau. » Ce boulanger, oyant cela, se met à courir après ce laquais, luy arrache son chapeau, qu'il tenoit sous son bras, et, mettant la main dedans pour reprendre son pain, il trouva ce qu'il ne cherchoit pas.

D'une carpe échapée.

CARDIN LoRiN étoit un apoticaire de Rouen, un des plus facecieux hommes de son tems. Étant allé en un jour maigre sur le pont de Robec acheter une carpe pour le dîner de luy et de sa famille, passant par dessus le pont, cette carpe qui étoit toute vive, voyant l'eau, échape de ses mains et se lance dedans. Le pauvre homme, tout étonné, s'en va à sa maison, où il trouve sa femme et ses enfans, à qui il dit : « Venez çà, suivez-moy. >> Il les meine tous sur le pont de Robec où la carpe luy étoit échapée, et, les ayans tous fait mettre à genoux, leur fit dire grâces.

D'une jeune fille.

UNE jeune fille ayant fait mettre prisonnier un jeune homme, qui avoit, à ce qu'elle disoit, eu parole de luy de l'épouser, ce jeune homme, qui fut arrêté par elle, nia absolument d'avoir eu affaire avec elle : elle, maintenant son acusation, demande être reçue à en faire la preuve; il faut examiner plusieurs témoins, et entr'autres un homme âgé de plus de quatre-vingt ans. On l'interrogea sur l'acusation de la fille, on l'obligea de dire ce qu'il avoit vu; il dit avoir vu que cet homme mena cette fille dans retable aux vaches. « Mais que vîtes-vous de

DU SIEUR d'OUVILLE Sç

plus ? dit le juge. — Je vis, dit le bon homme, qu'il la jetta sur le lit. — Et que vîtes-vous de plus? dit le juge. — Je vis, dit le bon homme, qu'il monta dessus. — Et bien, dit le juge, que faisoient-ils? — Je ne vis pas, dit le bon vieillard, ce qu'ils faisoient; mais, si on le fait de ce temps icy comme on le faisoit du nôtre, par ma foy. Monsieur, il luy faisoit tout ainsi comme autrefois je faisois à nôtre femme pour avoir des enfans. » Si le témoignage fut valable, ou non, je m'en raporte à ce qui en est.

Naïveté d'un voleur.

UN des plus grands voleurs du païs fut un jour pris par les archers du prevost, qui l'emmenèrent devant luy, disant : « Monsieur, voicy ce grand voleur que nous vous amenons, qui a fait tels et tels vols, en tels lieux, et à tels. » Ce voleur répond : « J'aybien fait pis, Monsieur. — Il est vray, repartit un des archers, c'est luy qui vola et assassina un tel. » Il répond encor : « J'ay bien fait pis, Monsieur. » Les autres contans encor d'autres vols et d'autres assassinats, cettui-cy répondoit toujours : « J'ay bien fait pis. » Le prevost luy demandant ce qu'il avoit fait de pis, il dit : « Je me suis laissé prendre.» Comme il eut entendu prononcer son arrest de condamnation à être pendu etétranglé, il dit: « Monsieur, s'il faut pendre tous les voleurs, il y a longtemps que vous le dussiez être. — Comment? répliqua le prevost. — Parce, dit le voleur, que tous les

6o l'élite des contes

prevosts le sont, et que les lettres de leur nom ne chantent autre chose; voyez : P veut dire prens; R veut dire rafle; E, emporte; V, voler; O, oste ; S, serre; T, tire, ou tout. De sorte qu'en disant prevost, on dit prens, rafle, emporte, vole, ôte, serre, tout. » Mais tout ce discours n'empêcha point que le pauvre diable ne passât le pas : tant les voleurs haïssent ceux qui leur ressemblent, afin qu'étans seuls, leur part du larcin soit plus grande.

D'une dame à un cavalier.

UN cavalier, faisant un compliment à une dame de la part d'un de ses amis, luy dit : « Madame, un tel m'a prié de vous assurer de son tres-humble service, et qu'il vous baise les pieds et les mains? » La dame, qui avoit le mot pour rire, luy dit : « Pourquoy oublie-t-il une autre station qui est entre les deux? »

Naïveté de Rabelais.

RABELAIS a esté de tout tems connu pour un homme des plus habiles de son tems, et d'une humeur fort joviale et récréative; comme un jour il étoit à la suitte du cardinal de Lorraine, qui étoit à Rome, l'accompagnant lors qu'il fut voir Sa Sainteté, il vid que le cardinal son maître se prosterna à genoux devant elle, et luy baisa les pieds comme

on a accoutumé ; il tourna le dos, et s'enfuit, et ferma rudement la porte après luy. Le Cardinal, étant de retour chez luy, lui reprocha l'affront qu'il luy avoit fait, et luy demanda qui l'avoit obligé à faire une telle sottise : à quoy Rabelais répondit: «Comment! Monsieur, si je vois que vous qui êtes mon maître, cardinal et grand prince, êtes réduit à luy baiser les pieds, moy qui ne suis qu'un maraut au prix de vous, ay-je pas eu raison de croire qu'il eût fallu que je luy eusse baisé le derrière: car il n'ût pas été raisonnable qu'on m'ùt traité à Tégal de vous ? »

Naïveté d'un plaideur.

UN villageois de Normandie avoit baillé à un sien voisin une terrinée de lait à luy garder. Quand il luy redemanda son lait, ce voisin, soit qu'il l'ùt mangé ou répandu, luy dit que les mouches l'avoient mangé; sur quoy ce villageois le fait assigner. Étant devant le juge, et ayant fait plaider sa cause, le juge le condamne à payer la terrinée de lait; le voisin s'en veut excuser, disant que les mouches l'avoient mangé; à quoy le juge répondit qu'il les devoit avoir tuées. « Quoy ! répond le païsan, estil donc permis de tuer les mouches? « Le juge lui dit qu'ouy. « En quelque lieu que je les trouve, Monsieur? répond le païsan. — Oui, dit le juge, en quelque lieu que ce soit, je te le permets. » Lors le païsan, voyant une mouche sur la joue du juge, s'aproche de luy et luy baille un beau soufflet, disant :

«La voila, la galande de mouche! je gage que c'est unedecellesqul ontmangé mon lait. » Lejuge,quoy qu'il se sentist frapé, n'osa faire aucune instance, vu la permission qu'il luy en avoit donnée.

Naïveté d'une femme à son mary.

UN homme qui revenoit en poste d'un voyage, après avoir soupe avec sa femme, s'allèrent mettre au lit ; mais il luy dit : « Ma mie, tu n'as que faire de rire, n'espère pas grandes carresses de moy cette nuit, car, ayant tout le long du jour couru la poste comme j'ay fait, je ne me sçaurois remuer. » Sa femme le trouva tres-veritable en ses paroles, car tout le long de la nuit il ne remua non plus qu'une souche; ce qui faisoit à cette femme maudire ceux qui avoient inventé la poste. Au bout de quelques jours, se promenant avec sa femme dans sa cour, il vid son coq qui étoit couché au soleil, auprès de ses poules, sans faire aucun semblant de les carresser; ce que voyant ce mary, il dit à sa femme : « Que veut dire cela, ma mie, que nôtre coq est si endormy auprès de ses poules ? — Je n'en sçay rien, mon amy, répond la femme, je crois qu'il a couru la poste. »

Jugement na'if.

UN homme étant dans une église en priant Dieu, il trouve une bourse auprès de luy qu'il ramasse, et, la voyant pleine d'or, il apelle deux de ses amis, ausquels il raconte la bonne fortune qui luy étoit arrivée ; et sur cette treuveure vont boire en un cabaret proche de là. Celuy qui l'avoit perdue revient sur ses pas, s'informe dans l'église si on n'a point vu une bourse ; on luy dit qu'on avoit vu un jeune homme dont on luy dit les marques. Étant sorty et s'en étant informé à ceux de dehors, il aprend d'eux que celui-là même avec deux ou trois de ses amis étoient entrez en tel cabaret qu'on luy marque ; il va tout à l'heure quérir un sergent, pour luy faire rendre cette bourse qui luy apartenoit ; ils entrent tous dans le logis, et, le trouvant à table, luy demandent s'il n'avoit pas trouvé une telle bourse, dont ils luy disent les marques; le jeune homme, ne le pouvant nier, l'avoue, tire la bourse et la veut rendre à celuy à qui elle apartenoit; mais il dit qu'ils venoient de compter, et que, pensant avoir fait fortune, il avoit convié ses amis à faire collation, qu'il avoit dépensé un écu, et qu'il ne s'en falloit que cela de son argent. L'homme dit qu'il vouloit avoir son argent entier, sans que rien luy manquât; et, l'autre n'en ayant point pour luy rendre, d'autant que c'étoit au pais de Normandie, celuy qui avoit perdu sa bourse fait haro sur celuy qui l'avoit trouvée. Le sergent luy veut mettre la

mansurlecoIet;dsesauvedanslaruë,àlafaveur de ses amis, le sergent avec sa partie après luy il court s, vue qu'en son chemin ,1 rencontre {.'ne femme prête d'accoucher qu'il poussa si rudement qu 11 la^fit accoucher avant le terme. Se voyant environne de tous cotez, et ne pouvant esquiver il rencontre un asne par la rue, il le prend par la queue, faisant tourner ses gens tout allentourde luy et la tire si rudement qu'il luy arracha la queue Ne se pouvant sauver, il vid l'échelle d'un maçon qui couvroit une maison, il monte au haut de l'échelle sa partie prend le pied de l'échelle, et la secoue si rudement qu'il fait tomber cet homme qui étoit dessus, qui chût sur luy, et rompit un bras au sergent; Il fut pris et mené devant le juge. Chacun crioit contre luy, l'un demandant sa bourse et son argent. Le mary de la femme grosse demande des intérêts de son enfant qui étoit mort, et sa femme en danger; le maître de l'âne demande qu'on luy paye son âne, qui avoit la queue arrachée; le sergent demande l'interest de son bras rompu Le juge, ayant ouy les raisons d'un chacun, ordonne que pour 1 argent, puis qu'il n'avoit pas les cent ecus justement, qu'il garderoit la bourse et l'argent jusques a ce qu'il eût la somme toute entière. Pour i homme qui demandoit l'interest de son enfant mort, Je juge ordonne qu'il feroit panser la femme et qu étant reguerie il coucheroit avec elle et la garderoit jusqu'à ce qu'il luy eût fait un aut're enant. Pour le maître de l'âne, le juge ordonna que le mal-faicteur garderoit l'âne, et s'en serviroit jusqu a ce qu il luy fust revenu une queue. Et pour le

sergent qui avoit le bras rompu, le juge ordonna que le sergent monteroit au haut de l'échelle, et se laisseroit tomber sur le criminel, pour luy rompre un bras, comme il avoit fait le sien. Le juge avoit sans doute sçû la loy qui ordonne au mal-faicteur la peine du talion. Il n'y en eut pas un qui ne se portât apelant de la sentence.

Naïveté d'une jeune fille envers un jeune garçon.

UNE jeune fille, étant devenue amoureuse d'un jeune garçon, luy donna tant de liberté auprès d'elle qu'ils se virent de bien prés. L'intention de ce jeune homme n'étoit que de passer son tems; mais celle de la fille n'étoit que de l'avoir en mariage. Elle, voyant qu'il ne vouloit pas demeurer d'accord avec elle, elle le fait ajourner devant l'official, se plaignant qu'il avoit abusé d'elle, sous promesse de mariage; l'autre se défend, disant n'avoir jamais eu affaire avec elle: sur ce, ils furent interrogez. L'homme dénia de luy avoir jamais rien prêté, la fille soutient le contraire, disant qu'il avoit eu affaire à elle. Le juge demandant en quel lieu il avoit joui d'elle, elle dit qu'il l'avoit attrapée contre une muraille; le juge luy dit qu'il n'étoit pas possible, vu qu'elle étoit plus grande de deux pieds que luy, et que, cela étant, il luy auroit été impossible de la prendre de force, vu qu'il n'y auroit pas pu atteindre; elle répondit là dessus : « Il est vray, Monsieur, mais je me baissois un peu. » Jugez si elle l'avoit fait de volonté ou de force.

Contes de d'OuviUe. I. 5

Autre naïveté.

UN homme, voyant son valet qui avoit un vieux chapeau gras à grand bord qui luy pendoitsur le visage, luy dit : « Qui t'a baillé ce chapeau de cocu? — C'est un de vos vieux, dit-il. Monsieur, que ma maîtresse m'a donné. » Sçavoir s'il le disoit par simplicité ou par malice, je n'en sçay rien, mais je sçay bien que le maître en tenoit tout son saoul.

Autre sur le même sujet.

UN gentilhomme avoit un valet qui luy servoit de tout : il alloit à la halle , faisoit la dépense, et gouvernoit toute la maison. Ce valet n'avoit que cinquante francs de gages, et cependant étoit bien vêtu. Son maître , voyant que ses gages n'étoient pas suffisans de l'entretenir, l'apela, et luy dit : :( Vien çà ; je ne te donne que cinquante francs de gages, et je te vois toujours bien vêtu; il n'est pas possible que tu te puisse entretenir ainsi sans me dérober : je veux faire un marché avec toy, j'aime mieux te donner cent francs de gages, et que tu ne me dérobe point. » Le valet luy dit : « Combien seroit-ce davantage par semaine ? — Ce sont cinquante francs par an davantage , répond le maître, qui sont quasi vingt sols par semaine plus

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que tu n'avois. — Vingt sojs par semaine? dit le valet; attendez que j'y songe, dit-il. » Ayant bien compté par ses doigts, il vient bien résolu à son maître, disant : « Je n'ay garde, Monsieur, j'y perdrois plus de la moitié. »

Autre na'ivet .

UN gentilhomme, oyant parler quelques-uns du mauvais temps qu'il faisoit, dit : « Je vois bien que nous ne sommes pas prests d'avoir du beau tems. — A quoy le voyez-vous? dit ce gentilhomme. — Parce, répondit l'autre, que le coq de cette église a la teste tournée du côté du vent d'aval qui est delà. — Et si elle étoit de l'autre? » demanda-t'il. On luy répondit que le vent seroit d'amont, et que ce seroit signe de beau tems. « Va le tourner, dit ce gentilhomme, car j'ay demain affaire de beau temps, d'autant que je vais aux champs. »

Simplicité d'un bâtard.

LE bâtard d'un seigneur étant en compagnie, en laquelle on discouroit de plusieurs choses (et entr'autres des cocus, chacun faisant son conte de la subtilité que les femmes avoient à décevoir leurs maris, combien tels maris étoient à plaindre, et quel déplaisir en avoient les enfans), vint à dire :

« Pour moy, je suis bien assuré que mon père n'a jamais été cocu, car il n'a jamais été marié, » Voyez si ce n'étoit pas se faire déclarer fils de putain de bonne grâce.

Naïveté d'un Normand.

EN l'an 1640, quand le Roy envoya des troupes en la ville de Rouen, pour tenir les habitans en leur devoir et les châtier de quelques rebellions qu'ils avoient commises l'année précédente, les soldats furent dispersez chez les habitans de la ville, et deux entr'autres chez un bourgeois apellé maître Henry, qui avoit un perroquet qui parloit fort bien. Ces soldats, étonnez d'oùir ce perroquet qui parloit si bien, disoient: « Si ce perroquet étoit à Paris, il se vendroit cent écus. » Le maître, qui peut-être n'avoit jamais vu cent francs ensemble, eut l'oreille éveillée, et se résolut que, si tost que les soldats seroient partis, et qu'il pourroit amasser quelque argent, de porter son perroquet à Paris, par le moyen duquel il esperoit faire fortune. Quelque tems après que la ville fut délivrée de cette garnison, il ne manque point de se mettre en chemin avec son perroquet, et se va étaller à la vallée de Misère, où il aprend que l'on vendoit de tels oiseaux. Mais, le perroquet étant desorienté, au diable le mot qu'il dit en tout le voyage, ny dans Paris, ce qui desesperoit le pauvre maître Henry, car son argent se mangeoit, dont il n'avoit pas grande provision : car, quand il partit, il s'imagi-

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noit, vu ce qu'il avoit oûy dire, que si-tost qu'il seroit arrivé à Paris, qu'il ne falloit que tendre la main pour recevoir son argent; mais il se trouva bien loin de son compte, car il ne sçut jamais dire un seul mot; et le défaut d'argent le contraignit de s'en retourner avec son perroquet. Comme il fut à deux lieues de Rouen, il rencontra un homme de sa connoissance sur le chemin, qui luy dit : « Vous venez donc de Paris, maître Henry ? — C'est mon, répondit l'autre en son patois, j'y estois allé pour vendre ce méchant oyseau là, mais il n'a voulu dire mot. « Ils se quittent, et luy poursuit son voyage. Comme il décendoit la montagne de Sainte-Catherine, ce perroquet commençant à respirer Pair du païs et voir les clochers de la ville, son babil luy revint, et, ruminant les discours qu'il avoit oûy dire à Pamy de son maître, va dire : « Vous venez donc de Paris, maître Henry ? — Chest mon, bon bougre, répondit maître Henry, si tu en eusse dit autant, j'ûsse eu de l'argent de ta chienne de peau. »

Simplicité d'un païsan.

UN païsan ayant emprunté une jument à sa maîtresse pour aller au bois, ellejetta bas celuy qui étoit monté dessus , et , s'enfuïant dans le bois, fut mangée des loups. Sa maîtresse luy veut faire payer la jument; il s'en excuse, disant que ç'avoit été la faute de la jument. Sur quoy il est mis n action par la damoiselle ; il fut à la ville pour

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