‹ L'Eloquence académiqueChapitre 14 sur 65 · I QUINAULT · texte numérisé non relu

I QUINAULT

...Ne doutez pas, Messieurs, que je ne sois instruit j parfaitement deTexcellence de votre illustre Académie. I Elle fut formée sous les auspices de Louis le Juste, i dontlerèorne commença de rendre notre siècle si fécond ; en merveilles. Elle fut l'ouvrage de l'admirable Cardi- - nal de Richelieu qui la voulut établir comme la dépositaire de l'Immortalité qu'il avait si bien méritée. Elle est aujourd'hui sous la protection du grand Séguier, qui prend soin de l'appuyer de la même main dont il soutient si hautement la majesté des lois. Elle est j composée de ce que la France a de plus achevé pour les j belles-lettres et pour la profonde érudition ; elle a des I héros en qui Minerve guerrière et savante a réuni les 1 dons qu'elle ne distribue que séparément au reste des \ hommes ; elle a choisi ce qu'elle a vu de rare dans les ' dignités les plus sublimes et les plus sacrées ; elle a î même étendu son choix jusqu'aux premières intelligenj ces de l'État.

I Je n'ai pas pris assez de vanité des applaudissements

I dont mes vers ont été quelquefois favorisés, pour me

croire digne d'être admis dans une société si pleine de

\ gloire. Je sais. Messieurs, qu'il s'en faut beaucoup que

j le vulgaire aperçoive ce que vous pénétrez, et que

souvent il y a bien loin de l'estime du peuple à votre

approbation ; aussi n'ai-je souhaité d'obtenir la grâce

que vous m'accordez, que pour acquérir parmi vous la

perfection qui me manque et les lumières dont j'ai

besoin

...J'en peux tirer de si glorieux avantages, que l'impatience que j'ai d'en jouir m'oblige à précipiter les protestations que je vous dois faire de ne perdre de ma vie le souvenir de vos bienfaits, et de ne point avoir de plus forte passion que de vous en témoigner ma reconnaissance.

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né à Dijon, mort à Paris (1627-1704).

lACQUES Bénigne Bossuet, évêque de Condom, puis de Meaux, le plus grand de nos orateurs chrétiens. Touiours égale et souvent supérieure à ce que l'antiquité nous a laissé de plus fameux dans l'éloquence, l'œuvre de Bubbuet est un chef-d'œuvre. Que l'on prenne le Discours sur Vhistoire universelle, qu'on lise les Oraisons funèbres, les Élévaiions ou les McdHations, on sera frappé de cette force, de cette vigueur, de cette simplicité qui méprise les moyens ordinaires et qui n'a besoin quelquefois que d'un mot. Il n'est rien dans ses ouvrages qui ne porte l'empreinte de ce rare génie. Dans la bouche de Bossuet, la vérité a su trouver des accents dignes d'elle, et jamais voix humaine ne l'a exprimée avec plus de majesté.

Nous l'avons dit déjà : ce n'est pas dans un recueil de harangues académiques, harangues imposées par l'obligation de l'usage, qu'il faut chercher l'éloquence française. C'est dans la chaire chrétienne. Malgré cela, on lira avec fruit le discours de Bossuet. Il a écrit de belles pages dans cette même occasion où d'autres, et même Corneille, n'avaient rencontré que les fadeurs d'un remercîment.

DISCOURS l'RONOXCK LE 8 JUIN 1671, PAR M(iR BOS- SUET, i;vK(,)UE DE Condom et depuis évÊ(jue de Meaux,

LORSC^U'IL EUT REÇU A LA PLACE DE MOR DU ClIATELET. M ESSIEU R.S,

Je sens plus que jamais la difficulté de parler, aujourd'hui que je dois parler devant les maîtres de l'art de bien dire et dans une comp-ignie où l'on voit paraître avec un égalavantage l'érudition et la politesse. Ce qui augmente ma peine, c'est qu'ayant abrégé en ma faveur vos formes et vos délais ordinaires, vous me pressez d'autant plus à vous témoigner ma reconnaissance, que vous êtes vous-mêmes pressés de me faire sentir les effets de votre bonté particulière ; si bien que m'ayant ôté par la grandeur de vos grâces le

moyen d'en parler dignement, la facilité de les accorder me prive encore du secours que je pouvais espérer de la méditation et du temps. A la vérité, Messieurs, s'ils'agissait seulement devous exprimerles sentiments de mon cœur, il ne faudrait ni étude, ni application pour s'acquitter de ce devoir. Mais, si je me contentais de vous donner ces marques de ma reconnaissance que la nature apprend à tous les hommes, sans exposer les raisons qui me font paraître ma réception dans cette illustre Compagnie si avantageuse et si honorable, ne serait-ce pas me rendre indigne d'entrer dans un corps si célèbre,et démentir, en quelque sorte.l'honneur que vous m'avez fait par votre choix ?

Il faut donc vous dire, Messieurs, que je ne regarde pas seulement cette Académie comme une assemblée d'hommes savants que l'amour et la connaissance des belles-lettres unissent ensemble. Quand je remonte jusqu'à la source de votre institution, un si bel établissement élève plus haut mes pensées. Oui, Messieurs, c'est cette ardeur infatigable qui animait le grand Cardinal de Richelieu à porter au plus haut degré la gloire de la France ; c'est, dis-je, cette même ardeur qui lui inspira le dessein de former cette Compagnie. En effet, s'il est véritable, comme le disait l'Orateur romain, que la gloire consiste, ou bien à faire des actions qui soient dignes d'être écrites, ou bien à composer des écrits qui méritent d'être lus, ne fallait-il pas. Messieurs, que ce génie imcomparable joignît ces deux choses pour accomplir son ouvrage ? C'est aussi ce qu'il a exécuté heureusement.

Pendant que les Français animés de ses conseils vigoureux, méritaient par des exploits inouïs que les plumes les plus éloquentes publiassent leurs louanges, il prenait soin d'assembler dans la ville capitale du royaume l'élite des plus illustres écrivains de France, pour en composer votre corps. Il entreprit de faire en sorte que la France fournît tout ensemble et la matière

et la forme des plus excellents discours ; qu elle fût en même temps docte et conquérante, qu'elle ajoutât l'empire des lettres à l'avantage glorieux qu'elle avait toujours conservé de commander par les armes. Et certainement, Messieurs, ces deux choses se fortifient et se soutiennent mutuellement. Comme les actions héroïques animent ceux qui écrivent, ceux-ci réciproquement vont remuer par le désir de la gloire ce qu'il y a de plus vif dans les grands courages, qui ne sont jamais plus capables de ces généreux efforts par lesquels l'homme est élevé au-dessus de ses propres forces, que lorsqu'ils sont touchés de cette belle espérance de laisser à leurs descendants, à leur maison, à l'Etat, des exemples toujours vivants de leur vertu et des monuments éternels de leurs mémorables entreprises. Et quelles mains peuvent dresser ces monuments éternels si ce n'est ces savantes mains qui impriment à leurs ouvrages ce caractère de perfection que le temps et la postérité respectent.-* C'est le plus grand effet de l'éloquence.

Mais, Messieurs, l'éloquence est morte, toutes ses couleurs s'effacent, toutes ses grâces s'évanouissent, si l'on ne s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et à les rendre durables. Car, comment peut-on confier des actions immortelles à des langues toujours incertaines et toujourschangeantes ? et la nôtre, en particulier, pourrait-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyons tous les jours passer les beautés, et qui devenait barbare à la France même dans le cours de peu d'années ? Quoi donc ? La langue française ne devait-elle jamais espérer de produire des écrits qui pussent plaire à nos descendants ; et pour méditer des ouvrages immortels, fallait- il toujours emprunter le langage de Rome et d'Athènes ? Oui ne voit qu'il fallait plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue française, afin qu'on vit prendre à nos discours un tour plus libre et plus vif, dans une phrase qui nous

fût plus naturelle, et qu'affranchis de la sujétion d'être toujours de faibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux.

Vous avez été choisis. Messieurs, pour ce beau dessein, sous l'illustre protection de ce grand homme qui ne possède pas moins les règles de l'éloquence que de l'ordre de la justice, et qui préside depuis tant d'années aux conseils du Roi, autant par la supériorité de son génie que par l'autorité de sa charge. L'usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir aussi bien que de les régler, n'a jamais été disputé à la multitude ; mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d'être dirigée. Vous êtes, Messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit est établi sur l'approbation publique, pour réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer les dérèglements decet empire trop populaire. C'est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable que vous méditez: je veux dire ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions (').

Telle est donc l'institution de l'Académie ; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. Aussi a-t-on vu par vos ouvrages qu'on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attiques à la majesté romaine. C'est ce qui fait que toute l'Europe apprend vos écrits : et, quelque peine qu'ait 1' I talie d'abandonner tout à fait l'empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences. Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puisqu'on y voit la hardiesse, qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement et du

I , Le Dictionnaire de r Académie,

choix. La licence est restreinte par des préceptes ; et

toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle, n'éteigne le feu des esprits et n'affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire. Messieurs, que la justesse est devenue, par vos soins, le partage de notre langue qui ne peut plus rien endurer ni d'affecté, ni de bas: si bien qu'étant sortie des jeux de l'enfance et de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance. La réputation toujours florissante de vos écrits et leur éclat toujours vif l'empêcheront de perdre ses grâces; et nous pouvons espérer qu'elle vivra dans l'état où vous l'avez mise autant que durera l'empire français et que 'la maison de saint Louis présidera à toute l'Europe.

Continuez donc, Messieurs, à employer une langue si majestueuse à des sujets dignes d'elle. L'éloquence, vous le savez, ne se contente pas seulement de plaire; soit que la parole retienne la liberté naturelle dans l'étendue de la prose, soit que resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d'une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poésie, toujours est-il véritable que l'éloquence n'est inventée, ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en haut, que pour enflammer les hommes à la vertu ; et ce serait, dit saint Augustin, la rabaisser trop indignement, que de lui faire consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des choses qui sont inutiles. Mais si vous voulez conserver au monde cette grande, cette sérieuse, cette véritable éloquence, résistez à une critique importune, qui tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité, tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements, ne laisserait à la fin aucun lieu à l'art, et nous ferait retomber dans la barbarie. Faites paraître à sa place une critique sévère mais raisonnable, et travaillez sans relâche à vous surpasser tous les jours

vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, que nous ne pouvons égaler nos propres idées : tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité !

Au milieu de nos défauts, un grand objet se présente pour soutenir la grandeur des pensées et la majesté du style. Un roi a été donné à nos jours, que vous vous pouvez figurer en cent emplois glorieux et sous cent titres augustes; grand dans la paix et dans la guerre; au dedans et au dehors ; dans le particulier et dans le public ; on l'admire, on le craint, on l'aime. De loin il étonne, de près il attache; industrieux par sa bonté à faire trouver mille secrets agréments dans un seul bienfait ; d'un esprit vaste, pénétrant, réglé, il conçoit tout, il dit ce qu'il faut, il connaît et les affaires et les hommes, il les choisit, il les forme, il les applique dans le temps, il sait les renfermer dans leurs fonctions. Puissant, magnifique, juste, veut-il prendre ses résolutions, la droite raison est sa conseillère ; après il se soutient, il se suit lui-même, il faut que tout cède à sa fermeté et à sa vigueur invincible.

Le voilà. Messieurs, ce digne sujet de vos discours et de vos chants héroïques. Le voyez-vous, ce grand roi, dans ses nouvelles conquêtes, disputant aux Romains la gloire des grands travaux, comme il leur a toujours disputé celle des grandes actions? Des hauteurs orgueilleuses menaçaient ses places : elles s'abaissent en un moment à ses pieds et sont prêtes à subir le joug qu'il impose. On élève des montagnes dans les remparts, on creuse des abîmes dans les fossés; la terre ne se reconnaît plus elle-même et change tous les jours de forme sous les mains de ses soldats, qui trouvent sous les yeux du roi de nouvelles forces et qui, en faisant les forteresses, s'animent à les défendre. Vous ayez souvent admiré l'ordre de sa maison : considérez la discipline de ses troupes, où la licence n'est pas seulement connue et qui ne sont plus redoutées

que par l'ennemi. Ces choses sont merveilleuses, incroyables, inouïes ; mais son génie, son cœur, sa fortune, lui promettent je ne sais quoi de plus grand encore. De quelque côté qu'il se tourne, ses ennemis redoutent ses moindres démarches; ils sentent sa force et son ascendant, et leur fierté affectée couvre mal leur crainte et leur désespoir.

Finissons : car où m'emporterait l'ardeur qui me presse ? Il aime et les savants et les sciences. C'est à elles, pour ainsi dire, qu'il a voulu confier le plus précieux dépôt de l'État ; il veut qu'elles cultivent l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde. Ce Dauphin, cet aimable prince, surmonte heureusement les premières difficultés des études; et s'il n'est pas rebuté par les épines, quelle sera son ardeur quand il pourra recueillir les fleurs et les fruits ? On vous nourrit. Messieurs, un grand protecteur; si nos vœux sont exaucés, si nos soins prospèrent, ce prince ne sera pas seulement un jour le digne sujet de vos discours : il en connaîtra les beautés, il en aimera la douceur, il en couronnera le mérite (').

I. Bossuet avait été choisi l'année précédente pour faire l'éducation du Dauphin. C'est pour son royal élève qu'il composa le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-incmc, le Discours sur [''Histoire universelle et la Politique tirée de r Écriture Sainte.

né et mort à Paris (1633-1723).

I l'on en excepte Perrault, dont le versificateur Boileau n'était pas en état d'apprécier le mérite, et quelques ] autres, — écrit Diderot, — il n'y avait peut-être pas un 1 homme, dans le siècle dernier, qui eût écrit une page de î V Encyclopédie qu'on daignât lire aujourd'hui. »

A nous en tenir à l'opinion de Diderot sur Charles Perrault, nous serions tentés de le considérer comme un bien médiocre auteur; et n'en déplaise à Diderot, Boileau, le versificateur, avait donc bien raison de ne pas regarder Perrault comme un grand homme.

La lutte entre Perrault et Boileau est demeurée célèbre. On sait que le premier fit publier les Parallèles des anciens et des modernes, \ où il donnait hautement la préférence à ceux-ci. « Les amateurs du bon goût furent indignés de voir les anciens traitées avec tant de mépris par un homme qui les connaissait si peu. On animait Boileau à lui répondre ('). Boileau répondit et composa son ode sur la prise de Namur, pour donner une idée de l'enthousiasme de Pindare, maltraité par M. Perrault. Il donna aussi, contre M. Perrault, les Rcflexio7is sur Longin (^). >">

Perrault, malgré ses erreurs littéraires qui engendrèrent cette dispute, dispute renouvelée depuis entre M""^ Dacier et La Motte, ne j manquait pas de mérite. Il faudrait, pour le bien juger, ne s'arrêter ni aux trop grands éloges de Diderot, ni aux trop vives critiques de Boileau.

Plus tard celui-ci se réconcilia avec son adversaire, et dans des termes qui font honneur à tous deux (3). Disons-le cependant, Perrault serait fort oublié s'il n'avait composé que ses poésies et son poème

1. « S'il ne lui répond pas, dit le prince de Conti à Racine, vous pouvez l'assurer que j'irai à l'Académie écrire sur son fauteuil : Tte dors, Bru/us. »

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