Boileau avait écrit contre plusieurs acatlémiciens
2. Le <( sage chancelier », dont parle Hoileau, était le chancelier Séguier. Lorsque celui ci mourut, en 1672, le roi se déclara protecteur de l'Académie française et lui permit de tenir ses séances au Louvre.
3. M. de Bezons était conseiller d'État : Son seul titre littéraire était un Discours s tir le traité de Prague.
politesse, le savoir, la connaissance des belles-lettres, ouvrent chez vous l'entrée aux honnêtes gens, et que vous ne croyez point remplacer indignement un magistrat du premier ordre, un ministre de la plus haute élévation, en lui substituant un poète célèbre, un écrivain illustre par ses ouvrages, et qui n'a souvent d'autre dignité que celle que son mérite lui donne sur le Parnasse. Mais en qualité même d'homme de lettres, que puis-je vous offrir qui soit digne de la grâce dont vous m'honorez? Serait-ce un faible recueil de poésies, qu'une témérité heureuse et quelque adroite imitation ! des anciens ont fait valoir, plutôt que la beauté des j pensées, ni la richesse des expressions? Serait-ce une traduction si éloignée de ces grands chefs-d'œuvre que vous nous donnez tous les jours, et où vous faites si glorieusement revivre les Thucydide, les Xénophon, les Tacite, et tous ces autres célèbres héros de la. savante antiquité ?
Non, Messieurs, vous connaissez trop bien la juste valeur des choses pour payer d'un si grand prix des ouvrages aussi médiocres que les miens, et pour m'offrir de vous-mêmes, s'il faut ainsi dire, sur un si léger fondement, un honneur que la connaissance de mon peu de mérite ne m'a pas laissé seulement la hardiesse de demander.
Quelle est donc la raison qui vous a pu inspirer si heureusement pour moi en cette rencontre ? Je commence à l'entrevoir; et j'ose me flatter que je ne vous ferai point souffrir en la publiant. La bonté qu'a eue le plus grand prince du monde, en voulant bien que je m'employasse avec un de vos plus illustres écrivains (') à ramasser en un corps le nombre infini de ses actions immortelles; cette permission, dis-je, qu'il m'a donnée, m'a tenu lieu auprès de vous de toutes les qualités qui me manquent. Elle vous a entièrement déterminés en
I. Racine, qui était de l'Académie depuis 1673, «' 4"'» ^" ^677, avait été nommé en même temps que Boileau historic^raphe du roi.
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ma faveur. Oui, Messieurs, quelque juste sujet qui dût pour jamais m'interdire l'entrée de votre Académie, vous n'avez pas cru qu'il fût de votre équité de souffrir qu'un homme destiné à parler de si grandes choses, ; fût privé de l'utilité de vos leçons, ni instruit en d'autre i école que la vôtre. Et en cela vous avez bien fait voir ; que, lorsqu'il s'agit de votre auguste protecteur, quelque i autre considération qui vous pût retenir d'ailleurs, j votre zèle ne vous laisse plus voir que le seul intérêt
de sa gloire.
] Permettez pourtant que je vous désabuse, si vous
' vous êtes persuadés que ce grand prince, en m'accor-
\ dant cette grâce, ait cru rencontrer en moi un écrivain
\ capable de soutenir en quelque sorte, par la beauté du
; style et par la magnificence des paroles, la grandeur
! de ses exploits. C'est à vous. Messieurs, c'est à des
I plumes comme les vôtres qu'il appartient de faire
de tels chefs-d'œuvre ; et il n'a jamais conçu de
! moi une si avantageuse pensée. Mais comme tout ce
qui s'est fait sous son règne tient beaucoup du miracle
et du prodige, il n'a pas trouvé mauvais qu'au milieu
de tant d'écrivains célèbres, qui s'apprêtent à l'envi à
peindre ses actions dans tout leur éclat et avec tous
les ornements de l'éloquence la plus sublime, un
homme sans fard, et accusé plutôt de trop de sincérité
' que de flatterie, contribuât de son travail et de ses
conseils à bien mettre en jour, et dans toute la naïveté
du style le plus simple, la vérité de ses actions, qui,
étant si peu vraisemblables d'elles-mêmes, ont bien
j plus besoin d'être fidèlement écrites que fortement
exprimées.
En effet, Messieurs, lorsque des orateurs et des poètes, ou des historiens même aussi entreprenants quelquefois que les poètes et les orateurs, viendront à déployer sur une matière si heureuse toutes les hardiesses de leur art, toute la force de leurs expressions; quand ils diront de Louis le Grand, à meilleur titre
qu'on ne l'a dit d'un fameux capitaine de l'antiquité, qu'il a lui seul plus fait d'exploits (') que les autres n'en ont lus; qu'il a plus pris de villes que les autres rois n'ont souhaité d'en prendre; quand ils assureront qu'il n'y a point de potentat sur la terre, quelque ambitieux qu'il puisse être, qui, dans les vœux secrets qu il fait au Ciel, ose lui demander autant de prospérités et de gloire que le Ciel en a accordé libéralement à ce prince ; quand ils écriront que sa conduite est maîtresse des événements, que la fortune n'oserait contredire ses desseins; quand ils le peindront à la tête de ses .armées, marchant à pas de géant au travers des fleuves et des montagnes, foudroyant les remparts, brisant les rocs, terrassant tout ce qui s'oppose à sa rencontre, ces expressions paraîtront sans doute grandes, riches, nobles, accommodées au sujet, mais en les admirant, on ne se croira point obligé d'y ajouter foi, et la vérité, sous ces ornements pompeux, pourra aisément être désavouée ou méconnue.
Mais lorsque des écrivains sans artifice, se contentant de rapporter fidèlement les choses, et avec toute la simplicité de témoins qui déposent, plutôt même que d'historiens qui racontent, exposeront bien tout ce qui s'est passé en France depuis la fameuse paix des Pyrénées, tout ce que le roi a fait pour rétablir dans ses États l'ordre, les lois, la discipline; quand ils compteront bien toutes les provinces que dans les guerres suivantes il a ajoutées à son royaume, toutes les villes qu'il a conquises, tous les avantages qu'il a eus, toutes les victoires qu'il a remportées sur ses ennemis : l'Espagne, la Hollande, l'Allemagne, l'Europe entière trop faible contre lui seul, une guerre toujours féconde en prospérités, une paix encore plus glorieuse ; quand, dis-jc, des plumes sincères, et plus soigneuses de dire vrai que de se faire admirer, articuleront bien tous ces
I. C'esl le mot de Cicéron parlant de Pompée : Plura bellagessit, quam ceieri Ugerunt.
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faits disposés dans l'ordre des temps, et accompagnés de leurs véritables circonstances : qui est-ce qui en pourra disconvenir, je ne dis pas de nos voisins, je ne dis pas de nos alliés, je dis de nos ennemis même? Et quand ils n'en voudraient pas tomber d'accord, leurs puissances diminuées, leurs Etats resserrés dans des bornes plus étroites, leurs plaintes, leurs jalousies, leurs fureurs, leurs invectives mêmes ne les en convaincrontils pas malgré eux ? Pourront-ils nier que, l'année même où je parle, ce prince voulant les contraindre d'accepter la paix qu'il leur offrait pour le bien de la chrétienté, il a tout à coup, et lorsqu'ils le publiaient entièrement épuisé d'argent et de forces, il a, dis-je, tout à coup fait sortir comme de terre dans les Pays- Bas deux armées de quarante mille hommes chacune, : et les y a fait subsister abondamment, malgré la disette des fourrages et la sécheresse de la saison ? Pourront-ils nier que, tandis qu'avec une de ces armées I il faisait assiéger Luxembourg, lui-même avec l'autre, ' tenant toutes les villes du Hainaut et du Brabant comme bloquées, par cette conduite toute merveilleuse, ou plutôt par une espèce d'enchantement, semblable à celui de cette tête {'), si célèbre dans les fables, dont l'aspect convertissait les hommes en rochers, il a ■ rendu les Espagnols immobiles spectateurs de la prise j de cette place si importante, où ils avaient mis leur : dernière ressource ; que par un effet non moins admirable d'un enchantement si prodigieux, cet opinicâtre ennemi de sa gloire (-), cet industrieux artisan de ligues et de querelles, qui travaillait depuis si longtemps à remuer contre lui toute l'Europe, s'est trouvé lui-même dans l'impuissance, pour ainsi dire, de se mouvoir; lié de tous côtés, et réduit, pour toute vengeance, à semer des libelles, à pousser des cris et des injures ? Nos ennemis, je le répète, pourront-ils nier toutes ces