La tête de Méduse
2. Guillaume de Nassau, prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre.
90 BOILEAU-DËSPRÉAUX.
choses? Pourront-ils ne pas avouer qu'au même temps que ces merveilles s'exécutaient dans les Pays-Bas, notre armée navale sur la mer Méditerranée, après avoir forcé Alger à demander la paix, faisait sentir à Gênes, par un exemple à jamais terrible, la juste punition de ses insolences et de ses perfidies ; ensevelissait sous les ruines de ses palais et de ses maisons cette superbe ville, plus aisée à détruire qu'à humilier ? Non, sans doute, nos ennemis n'oseraient démentir des vérités si reconnues, surtout lorsqu'ils les verront écrites avec cet air simple et naïf, et dans ce caractère de sincérité et de vraisemblance, qu'au défaut des autres choses je ne désespère pas absolument de pouvoir, au moins en partie, fournir à l'histoire.
Mais comme cette simplicité même, tout ennemie qu'elle est de l'ostentation et du faste, a pourtant son art, sa méthode, ses agréments, où pourrais-je mieux puiser cet art et ces agréments que dans la source même de toutes les délicatesses, dans cette Académie qui tient depuis si longtemps en sa possession tous les trésors,toutes les richesses de notre langue? C'est donc, Messieurs, ce que j'espère aujourd'hui trouver parmi vous ; c'est ce que j'y viens étudier, c'est ce que j'y viens apprendre. Heureux si par mon assiduité à vous cultiver, par mon adresse à vous faire parler sur ces matières, je puis vous engager à ne me rien cacher de vos connaissances et de vos secrets ! Plus heureux encore si, par mes respects et par mes sincères soumissions,je puis parfaitement vous convaincre de l'extrême reconnaissance que j'aurai toute ma vie de l'honneur inespéré que vous m'avez fait !
NOTE
Boileau qui,dans son discours, fait remarquer que tant de raisons devaient l'exclure de l'Académie, n'a pas toujours, une fois académicien, été de l'avis de ses collègues.
<i(Que j'auraisdeplaisir àvous embrasser, — écrit-ilà M.deMaucroix le 29 avril 1695, — ^^^ déposer entre vos mains les chagrins que me
î donne tous les jours le mauvais goût de la plupart des académiciens,
' gens assez comparables aux Hurons et aux Topinamboux, comme
; vous savez que je l'ai avancé déjà dans mon épigramme : Clio vint
\ Vautre jour, etc.
« J'ai supprimé cette épigramme et ne l'ai point mise dans mes
! ouvrages, parce qu'au bout du compte je suis de l'Académie, et
1 qu'il n'est pas honnête de diffamer un corps dont on est. Je n'ai
: même jamais montré à personne une badinerie que je fis ensuite
! pour m'excuser de cette épigramme. Je vais la mettre ici pour vous
; divertir ; mais c'est à la charge que vous me garderez le secret, et que
i ni vous ne la retiendrez par cœur, ni ne la montrerez à personne :
J'ai traité de Topinamboux Tous ces beaux censeurs, je l'avoue, Qui, de l'antiquité si follement jaloux, Aiment tout ce qu'on hait, lilàment tout ce qu'on loue ; Et l'Académie, entre nous, Souffrant chez soi de si grands fous Me semble un peu Topinamboue.
« C'est une folie, comme vous voyez, mais je vous la donne pour telle. »
Enfin, citons ce que dit Louis Racine de Boileau à l'Académie :
j « Boileau, nouvel académicien, fut longtemps assez axact aux assemblées, dans lesquelles il avait souvent des contradictions à essuyer. Il parle, dans une lettre écrite à mon père, de ses disputes
i avec M. Charpentier. Dans ces disputes littéraires il ne trouvait pas ordinairement le grand nombre pour lui, parce qu'il était environné de confrères peu disposés à être de son avis. Un jour cependant il fut victorieux, et, quand il racontait cette victoire, il ajoutait en élevant la voix : « Tout le monde fut de mon avis, ce qui m'étonna ; car j'avais raison, et c'était moi. »
Lorsqu'il fut question de recevoir à l'Académie M. le marquis de Saint-Aulaire, il s'y opposa vivement, et répondit à ceux qui lui représentaient qu'il fallait avoir des égards pour im homme de cette condition : << Je ne lui dispute pas ses titres de noblesse, mais je lui dispute ses titres du Parnasse. » Un des académiciens ayant réplifiué que M. de Saint-Aulaire avait aussi ses titres du Parnasse, puisqu'il avait fait de fort jolis vers : « Eh bien, Monsieur, lui dit Boileau, puisque vous estimez ses vers, faites-moi l'honneur de mépriser les miens. » — ( Mémoires sur la vie de Jean Racine.)
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FONTENELLE (i69i),
né à Rouen, mort à Paris (1657-1757).
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ERNARD Le Bouvier de Fontenelle était neveu de Corneille. On l'a qualifié d'esprit universel, et peut-être mérite-t-il ce titre en ce sens qu'il a essayé de tout. il L'abbé Sabatier le juge d'un trait: « Son nom, dit-il, peut Servir ù deux époques différentes dans l'histoire, chez notre nation : au développement de la philosophie, et à la corruption du goût. »
Fontenelle est un poète maniéré, raffiné ; un prosateur trop affecté dans ses façons de dire. Ses tragédies, ses comédies, ses Dialogues des morts sont d'assez médiocres productions. Comme philosophe il a eu ce talent particulier « d'avoir mis à la portée de tout le monde les matières les plus abstraites ; d'avoir revêtu de la clarté et des agréments du style les sujets les plus ingrats ». Les Entretiens sur la Pluralité des Jiiondes, son Histoire de l'Académie des Sciences, ses Éloges enfin, sont ce qu'il a écrit de meilleur.
En un mot, esprit vif et pénétrant, mais trop fin et trop subtil, Fontenelle est surtout remarquable par la place importante qu'il a tenue pendant un siècle dans notre littérature. .\ cause de sa longue vie, son nom est plus souvent cité que ses ouvrages ne sont lus.
DISCOURS PRONONCÉ LE 5 MAI 1691, PAR M. DE FON- TENELLE, lorsqu'il fut reçu a la place de m. Vil-
LAVER, DOYEN DU CONSEIL D'ÉtAT.
Messieurs,
Si je ne songeais aujourd'hui à me défendre dés mouvements flatteurs de la vanité, quelle occasion n'aurait-elle pas de me séduire et de me jeter dans la plus agréable erreur où je sois jamais tombé ! En entrant dans votre illustre Compagnie.je croirais entrer en partage; de toute sa gloire ; je me croirais associé à l'immortelle renommée qui vous attend ; et comme la vanité est également hardie dans ses idées et ingénieuse à les autoriser, je me croirais digne du choix que vous
avez fait de moi, pour ne vous pas croire capables d'un mauvais choix.
Mais, Messieurs, j'ose assurer que je me garantis d'une si douce illusion ; je sais trop ce qui m'a donné vos suffrages. J'ai prouvé par ma conduite que je connaissais tout ce que vaut l'honneur d'avoir place dans l'Académie française, et vous m'avez compté cette connaissance pour un mérite. Mais le mérite d'autrui vous a encore plus fortement sollicités en ma faveur. Je tiens par le bonheur de ma naissance à un grand nom ('), qui, clans la plus noble espèce des productions de l'esprit, efface tous les autres noms, à un nom que vous respectez vous-mêmes. Quelle ample matière m'offrirait l'illustre mort qui l'a ennobli le premier!
Je ne doute pas que le public, pénétré de la vérité de son éloge, ne me dispensât de cette scrupuleuse bienséance qui nous défend de publier les louanges où le sang nous donne quelque part, mais je me veux épargner la honte de ne pouvoir, avec tout le zèle du sang, parler de ce grand homme que comme en parlent ceux que sa gloire intéresse le moins.
Vous, Messieurs, à qui sa mémoire sera toujours chère, daignez travailler pour elle en me mettant en état de ne la pas déshonorer. Empêchez que l'on ne reproche à la nature de m'avoir uni à lui par des liens trop étroits. Vous le pouvez. Messieurs ; j'ose croire même que vous vous y engagez aujourd'hui. Sûrs que vos lumières se communiquent.vous m'accordez l'entrée de l'Académie, et pourriez-vous me recevoir parmi vous, si vous n'aviez formé le dessein de m'élever jusqu'à vous ? Oserais-je moi-même, si je ne comptais sur votre secours, succéder à un grand magistrat, dont le génie, quelque distance qu'il y ait entre les caractères de conseiller d'État et d'académicien, embrassait toute cette étendue