I. Pierre Corneille
94 FONTENEI-LE.
Je sens que mon cœur me sollicite de m étendre sur ce que je vous dois, et je résiste à ce mouvement si légitime, non par l'impuissance où je suis de trouver des expressions dignes du bienfait ; je n'en chercherais pas ; mais parce que je vous marquerai mieux ma reconnaissance lorsque j'entrerai avec une ardeur égale à la votre dans ce qui vous intéresse le plus vivement. Un grand spectacle est devant vos yeux, une grande idée vous occupe et vous rendrait indifférents à d'autres discours ; je suspends mes sentiments particuliers ; je cours au seul sujet qui vous touche.
Mons vient d'être soumis. Tandis qu'un prince ('), qui tire tout son éclat d'être jaloux de la gloire de Louis le Grand, assemble avec hâte des conseils composés de Souverains, et que son ambition s'y laisse flatter par des hommages qu'il ne doit qu'à la terreur que l'on a conçue de la France, tandis qu'il propose des projets d'une campagneplusheureuse que les précédentes, projets qu'a enfantés avec peine une sombre et lente méditation; c'est aux portes de ce conseil, c'est dans le fort des délibérations, que Louis entreprend de se rendre maître de la plus considérable de toutes les' places ennemies.
A ce coup de foudre, l'assemblée se dissipe ; le chef court, vole où il se croit nécessaire, remue tout, fait les derniers eflorts, assemble enfin une assez grande armée pour ne pas être témoin de la prise de Mons sans en rehausser l'éclat. La fortune du Roi avait appelé ce spectateur d'au delà des mers. Conquête aussi heureuse que glorieuse, si, au milieu du bonheur dont elle a été accompagnée, elle ne nous avait pas coûté des craintes mortelles. Il n'est pas besoin d'en exprimer le sujet : sous le règne de Louis nous ne pouvons craindre que quand il s'expose.
Dans le même temps Nice, qui dans les États d'un
I. Guillaume d Urange, devenu Guillaume III, roi d'Angleterre.
autre ennemi décide presque de leur sûreté, Nice est forcée de se rendre à nos armes, et la campagne n'est pas encore commencée. Quelle grandeur, quelle noblesse dans les entreprises du roi ! Rien ne peut nuire à leur gloire que la promptitude du succès, qui peutêtre, aux yeux de l'avenir, cachera les difficultés du dessein et fera disparaître tous les obstacles qui ont été ou prévenus ou surmontés. Il manque à des entreprises si vastes et si hardies la lenteur de l'exécution.
Quand nous vîmes, il y a quelques années, s'élever l'orage que formait contre nous un esprit né pour en exciter, ambitieux sans mesure, et cependant ambitieux avec conduite, enorgueilli par des crimes heureux ; quand nous vîmes entrer dans la ligue jusqu'à des princes qui, malgré leur faiblesse, pouvaient être à redouter, parce qu'ils augmentaient un nombre déjà redoutable, nous espérâmes, il est vrai, que tant d'ennemis viendraient se briser contre la puissance de Louis ; mais ne dissimulons pas que l'idée que nous en avions, quelque élevée qu'elle fût, ne nous promettait rien au delà d'une glorieuse résistance. Apprenons que la résistance de Louis, ce sont des conquêtes: il ne sait point assurer ses frontières sans les étendre ; il ne défend ses Etats qu'en les agrandissant.
Il avait renoncé par la paix à se rendre maître de l'Europe, et l'Europe entière rallume une guerre qui le rétablit dans ses droits et l'invite à réparer les pertes volontaires de sa modération. 1 1 tenait sa valeur captive; ses ennemis eux-mêmes l'ont dégagée, et l'univers lui est ouvert.
Que ne pouvons-nous rappeler du tombeau et rendre spectateur de tant de merveilles le grand ministre à qui l'Académie française doit sa naissance ! Lui qui, sous les ordres du plus juste des rois, a commencé l'élévation de la France, avec quel étonnement verrait-il ses propres desseins poussés si loin au delà de son idée et de son attente ! Lui qui nous fut donné pour préparer
le chemin à Louis le Grand, aurait-il cru une si belle et si éclatante carrière ?
Surpris de tant de gloire, il pardonnerait à cette Compagnie si elle ne remplit pas sous ce règne le devoir qu'il lui avait imposé de célébrer dignement les héros que la France produirait. Il verrait avec un plaisir égal et notre zèle et notre impuissance. Ceux qui voudraient entreprendre l'éloge de Louis, sont accablés sous ce même poids de grandeur, de valeur et de sagesse, qui accable aujourd hui tous les ennemis de l'État. Une sincère soumission est le seul parti qui reste à l'envie, et une admiration muette est le seul qui reste à l'éloquence.
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né et mort à Paris (1632-1705).
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"gjTIENNE Pavillon se rendit célèbre par un recueil de poésies fugitives. Les poésies fugitives étaient alors dans toute leur vogue. Voiture, Saint-Amand, Benserade, beaux esprits autant qu'esprits faux, les avaient mises à la mode. Fontenelle lui-même y avait sacrifié ; disons mieux, Corneille, le grand Corneille, lui aussi, s'était rendu coupable de quelques couplets ou stances. On ne voyait que madrigaux, qu'impromptus improvisés longtemps d'avance, sur un bel œil, sur un mal de tête. Le sonnet « sur la fièvre qui tient la princesse Uranie » n'était qu'une satire parfaite de ces sortes de mièvreries. Chaulieu, enfin, avec plus de goût mais aussi plus d'immoralité, avait donné à ce genre toute la célébrité qu'il comportait.
Pavillon au moins est naturel, souvent délicat, gracieux, sans recherche. On a eu raison de dire de lui ce qu'on ne peut dire d'aucun des beaux esprits de son siècle :
Par une adresse sans égale II prit soin de former les mœurs En cachant sous l'appas de ses vers enchanteurs' Les traits d'une austère morale.
REMERCIMENT de PAVILLON a MM. de l'Académie française, lorsqu'il y fut reçu l'an 1691 ('), A LA place de m. de Benserade.
Messieurs,
Comme la grâce que vous me faites n'a point de prix, ma reconnaissance n'a point de bornes. Pour défendre le jugement que vous avez rendu en ma faveur, je suis presque résolu à demeurer d'accord du mérite que vous avez cru trouver en moi, et à sacrifier aux intérêts de votre gloire cette modestie si louable dans les grands hommes, si nécessaire dans les autres, et à laquelle seule je suis peut-être redevable de la