‹ L'Eloquence académiqueChapitre 24 sur 65 · I. Le 17 décembre · texte numérisé non relu

I. Le 17 décembre

L'tlcKiuence académique. ^

place que vous m'accordez aujourd'hui. Que la vanité de l'homme serait excusable, si elle ne se réveillait jamais qu'en des occasions pareilles à celle-ci ! et que la philosophie aurait de peine à nous désabuser des douces illusions de l'amour-propre, s'il avait toujours un aussi juste sujet de nous flatter !

Je sais bien, Messieurs, qu'en me recevant parmi vous, vous ne m'avez pas rendu digne de vous ; il n'appartient qu'à Dieu de changer les sujets qu'il lui plaît d'élire, et de joindre à la grâce de sa vocation celle qui les rend capables des emplois auxquels la Providence les appelle ; mais je sais bien aussi que le public justement prévenu pour vos décisions, emporté par votre exemple, et sur la foi de vos oracles, ne ^aurait refuser son estime à ceux que vous honorez de votre choix.

Si donc quelqu'un de ceux qui sont présents à cette cérémonie s'étonne de voir aujourd'hui Salil entre les prophètes, je le prie de respecter en ma personne l'autorité de vos suffrages et de me permettre de lui dire que, revêtu de la gloire de votre choix, il est bien plus aisé que je passe dans le monde pour tel que vous m'avez supposé, que de faire douter du discernement d'une Compagnie qui n'a jamais erré jusquesà présent. Enfin, Messieurs, soit qu'ayant toujours rendu justice, vous avez cru qu'il vous était permis de faire une fois grâce; soit qu'après avoir donné tant de preuves de la délicatesse de votre goût dans les élections précédentes, vous ayez jugé à propos de ne songer en celle-ci qu'à faire éclater la liberté de vos suffrages, permettez-moi, en ce jour le plus beau de ma vie, de ne penser qu'à ce qui peut exciter mon courage et redoubler ma joie. Que, sans pénétrer vos raisons, je regarde seulement quels juges m'ont choisi, à quels hommes ils m'ont préféré, et quelle est la réputation de celui dont ils me font le successeur.

Cil n'est pas ici le lieu où l'on doive faire valoir la

noblesse du sang de cet illustre mort ; ici le hasard de la naissance ne fait estimer ni mépriser personne. Aussi, dans la pompe funèbre des défunts, on n'y fait point marcher devant les images de leurs ancêtres : on n'y expose que leurs ouvrages. Que partout ailleurs on pare l'éloge du défunt du nom des anciens seigneurs de Malines; que l'on compte entre ses aïeux celui qui dans le commencement du siècle passé fut grand maître de l'artillerie de France; on ne doit parler ici que de ce qui le fit admirer pendant sa vie, et de ce qui le doit faire revivre après sa mort. Quelle adresse de faire éo-alement souffrir des railleries aux plus impatients, des louanges aux plus modestes ! de dire des vérités au milieu de la Cour sans nuire à sa fortune, et de divertir ceux-mêmes auxquels il reprochait quelques défauts ! Aimable censeur dont les vers ingénieux, purgés de la bile et du fiel de la satire, ont trouvé cet art admirable de reprendre tout le monde sans offenser personne! Quelle dextérité à manier les sujets les plus délicats! Quelle fécondité pour suppléer à la stérilité des autres! Tout devenait or entre ses mains; et les matières les plus communes recevaient de lui des beautés dont on ne les croyait pas capables. En un mot, vous avez vu dans ce digne confrère le fruit des soins que le grand Cardinal de Richelieu avait pris de son éducation : celui qui donna la naissance à votre docte Compagnie, fit élever sa jeunesse ; et, comme ce n'est que du côté de l'esprit que vous regardez les hommes parmi vous, avant même que vous l'eussiez associé, il pouvait se vanter que vous étiez enfants d'un même père.

Après que cet incomparable Ministre, sous les auspices de son maître, eut guéri la France de ses vieilles plaies envenimées par de longues séditions ; après qu'il eut fait changer de face à toute l'Europe, désarmé l'hérésie, secouru nos alliés, battu nos ennemis, reculé notre frontière, rétabli les héritiers légitimes

sur le trône de leurs ancêtres, et fait trembler à son tour la maison d'Autriche jusques dans Vienne et dans Madrid ; après tant d'heureux succès, voyant qu'il ne lui restait plus rien à faire pour l'honneur et la sûreté de sa patrie, je crois que ce grand homme, éclairé par son génie, connut enfin (s'il est permis de parler ainsi) qu'il n'était né seulement que pour préparer les voies à celui qui devait venir. Je crois que, dans cette vue, comme si le destin même l'eût fait lire dans l'avenir, sûr du héros qui devait bientôt paraître, de toutes les actions de sa vie celle dont il s'applaudit davantage fut d'avoir fondé cette célèbre Académie, où l'on trouverait dans le temps des poètes, des orateurs et des historiens dignes de rendre compte à la postérité des merveilles qui devaient suivre son ministère.

Cependant ce grand ouvrage allait périr avec son auteur, si ce savant Chancelier ('), comme plus près des événements, n'eût encore mieux connu que lui la nécessité de protéger vos assemblées, et de recueillir les muses errantes et désolées dont il prévoyait qu'on allait avoir si grand besoin. En effet. Messieurs, quelle différence de ce que nos pères ont vu à ce que nous voyons aujourd'hui ! nos pères ont vu la France mendier des alliés dans toutes les Cours de l'Europe pour résister aux seules forces de l'Espagne, et nous voyons la France à présent compter à peine cette ancienne ennemie entre les puissances que la jalousie arme contre elle. Ils ont vu la fougueuse valeur des Français sortir impétueusement de leurs frontières pour aller dans les pays étrangers faire des conquêtes mal assurées : nous voyons la même valeur, mais mieux conduite, ne tirer jamais l'épée que pour unir inséparablement à la couronne des provinces tout entières. Ils ont vu les conseils éventés, les finances

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