Paraphrase des Institutions de V Eniperciir Justinicn
2, Voir ce qui a élé dit des origines de l'Académie dans la notice historiijne.
de maître ; Voiture, toujours accompagné des grâces les plus riantes et les plus légères. On y trouve le mérite et la vertu joints à l'érudition et à la délicatesse, la naissance et les dignités avec le goût exquis des lettres. Mais je m'engage insensiblement au-delà de mes bornes : en parlant des morts je m'approche trop des vivants, dont je blesserais la modestie par mes louanges. Pendant cet heureux renouvellement des lettres, M. Pellisson présente un beau spectacle à la postérité. Armand, cardinal de Richelieu, changeait alors la face de l'Europe, et, recueillant les débris de nos guerres civiles, posait les vrais fondements d'une puissance supérieure à toutes les autres. Pénétrant dans le secret de nos ennemis, et impénétrable pour celui de son maître, il remuait de son cabinet les plus profonds ressorts dans les Cours étrangères, pour tenir nos voisins toujours divisés. Constant dans ses maximes et inviolable dansses promesses, il faisait sentir ce que peuvent la réputation du gouvernement et la confiance des alliés. Né pour connaître les hommes, et pour les employer selon leurs talents, il les attachait par le cœur à sa personne et à ses desseins pour l'Etat. Par ces puissants moyens, il portait chaque jour des coups mortels à l'impérieuse maison d'Autriche, qui menaçait de son joug tous les pays chrétiens. En même temps, il faisait au-dedans du royaume la plus nécessaire de toutes les conquêtes, domptant l'hérésie tant de fois rebelle. Enfin (ce qu'il trouva le plus difficile), il calmait une Cour orageuse, où les grands, inquiets et jaloux, étaient en possession de l'indépendance. Aussi le temps, qui efface les autres noms, fait croître le sien ; et à mesure qu'il s'éloigne de nous, il est mieux dans son point de vue. Mais parmi ses pénibles veilles, il sut se faire un doux loisir, pour se délasser par le charme de l'éloquence et de la poésie. Il reçut dans son sein l'Académie naissante ; un magistrat éclairé et amateur des lettres en prit après lui la protection ; Louis y a ajouté l'éclat qu'il
répand sur tout ce qu'il favorise de ses regards : à l'ombre de son grand nom, on ne cesse point ici de rechercher la pureté et la délicatesse de notre langue.
Depuis que des hommes savants et judicieux ont remonté aux véritables règles, on n'abuse plus, comme on le faisait autrefois, de l'esprit et de la parole. On a pris un genre d'écrire plus simple, plus naturel, plus court, plus nerveux, plus précis. On ne s'attache plus aux paroles que pour exprimer toute la force des pensées, et on n'admet que les pensées vraies, solides, concluantes pour le sujet où l'on se renferme. L'érudition, autrefois si fastueuse, ne se montre plus que pour le besoin ; l'esprit même se cache, parce que toute la perfection de l'art consiste à imiter si naïvement la simple nature, qu'on le prenne pour elle. Ainsi on ne donne plus le nom d'esprit à une imagination éblouissante ; on le réserve pour un génie réglé et correct qui tourne tout en sentiment, qui suit pas à pas la nature toujours simple et gracieuse, qui ramène toutes les pensées aux principes de la raison, et qui ne trouve beau que ce qui est véritable. On a senti même en nos jours que le style fleuri, quelque doux et quelque agréable qu'il soit, ne peut jamais s'élever au-dessus du genre médiocre, et que le vrai sublime, dédaignant tous les ornements empruntés, ne se trouve que dans le simple.
On a enfin compris, Messieurs, qu'il faut écrire comme les Raphaël, les Carrache et les Poussin ont peint, non pour chercher de merveilleux caprices et pour faire admirer leur imagination, en se jouant du pinceau, mais pour peindre d'après nature. On a reconnu aussi que les beautés du discours ressemblent à celles de l'architecture. Les ouvrages les plus hardis et les plusfaçonnésdu gothique nesont pasles meilleurs(').
I. Le dix-septième siècle tout entier, et notamment les plus grands esprits de cette époque, ont partage l'inexplicable mépris de Fénelon pour l'architecture gothique. « On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture, dit la Bruyère ; on a abandonné l'ordre gothique que la Barbarie avait introtluit pour les palais et pour les temples. » Ch. I, Des ouvrages Je C esprit.
Il ne faut admettre dans un édifice aucune partie destinée au seul ornement; mais visant toujours aux belles proportions, on doit tourner en ornement toutes les parties nécessaires à soutenir un édifice {').
Ainsi on retranche d'un discours tous les ornements affectés qui ne servent ni à démêler ce qui est obscur, ni à peindre vivement ce qu'on veut mettre devant les yeux, ni à prouver une vérité par divers tours sensibles, ni à remuer les passions,qui sont les seuls ressorts capables d'intéresser et de persuader l'auditeur : car la passion est l'âme de la parole. Tel a été, Messieurs, depuis environ soixante ans, le progrès des lettres que M. Pellisson aurait dépeint pour la gloire de notre siècle, s'il eût été libre de continuer son Histoire de l Académie.
Un ministre, attentif à attirer à lui tout ce qui brillait, l'enleva aux lettres et le jeta dans les affaires. Alors quelle droiture, quelle probité, quelle reconnaissance constante pour son bienfaiteur ! Dans un emploi de confiance, il ne songea qu'à faire du bien, qu'à découvrir le mérite et à le mettre en œuvre. Pour montrer toute sa vertu, il ne lui manquait que d'être malheureux. Il le fut. Messieurs : dans sa prison éclatèrent son innocence et son courage ; la Bastille devint une douce solitude où il faisait fleurir les lettres.
Heureuse captivité, liens salutaires, qui réduisirent enfin sous le joug de la foi cet esprit trop indépendant ! Il chercha, pendant ce loisir, dans les sources de la tradition de quoi combattre la vérité; mais la vérité le vainquit et se montra à lui avec tous ses charmes. Il sortit de sa prison honoré de l'estime et des bontés du roi ; mais, ce qui est bien plus grand, il en sortit étant déjà dans son cœur humble enfant de l'Église. La sincérité et le désintéressement de sa conversion lui en firent retarder la cérémonie, de peur qu'elle ne fût
I. La règle donnée ici par Fénelon est précisL-ment celle qui respecte l'ordre gothique, et que les architectes de la Renaissance, si appréciés au xvii<= siècle, ^valent mise en oubli.
récompensée par une place que ses talents pouvaient lui attirer ('), et qu'un autre moins v^ertueux que lui aurait recherchée.
Depuis ce moment, il ne cessa de parler, d'écrire, d'agir, de répandre les grâces du prince, pour ramener ses frères errants. Heureux fruits des plus funestes erreurs! Il faut avoir senti par sa propre expérience tout ce qu'il en coûte dans ce passage des ténèbres à la lumière, pour avoir la vivacité, la patience, la tendresse, la délicatesse de charité qui éclatent dans ses écrits de controverse,
Nous l'avons vu, malgré sa défaillance, se traîner encore au pied des autels, jusqu'à la veille de sa mort, pour célébrer, disait-il, sa fête et l'anniversaire de sa conversion. Hélas! nous l'avons vu, séduit par son zèle et par son courage, nous promettre d'une voix mourante qu'il achèverait son grand ouvrage sur l'Eucharistie. Oui, je l'ai vu les larmes aux yeux, je l'ai entendu : il m'a dit tout ce qu'un catholique, nourri depuis tant d'années des paroles de la foi, peut dire pour se préparer à recevoir les sacrements avec ferveur, La mort, il est vrai, le surprit, venant sous l'apparence du sommeil; mais elle le trouva dans la préparation des fidèles. Au reste. Messieurs, ses travaux pour la magistrature et pour les affaires de religion que le roi lui avait confiées, ne l'empêchciient pas de s'appliquer aux belleslettres, pour lesquelles il était né. Sa plume fut d'abord choisie pour écrire le règne présent {'). Avec quelle joie verrons-nous. Messieurs, dans cette histoire (^), un prince qui, dès sa plus grande jeunesse, achève par sa fermeté ce que le grand Henri son aïeul osa à peine commencer ! Louis étouffe la rage du duel, altéré du
1. M. de l'érigny, précepteur du dauphin, était mourant, Hossuet ayant obtenu cette place, Pellisson fit son abjuration dans la cathédrale de Chartres, en 1670.
2. Kn 166S, Pellisson suivit le roi en Franche-Comté. Louis XIV fut si content d'une relation que Pellisson tu de celte conquête, qu'il le nomma son historien et lui donna une pension de deux mille écus. Boileau et Racine, en 1677, lui succédèrent dans cette charge.
3. Elle ne se composait que de fragments qui ne furent pas publiés.
plus noble sang des Français. Il relève son autorité abattue, règle ses finances, discipline ses troupes. Tandis que d'une main il fait tomber à ses pieds les murs de tantdevilles fortes aux yeuxdetoussesennemisconsternés, de l'autre, il fait fleurir par ses bienfaits les sciences et les beaux-arts dans le sein tranquille de la France. Mais que vois-je. Messieurs ? une nouvelle conjuration de cent peuples (') qui frémissent autour de nous, pour assiéger, disent-ils, ce grand royaume comme une seule place. C'est l'hérésie presque déracinée par le zèle de Louis ("), qui se ranime et qui rassemble tant de puissances. Un prince ambitieux {^) ose, dans son usurpation, prendre le nom de libérateur ; il réunit les protestants et il divise les catholiques.
Louis seul, pendant cinq années, remporte des victoires et fait des conquêtes de tous côtés sur cette Ligue qui se vantait de l'accabler sans peine et de ravager nos provinces. Louis seul soutient, avec toutes les marques les plus naturelles d'un cœur noble et tendre, la majesté de tous les rois en la personne d'un roi indignement renversé du trône (^). Oui racontera ces merveilles, Messieurs ?
Mais qui osera dépeindre Louis dans cette dernière campagne {^). encore plus grand par sa patience que par sa conquête ? Il choisit la plus inaccessible place des Pays-Bas {') : il trouve un rocher escarpé, deux
j profondes rivières qui l'environnent, plusieurs places fortifiées dans une seule ; au dedans une armée entière
] pour garnison, au dehors la face de la terre couverte
! de troupes innombrables d'Alleniands, d'Anglais, de Hollandais, d'Espagnols, sous un chef accoutumé à
i risquer tout dans les batailles (^). La saison se dérègle ;
j on voit une espèce de déluge au milieu de l'été : toute la nature semble s'opposer à Louis. En même temps il
I. La ligue d'Augsbourg, 16S7. — 2. La révocation de l'édit de Nantes en 1685. — 3. Guillaume d'Orange, devenu roi d'Angleterre. — 4. Jacques IL — 5. Celle de 1692. — 6. Namur. — 7. Le roi Guillaume d'Angleterre.
apprend qu'une partie de sa flotte, invincible par son courage, mais accablée par le nombre des ennemis, a été brûlée ('), et il supporte l'adversité comme si elle lui était ordinaire. Il parait doux et tranquille dans les difficultés, plein de ressource dans les accidents imprévus ; humain envers les assiégés, jusqu'à prolonger un siège si périlleux pour épargner une ville qui lui résiste et qu'il peut foudroyer. Ce n'est ni en la multitude de ses soldats aguerris, ni en la noble ardeur de ses officiers, ni en son propre courage, ressource de toute l'armée, ni en ses victoires passées, qu'il met sa confiance : il la place encore plus haut, dans un asile inaccessible qui est le sein de Dieu même. Il revient enfin victorieux, les yeux baissés sous la puissante main du Très-Haut qui donne et qui ôte la victoire comme il lui plait; et, ce qui est plus beau que tous les triomphes, il défend qu'on le loue.
Dans cette grandeur simple et modeste, qui est audessus non seulement des louanges, mais encore des événements, puisse-t-il. Messieurs, puisse-t-il ne se confier jamais qu'en la vertu, n'écouter que la vérité, ne vouloir que la justice ; être connu de ses ennemis (ce souhait comprend tout pour la félicité de l'Europe), devenir l'arbitre des nations, après avoir guéri leur jalousie ; faire sentir toute sa bonté à son peuple dans une paix profonde, être longtemps les délices du genre humain, et ne régner sur les hommes que pour faire régner Dieu au-dessus de lui !
Voilà, Messieurs, ce que M. Pellisson aurait éternisé dans son histoire. L'Académie a fourni d'autres hommes {') dont la voix est assez forte pour le faire entendre aux siècles les plus reculés; mais une matière si vaste vous invite tous à écrire. Travaillez donc tous à l'envi. Messieurs, pour célébrer un si beau règne. Je ne saurais mieux témoigner mon zèle à cette Compagnie que par un souhait si digne d'elle.