‹ L'Eloquence académiqueChapitre 35 sur 65 · VERTU · texte numérisé non relu

VERTU

Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges des illustres morts dont ils remplissent la place, hésitent, partagés entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève. Vous aviez choisi en M. l'abbé de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si charitable, si louable par le cœur, qui avait des mœurs si sages et si chrétiennes, qui était si touché de religion, si attaché à ses devoirs, qu'une de ses moindres qualités était de bien écrire. De solides vertus, qu'on voudrait célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur son éloquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses ouvrages. Je préférerais en effet de prononcer le discours funèbre de celui à qui je succède, plutôt que de me borner à un simple éloge de son esprit. Le mérite en lui n'était pas une chose acquise, mais un patrimoine, un bien héréditaire, si du moins il en faut juger par le choix de celui qui avait livré son cœur, sa confiance, toute sa personne à celte famille, qui l'avait rendue comme votre alliée, puisqu'on peut dire qu'il l'avait adoptée

1. Quant à ces < esprits fins, propres à briller dans les conversations > et qui n'avaicnl nuls titres littéraires ce sont : Nicolas Colberl (1654-1707), urchevéque de Rouen, fils du grand Colbert et reçu pour cela à l'Académie. — Le duc de Coislin, mort en 1702; l'abbé de Chaumont, mort en 1697, bibliothécaire du roi; Jean Testu, abVjé de .Mauroy, mort en 1706.

2. L'abbé J.-T. liignon, reçu le même jour que la Bruyère. Il succédait à liussy-Rabutin.

LA BRUYERK. 133

et qu'il l'avait mise avec l'Académie française sous sa ; protection (').

Je parle du chancelier Séguier. On s'en souvient comme de l'un des plus grands magistrats que la France \ ait nourris depuis ses commencements. Il a laissé à , douter en quoi il excellait davantage, ou dans les belleslettres, ou dans les affaires: il est vrai du- moins, et on en convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps. Homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et facile dans le commerce, il a eu naturellement ce que tant d'autres veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et par l'affectation, par les mots graves et sentencieux, ce qui est plus rare que la science, et peutêtre que la probité, je veux dire de la dignité. Il ne la devait point à l'éminence de son poste; au contraire, il l'a anobli : il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit pas que ceux qui ont su tout réunir en leurs personnes l'aient effacé.

Vous le perdîtes il y a quelques années, ce grand protecteur : vous jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux qui s'offraient et qui se trouvaient honorés de vous recevoir ; mais le sentiment de votre perte fut tel, que, dans les efforts que vous fîtes pour la réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvait vous la faire oublier et la tourner à votre gloire. Avec quelle bonté, avec quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! N'en soyons pas surpris, c'est son caractère; le même, Messieurs, que l'on voit éclater dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France (") ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir. ,

I. L'abbé Cureau de la Chambre, fils de Marin Cureau de la Chambre, méde- !

cin du chancelier Séguier et membre de l'Académie, était entré à l'Académie sans j

avoir rien écrit. Le fauteuil avait été pour lui, comme le fait entendre finement la i Bruyère, un bien héréditaire. — 2. L'Angleterre.

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Quelle facilité est la nôtre pour perdre tout d'un coup le sentiment et la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés ! Souvenonsnous de ces jours tristes que nous avons passés dans l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune aurait courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avaient poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité. Hélas ! avaient-ils péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis ? Nous ne le savions pas : on s'interrogeait, on se promettait réciproquement les premières nouvelles qui viendraient sur un événement si lamentable. Ce n'était plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on s'éveillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris ('). Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenait tant d'intérêt, eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, était-ce assez ? ne fallait-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir ? Je l'ai vue, cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais ! On y versait des larmes d'admiration et de joie (*). Ce prince n'a pas plus de grâce, lorsqu'à la tête de ses camps et de ses armées il foudroie une ville qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de son approche.

S'il soutient cette longue guerre (^), n'en doutons pas, c'est pour nous donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir à des conditions qui soient justes et qui

1. Louis XIV vint lui-même recevoir le roi et la reine d'Angleterre à St-Germain, le 6 janvier 1689.

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