‹ L'Eloquence académiqueChapitre 40 sur 65 · BuHon avail été reçu de l'Académie des sciences en · texte numérisé non relu

BuHon avail été reçu de l'Académie des sciences en

Il s'est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n'est néanmoins que dans les siècles éclairés que l'on a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose l'exercice du génie et la culture de l'esprit. Elle est bien différente de cette facilité naturelle de parler ('), qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples, et l'imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle aux corps; tous les mouvements tous les signes concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner ? que faut-il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader ? Un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui, comme vous, Messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons ; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner ; il ne suffit pas de frapper l'oreille et d'occuper les yeux : il faut agir sur l'àme et toucher le cœur en parlant à l'esprit.

Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées {"). Si on les enchaîne étroite-

1. « Dès le commencement, Buffon, par une singulière préoccupation de luimcmo et de son siècle, met, i)our ainsi dire, la puissance oratoire en dehors de l'éloquence, ou du moins l'éloquence qu'il conçoit lui paraît bien difiérente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte. « Ces homtius, dit-il, sentent vivement, s^affeitent de mime, le marquent fortement au dehors : et par une impression purement mécanique, ils transmettent aux « autres Uuf enthousiasme et leurs affeetions. » Est-ce donc si peu de chose? sentir et transmettre l'enthousiasme ! mais cela même est l'éloquence. Ainsi l'entendait Démosthène, ce sublime et véhément logicien. » — (Vili.emain. )

2. Quid est eloquentia, nisi continuus animi motus? (Cicéron.)

ment, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis ; si on les laisse se succéder lentement, et ne se joindre qu'à la faveur des mots, quelque élégants qu'ils soient, le style sera diffus, lâche et traînant.

Mais avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un autre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées : c'est en marquant leur place sur ce premier plan, qu'un sujet sera circonscrit et que l'on en connaîtra l'étendue ; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéaments, qu'on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu'il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force du génie, on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue; par une grande finesse de discernement, on distinguera les pensées stériles des idées fécondes ; par la sagacité que donne la grande habitude d'écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l'esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu'on puisse l'embrasser d'un coup d'œil ou le pénétrer en entier d'un seul et premier effort de génie; et il est rare encore qu'après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut donc trop s'en occuper ; c'est même le seul moyen d'affermir, d'étendre et d'élever ses pensées : plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l'expression.

Ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base ; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet à des lois ; sans cela, le meilleur écrivain s'égare, sa plume marche sans guide, et jette à l'aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu'il emploie, quelques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera ou ne se fera pas assez

sentir, l'ouvrage ne sera point construit; et, en admirant l'esprit de l'auteur, on pourra soupçonner qu'il manque de o-énie. C'est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu'ils parlent très bien, écrivent mal ; que ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination, prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir ; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées ; qu'en un mot, il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet.

Cependant, tout sujet est un ; et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant à parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances (') ; autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par la dépendance harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.

Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? c'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais ; elle prépare en silence les germes de ses productions ; elle ébauche par un acte unique la forme

I. « Dans ce que j'ai dit ici, j'avais en vue le livre de V Esprit des lois, ouvrage excellent pour le fond, et auquel on n'a pu faire d'autre reproche que celui des sections trop fré<|uentcs. » (Noie de liuffon.) — Nous avons dit ce qu'il faut penser de V Esprit des lois, mis à l'index par décret du 2 mars 1752, et d'où datent, au dire de N'ollaire, les progrès du théisme. Voir f âge 160.

primitive de tout être vivant ; elle la développe, elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne; mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L'esprit humain ne peut rien créer ; il ne produira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et la méditation; ses connaissances sont les germes de ses productions : mais, s'il imite la nature dans sa marche et dans son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchaîne, s'il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels.

C'est faute de plan, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées; et, comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres ; il demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de maturité de la production de l'esprit, il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire : les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression; tout s'animera de plus en plus ; le ton s'élèvera, les objets prendront de la couleur; et le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on dit à ce que l'on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux.

Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants ; rien n'est plus contraire à la lumière qui doit faire un corps et se

répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants, que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition : l'on ne présente qu'un côté de l'objet, on met dans l'ombre toutes les autres faces; et ordinairement ce côté qu'on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l'esprit avec d'autant plus de facilité, qu'on l'éloigné davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.

Rien n'est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui. comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité. Aussi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style; à moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie : alors l'art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que l'art d'en dire de grandes (').

Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse ; rien ne dégrade plus l'écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles; ils ont des mots en abondance, point d'idées ; ils travaillent donc sur les mots, et s'imaginent avoir combiné des idées parce qu'ils ont

I. < Il faut croire, dit Grimm, que M. de Buffon a ajouté cette dernière réflexion pour la consolation de quelques-uns de ses nouveaux confrères qui ne peuvent prétendre qu'à la gloire des esprits minces et brillants. Mais sa réflexion n'est pas juste. L'art de dire de petites choses est toujours un art fort mince et fort petit, et il n'y a que le génie qui en dise de grandes; Tart n'y fait rien. >

arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l'ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point de style, ou, si l'on veut, ils n'en ont que l'ombre. Le style doit graver des pensées : ils ne savent que tracer des paroles.

Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet ; i! faut y réfléchir assez pourvoir clairement l'ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée ; et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style ; c'est aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle, dictée par le génie, si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n'est que brillant, et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura ( même de la majesté. Enfin, si l'on écrit comme l'on pen- I se, si l'on est convaincu de ce que l'on veut persuader, ' cette bonne foi avec soi-même, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire tout son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enthousiasme trop fort, et qu'il y ait partout plus de candeur que de confiance, plus de raison que de chaleur.

C'est ainsi, Messieurs, qu'il me semblait, en vous lisant, que vous me parliez, que vous m'instruisiez. Mon âme.qui recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse,

voulait prendre l'essor et s'élever jusqu'à vous. Vains efforts! Les règles, disiez-vous encore, ne peuvent suppléer au génie : s'il manque, elles seront inutiles. Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les facultés intellectuelles. Les idées seules forment le fond du style ; l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire et ne dépend que de la sensibilité des organes; il suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances, et de l'avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs, pour que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or jamais l'imitation n'a rien créé : aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond ni le ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées.

Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet ; il ne doit jamais être forcé ; il naîtra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées. Si l'on s'est élevé aux idées les plus générales, et si l'objet en lui-même est grand, le ton paraîtra s'élever à la même hauteur ; et si, en le soutenant à cette élévation, le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière, si l'on peut ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin, si l'on peut, en un mot, représenter chaque idée par une image vive et bien terminée, et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non seulement élevé, mais sublime.

Ici, Messieurs, l'application ferait plus que la règle ; les exemples instruiraient mieux que les préceptes ; mais, comme il ne m'est pas permis de citer les morceaux sublimes qui m'ont si souvent transporté en lisant vos ouvrages, je suis contraint de me borner à des réflexions. Les ouvrages h'utn écrits seront les seuls

qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme : le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n'y a que la vérité qui soit durable, et même éternelle. Or un beau style n'est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles et peutêtre plus précieuses pour l'esprit humain, que celles qui peuvent faire le fond du sujet.

Le sublime ne peut se trouver que dans les grands sujets. La poésie, l'histoire et la philosophie ont toutes le même objet, et un très grand objet : l'homme et la nature. La philosophie décrit et dépeint la nature ; la poésie la peint et l'embellit : elle peint aussi les hommes, elle les agrandit, les exagère ; elle crée les héros et les dieux. L'histoire ne peint que l'homme, et le peint tel qu'il est : ainsi le ton de l'historien ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes, quand il exposera les plus grandes actions, les plus grands mouvements, les plus grandes révolutions; et, partout ailleurs, il suffira qu'il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu'il parlera des lois de la nature, des êtres en général, de l'espace, de la matière, du mouvement et du temps, de l'âme, de l'esprit ( humain, des sentiments, des passions; dans le reste,

il suffira qu'il soit noble et élevé. Mais le ton de l'orateur et du poète, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu'ils sont les maîtres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d'illusion qu'il leur plaît; et que, devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la force et déployer toute l'étendue de leur génie.

Adresse à Messieurs de l'Académie (').

Que de grands objets, Messieurs, frappent ici mes yeux ! et quel style et quel ton faudrait-il employer pour les peindre et les représenter dignement ? L'élite des hommes est assemblée fia Sagesse est à leur tête ; la Gloire, assise au milieu d'eux, répand ses rayons sur chacun, et les couvre tous d'un éclat toujours le môme et toujours renaissant (^). Des traits d'une lumière plus vive encore partent de sa couronne immortelle, et vont se réunir sur le front auguste du plus puissant et du meilleur des rois. Je le vois, ce héros, ce prince adorable, ce maître si cher. Quelle noblesse dans tous ses traits ! quelle majesté dans toute sa personne ! que d'âme et de douceur naturelle dans ses regards ! il les tourne vers vous.Messieurs.etvous brillez d'un nouveau feu, une ardeur plus vive vous embrase ; j'entends déjà vos divins accents et les accords de vos voix ; vous les réunissez pour célébrer ses vertus, pour chanter ses

1. Cette Adresse à MM. de r Académie, d'un ton si différent de celui qui règne dans ce discours, semblerait presque indiquer qu'en écrivant cette théorie de l'art d'écrire, Huffon ne s'est guère préoccupé de son^auditoire, et que ces éloges obligés par la circonstance, ont été ajoutés après coup.

2. lîuffon abuse ici du droit qu'il vient d'accorder .î l'orateur d'agrandir les sujets : Voici en effet quelle était cette i élite des hommes » au moment où il entrait à l'Académie : le cardinal de Luynes, Jérôme I'.ignon, Paulmy d'Argenson, Crébillon, IJoyer (évéquc de Mirepoix), Duclos, cardinal de Rohan-Soul)ise, Fonccmagne, Maupertuis, La Chaussée, Voltaire, Sallier, maréchal de Richelieu, Dupré de Saint-Maur, duc de Villars, Surian (évéque île Vence), de lîoze, Hénault, cardinal de liernis, comte de Bissy, A. -L. Séguier, \'auréal, Alary, rabl)é d'Olivet, Destouches, Mairan du Resnel, ( iresset, ^Iarivaux, Séguy, Giry de Saint-Cyr, maréchal de Belle-Isle.de Laville.duc de Salnl-Aignan, Mirabeau, Montesquieu, duc de Nivernois, Monçrif,

victoires, pour applaudir à notre bonheur ; vous les réunissez pour faire éclater votre zèle, exprimer votre amour, et transmettre à la postérité des sentiments dignes de ce grand prince et de ses descendants. Quels concerts ! ils pénètrent mon cœur ; ils seront immortels comme le nom de Louis.

Dans le lointain, quelle autre scène de grands objets ! le Génie de la France, qui parle à Richelieu et lui dicte à la fois l'art d'éclairer les hommes et de faire régner les rois ; la Justice et la Science qui conduisent Séguier et l 'élèvent de concert à la première place de leurs tribunaux ; la Victoire qui s'avance à grands pas et précède le char triomphal de nos rois, oij Louis le Grand, assis sur des trophées, d'une main donne la paix aux nations vaincues, et de l'autre rassemble dans ce palais les Muses dispersées. Et près de moi. Messieurs, quel autre objet intéressant ! la Religion en pleurs, qui vient emprunter l'organe de l'Éloquence pour exprimer sa douleur, et semble m'accuser de suspendre trop longtemps vos regrets sur une perte que nous devons tous ressentir avec elle (').

I. Celle de M. Languet de Gergy, archevêque de Lens, auquel j'ai succédé à l'Académie française. (Note de Buffbn), Ce prélat fut un zélé défenseur de l'Église. Il avait publié en 1729 la Vie de Marie Alacoqtie.

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né à Aigueperse, mort à Paris (1738-1813). -

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ABBE Jacques Delille a certainement été le créateur de la poésie descriptive en France. Bien que ce genre un peu froid ait cessé de plaire,on se rend facilement compte de la réputation que Delille s'est acquise parmi ses contemporains, si l'on compare ses ouvrages à ceux de ses rivaux. Classique par excellence, il s'en faut pourtant qu'on le doive considérer comme un modèle. « Il manque de composition et d'ordonnance, il ne sait pas faire un ensemble dont toutes les parties s'enchaînent avec art , son style, souvent digne des plus grands maîtres, qu'il surpasse quelquefois par la richesse des couleurs et le charme d'une harmonie naturelle et savante, n'a point d'abandon et de naïveté. » Ce jugement, que porte sur l'abbé Delille son successeur dans la chaire de poésie latine au collège de France, Tissot, est absolument exact. Peut-être faudrait-il attribuer le défaut d'inspiration et de pensée qu'on peut reprocher au traducteur des Géorgiques, à ce genre même qui l'a rendu célèbre. Delille a traduit en vers V Enéide, le Paradis perdu de Milton, V Essai sur V homme ^o. Pope; il a publié aussi divers poèmes: \&s Jardins, la Pitié; son œuvre la meilleure est V Imagination.

M. DELILLE, ayant été nommé par MM. de l'Académie FRANÇAI.SE A LA PLACE DE M. DE LA CONDAMINE, V VINT PRENDRE SÉANCE LE I4 JUILLET 1 774, ET PRONONÇA LE DISCOURS SUIVANT :

Messieurs,

Vous vous rappelez, sans doute, et ce spectacle frappa vivement ma première jeunesse, vous vous rappelez ce jour où M. de la Condamine, assis pour la première fois parmi vous, reçut de M. de Buffon des louanges si nobles et si bien méritées. On crut entendre l'interprète même de la nature célébrer celui qui l'avait observée le plus constamment, et le plus audacieusement interrogée. Et tel est le prix des éloges donnés

par un grand homme, que M. de la Condamine se crut payé de quarante ans de travaux et d'études, par quelques lignes de son illustre ami.

Voilà l'orateur que mériterait encore son ombre. Au défaut du génie, je me fonde sur l'intérêt qu'excitera toujours un nom qu'on ne peut prononcer sans réveiller les idées de talents, de courage, d'humanité.

Je n'irai point chercher, dans un sujet étranger à lui, des moyens de vous intéresser. Cette ressource, imaginée pour suppléer au peu d'événements que présente à la curiosité publique la vie de la plupart des gens de lettres renfermés dans l'ombre de leur cabinet et dans le cercle de leurs études, me devient inutile par la variété des talents de M. de la Condamine, par l'incroyable activité de son âme, la singularité piquante de son caractère ; et une vie qui suffit à tant de travaux suffirait à plusieurs éloges.

M. de la Condamine entra d'abord dans le service et s'y distingua par cette intrépidité qu'il signala depuis dans la poursuite de la vérité. De ces jeux sanglants, il s'était fait un spectacle dont son avidité naturelle de connaître augmentait pour lui le danger. On l'a vu, dans un siège, vêtu d'une couleur remarquable, s'avancer pour voir de plus près l'effet d'une batterie de canon, dont il était le but, sans s'en apercevoir. Ainsi l'observateur se montrait déjà dans le guerrier, et peutêtre au lieu de dire qu'il porta dans les sciences le courage militaire, serait-il plus vrai de croire qu'il portait déjà dans l'art militaire la curiosité courageuse du philosophe.

Sa passion dominante fut cette curiosité insatiable. Ce doit être celle de ce petit nombre d'hommes destinés à éclairer la foule, et qui, tandis que les autres s'efforcent d'arracher à la nature ses productions, travaillent à lui arracher ses secrets. Sans ce puissant aiguillon, elle resterait pour nous invisible et muette, car elle ne parle qu'à ceux qui l'appellent ; elle ne se

montre qu'à ceux qui cherchent à la pénétrer ; elle ensevelit ses mystères dans des abîmes, les place sur des hauteurs, les plonge dans les ténèbres, les montre sous des faux jours. Et comment parviendraient-ils jusqu'à nous, sans la courageuse opiniâtreté d'un petit nombre d'hommes, qui, plus impérieusement maîtrisés par les besoins de l'esprit que par ceux du corps, aimeraient mieux renoncer à ses bienfaits que de ne pas les connaître ; ne les saisissent, pour ainsi dire, que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pensée ? Cette qualité, dis-je, fut dominante dans M. de la Condamine ; elle lui rendait tous les objets piquants, tous les livres curieux, tous les hommes intéressants.

Pourrai-je le suivre dans ces courses immenses, entreprises à la fois par ce désir ardent de s'instruire et par celui d'être utile ? Je le vois d'abord parcourir l'Orient : on se le représente aisément, courant de ruine en ruine, fouillant dans les souterrains, consultant les inscriptions, jamais plus piquantes pour lui que lorsqu'elles étaient plus effacées ; mesurant ces obélisques, ces pompeuses sépultures, qui paraissent vouloir éterniser à la fois l'orgueil et le néant ; partout poursuivant les traces de l'antiquité, qui semble se consoler en ces lieux de l'ignorance qui l'environne par le respect des étrangers qu'elle attire.

Mais sa passion favorite ne faisait que préluder à de plus grandes entreprises : il était fait pour se distinguer de la foule des voyageurs. Parcourir quelques états de l'Europe, connaître l'étiquette de leurs cours, goûter les délices du beau ciel de la Grèce et les charmes de l'Italie, voilà ce qu'on appelle communément des voyages, et ce que M. de la Condamine nommait ses promenades. L'Europe où l'influence du même climat, la société des arts, les nœuds du commerce, surtout le désir, plus épidémique que jamais, de copier la France, donnentià toutes les nations un air de famille ; l'Europe devait être bientôt épuisée par sa dévorante

avidité. Le continent même ne pouvait lui suffire, et l'ambition de connaître, dans M. de la Condamine, se trouvait aussi trop resserrée dans un seul monde. En 1735 il proposa le premier à l'Académie un voyage à l'équateur, pour déterminer, par la mesure de trois degrés du méridien, la figure du globe.

Sur sa proposition, quatre académiciens furent nommés pour cette grande entreprise, également glorieuse pour eux, pour leur souverain et pour M. le comte de Maurepas, digne bienfaiteur, pendant son ministère, des sciences et des arts qui, par une juste reconnaissance, lui ont embelli le bonheur de la vie privée, et qu'elles viennent de céder de nouveau au besoin de l'État et à l'estime de son maître.

Ainsi, tandis que MM. de Maupertuis, Clairault, Camus et Le Monnier allaient, pour le même objet, braver les frimas du Nord, MM. Godin, Bouguers et de la Condamine allaient affronter les ardeurs du Midi. Jamais les souverains n'avaient rien fait de si beau pour l'honneur de la philosophie ; jamais la philosophie n'avait médité un plus grand effort, et la vérité allait se trouver poursuivie du pôle à l'équateur.

Tandis que les collègues de M. de la Condamine se préparaient à supporter les dangers et les fatigues, lui, il se promettait de nouveaux plaisirs. Combien son cœur tressaillait d'avance de l'espoir de connaître ces contrées qui, malgré la dégradation qu'ont cru y remarquer dans le moral et même dans le physique des écrivains ingénieux, sont si fécondes en grands et magnifiques spectacles, où les arbres se perdent dans, les nues, où les fleuves sont des mers, où les montagnes présentent au voyageur, à mesure qu'il monte où qu'il descend, toutes les températures de l'air, depuis les ardeurs de la zone torride jusqu'aux frimas de la zone glaciale ; où la nature enfin, échauffée de plus près par le soleil, donne aux oiseaux de plus riches couleurs, aux fruits plus de parfum, aux poisons même plus

d'activité, prodigue à la fois ses plus admirables et ses plus funestes productions, et ses plus imposantes beautés, et ses plus effrayantes horreurs !

Mais ce grand spectacle n'était que le second objet de M. de la Condamine. La mesure des degrés du méridien réclamait d'abord tout son zèle. Il serait difficile de bien peindre.et la grandeur des obstacles, et celle de son courage.

On peut dire de l'astronomie ce que M, de Fontenelle disait de la botanique : ce n'est pas une science paresseuse ; voyez de combien d'arts et de connaissances elle marche accompagnée, combien d'instruments divers elle traîne à sa suite ; condamnée à des attitudes fatigantes, veillant quand tout dort, active quand tout repose, elle semble renoncer aux douceurs du sommeil, à la lumière du jour, et au commerce des hommes.

Mais si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut éprouver M. de la Condamine dans ces lointaines contrées. Pour le bien peindre, il faudrait les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de la poésie même ; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer quelquefois son langage : du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse, banni par la colère des dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, et échappant aux enchantements de la cour de Circé, on peut opposer, sans doute, les travaux réels de M. de la Condamine, s'arrachant aux délices de la capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant ces montagnes inaccessibles jusqu'à lui, menacé d'un côté par les masses de neige suspendues à leur sommet, de l'autre par la profondeur des précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux de notre continent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois même entendant gronder ces foudres

souterrains, et voyant des torrents de soufre sillonner ces neiges antiques, que n'avaient point effleurées les feux de l'équateur.

Cependant ces redoutables phénomènes irritaient sa curiosité au lieu de l'effrayer ; il semblait que le génie des sciences veillât sur lui. Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il vit s'enflammer, à sept lieues de distance, celui de Cotopaxi, sur lequel il observait quelques jours auparavant ; et peut-être sans cet éloignement dont sa curiosité s'indignait sans doute, entraîné par elle, et trop digne émule de Pline, il lui aurait ressemblé dans sa mort, comme il l'avait imité dans sa vie.

A d'incroyables dangers se joignaient d'incroyables fatigues ; mesurer, la toise en main, une base immense; chercher à travers des rochers, des ravins, des abîmes, les points de ses triangles ; replanter vingt fois sur des monts escarpés des signaux, tantôt enlevés par les Indiens, tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes chargées de frimas, quelquefois arrachées par les vents ; essuyer la cruelle alternative, et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et du froid le plus âpre sur les montagnes : voilà quelle fut sa vie pendant sept ans entiers.

Oui le soutenait donc au milieu de tant de dangers et de travaux ? Il l'avoue lui-même avec cette candeur, la vertu des grands talents et des belles âmes ; sur ces monts couverts déglace, loin des regards des hommes, il songeait à l'estime de l'Europe, à l'estime plus douce de ses concitoyens ; et semblable à ce héros, qui, au milieu des périls et des combats, s'écriait : « O Athé- « niens! qu'il m'en coûte pour être loué de vous! » cette douce perspective lui adoucissait l'éloignement de sa patrie, l'inclémence des saisons et le poids des fatigues.

Cependant, tandis qu'il immolait ainsi sa santé à l'amour des sciences, les habitants de ces lieux le croyaient occupé sur ces montagnes à découvrir de l'or;

et dans quel temps l'ignorance de ces peuples lui faisait-elle cette injure ? Dans le temps que M, de la Condamine pour faire subsister ses collègues, dont les fonds étaient épuisés, avait vendu ses effets ; et, ce qui était un plus grand sacrifice, avait engagé ses instruments astronomiques, était parti pour Lima, avait traversé les Cordillères du Pérou, franchi quatre cents lieues de chemins impraticables ; et, après s'être engagé en son nom dans la capitale du Pérou pour une somme de quatre-vingt mille livres, était revenu, avec les mêmes dangers et les mêmes peines, ranimer par sa présence et ses secours le zèle et les travaux de ses collègues : action admirable, où un savant déploya le courage d'un héros, et un particulier la générosité d'un roi !

Cet or qu'il allait chercher avec tant de peine quand il était nécessaire à ses découvertes, il savait le dédaigner quand il n'était plus ennobli par son usage, et plus encore quand il se trouvait en concurrence avec son amour pour les sciences.

Au moment qu'il se préparait à revoir sa patrie et à lui porter les vérités qu'il avait conquises, on lui enlève une cassette qui renfermait ses journaux et l'argent destiné pour son voyage. Il fait publier surle-champ qu'il consent à perdre la somme entière pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut acceptée ; et, malgré la perte d'une somme considérable, il crut, en effet, avoir retrouvé son trésor.

Déterminé à repasser en france, il délibéra sur le choix de la route ; on soupçonne bien qu'il dut préférer la plus périlleuse si elle était la plus instructive ; peutêtre même eût-il suffi qu'elle fût la plus périlleuse. Il forma le projet de descendre la fameuse rivière des Amazones, qui doit, dit-on, son nom à une société de femmes guerrières, séparées des hommes ; société qui doit, grâce à nos mœurs, trouver peu de croyance parmi nous, mais un peu moins invraisemblable dans

ces contrées barbares, où les époux font tomber tout le poids des travaux sur un sexe moins fait pour les supporter lui-même que pour les adoucir aux hommes.

M. de la Condamine part pour aller s'embarquer sur ce fleuve immense, large de cinquante lieues à son embouchure. Mais combien de traverses avant d'arriver au lieu de son embarquement ! L'imagination se fatigue à suivre des courses qui ne lassèrent pas sa constance. Vous le verriez avec effroi marcher, suspendu par des ponts d'osier, sur des rivières rapides et profondes ; suivre sur les montagnes des chemins tracés par le cours des torrents, ou, la hache à la main, se frayer une route à travers des bois épais, côtoyer des précipices, passer le même torrent vingt-deux fois en un jour, à chaque instant prêt à faire naufrage, et dans le danger continuel de sa vie toujours tremblant pour le recueil de ses observations.

Toutefois, dans le cours de ces voyages pénibles, dont il a fait le tableau le plus intéressant, le lecteur se repose quelquefois agréablement avec lui. On s'arrête avec plaisir dans ce hameau composé de dix familles indiennes, où, en attendant un radeau, il passa huit jours heureux, sans avoir, dit-il, ni voleurs, ni curieux à craindre : il était avec des sauvages. Là, respirant pour' la première fois après tant de fatigues, partageant les plaisirs innocents des Indiens, se baignant avec eux, recevant les fruits de leur chasse et de leur pèche, la liberté, le silence, la solitude, la beauté du lieu, le délassèrent délicieusement de ses travaux et du commerce des hommes. Sachons gré à un homme fait pour briller chez des peuples polis, d'avoir su se plaire chez un peuple sauvage : l'un suppose la beauté du génie, et l'autre la simplicité des mœurs. Son départ de ces lieux n'est pas moins intéressant que son séjour. Avant de quitter ces innocentes délices qui avaient reposé son corps sans ralentir son courage, j'aime à le voir, pour assurer à l'Académie le fruit de

ses observations, lui en adresser un extrait qu'il nomma son testament académique, partir ensuite, escorté de ses fidèles sauvages qui portaient ses instruments et ses effets, et s'embarquer sur la rivière des Amazones, exposant plus volontiers sa vie depuis qu'il était assuré que les sciences perdaient moins à sa mort.

Je ne vous le peindrai point abandonné au courant de ce fleuve immense ; ici, heurtant contre des rocs escarpés ; là, entraîné par des tourbillons d'eau, tantôt arrêté par une branche qui traverse son radeau, et suspendu sur les eaux qui décroissent à vue d'œil ; tantôt franchissant le fameux détroit du Pongo, où les eaux, plus rapides et plus profondes, roulant sous la voûte obscure et tortueuse de ses bords rapprochés avec un mugissement entendu de plusieurs lieues, lancèrent son radeau comme un trait, à travers les saillies des arbres et les pointes menaçantes des rochers.

Je ne vous le représenterai point, après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones, s'enfonçant dans la rivière de Para, large de trois lieues, échouant contre un banc de vase, obligé d'attendre sept jours les grandes marées, remis à flot par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait échouer, et sauvé par où il devait périr. Je ne vous peindrai point les tempêtes qu'il essuya, les nations inconnues qu'il traversa, tous les dangers enfin menaçant ses jours ; tandis que lui, tranquille observateur, seul au milieu de ces déserts, avec trois Indiens maîtres de sa vie, tenait tour à tour le baromètre, la sonde et la boussole.

II faut l'avouer, en lisant ces récits dans ses Mémoires, on est quelquefois tenté d'oublier ses peines' pour envier ses plaisirs. Il ignorait du moins l'ennui, le fiéau de ces voyageurs, qui, tristement emprisonnés, déplacés sans mouvement, parcourant les lieux sans les voir, après quelques mois du plus stérile ennui, ne ressentent pas même le plaisir d'arriver. Les tableaux

variés qu'offraient à ses yeux les fleuves et leurs bords; là, des animaux inconnus ; ici, des plantes nouvelles ; tantôt des peuples également bizarres dans leur parure et dans leurs mœurs, tantôt les débris de ces nations jadis si florissantes, épars par les déserts qui furent des empires ; enfin, tant d'objets nouveaux exposés en silence à ses yeux, dans ces immenses solitudes où la philosophie voyageait pour la première fois, tout payait un tribut à sa curiosité; et, comme ces vastes fleuves sur lesquels il voguait, recevaient à chaque instant des fleuves qui grossissaient leurs cours ; ainsi, dans une naviofation de douze cents lieues, semblait s'accroître incessamment le trésor de ses idées et de ses connaissances.

Arrivé à Cayenne, M. de la Condamine attendit un vaisseau pour retourner en France ; il y était arrivé malade, languissant, et portant déjà le germe de plusieurs infirmités. Ici, Messieurs, arrêtons-nous un moment avec lui, et peignons-nous, s'il est possible, ce qui se passait dans son cœur. Depuis dix ans, gravissant sur des montagnes, jeté dans les déserts, errant sur les eaux ; depuis dix ans, il est éloigné de tout ce qu'il aime ; tant que l'activité de ses travaux, l'enthousiasme de sa grande entreprise, avaient distrait son cœur, mille sentiments toujours chers étaient restés, pour ainsi dire, suspendus dans son âme; mais, lorsque ses travaux furent achevés, lorsque ses yeux, si longtemps occupés à observer la nature, se tournèrent vers la France, alors son âme entière reprit son cours; alors le souvenir de ses amis, celui de ses parents, l'ineffaçable amour de la patrie, que sais-je ? le désir de jouir de la gloire, dont jamais on ne jouit si doucement que parmi les siens, tous ces sentiments se réveillèrent à la lois dans son cœur, et les vents et les flots amenaient trop lentement, au gré de son impatience, le vaisseau qui le devait enfin rendre à sa patrie.

Après ce grand voyaq^e. il semblait qu'aucun lieu

L'Éloquence acidémiiiue. i,;

du monde ne pouvait plus exciter sa curiosité : mais il n'avait pas vu l'Italie ; il n'avait pas vu Rome ; et qui peut se flatter de connaître le monde, sans avoir vu cette ville à jamais intéressante par ses victoires, par ses désastres, par sa magnificence, par ses débris ; le dépôt des arts antiques, le berceau des arts naissants ; autrefois la dominatrice du monde par les armes, aujourd'hui par la religion, et qui eut, en effet, le droit de se nommer la \'ille éternelle ?

Il y fut reçu avec distinction par le pape Benoit XIV, dont la gaité franche, la douce affabilité semblaient solliciter l'oubli de son rang, parce qu'il sentait que sa véritable grandeur en était indépendante ; l'ami des étrangers, le premier objet de leur curiosité et de leur admiration dans Rome, l'ami surtout des Français, estimé des Anglais même, qui ont placé son buste dans le Muséum de Londres où il semble triompher des préjugés de la haine nationale ; qui, enfin, par ses vertus et ses lumières, faisait la gloire de Rome moderne, et eût été digne de l'ancienne. Il accorda à M. de la Condamine ce qu'il pouvait lui accorder de plus doux et de plus llatteur. son portrait, et une dispense pour épouser sa nièce. Sensible à ces bontés, M. de la Condamine le lui témoigna avec cette impétuosité franche et familière, dont les souverains vraiment respectables sont plus flattés que du respect, et qui n'ôte quelque chose au rang que pour le rendre à la personne.

Il n'eût pas été content de lui-même, s'il n'eût vu à Rome que ce que les autres avaient vu avant lui. Il fit des recherches très heureuses sur les mesures anciennes qui ont si longtemps exercé nos savants : l'Académie des Sciences travaillait pour l'Académie des Belles- Lettres. Cette variété de goûts et de connaissances était peut-être ce qui distinguait le plus M. de la Condamine de la foule des voyageurs. La plupart n'aiment et ne voient que leur objet favori. Le botaniste ne

cherche que des plantes ; le géographe, que des positions de villes ; l'antiquaire, que des inscriptions. M. de la Condamine aimait et voyait tout.

Ce mérite se remarque surtout dans son voyage d'Italie, le pays du monde peut-être le plus fécond en tout genre d'observations, fait pour plaire au peintre par les chefs-d'œuvre de l'art et le pittoresque des sites ; à l'architecte, par les monuments antiques ; au naturaliste, par la variété des productions ; surtout à l'homme de lettres, qui, trouvant partout l'image des grands hommes dont les écrits ont instruit son enfance, parcourant ces lieux dont les noms l'ont frappé au berceau, croit voir partout les traits de ses maîtres, et voyager dans sa patrie.

Ce qui, dans ces lieux, attira le plus son attention, fut le volcan du Vésuve, qu'il a décrit en prose, comme Virgile a peint l'Etna en vers. Après ce qu'il avait vu en Amérique, le Vésuve ne pouvait l'étonner ; mais ce volcan avait englouti des villes célèbres ; il avait dévoré les monuments des arts ; il avait fait périr un des plus beaux génies de Rome, et cela seul le rendit plus intéressant pour sa curiosité que tous ceux du nouveau monde.

Je ne dirai rien de son voyage d'Angleterre, qu'il n'a point publié. On se figure d'abord que l'homme, peut-être le plus singulier de la France, dut fort se plaire chez le peuple le plus singulier de l'Europe. Et, en effet, il y avait quelque analogie entre cet homme et ce peuple ; mais elle fut altérée par un événement peu considérable en lui-même, à qui cependant le nom et surtout le caractère de M. de la Condamine donnèrent de l'importance. Il eut à se plaindre d'une petite injustice dont il n'obtint point de réparation, par une suite de la tolérance qui règnie dans la police de Londres.

Une police trop rigoureuse effaroucherait la liberté ombrageuse de ce peuple si jaloux et si digne de son indépendance. Ce grand principe, exposé en si beaux

vers par un de leurs grands poètes, qu'il est des maux qui sont des biens, et que les inconvénients particuliers sont l'avantage commun, leur paraît aussi vrai dans l'économie du monde ; et certains désordres y sont presque tolérés par la sagesse de la législation, comme ils sont proscrits ailleurs par la sagesse de la police. I\I. de la Condamine ne voulut point entrer dans ces grandes vues ; irrité de n'avoir pas obtenu justice, il fit, dans les papiers publics, un appel à la nation ; et chez le peuple qui respecte le plus le pouvoir des lois et le droit de l'homine, il regretta les déserts et les sauvages.

Telle était sur lui l'impression de l'injustice apparente ou réelle ; et ce n'était point chez lui l'effet d'un amour-propre révolté ; c'était l'amour profond de l'équité naturelle.

Ce sentiment était fortement imprim.é dans son cœur, et lui a dicté des actions à jamais honorables à sa mémoire. Dans son voyage du Levant, plutôt que de livrer au cadi de Baffa un dépôt d'argent qui lui avait été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les coups de fusil, le canon même ; enfin, traîné devant le cadi, lui en imposer par sa fermeté, lui arracher des excuses par ses menaces ; en un mot, faire respecter les droits de la propriété dans le pays des usurpations, et ceux de la liberté dans le séjour de l'esclavage.

Qui peut lire, sans attendrissement, ce qu'il fit dans le nouveau monde, pour la mémoire du malheureux Seniergues, massacré par une populace ameutée contre les Français ? L'image de cet infortuné compagnon de ses voyages, de ses dangers, égorgé à ses yeux, égorgé dans une fête publique, à la veille d'un établissement avantageux, lui était toujours présente ; elle le poursuivait sur ces rochers, théâtre de ses travaux, comme le remords aurait dû poursuivre le coupable ; il n'en descendait que pour demander justice au nom

de ses mânes ; il quittait ses bases, ses triangles, ses méridiennes, pour éclairer par des mémoires, pour exciter par des sollicitations, des juges prévenus ou timides. Pendant trois ans entiers, il ne se lassa point de demander vengeance. Voilà de ces traits d'humanité, d'enthousiasme, d'oubli de soi-même, qu'on ne peut trop répéter dans ce siècle du vil intérêt, où les âmes desséchées, privées de cette surabondance de sentiments qui embrassent la société et l'avenir, aveugles à la beauté sévère de la vertu, sourdes à la voix lointaine de la postérité, n'écoutant enfin que l'intérêt du lieu, du moment, de la personne, sont assez malheureuses pour ignorer le plaisir des privations et la jouissance des sacrifices.

Mais, où INI.de la Condamine déploya à la fois l'homme sensible, l'homme éloquent et l'excellent citoyen, c'est dans la défense de cette méthode, source de tant de débats, qui se vante de prévenir un mal affreux par ce mal lui-même ('). Jamais, sans doute, l'éloquence ne traita un sujet plus intéressant : la mère tremblante pour un fils adoré, le mari idolâtre de sa jeune épouse, celle-ci jalouse de conserver ses charmes et le cœur de son époux, enfin les deux sexes animés, l'un par l'intérêt de la beauté, l'autre par celui de la vie: voilà pour qui et devant qui plaidait M. de la Condamine: il semblait que l'amour de l'humanité élevât son génie et son courage. Il lui fallait combattre à la fois les médecins, les moralistes, la voix du préjugé, la voix même du sang et de la nature. Il employait tour à tour la force du raisonnement et l'arme du ridicule : c'était Cicéron ou Démosthènes plaidant la cause, non plus d'un particulier, mais celle du genre humain. A la force de l'éloquence, il joignait l'activité des démarches ; et, enfin, pour pousser à bout ses adversaires, il ofirit de se taire inoculer lui-même. Peu de philosophes hasarderaient de pareilles preuves de leurs opinions.

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