‹ L'Eloquence académiqueChapitre 41 sur 65 · I. La vaccine découverte par Jenner · texte numérisé non relu

I. La vaccine découverte par Jenner

Ce ne serait point à moi à prononcer sur cette grande question.S'il était possiblequ'elle fût encore un problème, je remarquerais seulement que l'inoculation a pour elle deux grandes autorités, la Circassie et l'Angleterre, je veux dire le pays de la beauté. On citera sans doute, un jour, le suffrage des Français quand elle aura cessé d'être chez eux une nouveauté, car on sait que la mode nous gouverne, même sur ce qui intéresse la vie ; et le peuple le plus éclairé de l'Europe a été un des plus lents à adopter une pratique connue dès longtemps chez des peuples presque barbares.

Quel pays cependant a été plus souvent et plus cruellement averti de son utilité ? Dans quel lieu ce mal horrible a-t-il frappé un plus grand nombre d'illustres victimes ? Comme si les Français devaient être punis dans ce qu'ils ont de plus cher, d'avoir adopté si tard une méthode utile ; ou, comme s'il eût fallu, chez un peuple imitateur de ses maîtres, que des coups multipliés forçassent enfin les chefs de sa nation à lui donner l'exemple ! Vous gémissez encore, Messieurs, du dernier coup que ce monstre a frappé. Hélas ! quand l'aïeul de Louis le bien-aimé (') fut ravi à la France par ce fléau terrible, les Français pouvaient-ils prévoir que son petit-fils éprouverait le même sort ? Ce prince, qui avait eu l'avantage unique d'avoir fait jouir la France de ce que la victoire a de plus brillant, et de ce que la paix a de plus doux, au milieu des délices dun règne tranquille, au moment que des alliances heureuses préparaient des espérances à l' État et des consolations à sa vieillesse, s'est senti tout à coup surpris par ce mal contagieux, jamais plus cruel que lorsqu'il est plus retardé, et qui n'a rien de plus affreux que de repousser les caresses du sang et les embrassements de la nature. Mais est-il des dangers que redoute la véritable tendresse.'* Tandis que l'héritier du trône gémissait de se

I. Louis, le grand Dauphin, avait été emporté par la petite vérole en 171 1. On sait que le roi Louis XV, son pctil-fiis, périt victime de la même maladie.

voir, par la loi sacrée de l'État, privé des derniers soupirs de son aïeul, nous avons vu trois généreuses princesses, victimes volontaires, se dévouer aux horreurs de la contagion pour conserver les jours de leur père; lui prodiguer, de leurs royales mains, des secours dont la douceur allait jusqu'au fond de son âme, suspendre la violence de la douleur et charmer les angoisses de la mort. Le ciel qui nous a ravi le père, s'est contenté de nous faire trembler sur le sort des enfants ; et, en gémissant de sa rigueur, nous rendons grâces à sa clémence. M. de la Condamine a été assez heureux pour n'être pas témoin de notre perte et de nos alarmes ; sans doute il aurait, comme nous, prié le Ciel d'épargner à la France ces horribles preuves de son opinion.

Mais, que dis-je, Messieurs ? S'il a échappé à un spectacle douloureux pour un cœur français, il a perdu la plus brillante époque de sa gloire, il a perdu son plus beau triomphe. Le chef de l'État, les deux appuis delà couronne, une auguste princesse, se soumettant à la fois à cette méthode si longtemps combattue, dont il fut l'intrépide défenseur: quel moment pour lui, s'il eût vécu! Et ce moment, Messieurs, non seulement son zèle et ses talents l'ont hâté, mais sa pénétration l'avait prévu. Vous me saurez gré, sans doute, de rapporter les termes.j'oseraispresquedire de sa prophétie. « L'ino- « culation, dit-il, s'établira quelque jour en France ; « mais quand arrivera ce jour ? Ce sera peut-être dans « le temps funeste d'une catastrophe semblable à celle « qui plongea la nation dans le deuil, en 171 1. » L'événement, Messieurs, n'a que trop vérifié ses prédictions. Tel est le sort de la plupart de ceux qui écrivent pour le bonheur du genre humain ; il faut que leurs leçons, pour faire impression sur les hommes, soient secondées par les dures leçons de l'expérience. Fendant leur vie, ils ne jouissent de leurs succès que par un pressentiment consolateur qui avance pour eux l'avenir, et leurs lauriers ne semblent croître que pour orner leur tombeau.

Philosophe courageux, si tu n'as pu jouir de l'effet de tes prédictions et de tes travaux, que tes mânes du moins jouissent de notre hommage ! Chaque fois que cette méthode, consacrée par la plus glorieuse épreuve, conservera un fils à sa mère, conservera la vie et la beauté d'une épouse ; chaque fois surtout que notre jeune monarque sera béni de son peuple, ton ombre recueillera aussi son tribut de bénédiction et de reconnaissance. Mais, pardonne ; dans le moment où ces têtes royales se sont livrées à cette épreuve effrayante pour ceux mêmes qui l'avaient désirée, malgré ta profonde conviction de ses avantages, oui, j'ose l'assurer, toi-même aurais tremblé. Et vous. Princes, notre plus cher espoir, recevez nos justes actions de grâces, pour avoir donné un exemple salutaire à la nation, et encore plus pour avoir rassuré sa tendresse alarmée ; c'est être doublement ses bienfaiteurs.

Quand M. de la Condamine n'aurait eu d'autres titres que ceux que je viens de rappeler, l'Académie française s'honorerait à jamais de voir son nom sur sa liste ; mais il avait des droits plus immédiats à une place dans ce corps illustre.

11 fut un de ceux qui embellirent les sciences parles charmes du style, genre de mérite dont M. de Fontenelle avait donné l'exemple. A l'exception de Descartes et de Malebranche, qui avaient écrit sur les sciences avec plus d'imagination que de grâce, la plupart de ses prédécesseurs les avaient hérissées d un style barbare; ils s'étaient, pour ainsi dire, placés à l'entrée de leur temple, comme pour effrayer ceux qui voudraient en approcher : c'étaient des dragons qui gardaient les pommes d'or. M. de Fontenelle les humanisa, leur donna un air de popularité noble ; leur sanctuaire fut ouvert sans être profané, et, bien différents des mystères de la théologie païenne, qui perdaient les hommages du publicdès qu'ilsétaientdivulgués, leurs mystères, exposés aux yeux des hommes, ne firent qu'acquérir

de plus nombreux et de plus respectueux adorateurs.

Aussi ce philosophe aimable fut-il un des premiers que l'Académie française disputa à l'Académie des sciences. Plusieurs autres ont eu depuis le même honneur; et, comme autrefois la capitale du monde adoptait des citoyens dans toutes les parties de l'univers, ainsi. Messieurs, vous vous faites orloire de choisir dans toutes les sociétés littéraires les ornements de la vôtre. Sur votre liste on lit encore les noms de deux hommes célèbres.également honorés de votre adoption ('),L'un, après avoir sondé les profondeurs de la nature par la pénétration de son génie, en a égalé l'abondance par la richesse de son style, et la magnificence par la pompe de ses images ; l'autre, descendu des hauteurs de la géométrie, a déployé à nos yeux la marche de l'enchaînement des sciences, avec une éloquence digne d'elles, et avant lui, presque inconnue d'elles ; et dans ses pensées, dans son style, a joint le courage et la précision Spartiates à l'élégance et à la finesse attiques.

M. de la Condamine mérita doublement d'être leur confrère : ses connaissances étaient vastes, son style avait de la pureté, de la noblesse et une sage sobriété d'ornements : il cultiva même la poésie, cet art enchanteur dont la séduction a de tout temps dérobé quelques moments aux plus grands philosophes, à Platon parmi les anciens, à Leibnitz parmi les modernes. Ici même, quelque temps avant sa mort, le public, entendant des vers de sa composition, lui donna, avec un plaisir mêlé de regret,des applaudissements qu'il était doublement malheureux de ne pouvoir entendre (^), mais dont

1. Le comte de IJuffon, nommé académicien en 1753, et Dalembert, académicien en 1754, et secrétaire perpétuel en 1772. (Quoiqu'il en soit de son mérite comme savant, c'est comme ennemi de la Religion, c'est comme scconil île Voltaire dans la guerre contre le catholicisme, que Dalembert est surtout ccmnu.

2. La Condamine était extrêmement sourd. On se souvient de i'éiiigranime (ju'il fil lui-même, à ce sujet, lors de sa réception à l'.Académie :

La Condamine est aujourd'hui Entré dans la troupe immortelle ; Mais il est sourd. — Tant mieux pour lui. Et non muet. — Tant pis pour elle.

l'amitié l'avertissait, et qui, perdus pour ses oreilles, ne l'étaient pas pour son cœur. Dans la société, il laissait échapper des vers aimables, dont la gaîté. la facilité doivent désarmer la critique, surtout quand ils ne s'annoncent que comme les délassements d'occupations plus importantes. Lorsque, dans une riche et fertile moisson, on rencontre quelques (leurs, on n'exige pas qu'elles aient les couleurs ni les parfums de celles qu'on cultive dans nos parterres (').

Ses derniers jours payèrent, par différentes infirmités, les travaux de ses premières années. Celle qu'il souffrait le plus impatiemment était sa surdité, parce qu'elle contrariait sa passion favorite. Ceux qui savaient la cause de son état, ne pouvaient le voir sans un sentiment de respect. J'ai vu moi-même, Messieurs, quelque temps avant sa mort, ce philosophe, victime de son zèle pour les sciences, avec cette sorte de vénération qu'inspire la vue de ces guerriers mutilés au service de l'Etat.

Cependant la source de ses infirmités en était le dédommagement. Dans l'honorable repos de sa vieillesse, il revoyait en esprit cette riche variété d'objets qu'il avait vue de ses yeux.

Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avaient fait si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort : il l'a vue s'approcher, je ne dis pas avec intrépidité, mais j'oserais presque dire avec distraction {"). Ce n'était point l'incrédulité stupide qui cherche à s'étourdir sur ce dernier moment ; c'était l'intention d'un homme ardent, dont l'âme se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, à tout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'activité n'a fini qu'avec lui.

Tel je me suis représenté cet homme célèbre, Mes-

1. Dc'lille est trop indulgent pour ce poète qui, dit M. tjodefroid, « égayait sa vieillesse à rimer des pièces grivoises et libertines »,

2. Il mourut des suites d'une opération nouvelle, dont il avait voulu qu'on fit l'essai sur lui, et qu'il suivit avec attention malgré ses souffrances, se proposant d'en rendre compte à l'Académie s'il guérissait.

sieurs, beaucoup mieux peint sans doute par le digne secrétaire de l'Académie des sciences, qui, ayant à caractériser, dans le même homme, un écrivain et un philosophe, s'en est acquitté en philosophe plein de lumières et en écrivain éloquent.

Si notre héros commun eut des connaissances plus étendues que profondes ; s'il eut dans l'esprit plus de cette activité qui s'élance vers plusieurs objets que de cette pénétration patiente qui s'attache jusqu'au bout à l'objet dont elle s'est une fois saisie; si enfin d'autres ont laissé des découvertes plus sublimes à la philosophie, personne n'a laissé de plus grands exemples aux philosophes.

Plus je sens vivement son mérite, Messieurs, plus je dois être étonné d'occuper sa place. Sans doute vous avez voulu, par cet exemple, encourager nos écrivains à puiser dans ces mines fécondes de l'antiquité que le bel esprit moderne a trop abandonnées. Quels étaient donc ces hommes qui, après tant de siècles, font encore la réputation de ceux qui les imitent ou les traduisent ? Pope et Dryden en Angleterre, Annibal Caro en Italie, ont dû, l'un à Homère, les autres à Virgile, la plus belle partie de leur gloire. Bien loin au-dessous d'eux, Messieurs, je dois au prince des poètes latins l'hommage de votre choix, et c'est pour mon auteur favori que je m'enorgueillis de vos suffrages : il me servit à les obtenir, vous m'apprendrez à les mériter. Ici se trouvent réunis tous les genres de talents : ici la tragédie et la comédie m'offrent ce qu'il y a de plus touchant dans la peinture des passions et de plus piquant dans la peinture des mœurs. Ici la poésie, tantôt peignant avec magnificence les phénomènes des saisons, tantôt descendant avec noblesse à des badinages ingénieux ; l'éloquence, célébrant dans les temples et les lycées les vertus des grands hommes ; les principes des arts discutés, leurs procédés embellis par le charme des vers; l'art important d'abréger l'étude

des langues, la connaissance profonde des langues anciennes, la nôtre enrichie par vos ouvrages, épurée par le commerce de ce que la Cour a de plus grand par la naissance, de plus aimable par l'esprit; la morale déguisée sous d'agréables fictions; l'histoire écrite avec éloquence et sans partialité ; la fable qui, créée par un esclave dans la Grèce, embellie à Rome par un affranchi, se glorifie de devenir, entre les mains d'un des premiers hommes de la Cour, l'instruction des grands et des rois : tout semble m offrir la réalité de ce fabuleux Hélicon,OLi habitaient toutes les divinités des arts. Et quelles couleurs prendrai-je pour peindre cet homme qui réunit à lui seul tous les genres (') ; qui, dans la carrière des lettres, après avoir, comme un autre Hercule, épuisé tous les travaux, ne s'est point comme lui permis de repos et ne s'est point prescrit de bornes ; dont le génie est également étendu et sublime, qu'on pourrait comparer, par une image gigantesque s'il ne s'agissait de lui, à ces montagnes qui, non contentes de dominer la terre par leur élévation, l'embrassent encore sous différents noms, par l'immensité de leur chaîne ?

I. A cet éloge obligé de Voltaire, il convient d'opposer cette page de Jos. de Maistre : «Je ne puis souffrir rexagération qui le nomme universel. Certes, je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans \'ode: et qui pourrait s'en étonner? L'impiété réfléchie avait tué en lui la flamme divine de l'enthousiasme. Il est encore nul, même jusqu'au ridicule, dans le drame lyrique... Dans les genres qui paraissent les plus analogues à son talent naturel, il se traîne, il est médiocre, frijid, et souvent (qui le croirait?) lourd et grossier dans la (C/«tv/<<'. Par la même raison, il n'a jamais su faire une épigramnu, la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaie la satyre, il glisse dans le libelle. Il est insupportalile dans Yliistoire, en dépit de son art, de son élégance et des grâces de son style; aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent, et qui sont la vie de l'historien, la gravité, la bonne foi, la dignité. Quant à son pohne épique, je n'ai pas le droit d'en parler : car pour juger un livre

il faut l'avoir lu, et pour le lire il faut être éveillé Le grand crime de Voltaire

est Tabus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu... D'autres cyniques étonnent la vertu, N'olir.ire étonne le vice, l'aris le couronna, .Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! Comment vous peindrai-je ce qu'il me fait éprouver? (^uand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent i)lus qu'une e.spèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue par la main du bourreau. >

Au sentiment de l'admiration succède celui de la reconnaissance. Je vois dans cette assemblée des personnes dont l'amitié pour moi remonte jusqu'à mon enfance ; j'y distingue ce compatriote chéri ('), ce panégyriste éloquent des grands hommes, qui le premier m'inspira l'amour de la poésie et le désir d'honorer notre patrie commune qui, malgré mes efforts, aurait encore le droit de demander ce que j'ai fait pour elle et pour sa gloire, si, en m'adoptant, Messieurs, vous n'eussiez daigné m'associer à la vôtre.

Eh ! puis-je contempler la splendeur de ce corps célèbre, sans me rappeler ses illustres auteurs ? Vous avez pour protecteurs de grands monarques, pour fondateurs de grands hommes. C'est ce roi, véritablement grand en tout, qui illustra ses premières années par ses victoires et les dernières par sa constance, et à qui il manquerait peut-être la plus belle partie de sa gloire, s'il n'eût été qu'heureux. C'est ce Séguier qui tempéra, par le charme des lettres, l'auguste sévérité des lois ; c'est ce Richelieu, ce ministre avide de tout genre de gloire, qui, d'un côté, par une audace sublime, relevait la timidité rampante de la politique, de l'autre, ennoblissait, si j'ose le dire, la jalousie littéraire, ordinairement si basse, en honorant de son envie les palmes de Corneille.

A ceux qui, confondant les lettres avec l'abus trop réel des lettres, prétendent qu'elles sont dangereuses aux lois, au gouvernement, à l'autorité royale, vous pouvez donc répondre que vous avez pour auteurs et pour protecteurs un grand magistrat.un grand ministre, un grand roi.

Et quel nouveau protecteur vient animer vos travaux ? C'est celui de l'État ; c'est ce roi dont la bonté active a devancé nos espérances, qui a essayé par des bienfaits la douceur de régner. Auguste espoir de la France, jouissez de votre gloire, jouissez du bonheur

que vous méritez si bien, de commander à des Français ! Tant d'autres princes ont des sujets, et vous avez un peuple, un peuple qui ressent pour ses rois l'ivresse de l'amour et l'enthousiasme de la fidélité, qui obéit à la tendresse, qui se laisse gouverner par l'exemple. Entendez-vous ces applaudissements qui vous reçoivent, qui vous assiègent au sortir de votre palais ? Voyez-vous cette foule qui s'empresse autour de votre char ? Et lorsque au milieu de ces cris d'allégresse, ralentissant votre marche, charmé de voir votre peuple, lui prodiguant, sans pouvoir l'en rassasier, le bonheur de vous voir, vous prolongez vos plaisirs mutuels, est-il, fut-il jamais un triomphe que vous puissiez encore envier ? Ces applaudissements ne sont point un vain bruit ; c'est le gage de notre bonheur et de notre gloire. Un roi avait chargé un homme de sa Cour de lui rappeler tous les jours ses devoirs : votre peuple vous les rappelle de la manière la plus touchante, en vous annonçant qu'il vous aime ; ses cris vous disent assez de l'aimer, et votre cœur vous le dit encore mieux. Pourrions-nous craindre les flatteurs.'* Mais quand vous n'en seriez pas naturellement l'ennemi, quel charme pourriez-vous trouver à la fausse douceur de l'adulation, après avoir éprouvé la douceur pure de ces acclamations si flatteuses ? Malheur au souverain qui, après avoir goûté le plaisir d'être aimé de ses sujets, peut voir tranquillement les cœurs se refermer pour lui (').

La plus grande partie de ces fidèles sujets ne peut vous faire entendre le cri de son amour, mais elle vous envoie le prix de ses sueurs, mais son sang est prêt à couler pour vous. Déjà du milieu de la capitale s'est répandu dans les provinces, dans les villes, dans les armées, sous les cabanes du pauvre, le bruit des prémices heureuses de votre règne.

Bien loin de redouter votre jeunesse, nous en tirons

1. Louis XVI venait de monter sur le trône, et avait signalé son avènement par des bienfaits.

d'heureux augures. C'est l'âge où l'âme sensible et tendre s'ouvre à l'amour du beau et s'épanouit à la vertu. Nous croyons voir ce moment, le plus intéressant de la nature, ce moment de l'aurore, où tout s'éveille, tout se ranime, tout reprend une nouvelle vie. Ce plaisir si touchant de rendre un peuple heureux, vous en savourez mieux la douceur en le partageant avec votre auguste épouse, qui présente le plus beau spectacle que la terre puisse offrir au ciel, la beauté bienfaisante sur le trône. Combien de fois vos cœurs se sont-ils rencontrés avec délices dans les mêmes projets de bienfaisance ! Couple auguste ! autrefois votre bonté était trop resserrée dans le second rang de l'Etat ; eh bien ! la voilà libre, un vaste empire lui ouvre une immense carrière ! Tous deux à d'heureuses inclinations vous joignez de grands modèles : la reine, une mère adorée de ses sujets (') ; vous, un père qui eût été adoré des siens, si le ciel (^)...Mais hélas ! ne rouvrons pas la source de nos larmes. « Mon fils, vous dit-il, fais ce que « j'aurais voulu faire, rends heureux ce bon peuple ! Je « me consolais quelquefois d'être destiné au trône, par « l'espérance de lui prouver mon amour et de mériter « le sien.;> Vous hériterez aussi de son goût pour les lettres et les arts,dont la culture suppose toujours un Etat heureux et florissant ; ce sont des fleurs qui naissent après les fruits. V^ous ne pouvez les aimer, sans protéger ce corps illustre qui, pour le louer par les expressions mêmes de votre auguste épouse, a fait de la langue française la langue de r Europe. Pour moi qu'il daigne adopter, je me féliciterai à jamais de vous avoir offert le premier ce tribut académique, et je regarderai toujours cette époque comme la plus glorieuse de ma vie.

1. Marie-Thérèse, impératrice d'Autriche, mère de Marie-Antoinette.

2. Louis, dauphin de France, fils de Louis X\', qui mourut en 1765 à 36 ans.

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né à Montbéliard, mort à Paris (1769-1832).

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ARMI les savants que l'Académie française s'est fait gloire de recevoir dans son sein, Georges Cuvier est l'un des plus illustres. Fils d'un officier suisse au service de la France, Cuvier se fit connaître tout d'abord par les remarquables mémoires qu'il envoya à la Société d'histoire naturelle. Nommé membre de l'Institut, lors de son organisation, Cuvier en devint secrétaire en 1802. A quarante ans,, il était professeur au collège de France. Quelques années plus tard, il entrait à l'Académie. Il ne faut pas chercher dans l'auteur des Leçons d'anaiomie comparée et des Recherches sur les ossements fossiles^ un maître écrivain, comme Buffon, par exemple. Il n'a pas rendu ses découvertes dans le style éclatant qui a fait de celui-ci un des premiers prosateurs de son siècle. Le génie de Cuvier est ailleurs. A l'aide de quelques débris fossiles, Cuvier est parvenu à ressusciter des mondes détruits. Quand la science ne s'attarde pas à des spéculations et qu'elle devient en quelque sorte créatrice, n'est-elle pas aussi la poésie?

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. CUVIER, le 2^ août 1818, en venant prendre .séance a la place de m. roquelaure.

Messieurs,

L'honneur que vous me faites me livre de nouveau à des émotions que depuis longtemps votre indulgence m'avait appris à vaincre, et le jour où vous mettez le comble à vos bontés pour moi sera peut-être celui où j'aurai paru devant vous avec le moins d'assurance. En vain je reconnais cette enceinte où j'ai parlé tant de fois au nom d'une savante compagnie ; en vain je me vois entouré des membres de ce corps illustre dont les suffrages m'ont désigné aux vôtres ; le souvenir même des encouragements que vous daignâtes quelquefois m'accorder, dans ces occasions solennelles où je vous

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rendais compte des découvertes de mes confrères, ne calme point mon inquiétude ; une voix secrète me dit trop que c'était l'intérêt attaché aux travaux de ces hommes célèbres qui faisait rejaillir sur leur interprète ces marques de votre faveur.

I\Iais ne serais-je point assez heureux, Messieurs, pour que ce même intérêt me suivît dans votre sein ; et, puisqu'il a été mon introducteur, ne m'est-il pas permis d'espérer qu'il deviendra mon appui ?

J'embrasse avidement la seule idée qui puisse me rendre quelque confiance. Je vois par votre histoire que, depuis votre origine, vous avez toujours admis dans vos rangs quelques-uns des hommes qui se livrent à l'étude des sciences. Ils étaient les orofanes de l'union que vous entreteniez avec elles ; ils les représentaient, en quelque sorte, près de ce tribunal suprême du langage et du goût, et vous aurez jugé que, s'il y avait une époque où il convînt de renouer ces rapports honorables, c'était celle où les sciences étendent chaque jour leur empire ; celle où leur idiome presque tout entier semble passer dans ce langage usuel, dont il vous appartient de recueillir les richesses et de constater les lois. Pour moi je suis convaincu que l'alliance des sciences et des lettres a toujours été l'une des sources de leur gloire commune. — En effet. Messieurs, il est vrai et il serait aussi facile qu'intéressant de le démontrer, que les sciences et les lettres ont pris leur origine dans une source commune ; que pendant longtemps elles ont dû leur progrès à des causes semblables ; que les diverses formes qu'elles ont successivement revêtues, ont été les effets de leur influence mutuelle, et qu'à toutes les époques elles se sont prêté des secours dont il est impossible de méconnaître l'importance,

Je voudrais montrer les premières impressions des beautés de la nature donnant à la poésie ses images les plus riantes ; une étude plus suivie des lois qui la régissent faisant naître la philosophie, qui fournit à

l'éloquence ses plus puissantes armes; enfin la contemplation de sa grandeur et de sa magnificence élevant également l'orateur et le poète. Je voudrais surtout faire remarquer, dans la prédominance successive de ces trois ordres de rapports, le caractère distinctif de trois grandes périodes, de trois âges principaux que je crois apercevoir dans le développement de la littérature de chaque peuple.

Le premier de ces âges pourrait se nommer celui de rinspiration.il remonte jusqu'à une époque où l'homme, livré encore à la seule nature, dépend d'elle pour sa substance, pour sa sûreté, pour les plaisirs et les peines de sa vie. Tous les êtres alors l'intéressent, tous les phénomènes le captivent. Il reçoit des impressions qui l'agitent, qui le pénètrent ; chaque sensation fait naître en lui une émotion, chaque émotion se réfléchit dans une image ; une chaîne harmonieuse lie ses sentiments et ses souvenirs ; et si quelque génie plus heureusement doué a le bonheur de la saisir, il obtient sur ses semblables un pouvoir inattendu. Il parle la langue des dieux ; les nations charmées le proclament leur instituteur, leur législateur et leur pontife : transmis de bouche en bouche, ses chants deviennent pour des siècles toute la morale, toute la politique, toute la science des peuples.

Cependant je me hasarde en employant déjà ce nom respectable de science. Il n'est point de science encore, où plutôt elle ne consiste que dans la peinture des êtres naturels ; mais, dans les ouvrages des poètes, celte peinture éclate de toute part avec tant de vérité et de fraîcheur, qu'à peine la science la plus sévère l'égalerait-elle aujourd'hui. La même faciUté à s'émouvoir, la même surabondance de vie, qui replaçaient ces hommes extraordinaires dans des situations touchantes, qui leur faisaient retrouver le langage de la passion, ces tours hardis, ces traits puissants qui vont au cœur, animaient, échauffaient aussi pour eux cette

nature si belle, si grande, dont ils étaient environnés.

Dans tous les temps, c'est au même procédé qu'est attaché ce pouvoir presque magique. Heureuses les nations dont les sentiments se réveillent encore à ces vives peintures ! La vérité et l'illusion se prêtent la main pour les conduire : aimables enfants que bercent les muses, et qui, au milieu des prestiges de la féerie, apprennent cependant de la bouche sacrée du poète à respecter la justice, à pleurer sur le malheur et à révérer le courage.

Délicieuses impressions, vous n'êtes pas faites pour les peuples vieillis. Quelquefois seulement le poète, sur les pas du chantre d'Atala ou de Virginie, ira dans les climats lointains chercher une nouvelle nature ; et, comme Homère à ses vieillards Troyens, il nous rendra un moment de jeunesse en nous montrant Hélène. Jeunesse bien passagère toutefois : ce n'est pas sous ces palmiers que nous avons trouvé le repos, ce ne sont pas ces bananes qui ont rafraîchi notre enfance. Les liens n'ont pas existé ; le charme ne peut produire son effet tout entier.

Ainsi, après les jeux et la féerie, il vient pour les lettres comme pour les hommes un âge plus sérieux. Ici, Messieurs, je devrais vous montrer les sciences après quelques tentatives pour apprécier les phénomènes, pour en découvrir les rapports et les causes, nécessairement ramenées à se demander compte de leur propre mécanisme et des bases sur lesquelles repose leur certitude. Qu'il me suffise de vous faire remarquer, dans ce retour sur elles-mêmes, l'origine de toutes ces études intérieures qui vont devenir pour les lettres une source de richesses toutes nouvelles. L'homme ne pouvait s'occuper longtemps des ressorts de son intelligence,sans être conduit à sonder les replis de son cœur. Mais dans ce labyrinthe tortueux, chaque jour de nouveaux mystères vont se découvrir à lui ; chaque jour il

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aura de nouveaux efforts à faire pour les exprimer ; travail sans cesse renaissant pour l'écrivain de génie. Il faudra que les mots parviennent à rendre les rapports les plus multipliés par des acceptions diverses; ce qu'il y a de plus abstrait, de plus immatériel dans notre entendement, finira par trouver des images dans cette nomenclature pittoresque qui n'avait été conçue que pour la nature matérielle.

Ainsi a dû commencer le second âge des lettres, celui que je voudrais appeler l'âge de la réflexion. Mais si l'on avait alors conservé la forme poétique, aucun détail positif n'aurait pu être fixé pour les générations à venir. Les sciences et la philosophie avaient un égal besoin d'une forme adaptée à des recherches paisibles. Elles trouvèrent la prose et la donnèrent aux lettres.

L'histoire de toutes les littératures nous l'apprend : l'art d'écrire en prose est de beaucoup postérieur à l'art des vers ; mais toujours il est contemporain des hautes spéculations scientifiques.

Une fois que l'art d'écrire fut débarrassé de la gêne du mètre, aucune manière ne lui est demeurée rebelle. Sans rien perdre de sa chaleur, sans manquer ni aux passions, ni à l'imagination, il embrassera, s'il le faut, les vues les plus fugitives ; il éclairera les questions les plus obscures.

C'est maintenant que la poésie va profitera son tour de l'infiuence fécondante du nouvel âge. Guidée par la philosophie, elle étend son domaine et multiplie ses moissons. Partout où l'esprit de recherche pénètre, l'imagination se hâte de marcher à sa suite ; chaque ordre d'idées nouvelles fait éclore un nouveau genre de poème. L'ode, l'hymne sacrée s'élèvent à ce que les sages ont conçu de plus grand sur la cause suprême ; la satyre,ou,si l'on veut, le poème moral, prend l'homme pour objet d'étude et le révèle à ses propres yeux ; le poème dramatique va chercher au fond du cœur les ressorts qui portent la vie sur la scène ; et l'épopée,

quand elle reparaît dans ce second âge, s'y montre éclairée par cette raison supérieure qui doit régner désormais sur la littérature.

Cependant le troisième âge s'approche ; ce n'est pas encore celui de la vieillesse, mais déjà ce n'est plus celui de la force tout entière. Les douces fictions n'ont plus de prise sur les imaginations désabusées ; les grandes liassions tour à tour ont animé la scène ; l'inépuisable ridicule lui-même commence à s'épuiser ; il devient difficile de trouver des places à côté des grands maîtres. C'est alors que les esprits impatients ont besoin de routes nouvelles ; ils veulent un but qui puisse être atteint et ils ramènent les lettres à la nature extérieure, non pas comme autrefois pour y recueillir des images, mais pour en peindre à grands traits l'étonnant ensemble ; ressource heureuse, qui ouvre encore un champ fertile et vaste aux arts de l'imagination.

Laissons-les y pénétrer : mais qu'ils demeurent fidèles à leur vocation ; que dans leur nouvel essor ils ne perdent pas l'homme de vue. A l'époque précédente, ils le secondaient dans l'étude de lui-même ; maintenant ils lui ouvrent l'univers, ils le transportent dans l'immensité. C'est là que s'élevant à ces hautes pensées dont l'entraînement est irrésistible, ils peuvent lui apprendre à connaître son origine, sa nature et ses destinées immortelles.

Ainsi je vous ai montré. Messieurs, les lettres et les sciences toujours unies depuis le commencement du monde. Et maintenant quel admirable spectacle ne voyons-nous pas de nos jours dans cette réunion, et qu'il est plein de leçons! Et ces mondes infinis remplissant l'espace de leurs harmonies ; et ces formes innombrables, toutes enchanteresses, sous lesquelles la vie se diversifie ; et cette multitude effrayante de ressorts qui dans la moindre de ces vies exercent chacun leur

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action, et une action constamment nécessaire ! Chaque secours que notre vue acquiert pour se porter au loin centuple 1 étendue ; chaque secours qu'elle obtient pour distinguer de près centuple la diversité ; ni le grand ni le petit n'ont de bornes ; et que dis-je ? il n'y en a pas même dans la succession : chaque recherche dans les profondeurs de la terre centuple les révolutions qu'elle a subies. La vie y couvre des ruines ; ces ruines reposent sur d'autres ; les formes si variées et si riches de cet univers ont été précédées par une infinité d'autres formes qui avaient toutes aussi leurs variétés et leurs richesses.

Ne me suis-je pas trompé? Parmi tant de grandeurs, l'homme ne paraîtra-t-il pas bien petit ? Entraîné par toutes ces magnificences, les lettres ne vont-elles pas l'oublier? Non! elles ne le peuvent. De toutes ces merveilles l'homme est la plus grande. La science lui a soumis cet univers. Ces êtres que le voyageur cherche encore, la classe, la famille qui doivent les recevoir sont déjà prêtes. Ces mondes que le télescope n'a point encore montrés, la science a déjà décrit les lois de leurs mouvements ; rien ne les y soustraira ; c'est à cette hauteur que la science a élevé l'homme ; c'est là que l'éloquence, la poésie doivent le suivre, qu'elles doivent s'emparer de lui avec toute la puissance que leur donnent ces contemplations sublimes.

Ainsi, fussent-elles arrivées au comble de leur perfection, les sciences et les lettres se réuniraient encore pour faire de l'homme l'objet de leurs plus hautes méditations ; elles étaie-nt nées ensemble ; souvent elles ont marché ensemble ; il leur reste une longue carrière à parcourir ensemble ; au terme de cette carrière, elles ne se sépareront pas.

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néà Londres, mortà LaRocheenBrenil(1810-1870).

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A séance consacrée à la réception de M. de Montalembert marque une étape de plus dans le lent retour de notre siècle vers les vérités de la religion. Le récipiendaire et M. Guizot se sont accordés pour louer particulièrement M. Droz d'avoir clos ses nombreuses publications par deux petits écrits où il rétracte la plupart de ses autres livres, surtout ceux qui lui ont valu le laurier académique. Sans le moindre doute, si M. Droz s'était rétracté vingt-cinq ans plus tôt, il ne serait pas mort académicien. A l'époque où il fut élu, on tolérait les moralistes, point les dévots

Donc, de M. Droz à M. de Montalembert l'étape était forte. L'Académie l'a faite de bonne grâce, non sans quelque résistance pourtant. Il a bien fallu que les événements y missent un peu la main. M. de Montalembert souffrira que nous le disions.

Ce n'est pas que les titres lui manquaient : il en avait un de trop.

Sur vingt-cinq voix qui ont élu M. de Montalembert, combien, malgré l'apaisement des passions voUairiennes,ont dû être tentées de se refuser à l'homme de foi, au catholique qui a écrit, parlé, vécu uniquement pour l'honneur et pour la liberté de rP2glise. Cette gloire propre de M. de Montalembert, ses électeurs ne la lui ont pas comptée, mais pardonnée. Quel miracle a ouvert slm fils des croisés le cénacle des beaux esprits qui mettaient au concours, il y a huit ans, l'éloge de Voltaire ? La Révolution a fait ce coup étrange. Frappant tout, menaçant de renverser tout, elle a jeté, comme ailleurs, l'inquiétude dans cette forteresse de l'incrédulité polie. On y veut penser librement, mais on y veut vivre ; et l'on a jugé bon de garnir les remparts en y appelant un auxiliaire légèrement sauvage, mais jeune et puissant, dont les doctrines, naguère taxées d'extravagance, ont fait merveille i)artout où s'est porté le combat.

L'attitude de l'auditoire a prouvé que l'Académie, en élisant M. de Montalembert, n'avait pas beaucoup devancé l'opinion, chose au surplus dont elle ne s'est jamais pit|uée. L'applaudissement a été unanime. Les membres de l'Institut eux-mêmes, plus réservés dans

les marques de leur approbation, ainsi qu'il convient à des connaisseurs et à des délicats, ne faisaient point des mines trop effarouchées.

Ils aiment le bien dire et ils étaient servis à souhait.

Mais, sous ce bien dire, que de choses qui, en 1847, auraient paru énormes, et qui, à dix ans de nous, n'auraient point passé. Quand on pense que l'orateur a parlé avec mépris de Voltaire ; quand on pense qu'il a dit que la société a besoin pour se sauver de revenir à la vérité du christianisme ; (juand on se rappelle de quelle main maîtresse il a châtié l'immortel 89 et la grande Constituante, et flagellé la sainte égalité ; et quand on a vu l'Académie écouter ces paroles et bien d'autres souvent avec plaisir, toujours avec patience, il faut reconnaître que déjà le jour pénètre, par bien des issues, dans ce lieu longtemps fermé, et que la flamme des trépieds commence à pâlir devant la pure lumière des cieux.

Louis Veuillot (Ufiivers du 10 Février 1852).

DISCOURS PRONONCÉ A L'Académie francalse par M. LE COMTE DE AIONTALEMBEllT, le 5 février 1852, lorsqu'il vint V prendre la place de m. Droz.

Messieurs,

Parmi nos provinces de l'Est, il existe une contrée dont le nom porte l'empreinte de son histoire, de sa vieille indépendance, du mâle courage de ses enfants. La Franche-Comté de Bourgogne est comme le Tyrol de la France : une nature grandiose et pittoresque y tient lieu de monuments, et le cœur de l'homme semble emprunter à cette nature quelque chose de sa force et de sa grandeur. Sur les lianes du Jura défrichés par les moines, au milieu des forêts de sapins et dans les gorges profondes que creusent le Doubs et ses affluents, il s'est formé une race austère, énergique, intelligente, jadis passionnée pour ses antiques franchises, de tout temps célèbre par son ardeur belliqueuse, .son attachement enraciné à la foi catholique, son fier et opiniâtre dévouement à ses maîtres. » On ne les sonmct qiHà co7ips d't'pde, et il fant abattre jusqiian dernier, » disait d'eux il y a deux cents ans un capitaine français qui avait éprouvé leur valeur en essayant de

les détacher de la monarchie espagnole, dont l'amour se confondait dans leurs cœurs avec celui de leurs vieilles et chères libertés. Au XVI I^ siècle, les paysans comtois se faisaient enterrer la face contre terre pour témoigner de l'aversion que leur inspirait la conquête française et la domination de Louis XIV. Et toutefois, à la fin du dix-huitième, tous les cœurs y étaient tellement imprégnés du sentiment français que nulle province n'a fourni à la patrie menacée des bataillons de volontaires plus nombreux, plus intrépides, plus prodigues de leur vie. Cette terre généreuse n'a cessé de produire des héros que lorsque la France eut cessé de combattre. Elle a montré la même fécondité dans le domaine de rÉglise,des lettres et des sciences.et.jusqu'à nos jours, elle n'avait enfanté que des esprits dont la hardiesse, tempérée par l'étude et la foi, n'affligea jamais la conscience ni la raison.

Vous lui devez, Messieurs, pour ne citer que nos contemporains, M. Cuvier, qui sut être grand toujours et partout ; M. Nodier, qui eut l'art de rester populaire en se moquant de toutes les orgueilleuses déceptions de notre siècle ; enfin l'homme sage et bon que vous avez daigné m'appeler à remplacer parmi vous.

Monsieur Droz, comme tous les Francs-Comtois, aimait sa province natale avec une passion fidèle. Il m'en eût voulu de ne pas parler d'elle avant de parler de lui. J'accomplis volontiers ce devoir ; car, pour moi aussi, la Franche-Comté est une sorte de patrie, c'est elle qui m'a recueilli au lendemain du naufrage de la pairie et de la royauté ; c'est elle qui, en me rouvrant spontanément la carrière politique, nous a donné, à vous. Messieurs, l'occasion de fixer vos regards sur moi, et à moi la témérité d'aspirer à vos suffrages. Grâce à elle, je puis vous remercier aujourd'hui de m'avoir accordé la seule faveur que j'aie désirée, la seule élection que j'aie sollicitée et la seule distinction que j'aie obtenue dans le cours de ma vie.

M. Droz naquit à Besançon en 1773, d'une de ces anciennes familles de robe, dont l'intégrité traditionnelle, les mœurs sév^ères, l'indépendance un peu frondeuse, constituaient une des forces vitales de l'ancienne société française.

Il perdit très jeune sa mère ; son père, homme pieux et instruit, veillait à son éducation, qui ne fut pas sans difficulté. Le futur moraliste se faisait remarquer dès son adolescence par un caractère impétueux et rebelle. La religion, qu'il devait plus tard si noblement confesser, ne lui inspirait (c'est lui qui nous l'apprend) qu'une sorte d'effroi et de répulsion. Il aimait l'étude et avait même de l'ambition littéraire fmais l'enseignement routinier des classes le fatiguait. Arrivé au cours de philosophie, il n'y tint plus, se brouilla définitivement avec le latin et le syllogisme, et obtint de son père la permission de terminer ses études sous ses yeux.

Le premier livre qu'il reçut des mains paternelles fut le Discours de la MétJiode de Descartes. Il entra par cette porte dans la philosophie qui devint dès lors sa carrière et la passion dominante de sa vie. Le moment n'était pas heureux. Le matérialisme du dix-huitième siècle régnait sans rival. L'irréligion était universelle. Le vent impur qui desséchait tout avant de tout déraciner, souffla sur cette jeune âme; mais toute vie morale ne s'éteignit point en elle.

Le jeune Droz se retrancha dans le déisme: et il s'imposa pour tâche de prouver aux vieux chrétiens de sa famille, qui ne lui ménageaient pas les reproches, qu'un déiste peut égaler et surpasser un chrétien dans la pratique des devoirs envers les hommes. Mais dès lors le cynisme de la littérature alors en vogue le révoltait. Il raconte quelque part qu'il ne put achever la lecture de Candide, et que la prétendue Pliilosophie de l' Histoire du même auteur lui sembla un libelle contre l'humanité. Il prit pour évangile les Essais de Montaigne. Horace, Cicéron et le Plutarque d'Amyot

firent également ses délices. Il s'habîtua à observer, à réfléchir, et se fit la promesse, qu'il a tenue, de fuir l'ambition, et de ne rechercher qu'une vie obscure et paisible, vouée à l'étude et à la vertu.

Cependant la Révolution éclatait ; il acheva son éducation au milieu de l'écroulement universel, et fut envoyé à Paris, à dix-neuf ans, pour y chercher une carrière. II y arriva le lendemain du loaoût, et assista de très près aux massacres de septembre.

Quoiqu'il eût adopté, avec la chaleur qui lui était naturelle, la révolution et ses suites, un séjour à Paris, inauguré sous de tels auspices, n'était pas fait pour lui plaire. D'ailleurs l'invasion appelait à l'armée tout ce qu'il y avait encore en France déjeune et d'honnête. Droz y courut : il s'engagea dans le douzième bataillon des volontaires du Doubs. Ses camarades l'élurent capitaine. Il servit trois ans à l'armée du Rhin, moins occupé de la guerre que de la lecture des philosophes anciens, dont il faisait des extraits au bivouac. Pendant la Terreur, il fut envoyé en mission auprès du ministre de la guerre Carnot. Celui-ci lui permit de rester quinze jours à Paris. Il y retrouva les massacres de septembre continués par le tribunal révolutionnaire. Il assista aux séances de ce tribunal. Il vit ces charrettes où s'entassaient l'innocence, la beauté, le talent ; tous les âges, toutes les conditions,toutes les gloires et toutes les vertus de la France. Il s'exerçait même, ainsi qu'il l'a raconté depuis, à suivre le chemin de l'échafaud, dans la pensée que son tour pourrait bien venir

... Chose étrange ! ces révoltants spectacles ne le détachèrent pas encore des principes révolutionnaires. Le temps et la culture des nobles instincts de son âme devaient seuls amener le changement qui nous a valu en lui un écrivain dévoué à l'ordre et à la vérité !

Sa santé l'avait obligé de quitter l'armée; il était revenu à Besançon, où il continua à se livrer aux études

de son goût et où il obtint la place de professeur à l'école centrale du Doubs. C'est de ce temps que datent ses premiers écrits. Ils ne portent que trop le cachet de l'époque. Non seulement l'auteur y applaudit à la Révolution, au lo août et au i8 fructidor, mais il transporte dans l'histoire et dans la philosophie sa passion du moment ; il vante avec enthousiasme Condillac et Jean-Jacques ; il ne trouve pas assez d'invectives contre les rois, les papes, les vils cénobites et la barbarie du moyen âge.

Si je ne faisais que le panégyrique de M. Droz, je devrais garder le silence sur ces péchés de jeunesse, qu'il eût voulu ensevelir dans l'oubli et qu'il a depuis si noblement et si complètement effacés. Mais je n'ai pas cru que la solennité de cet hommage dût en exclure la vérité, et je veux tirer de la franchise peut-être indiscrète de mes critiques le droit d'abonder tout à l'heure dans l'éloge. Je ne sais d'ailleurs rien de plus instructif, rien de plus encourageant dans la vie de$ hommes distingués que ces luttes de leur jeunesse contre l'erreur et la passion, lorsqu'ils n'y ont succombé que pour se relever et laisser bien loin derrière eux les complices ou les critiques d'une faute glorieusement rachetée. J'y trouve un utile et consolant enseignement pour ceux qui ont commencé par donner des gages au mal et qui n'en veulent pas rester les captifs éternels. Il n'est donné qu'à un petit nombre d'élus de traverser la politique et les lettres sans jamais dévier. N'a-t-on pas remarqué que parmi les plus vaillants défenseurs de l'autorité, de l'ordre, delà religion même, plusieurs, depuis saint Augustin, avaient débuté par pactiser plus ou moins avec les erreurs dont la défaite devait constituer leur gloire '^ Il semble que pour bien connaître et bien combattre l'erreur, la faiblesse humaine ait besoin d'y avoir trempé quelque peu. Avoir à saluer de telles conversions n'est pas d'ailleurs une jouissance si fréquciiic. Xoiis avons vu de nos jours tant d'exemples

de retours en sens inverse! tant d'éclatantes renommées commencées au service du bien, encouragées à y rester par la trop confiante admiration de tous les honnêtes gens, et finissant par aller s'abimer dans le mal! Sachons donc puiser une consolation et une force dans le spectacle des progrès d'une âme qui, d'abord enveloppée et comme étourdie par l'atmosphère pestilentielle qu'elle respirait, a su s'en dégager pour s'élever après maint effort jusqu'à ces régions de la vérité pure où l'attendent la paix et la gloire.

Vers 1803, M. Droz transporta sa retraite à Paris : je dis sa retraite, parce que, tout jeune encore, il ne comprenait pas la vie en dehors d'un cercle restreint, où les joies de la famille et les épanchements de l'amitié lui tiendraient lieu de tout autre intérêt. Le bonheur domestique lui avait été largement départi. Il était déjà marié quand il vint à Paris, et cette union répandit sur sa vie entière un parfum de félicité intime et profonde. « Le monde idéal que je rêvais, dit-il, se trouve réalisé pour moi. Un sujet d'ouvrage s'était naturellement offert à ma pensée : je publiai mon Essai sur l' art cC être heureux. »

Ce livre, qui commença sa réputation, obtint au milieu du bruit de l'empire un tranquille et durable succès. On y remarque des pensées justes spirituellement exprimées. Mais ce qui parle le plus haut en faveur de sa théorie, c'est son exemple : il a été heureux, et, chose plus rare, il a tenu à passer pour l'être.

Le bonheur de M. Droz dut être accru par la vogue de son Essai et par la distinction dont l'Académie honora son hloge de Montaigne publié en i8i i. C'est ainsi qu'il traversa le règne de Napoléon, dont il ne goûtait nullement le systèmeet dont il méconnaissait même le génie.

La Restauration s'accordait mieux avec son grenre d'esprit, et les institutions libérales dont elle dota la

France, plaisaient à ses opinions, qui s'étaient modifiées graduellement sous l'action de l'étude et du temps, et où ne dominaient plus que le désir de la conciliation entre les partis et une foi robuste au progrès de la race humaine.

Aussi son talent prit un nouvel essor. Il se signala par la publication d'un Essai stir le beau datis les arts. M. Droz l'avait composé en présence des chefs-d'œuvre que les conquêtes de l'Empereur avaient entassés au Louvre, et il eut le mérite fort rare de dire que ces chefs-d'œuvre auraient dû rester sous le ciel qui les avait inspirés. Mais l'auteur y concentre trop exclusivement ses études et ses admirations sur les monuments de l'antiquité, de la Renaissance et même de lart moderne. Tout le vaste domaine que le christianisme a ouvert aux arts lui est demeuré fermé. Il parle beaucoup d'architecture et n'a pas un mot pour les édifices sublimes que l'art de nos pères, l'art chrétien et national, a semés avec tant de prodigalité sur le sol de la France et de l'Europe. Mais nul n'en comprenait alors les incomparables beautés. Depuis près de trois siècles, la France s'était condamnée à les ignorer. Elle passait à côté de ses plus admirables monuments sans avoir appris à les regarder. Pendant le grand siècle, pas un poète, pas un prosateur, pas un prêtre même ne leur avait consacré le moindre hommage ; et les esprits les plus cultivés, comme Fénelon ou Fleury, n'en parlaient qu'avec dédain.

Il était réservé à notre époque de réhabiliter vingt générations d'artistes, créateurs inconnus et sublimes de nos cathédrales, de nos cloîtres démolis, de nos châteaux en ruines, et des innombrables trésors de peinture, de sculpture, de musique qui ornaient la vie de nos aïeux et dotaient l'Europe du moyen âge d'un art dont la féconde originalité n'avait rien à emprunter ni à envier au paganisme.

C'est parmi vous, Messieurs,que sont venus siéger les

interprètes les plus autorisés de cette autre et meilleure Renaissance qui est à la fois une conquête pour notre gloire nationale et une mine abondante pour l'avenir de l'art.

En 1823, à l'âge de cinquante ans, après avoir étudié les diverses théories morales enfantées par la raison humaine dans tous les pays et dans tous les siècles, M. Droz publia le résumé de ses recherches, sous ce titre : Philosophie morale, oïl des différents systèmes snr la science de la vie.

Dans cet écrit, l'assurance du langage ne déguise pas toujours les incertitudes de la pensée. Mais l'amour du bien, la recherche du vrai, le désir passionné du bonheur des hommes, respirent dans chacune de ces pages et font respecter l'écrivain même par ceux que la fibre un peu molle de sa doctrine ne satisfait pas. On démêle facilement le progrès lent et sérieux de la vérité dans son esprit, on assiste à la lutte qui allait désormais remplir sa vie, au conflit de son respect pour les préjugés et les superstitions de son éducation intellectuelle, avec la révolte de son âme droite et pure contre tous les systèmes incomplets ou artificiels. Déjà les sommets de la vérité commencent à s'éclairer pour lui.

La Philosophie viorale lui ouvrit les portes de l'Académie. Il y entra en 1824 et vint avec bonheur rejoindre parmi vous les amis de sa jeunesse, Andrieux, Auger, Picard, Roger, Campenon. Il voulut aussitôt justifier votre choix en publiant la suite de l'ouvrage qui l'avait fixé. Cette seconde partie a pour titre : Applicatio7î de la morale à la politique.

Réduisant tous les systèmes politiques à trois principes : la force, le droit, le devoir, il ne reconnaît comme légitime que la politique du devoir. Son éloquente indignation flétrissait d'avance ces hommes qui, sous des gouvernements paisibles, excitent aux révolutions, en considérant ces bouleversements effroyables

comme de simples moyens de civilisation. Il repousse du reste la croyance à l'efficacité absolue d'une forme quelconque de gouvernement : se figurer que tel principe, telle constitution politique est un talisman qui porte en soi le bonheur, lui paraît une insigne folie. Mais toutes ses préférences sont pour le gouvernement mixte, tempéré, représentatif, qu'il croyait alors nous

être assuré pour toujours

Quoique n'appartenant, par aucun côté, à ce qu'on

appelait alors l'opinion royaliste, il jugeait sévèrement l'opposition de cette époque qui minait déjà, sans le vouloir, le trône et les institutions qu'elle prétendait défendre. Je me refuse le plaisir de citer, car ce plaisir aurait des dangers ; il me conduirait vite sur le terrain des allusions au présent. En voulez-vous un seul exemple ? Voici ce qu'écrivait M. Droz il y a vingtsix ans : « Qu'on nous donne la république, nous n'aurons pas un jour de liberté ; nous aurons deux jours de tyrannie : l'un sous la populace, l'autre sous un despote. \ os républiques sont des monarchies dont le trône est vacant. »

J'ai hâte. Messieurs, de vous parler du grand ouvrage qui constitue les véritables droits de M. Droz à la reconnaissance publique et à l'estime de la postérité. Vous en connaissez le titre complet : Histoire du reg7te de Louis X VI, pendant les années oie l on pouvait prévenir et diriger la Révolutioii française.

Ce titre est un peu long, mais il est le résumé du livre et de l'excellente pensée de l'auteur. En vain son libraire lui représenta que cette périphrase effraierait le public et nuirait au succès. ^I. Uroz tint bon. Il aima mieux consulter sa conscience que sa renommée. Il eut raison, même pour sa renommée. Le public eût confondu son livre avec tant d'autres plus éclatants et plus populaires sur la Révolution française : tandis qu'en maintenant au frontispice de son œuvre la

pensée qui en fait le fond, il se classe à part, il tranche au profit de la vérité et de la société un problème trop souvent résolu contre l'une et l'autre.

Il proteste donc, dans son //is/oire,cont.re cette fatalité mensongère qu'on a donnée pour explication et pour excuse aux plus tristes attentats qui aient souillé notre histoire. Il déclare que l'on pouvait et par conséquent que l'on devait prévenir la Révolution ; que n'ayant pas su la prévenir, il fallait essayer de la diriger de manière à l'arrêter au moment nécessaire.

Cette thèse posée, il la démontre avec la plus impartiale fermeté. Il ne plaide pas, il juge. Toujours clair, équitable, modéré, il est souvent éloquent, profond,

prophétique même Il n'est la dupe d'aucun des

déguisements du crime ; il détruit tous ses abris, lui arrache tous ses masques, lui refuse jusqu'à l'excuse banale du danger de l'invasion ; excuse qui n'en serait pas une si elle était fondée sur des faits, et qui d'ailleurs est une insulte à la France et à la vérité. Il dit avec fierté et avec raison : « Les Français avaient beaucoup à craindre d'eux-mêmes, et fort peu de l'étranger. »

Même quand son indignation gronde, sa parole est sobre et contenue. Il n'emprunte à ces temps néfastes pas plus leur langue que leurs idées. A aucun titre, la postérité ne pourra le ranger parmi ces adulateurs posthumes du mal, qui ont entrepris, comme dit Tacite, d'abroger la conscience du genre humain, et qui, pour mieux absoudre leurs clients dans le passé, n'hésitent pas à pervertir l'âme de leurs contemporains. La postérité n'aura qu'à ratifier le jugement porté sur le livre de J\I. Droz par un de ses n\eilleurs amis, qui siège parmi vous, et qui disait : « C'est l'histoire de la Révolution française, écrite par un honnête homme à l'usage des honnêtes gens. »

Monsieur Droz croyait ne faire qu'une histoire ; il s'est trouvé avoir embrassé un sujet contemporain.

L'Éloquence acailcmique. 15

Lorsqu'il y a quelques années un personnage fameux{'), parlant à une des classes de l'Institut, se servit de cette expression : « La Révolution française qui dure

encore » je me souviens de l'émotion de surprise

et d'incrédulité que cette parole produisit sur le public. On croyait alors que la Révolution était finie ; beaucoup de bons esprits regardaient son œuvre comme définitivement terminée en 1830. Il en était ainsi dès 1789 ; à chaque crise traversée, à chaque/^7/r;//é', on disait et on croyait la Révolution achevée. Aujourd'hui nous connaissons le néant de ces illusions : ce que nos pères et nous, nous avions pris pour l'ensemble de l'œuvre, n'en était qu'un chapitre, qu'une phase. La Révolution a repris sa course ; elle est venue encore une fois dépasser toutes les appréhensions, déjouer la prudence aussi bien que la témérité, donner raison à tous les fous et confiance à tous les scélérats.

C'est la même maladie qui dure depuis soixante ans; qui n'accorde plus à l'Europe que de courts intervalles de repos et de santé ; dont nul ne peut prévoir le terme, et dont nous cherchons encore le remède.

La Révolution n'est donc pas encore de l'histoire. Elle est toujours vivante : elle nous entoure, nous domine et nous menace toujours. Comme elle n'a changé que d'allure, et jamais de nature, l'étude de ses premières années est pour nous spécialement féconde en lumière : et c'est sur quoi l'ouvrage de M, Droz mérite de fixer surtout l'attention.

Je laisse de côté les causes premières de la Révolution, car il me faudrait remonter plus haut encore que ne l'a fait M. Droz : montrer le double courant de la Renaissance du paganisme et de la Réforme venant se confondre dans un même lit pour saper les fondements du vieil édifice catholique ; signaler l'effort constant et victorieux de la royauté française pour tout niveler autour d'elle et frayer la voie à l'égalité

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