‹ L'Eloquence académiqueChapitre 42 sur 65 · I. Le prince de Talleyrand · texte numérisé non relu

I. Le prince de Talleyrand

moderne; dénoncer ces princes aveugles, qui, en France et hors de France, creusaient eux-mêmes l'abîme où ils devaient s'ensevelir après y avoir jeté tout ce qui leur résistait dans l'Église et dans l'État : ajouter enfin mille indices prophétiques à ce relâchement coupable du haut clergé, à cette incurable frivolité de la noblesse, à cette corruption sentimentale des lettrés et de leur public, où l'on s'accorde à voir les motifs directs de la Révolution. Tout le monde est d'accord pour la regarder comme la conséquence et comme le châtiment des crimes et des torts de l'ancienne société, dont les souverains de nom et de fait avaient orraduellement extirpé le principe chrétien qui lui servait à la fois de base et de ciment. Ceux qui bénissent la Révolution et ceux qui la condamnent, la font également dériver de la guerre faite par la royauté absolue et la philosophie moderne à l'ancienne société telle que l'union du Sacerdoce et de l'Empire l'avait constituée. C'est l'opinion vulgaire et c'est la bonne. Aucun homme sérieux ne daignera compter avec ces systèmes nouveaux qui prétendent tirer la démocratie du catholicisme, et faire de la Révolution un commentaire de l'Évangile.

Mais que le châtiment infiigé par la Révolution fût le remède nécessaire et unique, c'est ce dont il est encore permis de douter. La grande assemblée chargée en 1789 de guérir les maux de la France a-t-elle rempli cette mission avec conscience et sagesse ? En d'autres termes, le médecin avait-il droit de tuer le malade ? C'est la question qui de nos jours plus que jamais doit diviser l'opinion.

M. de Motitalenibert relève ensuite, dans des pages d'une grande élévation, les illusions, les égarements, les fautes et les crimes de l' Assemblée constituajite, puis il conclut :

Ayons le courage de le dire en présence des arrêts de l'histoire et des menaces de l'avenir ; la Révolution

de 1789, telle qu'elle s'est faite, n'a été qu'une sanglante inutilité. Tous les bienfaits qu'on lui attribue, ses conséquences durables, que nul ne songe à contester, les droits et les garanties qui nous sont devenus comme une seconde vie, tout cela eût été obtenu graduellement, complètement, sans aucune des violences révolutionnaires, et n'en eût été que plus solidement enraciné, plus universellement respecté. Prétendre qu'il valait mieux conquérir la liberté politique et l'égalité devant la loi par une crise meurtrière que par un eflort légitime et continu, par la persévérante énergie du droit et du sacrifice, c'est une doctrine qui, aujourd'hui, ne devrait guère être professée que par les hommes déterminés à livrer un assaut semblable à la société actuelle, encore toute meurtrie et mal assise par la faute de nos pères et par la nôtre. Tout homme qui absout sans réserve 1789, prononce d'avance la sentence de mort contre tout fjouvernement de son choix et de son temps.

Car 1789 ne fut pas la liberté : ce fut la Révolution. Un écrivain distingué (') l'a dit : « La liberté politique en France a un grand mdheur, c'est d'être née de la- Révolution et par suite de n'avoir guère s-îirvi qu'à la Révolution. » Et cependant, à vrai dire, ce sont les deux contraires. La liberté c'est le droit limité par le devoir, la Révolution n'est qu-^ la force triomphant à la fois du devoir et du droit

Je ne parle pas ici de la Révolution comme d'un fait, d'un orage passager ; je parle de la Révolution érigée en principe, en dogme, en idole ; de cette Révolution qui ne se borne pas à un pays, à une époque, mais qui prétend envahir l'esprit humain tout entier, lui tenir lieu de religion et de société ; qui prêche la légitimité de l'insurrection partout et toujours, sauf contre elle-même ; qui, sous le nom de démocratie, n'est que 1 explosion universelle de l'orgueil , qui, après

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