‹ L'Eloquence académiqueChapitre 43 sur 65 · I. M. de Champagny · texte numérisé non relu

I. M. de Champagny

avoir tout obtenu, demande encore tout, insatiable comme la mort, et, comme elle, implacable. Je dis que cette Révolution non seulement n'est pas la liberté, mais qu'elle en est l'antipode. Victorieuse ou vaincue, elle tue la liberté : en la supprimant quand elle triomphe, en la faisant redouter et haïr quand elle l'invoque dans ses défaites. C'est elle qui prépare les peuples à la tyrannie ; elle les en rend dignes ; elle leur apprend surtout à s'y résigner crainte de pire.

Voilà pourquoi les deux plus fameux champions de la liberté, parmi les modernes, deux hommes très divers, mais qui, tous deux, devaient leur force et leur renommée à l'insurrection contre les pouvoirs établis, ont fini par réagir contre la Révolution française. Washington, aussi pur qu'il était grand, s'en inquiète dès l'origine, et, à la fin de sa carrière, il accepte le commandement d'une armée destinée à la combattre. Mirabeau, au milieu de ses triomphes oratoires, s'arrête, désespéré de n'avoir attaché son nom qu'à une vaste destruction ; il consacre son énergie, son habileté, à empêcher le triomphe de la démocratie, à préparer la régénération de la royauté ; et, loin d'en rougir, il veut que la postérité le sache ; il compte sur ces efforts pour se faire pardonner les dérèglements de sa jeunesse ; et sur son lit de mort il dit à son ami : « C'est là qu'est l'honneur de ma mémoire. »

J'ai trop de fois nommé Mirabeau pour ne pas vous rappeler, Messieurs, que M.Droz a consacré un volume presque entier à l'étude de la transformation que subit le grand orateur à partir du jour où il vit le roi captif d'une assemblée elle-même captive, mais captive volontaire, de Paris et de la Révolution. M. Droz nous a révélé d'avance les principaux traits de cette correspondance, dont la publication récente a jeté sur le génie et le cœur de Mirabeau une lumière si imprévue. Charmé, sans être dominé par ce rare génie, il l'a peint dans son étonnant mélange de faiblesse et de gran-

deur d'âme ; avec ses tergiversations, ses chutes, ses retours ; aimable, fier, séduisant, superbe, mais condamné à être lui-même son plus grand obstacle. On le voit jurant d'effacer ses fautes par de gigantesques labeurs, par un indomptable courage ; mais manquant toujours, même aux yeux d'un public corrompu, de l'autorité que la seule vertu donne à l'éloquence. Il dit, en gémissant de ses désordres : « Je pourrais les expliquer, mais je ne veux pas les excuser ; » et il les recommence. Tantôt il supplie la cour de lui permettre d'écraser l'ennemi, et tantôt il se livre aux ébullitions de sa verve révolutionnaire pour faire sentir sa force et désirer son concours. Aristocrate par instinct, royaliste et libéral par raisonnement, il veut le rétablissement non de l'ordre ancien, mais de l'ordre ; non la contre-révolution mais la contre-constitution ; il déclare que la prérogative royale est le plus précieux domaine des peuples ; il se proclame le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique ; et, en même temps, par une tactique aussi déloyale qu'imprudente, sans craindre la contradiction flagrante de sa conduite publique avec ses engagements de conscience, il pousse l'Assemblée dans les voies de la violence et de la persécution. A la fin, le bien l'emporte. Il concentre toute sa politique sur les moyens de raviver le pouvoir exécutif ; il fait maintenir la formule « par la grâce de Dieu » dans les actes de la royauté ; il jure de désobéir à la première loi de proscription contre les émigrés. « Personne, — disait-il fièrement à Malouet, — personne ne croira que j'ai vendu la liberté de mon pays, que je lui prépare des fers. Je leur dirai, oui, je dirai : Vous m'avez vu dans vos rangs luttant contre la tyrannie, et c'est elle que je combats encore. Prenez bien garde que je suis le seul, dans cette horde patriotique, qui puisse parler ainsi sans faire volte-face. Je n'ai jamais adopté leur roman, ni leur métaphysique,

ni leurs crimes inutiles. » Mais il ne devait pas avoir le bonheur de réparer le mal qu'il avait fait : la mort le saisit au moment où il se croyait sûr de sauver la monarchie, la France et sa propre gloire. Il avait trop longtemps spéculé sur les passions humaines, trop manœuvré, trop louvoyé, trop compté sur lui-même, trop oublié Dieu. Comme il touchait au but, Dieu l'arrête pour lui signifier la terrible parole que lui seul a le droit de prononcer : Il est trop tard !

Il lui fut du moins donné, avant de succomber, de s'incliner devant la reine, d'en obtenir son pardon, de lui offrir quelques espérances, quelques illusions consolantes. Connaissez-vous, Messieurs, un spectacle plus émouvant que celui de Mirabeau devant Marie- Antoinette, et ne comprenez-vous pas ce respect, cet attrait, cet hommage attendri de l'homme en qui semblait s'incarner le génie de la Révolution, pour la femme qui devait en être la plus noble victime ? Je n'adresse qu'un reproche à l'histoire de M.Droz : c est de n'avoir pas subi, comme Mirabeau, l'ascendant de cette femme héroïque ; c'est d'être resté froid et presque sévère pour elle. Pour moi, j'avoue que, dans les annales de la France et du monde, je ne sais rien, je n'imagine rien de plus saisissant et de plus douloureux que la destinée de Marie-Antoinette. Oui ne se sent comme éperdu de douleur et d'admiration devant ce contraste tragique entre l'éclat incomparable des dix premières années de son règne, et les ignominies dont sa fin fut abreuvée ; devant cette vertu charmante, ce bon sens si aimable et si méconnu, ce sang-froid, cette patience sereine, cette décision qui faisait dire à Mirabeau : « Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. » Epouse, sa fidélité va jusqu'à paralyser son énergie naturelle : chrétienne, elle se résigne à tout, excepté à une apparence de complicité avec le schisme ; mère, elle venge toutes les mères par le cri sublime qui confond ses accusateurs. Son cœur, modeste et calme, grandit toujours

232 LE COMTE DE MONTALF.MBERT,

avec sa destinée, jusqu'à ce qu'il soit à la hauteur de cet échafaud où devait monter la fille de Marie-Thérèse après le petit-filsde Louis XIV.

Non, la France n'a point encore expié ce crime, le plus grand de tous ceux qu'elle a laissé commettre. Un jour viendra peut-être où elle élèvera un autel dans le cœur repentant de chacun de ses enfants à cette martyre de nos égarements. Ce jour-là nous serons désavmgîcs. Le mot n'est pas français, je le sais: mais il est de la reine de France, il est de Marie- Antoinette, et vous ne le répudierez pas.

Il restait à M. Droz à faire, dans l'ordre moral et religieux, les mêmes progrès que dans l'ordre politique. Il les fit, et c'est cette dernière transformation que je dois vous raconter. Sans aucun doute, le scrupuleux amour du vrai qui l'avait guidé dans ses études historiques lui facilita l'accès de la certitude et de la paix qui manquaient encore à son âme. Depuis de longues années, et au plus fort de son enthousiasme pour la philosophie morale, des doutes venaient parfois l'assaillir sur l'efficacité des théories philosophiques pour accomplir de grandes réformes dans la société comme dans l'âme humaine. Ses recherches lui rendirent de plus en plus manifeste l'infirmité de la religion naturelle et des meilleurs systèmes de morale, dans le combat que nous livrent nos passions et nos vices. Il vit que jamais les sages du paganisme n'avaient connu les moyens d'améliorer de grandes masses d'hommes, et que leurs successeurs dans les temps modernes n'avaient réussi qu'à exciter les âmes sans pouvoir les régler. Cette découverte le consterna. Il se sentait ballotté entre une philosophie impuissante et une religion fausse ; car il la croyait toujours fausse, tout en lui rendant des hommages extérieurs dans tousses écrits. Ses opinions antireligieuses, comme il l'a depuis confessé, avaient la force tenace d'une erreur d'enfance. Il eût voulu

être chrétien, si on avait pu l'être sans admettre les dogmes et les pratiques. Il repoussait ce qu'il appelait, comme tant d'autres, la mythologie chrétienne. Il continua cependant ses études. Recherchant les causes de la supériorité incontestable du christianisme sur la philosophie dans l'art de maîtriser et de diriger les hommes, il vit que la religion avait l'avantage de donner, avec ses préceptes, la force de les mettre en pratique.

De longues méditations sur ce merveilleux privilège finirent par ébranler son esprit.

Le dernier coup lui fut porté par le dernier adieu de la compagne de ses jours. La fin chrétienne de cette femme modeste et tant aimée, l'éloquence de ses dernières paroles que la foi rendait sublimes, achevèrent l'œuvre de l'étude et de la réflexion dans l'âme de M. Droz. Une fois entré dans la pleine possession de la vérité, il eut besoin de partager sa nouvelle richesse avec ceux dont il avait partagé l'indigence. Un an après que son volume sur Mirabeau et la Constituante eut paru, en 1843, i^ publia sa profession de foi sous le titre : Pensées sur le Christianisme.

Il y aborde de front les objections et les préjugés les plus redoutables. La clarté de son langage répond bien à la tranquille assurance de son âme. Il parle avec cette autorité supérieure aux passions, qui peut seule donner le mérite d'une opportunité durable. Il juge d'un regard si sûr les infirmités de la société et leur unique remède, qu'on se demande, en le lisant aujourd'hui, s'il est bien vrai que ce livre ait été écrit avant la terrible expérience que nous avons faite, en 1848, de notre faiblesse et de notre aveuglement. Et l'on ne peut s'expliquer que par cet aveuglement, qu'un tel livre, venant d'un tel homrne,n'ait pas plus profondément ému le public. Les sages et les politiques n'accordèrent à son livre qu'un succès d'estime. Un homme toutefois avait compris toute la valeur de cet avertissement. Mgr Affre, archevêque de Paris, rendit un hommage

public à l'exactitude théologique du laïque, à la persuasive intrépidité du chrétien. Il voulut que son nom et son témoignage fussent placés à la tcte de l'ouvrage. Ce volume descendra donc à la postérité marqué du sceau de la publique sympathie du pontife qui devait marcher à la mort avec un si doux courage, et léguer à l'église de France une gloire que rien ne surpasse, et que rien ne fera oublier.

M. Droz voulut, à son tour, déposer un hommage sur la tombe du martyr de la charité épiscopale.

Il mit sous la protection de cette sainte mémoire un second opuscule, dont il comptait faire l'appendice de ses Pensées sur le Christianisme, et qu'il intitula : Aveux i{ un philosophe chrétie7i ; c'étaient, dit-il, les dernières observations d'un vieillard qui se reporte vers les jours de sa jeunesse, pour en expier les fautes. Il y revient sur les principaux éléments de sa conviction. Il leur donne un ton plus personnel ; il se contient moins: sa plume s'épanche avec la liberté d'un père qui va bientôt se séparer de ses enfants.

La révolution de février le surprit occupé à terminer ses Aveux. D'abord troublé, il retrouve bientôt le sang-froid dans ce qu'il appelait sa longue et triste expérience des révolutions. Plus que jamais tourné vers le ciel, il ne veut pas fermer son cœur aux patriotiques espérances. Il ajoute à son livre quelques lignes qui méritent d'être citées.

« Je venais, dit-il, d'achever le récit de mes erreurs et des bienfaits de la Providence envers moi, lorsqu'une révolution a tout à coup éclaté. L'âge éteint mes forces; je ne puis plus qu'élever mes mains vers le ciel, et je sens qu'elles s'appesantissent : mais jusqu'au dernier soupir, il s'exhalera de mon cœur des vœux pour ma patrie... » Il souhaite à son pays le remède dont il avait lui-même éprouvé la douce et invincible efficacité. «La religion, partout nécessaire, est surtout indispensable aux peuples avides de liberté. »

Ce furent les dernières paroles qu'il destina aupublic.

Nous avons tous à profiter de l'enseignement qui ressort de la vie et des œuvres de cet homme de bien. Il nous aidera à remplir l'un des premiers devoirs d'une nation envahie par le mal, qui est de répudier, dans l'histoire, des idées qui menacent, dans le présent, son repos et son existence. Pour vaincre et arrêter la Révolution, il faut avant tout renier l'esprit révolutionnaire. On n'y parviendra point à moins de revenir, comme l'a fait M. Droz, à la vérité tout entière. En politique comme en religion, cette vérité est dans le Christianisme, et elle n'est que là.

On parle de progrès : depuis que le monde existe, quel progrès approcha jamais de la révélation chrétienne. Elle est la base unique de toute restauration sociale. Elle seule peut 7'ed7'esser,commç. parle Bossuet, /<? se?2S égaré. L'idée d'autorité ne peut naître que par l'idée de Dieu. Nos ennemis le savent bien et le disent ; ne soyons ni moins hardis ni moins logiques. Il ne s'agit pas de reconstruire l'édifice politique d'un passé détruit sans retour ; il ne s'agit pas de ressusciter les morts ; mais bien de reconnaître la vie là où elle n'a jamais cessé d'être, bien que niée, bafouée, enchaînée. Il s'agit surtout de ne pas nourrir la prétention insensée de vivre en s'abreuvant chaque jour du poison qui a tué tout ce qui nous a précédé. Il s'agit d'émanciper le principe chrétien et de se confier à la fécondité réparatrice de la vérité.

Le temps presse : les symptômes alarmants ont surgi en foule à nos yeux. Il faudrait plaindre ceux qui croiraient à une guérison apparente et trop prompte pour n'être pas superficielle, ceux qui prendraient le silence de la défaite pour une conversion ; ceux qui passeraient tout d'un coup de la terreur à une aveugle confiance.

J'entends dire que la société est impérissable. En soi et en général, je le veux bien ; mais les sociétés parti-

LE COMTE Dr: MONTA LEMBERT.

culières qui s'appellent nations, périssent souvent et sans retour. C'est leur durée qui est un miracle et non leur chute. Pour les faire vivre, il faut une vigilance, un dévouement, une énergie, une fidélité à leurs lois primordiales qui fait défaut à notre temps. Si ces vertus viennent à manquer, Carthage, l'ancienne Rome, Egypte, l'Orient tout entier sont là pour témoigner de ce que peuvent devenir des sociétés aussi savantes, aussi civilisées, aussi belliqueuses que la nôtre. Cette fausse sécurité où nous nous replongeons toujours, n'est qu'une des formes de l'orgueil, et l'orgueil est la grande maladie de notre pays et de notre époque. Nous vivons dans un temps infatué de lui-même. Sa superbe n'est égaléequeparson impuissance, car j'appelle impuissance une force qui n'est invincible que pour abattre et qui ne sait ni créer ni maintenir. Or la grrande leçon de nos jours, qui effraie en même temps qu'elle console, c'est Dieu qui la donne en confondant l'orgueil et la fausse sagesse des hommes.

Quelle humiliation, en effet, pour notre outrecuidance, que cette nécessité où nous avons été chaque jour de proclamer, d'invoquer, de défendre quoi ? Ces premiers rudiments de la vie sociale que les sauvages eux-mêmes ne méconnaissent pas, et dont les noms sans cesse répétés fatiguent nos oreilles : la famille, la propriété, la religion. Voilà donc ce qui est menacé chez nous, dans la France du XIX"" siècle. Voilà donc où devaient aboutir tous ces progrès tant vantés, ce perfectionnement indéfini de l'humanité ; cette civilisation si fière d'elle-même, cette propagation universelle des lumières, ce triomphe incontesté de la raison ! Ce n'est pas le superflu qu'on nous dispute, c'est le nécessaire. Ce n'est plus le mystère qu'on nie, c'est l'évidence. La foi en Dieu a disparu pour faire place au fanatisme de l'impossible : O contempteurs du passé, que vous l'avez donc cruellement vengé !

Pour échapper à ce sort douloureux, il n'y a qu'une

voie à suivre, celle d'un retour énergique aux lois fondamentales que Dieu a données pour règles à la conscience et à la société. L'homme éminent dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, a été le type de ce mouvement régénérateur qui peut et qui doit nous sauver. Il a traversé la philosophie, l'économie politique et la politique pour aboutir au Christianisme. Il a substitué au culte de l'humanité, celui de la vérité. Il n'a désavoué ni la raison, ni la liberté ; mais il a compris que l'une et l'autre ont besoin de sanction, de barrière et d'appui, et qu'un frein n'est pas une entrave. Il a su monter de la morale à la religion, de la raison à la foi. de la philanthropie à la charité, de la discussion à l'autorité.

Je n'ose tirer de sa vie un pronostic pour l'avenir de la France et du monde. Je me borne à constater que dans la sphère, toujours plus étendue qu'on ne pense, d'une âme honnête et pure, cette vie a vérifié la prédiction d'un homipe dont on voit grandir chaque jour la renommée, du comte de Maistre, qui a dit de la Révolution française : « Elle fut coinimncée contre le « catholicisme et p07ir la démocratie ; le résultat sera « pour le catholicisme et contre la démocratie. »

Telles sont. Messieurs, les pensées qui m'ont animé en étudiant la noble carrière de celui que vous m'avez appelé à remplacer parmi vous. On le sait du reste : quand vous daignez adopter l'un de ceux qui aspirent àvotre choix, rien ne vous oblige à adopterses opinions; et je n'ai pas cette ambition pour les miennes. Mais vous excuserez, je l'espère, la hardiesse habituelle à un homme qui ne s'est jamais servi de la parole pour briguer le pouvoir ou la popularité, et qui place la réaction morale et sociale dont il est le serviteur passionné, à une hauteur infinie au-dessus de toutes les questions de gouvernement, de constitution, de dynastie. Que cette réaction doive durer ou triompher, je l'ignore ; je n'y compte pas ; je cherche surtout à

ne me faire aucune illusion sur ses forces ; mais je tiens qu'il faut profiter de la trêve qu'elle nous a valu pour proclamer la vérité sans détours. Après cela, que nous soyons vainqueurs ou vaincus, c'est le secret de Dieu. Ce qui importe, c'est de ne pas avoir préparé soi-même la catastrophe où l'on succombe, et, après sa défaite, de ne pas devenir le complice ou l'instrument de l'ennemi victorieux. Je me souviens, à ce propos, d'une belle réponse attribuée au plus chevaleresque des révolutionnaires, à M. de la Fayette. On lui demandait ironiquement ce qu'il avait pu faire pour le triomphe de ses doctrines libérales sous l'empire ; il répondit : « Je me suis tenu debout. »

Il me semble, Messieurs, que cette fière et noble parole pourrait servir de devise et de résumé à notre histoire. L'Académie française a le droit, elle aussi, de dire : Je suis restée debout. Depuis que la forte et dure main du cardinal de Richelieu l'a fondée, elle a subi bien des orages sans y succomber, traversé bien des régimes sans s'inféoder à aucun. Quelles qu'aient pu être les défaillances individuelles, elle n'a jamais complètement abdiqué devant le monopole de l'opinion dominante, ou devant l'éternité chimérique de la force contemporaine.

C'est votre indépendance qui est le gage de votre durée. En plein dix-huitième siècle, un prêtre (') parlant en votre nom, devant la tombe ouverte de \"oltaire, osa blâmer hautement ce triomphateur de n avoir pas dédaigné la triste célébrité qtii s acquiert par l'audace et la licence. Vous n'accorderez pas aux pygmées qui se disputent aujourd'hui la dépouille de Voltaire la connivence que vous avez refusée au plus formidable esprit que le mal ait jamais enfanté.

L'esprit révolutionnaire, qu'il faut combattre partout, sera réprimé par vous dans le domaine des lettres,

I. I.' Abbé de Kadunvilliers, dans la léponsc qu'il fit au discours de Ducis, reçu à la place de \'ul taire.

du Style, de la langue. Vous défendrez la société contre l'empire fatal de la phrase. Vous vengerez notre langue, chaque jour insultée par l'emploi sacrilège des termes, des images, des symboles empruntés à la religion, par la prostitution des mots les plus saints aux choses les plus souillées. Les bons écrivains ne sauraient être révolutionnaires ; s'ils commencent quelquefois par là, ils s'en corrigent; s'ils le deviennent, après avoir brillé par ailleurs, leur châtiment ne se fait pas attendre : ils cessent d'être et ne comptent plus. Oui, sauver cette langue française, qui est la forme la plus attrayante, la plus expansive de la vérité, c'est une mission qui vous appelle. Messieurs, aux premiers rangs dans l'œuvre de la régénération sociale, et qui vous attirera toujours le respect, la sympathie, les vœux de tout ce qui aura conservé parmi nous les traditions de l'ordre, de l'esprit, du goût et du bon sens.

Ainsi s'explique et se justifie cette suprême ambition des âpres lutteurs de l'arène politique, qui est de venir se reposer à vos côtés. Cette distinction, déjà si recherchée du temps de Bossuet et de Montesquieu, est devenue aujourd'hui la véritable couronne et la seule durable des vies les plus glorieuses.

A une époque où il y avait encore des grands seigneurs, l'un d'eux, le maréchal prince de Beauveau, tier d'être admis parmi vous, remarquait que les premiers personnages de l'État venaient brigtier ici l honneur d'être les égaux des geîis de lettres. S'il en était ainsi dans cette ancienne société où tous les rangs étaient si réglés et si distincts, combien plus l'Académie française ne doit-elle pas fixer les regards, éveiller les désirs, enflammer les ambitions, de nos jours où tout est confondu et abaissé, où aucune position n'est assurée, aucune dignité debout, où l'on ne voit plus qu'elle, seul débris du passé qui ait échappé à l'universelle ruine, seul témoin vivant de notre antique gloire !

Pour moi, qui n'étais indiqué à vos suffrages que par

des titres si peu nombreux et si contestés, ie ne saurais vous exprimer assez la reconnaissance que je vous dois. V^otis m'avez ouvert au milieu de la tempête le port que n'atteignent pas toujours les plus généreux courages. Vous me permettez d'y retrouver chaque jour des modèles, des amis éprouvés dans d'autres luttes, et d'anciens adversaires transformés en alliés. Il me sera donné d'y vivre avec eux. d'y apprendre et d'y goûter cette équité, cette impartialité, cette mesure, qui font la force et le charme de votre existence. Heureux si je puis désormais, loin des fatigues, des mécomptes, des animosités de la vie publique, me consacrer tout entier aux nobles études, aux laborieux loisirs dont c'est ici le sanctuaire.

Mais j'ai trop parlé de tout pour avoir le droit de parler de moi, même pour me confondre en actions de grâces. J'ai hâte de finir: car je comprends et je partage votre juste impatience d'entendre cette grande voix, trop longtemps muette ('). et qui me vaudra votre indulgence en me faisant oublier.

1. M. Gtiizot, qui répondit à M. de Montnlembert, ne s'était pas fait entendre depuis 184S.

"^ ,^»>t j^ f^ i^ f^ Y^ É^ .-^ f^ r^ fA^ f^ -tAa. -efty xAa. ^Aa. .gfti jA^ .lAi jAi. ^

MGRDUPANLOUP(i854),

né à St-Félix (Savoie), mort à Lacombe (Isère). \

^^ ^^T» <?♦♦* ^T^ '+Tf' '♦rf' '+T^ '♦t^ ^I^ '^t^ '4t^ ^i^ '^i^ ^i^ ■^T^ "^4^ ^i^ ^T#* '♦t^ "^T^ ^rf* ^x ^

\\ jilupart des journaux (jui ont rendu compte de la réception de Mgr Dupanloup à l'Académie, n'y ont voulu voir || qu'un épisode de la querelle des classiques. Les plus •' hostiles au clergé applaudirent au discours de l'illustre récipiendaire, qui « avait, disaient-ils, vengé les belles-lettres des outrages de HPurea^tx barbares ». C'était amoindrir l'importance de cet événement, et raccourcir la portée des paroles du récipiendaire. «L'entrée d'un évêcjue à l'Académie française, — leur répondait un de ces nouveaux barbares, Louis Veuillot, — est un triomphe pour nous. Plus l'entrée a été solennelle, pi us le triomphe est complet.» «Oui, — disaitil encore, — c'est une victoire de voir un évêque prendre la place de M. Tissot, leciuel était bien autre chose que Virgilien ; notre gain est évident. Il faut considérer qu'après l'élection de ^L de Montalembert, celle de Mgr l'évêque d'Orléans, celle de M. de Falloux maintenant assurée, un autre esprit va régner dans les régions académiques. I3éjà il serait malaisé de mettre au concours certains sujets, de donner la couronne à certains livres, l'habit à certains auteurs (')... La joie d'entendre M. de Salvandy parler avec tant de respect et en si bons termes et de nos évêc^ues et de nos croyances, compenserait largement le déplaisir (si c'en était un quand l'éloquence y met son charme,) d'entendre un évêque exagérer peut-être le côté chrétien de la littérature ancienne... Avec un essor d'admiration qui s'explique par sa rare connaissance de la belle latinité et par le lieu où il se fait entendre, l'orateur ne dit rien des païens, au point de vue oîi il les considère, qui ne nous paraisse aussi juste que beau. Les philosophes veulent bien reconnaître qu'il y a de l'or dans \^ fumier de la scolastique ; nous en trouvons moins, mais nous admettons qu'il y en a dans le fumier de Virgile, d'Horace et des autres. Que fait Mgr Dupanloup ? Il extrait cet or : Aurum lego ex stercore. Mais après cela

I. Les faits ont justifié cette prévision de Louis Veuillot : on sait en effet f|ue Mgr Dupanlouji se retira de i'Acatlémic f|uand M. Littré y entra, ce qui permet de croire qu'il fut malaisé de « donner riial)it » à cet écrivain.

Page 1