I.'l'.loquence ncndcniicim
engage-t-il à prendre les païens exclusivement pour modèles ? Nullement. Et ce qu'il ne conseille pas de faire, on s'aperçoit assez, en l'écoutant, que lui-même ne l'a pas fait ('). »
C'est ce que reconnaît, du reste, M. de Salvandy dans sa réponse à Mgr Dupanloup : <( Vous avez, lui dit-il, pour parler à ce pays de tout ce qui l'émeut : la foi, la patrie, la vertu, la justice, la gloire, un langage d'une trempe, d'une puissance, d'une splendeur à part. Mais rassurez-vous, ce langage, je ne vous en reporte pas la gloire. Je sais qu'il n'est pas le vôtre. Il est emprunté à la région où vit toujours votre pensée, aux livres qui nous en sont venus, à leur grandeur d^idces et d'ifuages, à leur vtclange de force intime et d'inépuisable majesté. Les Ecritures perpétuent à travers le monde les roulements du tonnerre du Sinaï. Elles gardent de leur origine, de la langue première où elles furent tracées, de sa solennité, de sa splendeur, une empreinte dont les effets se reproduisent dans vos écrits ; et c'est précisément parce que l'Eglise a le privilège de puiser sans cesse à la plus grande source du beau et du sublime qui ait été ouverte aux études de l'homme, qu'indépendamment des raisons publiques que j'ai exposées d'abord, nous devons compter toujours dans ce sanctuaire des lettres, je dis le mot après vous, quelques-uns de ceux des interprètes de la langue sacrée qui savent le mieux écrire et parler la nôtre ».
C'est donc, avant tout, l'évèque nourri des saintes lettres que l'Académie a voulu s'attacher.
« L'Académie française, — avait dit en commençant M.de Salvandy, — a le rare privilège de dater du grand siècle Elle en respecte la gloire; elle en garde les traditions : elle sait que ce fut, depuis son origine, sa mission et son honneur de représenter à la fois toute P autorité morale t\. tout le génie littéraire de la France Voilà pourquoi, depuis
deux siècles et plus, près de cent représentants du sacerdoce, près de soixante membres de l'épiscopat, orateurs, écrivains, érudits, pontifes illustres, princes de l'Église, se sont succédé dans nos rangs
Vous pouviez nous le faire entendre. Monsieur ; c'est en effet l'évêque que nous avons appelé au sein de l'Académie ».
I. Myr Dupanloup à l'Acadcmie. — Univers A\x 27 Novembre 1854.
MGR DUPANLOUP, évêque d'Orléans, ayant étk ÉLU PAR l'Académie française a la place vacanti: par la mort de m. tissot, y est venu prendre séance le9novemiîre l854,et a prononcé le discours qui suit:
Messieurs,
Je ne me suis point mépris sur l'intention que vous avez eue en m'appelant au milieu de vous, pour y remplacer un homme dont l'existence avait appartenu aux lettres, et qui, traducteur élégant des Eglogttes de Virgile, puis successeur de Delille dans la chaire de poésie latine au Collège de France, après avoir, pendant un long période de temps, dévoilé les beautés de \ Enéide devant un nombreux auditoire et vieilli dans ces modestes et savants travaux, avait fini par trouver dans votre choix l'honneur de sa vie, et la plus belle des récompenses offertes à l'ambition littéraire.
Mes faibles écrits, personne ne le sait mieux que moi, ne méritaient point de me recommander à vos suffrages ; et, dans le bienveillant empressement avec lequel vous avez daigné m'accueillir, je n'ai vu autre chose que la pensée de renouveler l'antique alliance de l'Église et des lettres, de l'Épiscopat et de l'Académie française : heureux d'être l'humble anneau en qui se renoue aujourd'hui cette chaîne, que l'on avait pu croire un moment interrompue !
Peut-être me permettrez-vous de penser aussi qu'au défaut des titres éclatants apportés jadis au sein de l'Académie par plusieurs des glorieux évêques qui m'y ont précédé, vous avez voulu honorer en moi l'amour des lettres, le premier, le plus ancien du moins, dans mon cœur après celui de l'Église ; certains d'ajouter à votre illustre Compagnie un membre qui saurait mal vous imiter sans doute, mais qui saurait toujours vous comprendre et vous admirer.
Quoi qu'il en soit, c'est un évêque plutôt qu'un littérateur qui a été l'objet de votre choix, et il ne vous en doit que plus de reconnaissance.
Non pas, Messieurs, je me hâte de le dire, que le littérateur n'ait ici une haute mission à remplir, et que je n'en accepte avec empressement tous les devoirs. Pour cela, je n'aurai pas d'effort à me commander : l'accord est facile entre l'honneur que je reçois de vous, les goûts naturels de mon âme, et les obligations les plus saintes de ma vie.
Je n'ai jamais pensé, en effet, que les lettres ne fussent qu'une vaine parure, un ornement de convention pour les sociétés humaines ; non, les lettres, dont vous ouvrez aujourd'hui devant moi la plus illustre demeure, ont une gravité, une grandeur, une utilité supérieure, qui leur sont propres, et que l'Eglise n'a jamais méconnues.
Sans doute, l'Église cultive avant tout les lettres divines ; mais elle a des lois qui défendent l'entrée de son sanctuaire à ceux qui sont étrangers aux lettres humaines : elle a même de hautes révélations qui lui font découvrir dans les lettres humaines un rayon de splendeur divine.
Que sont en effet les lettres .^^ simplement la pensée et la parole de l'homme sur la terre : mais après la pensée et la parole de Dieu, rien n'est plus grand !
Dans leur expression la plus élevée et la plus brillante, les lettres sont la splendeur du vrai, du beau, du bien, qui sont choses divines ; et voilà pourquoi ce n'est point par une vaine figure de langage qu'on dit le sanctuaire des lettres.
Dans leur expression la plus vulgaire et la plus simple, elles renferment encore la puissante harmonie des mots, des idées et des choses, c'est-à-dire la paix du monde. Les troubles sont vimivais grammairiens, disait autrefois Montaigne, et avec vérité ; oui, quelque étrange que cette assertion puisse paraître, je ne crains pas d'affirmer que la grammaire et le dictionnaire sont deux colonnes de la raison et de la société humaines ; et si je pouvais être accusé d'émettre ici un paradoxe,
ce ne serait pas devant vous, Messieurs, défenseurs et gardiens de ces grandes choses, et qui en faites un de vos plus beaux titres de gloire.
Certes, il y a là une mission et des devoirs qui conviennent à tous : on peut être indigne ou incapable, on ne saurait être indifférent.
Vous me permettrez donc, en ce moment où j'entre pour la première fois dans ce noble sanctuaire, de vous dire ma pensée sur ce grand aspect des lettres humaines; sur le côté divin de leur nature et de leur mission ; sur la haute estime que l'Eglise en a toujours faite.
Oui ne le saitPSauf peut-être à la première origine du Christianisme, où il importait que tout fût miraculeux et divin, et où il ne plut pas au maître de l'œuvre que la plume des écrivains, ni la langue des orateurs et des philosophes, non plus que le glaive des Césars, fussent pour rien dans le travail évangélique, toujours l'Eglise a recherché, aimé, honoré les lettres humaines.
Et alors encore la vérité m'oblige-t-elle à dire que si nos apôtres et nos premiers Pères ont foulé aux pieds comme indignes d'eux la vaine pompe et les grâces frivoles de l'éloquence profa^ie; s'ils n'ont point emprunté leurs moyens de conviction aux raisonnements subtils de la philosophie, ils ont toutefois annoncé l'Évangile avec une force et une magnificence de langage incomparables. Saint Pmil, dit Fénelon, S7ir/>assa iojti l' art des oratetirs profanes. C'est encore dans sa belle Lettre à r Académie française que Fénelon remarque combien toutes les divines Ecritures sont pleines de poésie et d'éloquence, avec les figures les plus hardies et les plus majestueuses. Et j'ai été charmé de trouver, dans les htudes comparées de M. Tissot sur les poètes anciens et modernes, qu'Homère, Virgile, Sophocle, le Tasse, Milton, et leurs plus magnifiques poésies, languissent auprès de Moïse, d'Isaïe et des cantiques prophétiques.
Parmi les modernes, Bossuet est celui dont M. Tissot exalte plus haut la gloire, précisément parce que Bossuet, nourri des saints Livres, y retrempe sans cesse la vigueur de son génie, et en retrace plus vivement les sublimes beautés.
Bossuet, comme Fénelon, s'est plu à remarquer que saint Paul, contempteur si éloquent des vains raisonnements de la fausse philosophie, n'en a pas moins raisonné avec une force admirable, et n'en a pas moins été dans le fond U7i excellent plùlosophc, aussi bien qîitin puissant oraleiir.
Irai-je plus loin ? et, m'appuyant encore de l'autorité de Fénelon, vous dirai-je que ce n'est pas seulement dans les écrits inspirés de saint Paul et des autres apôtres, mais dans le langage même de Celui qui les inspirait, que le Christianisme nous offre les modèles accomplis de la plus parfaite éloquence ?
« Il serait aisé, dit le grand archevêque de Cambrai, « de montrer en détail, les livres à la main, que nous « n'avons point de prédicateur en notre siècle qui soit « aussi figuré dans ses sermons les plus préparés, que « Jésus-Christ l'a été dans ses prédications populaires. « Je ne parle point de ses discours rapportés par « saint Jean, où tout est sensiblement divin \ je parle de « ses discoîirs les phis familiers et les plus simples ('). »
Voilà ce que Fénelon écrivait pour répondre aux préjugés de quelqties gens de bien de son temps, comme il les appelle, qui prétendaient que la prédication évangélique n'a rien à demander à l'éloquence, à la poésie, aux lettres.
Et n'est-ce pas de la sorte que l'ont compris tous les siècles chrétiens .'^ Si nous passons aux âges proprement dits de l'éloquence sacrée, alors se présente à nous, en témoignage de l'immortelle alliance des lettres
I. Fénelcjn faisait encore remarquer qu'il y a ])eu de prédicateurs qui « soient aussi éloquents et même aussi ornés que saint Pierre, saint Paul, saint Jacques, saint Jude et saint Jean, dans leurs simples épîtres. >
divines et humaines, la glorieuse élite des grands docteurs du Christianisme : saint Jean Chrysostome, la bouche d'or de l'Orient, saint Augustin, ce grand maître du pathétique et du sublime, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, et l'austère saint Jérôme, et saint Léon, et saint Grégoire le Grand, ces deux belles lumières de la chaire apostolique, et saint Ambroise, si doux à entendre, que M. de Chateaubriand, nom cher à l'Académie, l'a proclamé le FéJiclon de l' Eglise latine ; saint Ambroise, si doux et si fort dans sa douceur, qu'il savait, pour défendre les peuples opprimés, opposer un cœur invincible aux passions des princes : Nous ne soDunes pas à craiiidre, disait-il, ifiais 710US 7ie craignons pas ; Nec terreimcs, 7iec timemus.
Toutes ces grandes âmes, comme les nommait si bien votre secrétaire perpétuel, tous ces nobles et saints personnages ont été, dans le monde chrétien, les hérauts de cette belle alliance dont je parlais tout à l'heure ; et ce sera, au temps où nous sommes, une des gloires de l'Académie française, qu'un de ses membres les plus illustres soit venu de nouveau révéler à un siècle longtemps injuste ou distrait l'éloquence oubliée des Pères de l'Eglise (').
Fidèle à toutes ses traditions, l'Eglise, Messieurs, n'a jamais délaissé celle-là : toujours elle a commandé à ses ministres l'étude des lettres humaines ; elle a fait plus ; et Dieu lui réservait la gloire de devenir ellemême l'institutrice des nations, d'enseigner la grammaire et la rhétorique, le grec et le latin aux peuples barbares, en même temps qu'elle les élevait par l'Évangile, et formait ainsi ces grandes nations modernes, si éclairées, si polies, si savantes ; les reines du monde civilisé !
Et toujours, depuis l'empereur Julien, l'Eglise a compté parmi ses persécuteurs les pouvoirs jaloux qui ont prétendu lui interdire ce noble et libre enseignement.
I. ViLLEMAiN, ilaii^ >nn Tableau de réloqttctue chrétienne au IW" siècle.
Et qu'on ne cherche pas là un de ces calculs de politique familiers aux dominateurs de la terre. Les vues de l'Eglise, Messieurs, sont plus élevées et plus pures; et lorsqu'elle adoptait de la sorte les lettres humaines, c'est que, par le sens profond qui lui est propre de découvrir le divin partout où il est, elle y apercevait un reflet de Dieu même ; c'est que dans cette haute et vive lumière d'où lui viennent les enseignements surnaturels qu'elle nous offre, les lettres humaines lui apparaissent comme un rejaillissement et une manifestation de la pensée, de la parole, de la beauté, de la vérité divines elles-mêmes, dans l'ordre naturel, au sein de l'humanité.
En effet. Messieurs, il n'y a pas une des avenues de l'intelligence humaine aux extrémités de laquelle ne se montre la splendeur de Dieu qui l'illumine tout entière, et y fait rayonner aux yeux du poète, de l'orateur, du philosophe digne de ce nom, le vrai, le beau, le bien, dans leur éclat naturel ou surnaturel, allumant ainsi dans ces âmes privilégiées cette flamme céleste à laquelle rien ne ressemble dans le reste de la nature, et qui se nomme le feit sacré : nom populaire et glorieux du génie inspiré de Dieu.
Et tout cela n'a pas d'autre principe, sinon qu'il y a du di\'in dans l'homme ; sinon que le Créateur, en faisant l'homme, la fait à son image, et s'est plu à produire magnifiquement en lui les grands traits de sa perfection et de sa gloire, à savoir l'intelligence et l'amour. L'homme était son chef-d'œuvre, et, lorsqu'il le dota d'une si belle nature, il y joignit toutes les riches facultés, tous les nobles attributs qui en découlent : l'esprit, le talent, le génie.le bon sens,le bon goût, les grâces du langage, l'inspiration poétique ; tous ces dons merveilleux qui sont ce que j'ai appelé le reflet et comme la gloire de Dieu dans l'homme et dans les lettres humaines.
Aussi je ne m'étonne pas de voir l'épithète de c/ivin
attachée si souvent parles plus grands philosophes et par les Pères de l'Église eux-mêmes, à la poésie, à l'éloquence, et même à la grammaire, gramuiaticae pcnc divinam vint, disait saint Augustin ; c'est-à-dire aux lettres, dans tout ce qu'elles ont de plus élevé comme de plus humble.
Car, d'une part, ce qui exprime Dieu le plus parfaitement dans la création et parmi les œuvres divines, c'est l'homme. D'une seule de ses pensées, d'un seul de ses regards où reluit la flamme de l'intelligence, l'homme exprime Dieu plus que nulle autre créature, mieux que l'univers entier : le regard du soleil, tout éblouissant qu'il est, ne rellète pas le rayon divin qui brille dans l'œil d'un enfant.
Mais d'autre part, la grande et singulière prérogative des lettres, c'est qu'à leur tour elles expriment l'homme, cette vivante image de Dieu, plus parfaitement que toutes les autres œuvres et que toutes les autres créations humaines.
Les lettres sont l'expression même de l'esprithumain tout entier parce qu'elles ne revêtent pas seulement des formes du langage les idées abstraites de l'intelligence et les conceptions de la raison pure, mais parce que, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, elles reproduisent aussi la beauté telle qu'elle se montre à l'imagination, avec son plus ravissant idéal ; parce qu'elles savent se rendre les interprètes de tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus grand, de plus vertueux dans les sentiments du cœur humain ; parce qu'enfin c'est par elles que le vrai, le beau, le bien, tels que la main divine les imprima dans l'âme de l'homme, trouvent au dehors leur manifestation la plus éclatante et la plus parfaite.
Et tel a toujours été pour moi. Messieurs, le sens de ce mot profond et si justement célèbre qui fut prononcé pour la première fois dans cette enceinte : Le style, cest l" liotnme.
Ah ! sans doute, des beautés, et des grandeurs ineffables sont aussi dans le reste de la création ; mais la création tout entière, l'homme excepté, ne les connaît pas, parce qu'elle s'ignore elle-même.
Et ce qui met entre la création et l'homme un intervalle immense, c'est que le vrai, le beau, le bien, non seulement sont dans l'homme, mais l'homme le sait et le dit ; il les voit en lui-même, et il les reconnaît dans toutes les œuvres de Dieu, par l'impression qu'il en porte dans son propre fonds ; non seulement il les voit, mais il les pense, il les réfléchit, il les admire, il s'éprend pour eux d'amour ; il les nomme, il les parle, il les écrit, il les peint, il les chante, il les redit à toute la nature, au ciel et à la terre...
Et grâces en soient rendues à Dieu ! Car ce qu'il faut que j'ajoute, c'est que tout cela vient et descend de Dieu, selon la grande parole d'un Apôtre : Omne datiim optimum, et 07iine donum perfedum descendens a Pati'e luminum !..
Oui, tout don, naturel et surnaturel, omne datum ; les découvertes du génie humain et les grandes révélations célestes ; la nature et la grâce ; la raison et la foi, toutes deux filles du même Père céleste, et qui comme telles ne peuvent se contredire ; tout, dans un ordre comme dans l'autre, tout est donné d'en haut, tout découle vers l'homme de cette sublime et resplendissante source des lumières ; car s'il y a plusieurs lumières, diverses dans leur rayonnement, toutes. Messieurs, toutes s'allument au même foyer divin, que les fils de l'Évangile nomment le Verbe éternel. C'est ce Verbe qui illumine tout homme venant en ce monde. C'est-à-dire toute l'immense famille du genre humain, en tous les siècles et tous les lieux ; mais plus parfaitement l'Église, la sainte cité des enfants de Dieu sur la terre, et, avec une clarté supérieure encore et incomparable, cette lumineuse et triomphante cité des cieux, pour laquelle ne sont plus faites les alternatives de jour
et de nuit, et qui ne connaît ni les incertitudes et les défaillances de la raison, ni même les voiles passagers de la foi, ni enfin, Messieurs, les séparations et les tristes schismes de nos esprits, ni toutes ces douleurs du doute qui ne sont que de la terre et du temps.
Si je suis monté si haut, c'est pour l'honneur des lettres, Messieurs, et vous me le pardonnerez : j'ai voulu, j'ai dû donner la raison suprême de l'inviolable amour que, malgré les infidélités des lettres, l'Eglise a toujours eu pour elles.
N'est-ce pas redire en même temps les titres de noblesse de l'Académie ? C'est dire aussi pourquoi elle est si chère à l'esprit français ; pourquoi l'honneur de lui appartenir fut toujours un si précieux honneur, et pourquoi les évêques l'ont reçu de tout temps avec reconnaissance, sans croire pour cela ne rechercher que la gloire humaine.
C'estce qui fait enfin que cettegrandeinstitution a des racines si vives et si profondes en cette terre de France, et qu'elle y a toujours refleuri glorieusement, après les plus violents orages !
Pourquoi ne compléterais-je pas ma pensée, et ne dirais-je pas que c'est cette haute origine, cette excellence des lettres humaines qui leur assure la suprématie et comme une prééminence immortelle dans les royaumes de l'intelligence ?
Mgr Dupanlonp, tout en glorifiant les sciences « qui étendent de tontes parts f horizon et F empire de l'esprit hnniain » établit cette prééuiinence des lettres dont il vient de parler, puis il reprend :
C'est tout cela que Napoléon avait bien compris lorsqu'il disait dans sa vive et brusque éloquence : « j'aime les sciences ; chacune d'elles est une belle « application partielle de l'esprit humain ; mais les
« LETTRES, c'est l'ESPRIT HUMAIN LUI-MEME. »
Belle et profonde parole, Messieurs ; je n'en sais
guère qui soit plus digne de ce grand esprit, qui savait pénétrer d'un regard si prompt dans le vif des choses; et la rappeler en ce lieu est le plus noble hommage que je puisse rendre devant vous à son génie. Aussi bien, Messieurs, cette admirable parole n'est-elle que l'écho de la voix de l'histoire qui a salué du nom de grands siècles, avant tous les autres, ceux où les lettres ont jeté le plus vif éclat.
Et il ne faut pas croire que la main de Dieu soit étrangère à ces phases brillantes de la vie des peuples, et que les grands siècles littéraires n'entrent pour rien dans l'ordre et les desseins de la Providence sur l'humanité.
Reconnaissons-le : alors même que la nuit païenne couvrait la terre, ils firent briller d'admirables clartés : la philosophie, les lettres, l'éloquence, la poésie, dans ce qu'elles eurent de vérité et de beauté; tous ces hommes, en tant qu'ils avaient reçu du ciel les dons de l'intelligence, et que la lumière de Dieu brillait dans leur génie ; je dirai plus : les généreux efforts que firent plusieurs d'entre eux pour percer la nuit, pour découvrir par delà l'horizon de leur siècle quelque chose des clartés divines, tout cela est digne d'admiration et de respect. Je puis et je dois déplorer l'abus qu'ils firent souvent de leurs hautes facultés ; je puis et dois compatir à l'impuissance de leurs efforts ; mais je ne puis ni mépriser en eux ni flétrir les dons du Créateur. Je ne me sens pas le courage de réprouver, d'avilir, sous le nom de paganisme, ce qui fut dans ces grands siècles le suprême effort de l'humanité déchue pour ressaisir le fil brisé des traditions anciennes, et retrouver la lumière que Dieu y faisait encore briller, comme un dernier et secourable rellet de sa vérité, afin de ne pas se laisser hii-uicDie sans ténwionaoe (') au milieu des nations, et de montrer que la créature tombée n'était pas éternellement déshéritée des dons de son amour.
I. Nonsvie testinionio semetipsum reliqttit. (Actes des Apôtres, XIV, l6.)
Oui, c'est par l'ordre exprès de cette miséricordieuse Providence qu'il fut donné à Tesprit de l'homme de jeter ces lueurs si belles, qui suffirent alors à revêtir d'un éclat immortel les œuvres du génie antique.
Non, les vers que citait saint Paul à l'Aréopage n'étaient pas des vers païens;. pas plus que les splendeurs du jour au matin, et les ravissantes beautés de la nature sous le ciel de Parthénope, lorsque cette lumière si pure et ces clartés rayonnantes inspiraient à Virgile de chercher par delà les cieux mortels une lumière plus brillante encore et plus pure, 7in soleil et des astres nouveaux : soleingtie sîiuju, sua sidéra noi'unt ; lorsque les tristesses de la \.ç.xxç.dacryuiac ;rr?/;;/, jetaient dans son âme des aspirations indéfinissables vers un monde meilleur, et faisaient ressentir dans ses vers comme un tressaillement sublime de la nature émue de ses longues douleurs, comme une vaste et puissante inquiétude de la terre et des cieux en travail du Libérateur désiré !
Et que dire de Platon contemplant de loin l'idéal du Juste, et le voyant sur une croix ?
Non, Messieurs, ce n'est pas sans un dessein providentiel, je dirai presque sans une inspiration d'en haut, que la langue de Platon et celle de Virgile ont rencontré de tels accents et produit tant de chefs-d'œuvre, lorsque Dieu avait décidé que ces deux langues seraient celles de son Église !
Le monde ancien préparait ainsi le monde nouveau, et les deux plus belles langues que les hommes aient jamais parlées recevaient d'avance leur misbion, et se formaient à redire un jour à la terre les choses du ciel.
Sans doute l'Église devait y ajouter de nouvelles et divines beautés ; mais il fallait que ces langues fussent préparées de longue main à leur sainte et impérissable destiiiée ; et il plut à Dieu que de grands génies philosophiques et littéraires y fussent employés.
Les serviteurs de Dieu sont nombreux sur la terre, et à toute heure du temps, aux époques de grande rénovation sociale, il y en a plus qu'on ne le voit, plus qu'on ne le sait, qui travaillent par ses ordres et pour sa gloire à leur insu.
Et qu'on ne s'étonne pas ici de la gravité de mon langage ! je n'ai jamais aimé les malentendus.
C'est précisément parce que j'ai l'honneur et le bonheur d'être chrétien, c'est parce qu'à ce titre je suis, selon la langue de l'Apôtre, fils de la lumière, que je vais avec confiance en revendiquer les rayons dispersés partout où ils se trouvent.
Oui, la lumière est à nous, tous les siècles nous la doivent et nous l'envoient, et voilà pourquoi je ne l'outrage nulle part. Je la recherche, je l'aime, je la célèbre partout où je la découvre ; je la recueille avec amour, ne fût-ce qu'une étincelle, une flamme égarée ; et ma joie est grande quand je puis la ramener au foyer primitif et divin ! je suis le disciple d'un Maître qui ne veut pas qu'on éteigne le flambeau qui fume encore; selon la belle recommandation de l'Église, je me souviens de ma condition ('), et je respecte le roseau pensant, tout brisé qu'il est. j'aurais horreur de le fouler aux pieds. Débris moi-même d'une grande création tombée, je ne méprise aucun débris ; et sans craindre de mêler ici le langage de Virgile à celui du Christianisme, j'aime à redire ce vers, dont mon prédécesseur s'est plu à écrire un beau commentaire :
Non ignara niali, miseris siiccurrere, disco.
Et n'est-ce pas ce qu'a fait l'Évangile, cet Évangile si bien nommé la bonne nouvelle et l'Évangile de la paix ^ Quand il descend des cieux et apparaît en plein paganisme, il attire doucement et fortement à lui tout ce qui est encore noble, lumineux, élevé, tout ce qui peut s'illuminer,s'ennoblir et s'élever encore. Caractèl^e