‹ L'Eloquence académiqueChapitre 46 sur 65 · I. Ipsius enim et genus sumus. {Ad. Apost · texte numérisé non relu

I. Ipsius enim et genus sumus. {Ad. Apost

To'j Y^f-' ■''•^ti yîvoî È"|JL£V. (Aratus.) Corrunipunt mores bonos colloquia iiiala. {Corintli., 15, ■^t^.)

«tOeîpouaiv fjOTj y^pTjaxa ô;i.tXtai /.axât. (Ménandre.)

Ht cela devait être ; s'en étonner, ce serait ne rien comprendre à la grandeur.à la largeur duChristianisme. Il est le soleil du monde ; lorsqu'il se lève, toutes les ombres se dissipent et le Dieu de l'Evangile se nomme le Dieu du jour, lux mtindi ; et voilà pourquoi, appelant à lui tous les astres qui avaient, par ses ordres, jeté quelque clarté dans les ténèbres, il leur assigne leur place et leur gloire dans le firmament nouveau ; et tous, comme au jour de la première création, revenant à leur foyer originel, répondent successivement: nous voici : Adsumus !

Ah ! sans doute, il y a sur la terre une chose qui est plus grande que les lettres !

Mais^ il n'y en a qu'une : je n'en connais pas deux : c'est l'Évangile.

Aussi, l'ère du monde civilisé ne devait pas dater de Périclès ni d'Auguste ; il devait y avoir pour l'humanité un nom meilleur.

L'Acropole, pour le salut du monde, ne valait pas le Sinaï : le Capitoli immobile saxum, chanté par Virgile, devait s'incliner devant le Calvaire ; et les olympiades et la date romaine effacées redisent à tous les siècles que la vraie civilisation devait naitre du martyre et des plaies sacrées d'un Dieu, rendant à la vérité, à la beauté, à la bonté éternelle, le témoignage de son sang répandu.

L'Orient a reçu le premier ce témoignage ! Oh ! que l'Orient sera beau à voir, quand la lumière qu'il a perdue y retournera ! Et que les derniers jours de la vie du monde à l'Occident deviendront radieux, lorsque l'alliance sera faite par la lumière d'en-haut entre tous les grands sommets de l'humanité ! lorsque la croix triomphante, après les tempêtes, apparaîtra seule, dans une région supérieure et pure, brillant In, sur un ciel propice, comme un signe de paix et de sérénité pour tous !

Tel est, Messieurs, le secret de la grandeur des

lettres humaines; telle est la raison de l'auguste alliance qui les relie aux lettres divines.

Ah! sans doute, même au XVI^, même au XVIK' siècle, les lettres ne furent pas sans taches ; mais où n'y en a-t-il pas ?

Les choses divines périclitent toujours aux mains humaines, et il n'y a ici-bas qu'une institution qui, depuis dix-huit siècles bientôt passés, résiste à tout, même aux faiblesses et aux défaillances passagères de ses ministres.

Oui, les lettres peuvent se tourner contre la vérité, contre la beauté, contre la bonté éternelle ! Mais alors c'est une grande douleur dans l'humanité ! Les astres perdent leur route ; les splendeurs, les vertus des cieux sont obscurcies. Tout se trouble ; on appelle le bien mal, et le mal bien ; la vertu est invoquée par les hypocrites qui l'outragent ; les crimes les plus lâches trouvent des apologistes ; et parmi ce bouleversement profond du sens et du langage humain, cinquante, cent années peut-être, seront nécessaires pour réparer le mal et retrouver le bien. On verra des vieillards au bord de la tombe, dont la vie se sera passée à rechercher le sens perdu des mots et des choses qui importent le plus à la paix du monde. Il faudra des guerres d'opinions et des combats terribles ; et les sages désespérés seront condamnés à redire avec l'historien romain : Jam p7'ide}n vera reriu)i vocabula amisinnis.

Dans un de ces jours d'orage, la barbarie sociale naîtra des excès de la civilisation corrompue ; en cinquante années, elle aura envahi trois fois au moins la demeure des rois ; elle s'assiéra triomphante sur les sièges des législateurs, et foulera insolemment aux pieds tous les droits qu'elle invoquait! toute liberté honnête périra ! Et il faudra un siècle entier peut-être pour apprendre de nouveau ce que c'est que la liberté, l'autorité, le respect, et faire la pacification sociale !

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Voilà les crimes des lettres quand elles s'égarent ; voilà les tempêtes qu'elles déchaînent sur la sociétéîLes peuples semblent condamnés à perdre même le sens humain, quand les lettres et le sens divin font divorce. . .

Si je dis ces choses, ce n'est pas pour me faire ici, Messieurs, l'accusateur des lettres ; je touche au contraire à une de leurs plus grandes prérogatives, à leur puissance.

Oui, les lettres ont cette force redoutable, qu'elles peuvent tout pour la ruine ou pour la paix du monde !

Comme l'homme dont elles sont la vive expression, elles ont la puissance du bien et du mal ; et j'en dois marquer ici la raison profonde en achevant ce discours.

Il ne faut pas s'y tromper.

Il y a dans les lettres quelque chose de plus grand, de plus puissant que tout cet éclat qu'elles jettent autour d'elles, que toute cette splendeur dont elles illuminent la terre :

C'est le bon sens des mots.

Car pour qui sait comprendre la profonde et mystérieuse liaison des idées et des choses avec la parole de l'homme, tout l'ordre et toute la sécurité de la vie humaine ont là leur principe.

Et pour aller jusqu'au bout de ma pensée et la dire nettement, l'alphabet du genre humain, la grammaire dun enfant, le dictionnaire d'une nation, voilà ce qui, bien plus encore que les belles littératures, me pénètre d'un sentiment ineffable de respect et de reconnaissance pour celui qui m'a donné ces lettres, cette parole, cette pensée.

Aussi parmi tous les titres d'honneur de l'Académie française, je n'en sais point de plus relevé que d'être la gardienne de ces grandes choses, la conservatrice fidèle, non seulement de la littérature, mais de la grammaire et du dictionnaire de la plus intelligente nation de l'Univers !

Ce ne sera pas descendre, Messieurs, que de consi-

dérer ici ces modestes et puissants éléments des lettres ; car l'on ne descend pas quand on ne quitte les hauteurs où la lumière rayonne que pour pénétrer jusqu'aux vives profondeurs et au foyer même d'oii elle jaillit, et pour étudier le fond intime de choses, cet interiora reriim dans lequel réside le ferme principe de leur beauté, et où se découvre et se sent cette force cachée de la main de Dieu qui soutient tout.

Je ne crains pas de le proclamer, la grammaire, le dictionnaire sont à la littérature d'une nation, ce que le fondement avec ses fortes assises est à l'édifice. Que dis-je .'' dans ce vivant et immortel édifice des lettres, la grammaire, le dictionnaire ne sont pas seulement à la base, ils sont au centre, ils sont au faîte, ils fortifient, ils portent tout.

Non, je ne suis pas de ceux qui comptent les mots pour peu de chose.

Rien n'est petit de ce qui appartient à l'humanité et lui vient de Dieu.

Les mots sont à la pensée de l'homme ce que le regard est à l'âme : une lumière, une physionomie.

Ils la réfléchissent, ils la révèlent ; et l'homme, réduit à la pensée, sans la parole pour l'exprimer, aurait perdu une partie de sa puissance et de sa grandeur.

La parole et la pensée, voilà donc les deux illustres prérogatives qui constituent dans l'homme la dignité de sa nature ! Voilà les deux forces par lesquelles il s'empare des choses, les exprime, les attire à lui, et les possède. La pensée n'y suffit pas seule ; l'homme ne possède réellement que ce qu'il a bien nommé.

Les choses, en ce monde, sont le grand intérêt de l'humanité ; après les choses, les idées qui les représentent ; après les idées, les mots qui les expriment. Mais la corrélation est si étroite ici et le lien si fort, que les mots ne peuvent périr ou se corrompre, sans entraîner et sans perdre ou corrompre avec eux les idées et les choses.

C'est cette valeur des mots qui fait à mes yeux la puissance, non seulement de tout homme qui parle, mais de l'enfant qui bégaie.

Toutes les fois qu'un homme, qu'un enfant a parlé, a dit un mot, j'écoute, je regarde attentivement ; à moins qu'il n'ait perdu la raison, il y a une lumière quelconque dans sa parole.

On dit quelquefois : ce sont des querelles de mots, et on dédaigne. On a tort ; il faut écouter toujours. Comme s'il pouvait y avoir entre les hommes des querelles où les mots fussent peu de chose ! Comme si toutes les plus grandes révolutions humaines, bonnes ou mauvaises, ne s'étaient pas accomplies par la puissance des mots, c'est-à-dire par la puissance des idées et des choses que les mots expriment !

Non : dans le genre humain, tel que Dieu l'a fait, les grandes querelles de mots révèlent toujours le combat des grandes idées, et sont toujours des querelles de grandes choses.

L'arianisme, cette immense hérésie, roulait tout entier sur un mot : ôu.o-jnirji. Le Fils de Dieu, le Verbe éternel, est-il Dieu, oui ou non (') ?

Le nestorianisme ne rejetait qu'un mot : Orc/ro/.o;. Marie est-elle mère de Dieu, oui ou non ?

Le protestantisme lui-même, malgré l'apparente multiplicité de ses négations, se résume en un mot ; y a-t-il, oui ou non, une autorité doctrinale sur la terre }

Aujourd'hui, les querelles sont ailleurs; mais* quel que soit l'objet dont les hommes disputent, je le maintiens : La paix du monde est dans l'harmonie des mots, des idées et des choses.

Et voilà pourquoi le dictionnaire d'une nation est, à mes yeux, une si grande puissance !

Si les nations de la terre sont aujourd'hui si étran-

I. Oui ou non: ce sont les deux monosyllaljes les plus courts de la parole humaine ; mais voyez la puissance des mots ! la conscience de l'homme et du chrétien n'a jamais rien eu de plus grave en ses questions ou en ses réponses ; cesl la vérité ou le mensonge ; est, est, non, non.

gement troublées, si les royaumes les plus puissants semblent incliner vers leur ruine, c'est que depuis longtemps déjà cette harmonie n'existe plus. • Les choses les plus importantes au bonheur et à la sécurité publics sont sans accord entre elles ; il y a un profond dissentiment sur les idées qui les représentent et sur les mots qui les expriment. Je n'en citerai qu'un exemple : •

Ces trois grandes forces morales qui se nomment dans les sociétés humaines rad(to7'ité, la liberté et le respect, et sans lesquelles je ne sache pas une société possible, ont été jetées dans l'arène des disputes publiques: d'un bout de l'Europe à* l'autre, et, on peut le dire, dans le monde entier, c'est une querelle sociale, et la plus ardente qui fut jamais.

Mais à quoi précisément tient donc toute cette importance des mots ? Le voici :

Il y a providentiellement, dans le langage de toute nation, une certaine somme d'idées acquises, d'idées justes, d'idées certaines, qui font sa force et sa richesse intellectuelle, et qui, représentées dans le commerce des intelligences par un certain nombre de mots, forment sur tout sujet donné comme le résumé du bon sens public.

Or ces mots, qu'on pourrait presque appeler la monnaie vive et courante de l'intelligence, sont déposés dans le dictionnaire national avec leur valeur la plus haute et la plus pure, ainsi que dans un trésor ; et tout écrivain qui, commençant un livre, fouillerait d'abord avec soin dans ce grand domaine de la raison publique, y trouverait un fonds inépuisable d'idées justes, d'idées fortes, d'idées fécondes, d'où il ne tarderait pas à conclurequ'approfondir le langage humain sur une question quelconque, est toujours de la plus haute importance,

i\hus c'est à vous. Messieurs, qui tous ici avez mis la main au grand travail du dictionnaire de notre langue, c'est à vous à nous dire si la science des mots

mérite les mépris que l'irréflexion et la légèreté du bel esprit lui envoient.

Pour moi, qui n'ai point été associé jusqu'ici à vos travaux, je n'ai point attendu d'avoir cet honneur pour rendre hommage à ce qu'il y a toujours de sérieux et de grand dans le dictionnaire d'une nation. L'œuvre peut être plus ou moins parfaite, selon la nation ; mais à quelque degré quelle le soit, c'est toujours la raison et la sagesse, la pensée et la parole de l'humanité.

Un philosophe romain faisait aux grammairiens de son temps l'insigne honneur de leur dire : Grammatici custodes latini sermonis {'). Je comprends aussi que la première gloire de l'Académie française soit d'être la gardienne de notre belle langue ; car, si le style c'est l'homme, une langue est la forme apparente et visible de l'esprit d'un peuple ; et c'est là, de toutes les propriétés, de toutes les grandeurs nationales, celle qu'un peuple doit être le plus fier et le plus jaloux de conserver.

On sait tout ce que Fénelon en a écrit dans sa belle lettre au Secrétaire perpétuel.

Oui, il est grand, l'honneur de veiller sur un tel dépôt et de lui conserver son inappréciable intégrité ! C'est garder là tout ensemble la parole et la raison humaines dans la langue nationale, c'est-à-dire tout le travail de l'esprit, toute l'œuvre de la civilisation en France, toute cette abondante richesse intellectuelle, amassée pendant des siècles, et mise en valeur par le génie français avec les procédés qui le distinguent.

Oui, il est beau, ce travail, qui va rechercher dans les idées vraies, dans les idées premières, la lumière supérieure à qui seule il appartient de restituer leur sens véritable aux mots dégénérés ; qui repousse avec un soin persévérant les sens étrangers, les significations fausses, les formations illégitimes et ces alliances qu'il est permis d'appeler adultères ; qui rend enfin aux

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