L\'eole menaissieniu, Lacordaire
« En sortant de l'Institut, le Père Lacordaire regarda du côté de Sorèze ('). Montalembert le conjurait de rester près de lui quelques jours seulement, pour se reposer dans son triomphe et faire jouir ses amis d'une présence qu'ils sentaient devoir leur être bientôt ravie.
— « Non, je ne puis, répondit-il, cela ferait peut-être manquer la « confession de quelques-uns de mes enfants qui se préparent pour la « fête prochaine. On ne peut calculer l'effet d'une communion de <^i: moins dans la vie d'un chrétien. »
< Et à l'instant il fit deux cents lieues pour ne pas priver ses enfants du secours de sa paternité spirituelle. »
DISCOURS PRONONCÉ A l'Académie, le 24 janvier 1861, PAR LE PÈRE H. D. LACORDAIRE, lorsou'il y vint prendre séance a la place de m. de tocqueville.
Me.ssieurs,
J'ai à remercier l'Académie de deux choses : la première de m'avoir appelé dans son sein ; la seconde, de m'avoir donné pour successeur à M. de Tocqueville.
M. de Tocqueville est mort jeune. Il n'a pas eu le temps pour complice de sa gloire, et, soit qu'on regarde en lui l'écrivain, l'orateur ou l'homme d'État, il apparaît, à ne consulter que l'âge et l'œuvre, comme un édifice inachevé. Et cependant.si l'on s'élève pour écouter le bruit de sa mémoire, il monte de lui vers l'âme une voix à qui rien ne manque en éclat, en plénitude. en profondeur : une voix qui a déjà du souffle de la postérité, et qui fait à M. de Tocqueville un de ces noms souverains dont le règne' ne doit pas périr. Homme singulier entre tous ceux que nous avons vus, il ne dut sa renommée à aucun parti : il n'en servit aucun. Les fautes de son siècle lui furent étrangères. Tout tomba plusieurs fois autour de lui, sans qu'on pût le mêler aux chutes ou lui faire honneur des victoires ; ouvrier actif pourtant, soldat plein de courage, citoyen ardent jusquau dernier jour, mais qui avait pris dans le combat une place d'où il voyait plus de choses, et où la
I. On sait que Lacordaire était à cette époque supérieur de l'école de Sorèze.
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passion du bien et du juste le couvrait d'un invulnérable bouclier.
Si je regarde mes contemporains, je dirai de l'un qu'il fut l'ami constant et généreux de la monarchie, une âme antique par la fidélité, se contentant d'elle-même contre les flots du malheur et de l'opinion. Je dirai de l'autre qu'il aimait le droit des peuples à se gouverner par eux-mêmes, et qu'on l'eût pris pour un Gracque transformant l'univers en une seconde Rome et appelant tout le genre humain au droit de cité. Je dirai de celui-là que, dévoué surtout à la liberté de la pensée, de la parole et de la conscience, il avait vu dans la tribune d'un parlement le dernier terme de la grandeur humaine et de la félicité des nations. Je dirai de tous, enfin, qu'ils servirent une cause victorieuse ou vaincue, aidée des sympathiesgénérales ou victime desaversions populaires, quelques-uns supérieurs à leur parti, et pourtant hommes de leur parti ; et, même en admirant leur génie, leur sincérité, leur foi, leur part dans la défaite ou dans le succès, je me réserverai de croire que leur vue s'était trop bornée à l'horizon de leur temps et n'en avait pas connu tout le mystère ni pressenti tout le péril. Seul peut-être entre tous, M. de Tocqueville échappa à ces limites où s'arrêtent ses contemporains, et c'est vainement que l'esprit voudrait lui créer parmi eux une place semblable à la leur.
Dirai-je qu'il fut un serviteur des vieilles monarchies de l'Europe, et que l'hérédité inaliénable du pouvoir était pour lui une affaire de cœur en même temps qu'un dogme de raison ? Je ne le pourrais. L'antiquité sans doute, la tradition, les ancêtres, la majesté des siècles, tout cela lui était grand et vénérable, et il n'insulta jamais aux trônes tombés, si méritée que lui semblât leur chute. Il s'en attristait plutôt comme d'un naufrage où disparaissait quelque chose de saint, comme d'une ruine où il lisait avec reijret la caducité de l'homme et de ses œuvres. C'était une âme à qui la destruction
pesait, et il ne vit jamais rien périr de ce qui avait été séculaire et glorieux sans l'honorer en lui-même d'un soupir éloquent. Mais, cette dette payée à sa généreuse nature, il rec^ardait le droit et l'avenir d'un œil ferme ; il cherchait dans ce qui était vivant le successeur de ce qui était mort, et l'illusion d'une immutabilité chevaleresque ne pouvait lui cacher le devoir de semer dans le sillon qui restait ouvert. Il eût aimé les serments qui ne s'oublient jamais ; il aimait mieux l'action qui espère toujours, ne sauvât-elle qu'une fois.
Dirai-je qu'il appartenait tout entier à cette opinion libérale du XV^III^ siècle, grande dans les premiers enivrements de nos assemblées nationales, éteinte ou plutôt endormie au souffle oppresseur de nos immortelles victoires, et qui, réveillée tout à coup à la parole d'un roi revenu d'exil, remplit la France d'une lutte où tous les dévouements eurent leur vie, tous les talents leur liberté, tous les partis leur jour de grandeur, et tous aussi leur jour d'expiation ? Je ne le pourrais pas davantage ; car il y avait dans cette opinion, si populaire qu'elle fût, des côtés faibles trop visibles à l'œil pénétrant de M. de Tocqueville, et même des côtés injustes qui affligeaient sa droiture en effrayant sa perspicacité. A cause de son origine même au sein d'un âge sceptique, l'opinion libérale avait conservé une inclination de jeunesse contraire aux idées et aux choses religieuses ; or, rien n'était moins sympathique à M. de Tocqueville que ce peu de goût à l'endroit de ce qui s'approche de Dieu. Quand Montesquieu, devenu homme, avait voulu traiter, pour l'instruction de son siècle, des lois civiles et politiques, il avait tout à coup, par le seul effet de son application d'esprit aux fondements et aux besoins de la société humaine, brisé les liens qui le rattachaient à son temps, et de cette même plume qui s'était jouée autrefois dans les Lettres persanes, il avait écrit ce vingt-quatrième livre de son Esprit des l ois, \2i plus belle apologie du christianisme au
XVI I P siècle ('), et le plus haut témoignage de ce que
peut la vérité sur une grande âme qui a mis sincèrement sa pensée au service des hommes. Plus heureux que Montesquieu, M. de Tocqueville n'avait point eu à regretter de Lettres persanes ; son mâle esprit n'avait pas connu les défaillances du scepticisme, et s'il y avait eu dans sa foi des jours d'interstice, il n'y avait jamais eu dans son cœur une impiété, ni sur ses lèvres un blasphème. Il aimait Dieu naturellement, ne l'eût-il pas aimé chrétiennement ; il l'aimait en homme de génie, qui se sent porté vers le père des esprits comme vers sa source. Et, lorsque plus mûr et plus fort, il se fut pris à juger son époque, il avait ressenti une douleur de rencontrer la cause libérale si loin de Dieu qui a fait l'homme libre. Il ne comprenait pas que la liberté de conscience pût être une arme contre le christianisme, et que l'Evangile fût persécuté ou enchaîné parle sentiment qui délivrait Mahomet. Il ne comprenait pas non plus qu'il y eût rien de solide sans le fondement religieux, et, en voyant la liberté séparer son nom d'un nom plus haut encore que le sien, il craignait qu'un jour elle ne fût durement avertie d'avoir trop compté sur elle-même et trop peu sur le secours de l'éternité.
Par un autre point l'opinion libérale blessait encore M. de Tocqueville. Il lui semblait qu'elle s'adressait trop à une seule classe d'hommes, à cette classe riche d'esprit, d'industrie et de fortune, qui avait conquis le pouvoir en l'arrachant à la noblesse et au clergé, au trône lui-même, et qui, héritière unique de tant de grandeurs, oubliait trop peut-être qu'il restait au-dessous d'elle un immense peuple, affranchi de bien des maux, il est vrai, mais souffrant encore pourtant dans les besoins de son âme et dans ceux de son corps. N'y
1. Nous avons dit, dans la notice sur Montesquieu, page i6o, ce qu'il faut penser de X Esprit des lois, quelle que soit d'ailleurs la valeur du ch. XXIV dont Lacordaire fait ici un éloge relatif, par comparaison avec les productions du XVIII<= siècle.
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avait-il plus rien à faire pour ce peuple ? Lui suffisait-il de n'être plus ni esclave ni serf;gouverné,j'en conviens, par des lois égales pour tous, mais privé de droits politiques, serviteur plutôt que concitoyen, déchaîné plutôt que libre ? Pouvait-on croire qu'il y eût entre lui et la classe régnante une sympathie véritable ? et la division profonde qui mettait autrefois un abîme entre la noblesse de naissance et tout le reste du pays, n'existait-elle pas, sous une autre forme, entre le nouveau peuple et ses nouveaux maîtres ? L'unité morale de la France était-elle réellement fondée? M. de Tocque ville ne pouvait bannir de son esprit ces graves préoccupations. Il ne voyait pas dans le triomphe éclatant de la bourgeoisie française le dernier mot de l'avenir, ou du moins il regardait au-dessous d'elle avec inquiétude, et dans les rangs pressés de la foule il interrogeait avec anxiété sa conscience et celle de tous.
Quoi donc ! Dirons-nous qu'il avait donné son âme au flot montant de la démocratie, et que là, au sein des ébranlements populaires, lui, fils d'une noble maison, intelligence plus haute encore que sa race, il avait descendu tous les degrés du monde pour chercher, le plus prochepossiblede la terre, le berceau sacré des destinées futures ? Est-ce là que vivait M. de Tocqueville, là qu'étaient ses espérances et son cœur? Le peuple étaitil pour lui le souverain naturel de l'humanité, le plus parfait législateur,le meilleur magistrat, l'honnête homme par excellence, le maître et le père le plus humain, capitaine dans les combats, conseiller dans les bons et mauvais jours, la tête enfin de ce grand corps qui roule autour de Dieu depuis tant de siècles, en cherchant et faisant son sort comme il le peut ?
Certainement M. de Tocqueville, comme tout vrai chrétien, aimait le peuple ; il respectait en lui la présence de l'homme, et dans l'homme la présence de Dieu. Nul ne fut plus cher à ce qui l'entourait, serviteurs, colons, ouvrif'rs, paysans, pauvres ou malheu-
reux de tout nom. A le voir sur ses terres, au sortir de ce cabinet laborieux où il gagnait le pain quotidien de sa gloire, on l'eût pris pour un patriarche des temps de la Bible, alors que l'idée de la première et unique famille était vivante encore, et que les distinctions de la société n'étaient autres que celles de la nature, toutes se réduisant à la beauté de l'âge et de la paternité. M. de Tocqueville pratiquait à la lettre, dans ses domaines, la parole de l'Evangile : Que celui de vous ÇU2 l'citt être le premier soit le servitejir de tous. Il servait par l'affable et généreuse communication de luimême à tout ce qui était au-dessous de lui, par la simplicité de ses mœurs qui n'offensait la médiocrité de personne, par le charme vrai d'un caractère qui ne manquait pas de fierté, mais qui savait descendre sans qu'il le remarquât lui-même, tant il lui était naturel d'être homme envers les hommes. « Le peuple aime beaucoup M. de Tocqueville, disait un homme du peuple à un étranger, mais il faut convenir qu'il en est bien reconnaissant. »
Cet amour si singulièrement exprimé, eut enfin l'occasion de se produire. Lorsque 1848 inaugura le suffrage universel et direct, 1\L de Tocqueville obtint, dans son canton, le suffrage unanime des électeurs, et il entra dans l'assemblée constituante par la porte sans tache de la jjlus évidente et de la plus légitime popularité. Il ne la devait ni à l'excès des doctrines, ni aux efforts d'un parti puissant, ni à l'ascendant d'une grande fortune; il la devait à ses vertus. Heureux le citoyen qui est élu ainsi au milieu des discordes civiles! Plus heureux le peuple qui reconnaît et élit de tels citoyens sans se tromper d'une seule voix! Mais oublierai-je un trait de cette élection ? Le jour où elle se fit, M. de Tocqueville s'était rendu à pied au chef-lieu de son canton avec le curé, le maire et tous les électeurs de sa commune ; accablé de fatigue, il se tenait appuyé contre un des piliers de la halle où le scrutin était
ouvert ; un paysan qu'il ne connaissait pas, s'approcha de lui avec une familiarité cordiale et lui dit : « Cela m'étonne bien, M. de Tocqueville, que vous soyez fatigué, car nous vous avons tous porté dans notre poche. »
M. de Tocqueville aimait donc le peuple, et il en était aimé. Mais des rois ont eu le même sort, l'on n'en peut rien conclure à l'égard des doctrines du publiciste. Quelles étaient-elles.'*
Tout jeune encore, entre vingt-cinq et trente ans, et lorsque la révolution de 1830 avait ébranlé en France les bases du gouvernement monarchique parlementaire, M. de Tocqueville avait obtenu la mission d'aller étudier aux États-Unis d'Amérique les systèmes pénitentiaires qu'on y avait inaugurés. Mais cette mission, utile et bornée, cachait un piège de la Providence. Il était impossible que M. de Tocqueville touchât la terre d'Amérique sans être frappé de ce monde nouveau, si différent de celui où il était né. Partout ailleurs, dans l'ancien monde, qu'il eût visité l'Angleterre, la Russie, la Chine ou le Japon, il eût rencontré ce qu'il connaissait déjà, des peuples gouvernés. Pour la première fois un peuple se montrait à lui, florissant, pacifique, industrieux, riche, puissant, respecté au dehors, épanchant tous les jours dans de vastes solitudes le flot tranquille de sa population, etcependant n'ayant d'autre maître que lui, ne subissant aucune distinction de naissance, élisant ses magistrats à tous les degrés de la hiérarchie civile et politique.libre comme l'indien, civilisé comme l'homme d'Europe, et présentant enfin au monde étonné le drame vivant de la liberté la plus absolue dans l'égalité la plus entière. M. de Tocqueville avait bien entendu dans sa patrie ces deux mots : liberté, égalité ; il avait vu des révolutions accomplies pour en établir le règne ; mais ce règne sincère, ce règne assis, ce règne qui vit de soi-même, sans le secours de personne, parce que c'est la chose de tous, il ne l'avait encore rencontré nulle part, pas même
chez les peuples de l'antiquité qui avaient une forme et des lois publiquement délibérées, mais dont le bienfait n'appartenait qu'à de rares citoyens dans les murs étroits d'une ville. Société sans exemple, fondée par des proscrits et émancipée par des colons, les États- Unis d'Amérique avaient réalisé sur un immense territoire ce que n'avaient pu faire ni Athènes ni Rome, et ce que l'Europe semblait chercher en vain dans de laborieuses et sancjlantes révolutions. Quelle en était la cause? quels les ressorts? Etait-ce un accident éphémère ? ou la révélation des siècles à venir ?
M. de Tocqueville étudia ces questions en sage jeune encore, mais éclairé par l'indépendance d'un esprit qui ne cherchait que le bien et la vérité, il n'admira point l'Amérique sans restriction ; il ne crut pas toutes ses lois applicables à tous les peuples ; il sut distinoruer les formes variables des g-ouvernements du fonds sacré qui appartient au genre humain. Il s'éleva au-dessus même de son admiration pour dire à l'Amérique les périls qui la menacent, pour flétrir l'esclavage, ce fléau inhumain et impie, auquel quinze États sont prêts à sacrifier la gloire et l'existence même de la patrie (') ; et, enfin, de cette vue impartiale et profonde, où il avait évité tout ensemble l'adulation, le paradoxe et l'utopie, il ramena sur l'Europe un regard mûri, mais ému, qui le remplit, selon sa propre expression, d'une sorte de terreur religieuse. Il crut voir que l'Europe, etla France en particulier, s'avançait à grands pas vers l'égalité absolue des conditions, et que l'Amérique était la prophétie et comme l'avant-garde de l'état futur des nations chrétiennes. Je dis des nations chrétiennes, car il rattachait à l'Évangile ce mouvement progressif du genre humain vers l'égalité ; il pensait que l'égalité devant Dieu, proclamée par l'Évangile, était le principe d'où était descendue l'égalité
I. Allusion à la guerre de sécession qui, commencée en 1860, se poursuivit avec des succès divers jusqu'à la capitulation des Sudistes en 1865.
devant la loi, et que l'une et l'autre, l'égalité divine et l'égalité civile, avaient ouvert devant les âmes l'horizon indéfini où disparaissent toutes les distinctions arbitraires, pour ne laisser debout, au milieu des hommes, que la gloire laborieuse du mérite personnel. Mais, malgré cette origine sacrée qu'il attribuait à l'égalité, malgré le spectacle étonnant dont il avait joui par elle en Amérique, malgré sa conviction que c'était là un fait universel, irrésistible et voulu de Dieu, il n'envisageait qu'avec une sainte épouvante 1 avenir que préparait au monde un si grand changement dans les rapports sociaux. Il avait vu chez les Américains l'égalité a";ir naturellement comme une vertu héréditaire. Il la retrouvait trop souvent en Europe sous la forme d'une passion, passion envieuse, ennemie de la supériorité en autrui, mais la convoitant pour soi, mélange d'orgueil et d'hypocrisie, capable de se donner à tout prix le spectacle de l'abaissement universel, et de se faire de l'humiliation même un Capitole et un Panthéon. Il avait vu l'ordre naître en Amérique d'une égalité acceptée de tous, entrée dans les mœurs comme dans les lois, vraie, sincère, cordiale, rapprochant tous les citoyens dans les mêmes devoirs et les mêmes droits; il la retrouvait en Europe inquiète, menaçante, impie, s'attaquant à Dieu même ; et sa victoire, inévitable partout, lui causait tout ensemble le vertige de la crainte et le calme de la certitude.
Je remarque une autre vue qui l'accablait plus que toutes les autres, et qui jusqu'à son dernier jour fut l'objet de ses poignantes préoccupations.
Aux Etats-Unis, l'égalité n'est pas seule; elle s'allie constamment à la liberté civile, politique et religieuse la plus complète. Ces deux sentimentssont inséparables dans le cœur de l'Américain, et il ne conçoit pas plus l'égalité sans la liberté, que la liberté sans l'égalité. Mais, quand on vient à considérer les choses dans l'histoire, et proche de nous, on s aperçoit que la démo-
cratie jorsqu elle n'est plus contenue que par elle-même, tombe aisément dans un excès qui est sa corruption, ei qui appelle, pour la sauver, le contre-poids d'un despotisme à qui tout est permis, parce qu'il fait tout au nom du peuple, idole où la multitude se recherche encore et croit retrouver tout ce qu'elle a perdu. Or M. de Tocqueville voyait en France et en Europe la démocratie, toute jeune encore, pencher déjà vers sa décadence et revêtir ce caractère sans frein qui ne lui laisse plus d'autre remède que de subir un maitre toutpuissant. Il pressentait que la démagogie porterait à la liberté naissante un coup mortel, et que, chez les nations chrétiennes plus encore que dans l'antiquité, la licence armerait le pouvoir au nom de la sécurité commune, mais au préjudice de la liberté de tous.
Ce pressentiment, que nul n'éprouvait alors, M. de Tocqueville l'eut et l'avoua. Dès 1835, à la première apparition de son livre la Démocratie e7i Amérique, il annonça que la liberté courait en France et en Europe des périls imminents. Il déclara que l'esprit d'égalité l'emportait chez nous sur l'esprit de liberté, et que cette disposition, jointe à d'autres causes, nous menaçait de défaillances et de catastrophes qui étonneraient le siècle présent. Ce siècle ne le crut pas. Il marchait plein de confiance en lui-même, sûr de son triomphe, dédaignant les conseils autant que les prophéties, convaincu comme Pompée lavant-veille de Pharsale qu'il n'aurait qu'à frapper du pied pour donner à Rome, au sénat, à la république, d'invincibles légions. Mais M. de Tocqueville ne devait pas mourir sans avoir vu ses prévisions justifiées, ni sans avoir préparé à son temps des leçons dignes de ses malheurs. « Instruire « la démocratie, écrivait-il, ranimer, s'il se peut, ses « croyances, purifier ses mœurs, régler ses mouve- « ments, substituer peu à peu la science des affaires à « son inexpérience, la connaissance de ses vrais inté- (' rets à ses aveugles instincts ; adapter son gouver-
« nement aux temps et aux lieux ; le modifier suivant « les circonstances et les hommes : tel est le premier « des devoirs imposés de nos jours à ceux qui dirigent « la société. 11 faut une science politique nouvelle à un « monde tout nouveau ('). »
Cette science nouvelle, M. de Tocqueville croyait l'avoir découverte dans les institutions, l'histoire et les mœurs du premier peuple qui eût vécu sous une parfaite démocratie. I ncapable de voir en simple spectateur un si grand phénomène, il avait voulu en pénétrer les causes, en connaître les lois, et, certain d'instruire sa patrie, peut-être même l'Europe, il avait écrit de l'Amérique avec la sagacité d'un philosophe et l'âme d'un citoyen.
Son livre fut illustre en un instant.-comme l'éclair. Traduit dans toutes les langues civilisées, on eût dit que le genre humain l'attendait, et cependant, de ce côté de l'Atlantique, il ne répondait à aucune passion, à aucun parti, à aucune école, à aucun peuple. Il venait seul avec le génie de l'écrivain, la pureté de son cœur et la volonté de Dieu. Il apportait à tous les esprits sensés, au milieu du chaos des doctrines et des événements, une lumière qu'on pouvait ne pas goûter, mais qui différait de tout, une lumière qui tenait de l'avenir sans accabler le présent.
Votre voix, Messieurs, s'unit aux suffrages des deux hémisphères. Vous n'attendîtes pas que l'âge eût mûri la gloire du jeune publiciste, et vous le fîtes asseoir près de vous, sur ce siège où nous l'a enlevé une mort aussi prématurée que l'avait été son illustration. IMais je me reproche d'aller moi-môme trop vite, et d'ouvrir un tombeau quand je ne suis encore qu'au seuil d'une immortalité.
11 y avait dans l'ouvrage de M. de Tocqueville plus d'un genre d'attrait. L'Amérique était mal connue ;