I. De la Démocratie en Améiique, Introduction
aucun esprît supérieur ne l'avait encore étudiée. Les uns n'y voyaient de loin qu'une démagogie grossière et importune ; les autres y applaudissaient d'avance le succès de leurs utopies personnelles, M. de Tocqueville mit la vérité à la place de la fable, et sa plume sévère répandit sur un tableau tout neuf le charme infini de la sincère clarté. Mœurs, histoire, législation, caractère des hommes et du pays, causes et conséquences, tout prit sous son burin la puissance de l'investigateur qui découvre et de l'écrivain qui grave pour les absents ses propres visions. Mais ce qui frappe et entraîne surtout, c'est le souffle même du livre, une ardeur généreuse qui meut l'auteur et fait sentir en lui l'homme préoccupé du sort de ses semblables dans le temps et dans l'avenir. Il remue parce qu'il est remué, et son austérité même ajoute à l'émotion par l'éloquence du contraste. Tandis que Montesquieu met de l'art dans son esprit tout en croyant à une cause et en voulant la servir, M. de Tocqueville s'abandonne au cours irrésistible de ses tristes pressentiments. Il voit la vérité et il la craint, il la craint et il la dit, soutenu par cette pensée qu'il y a un remède, qu'il le connaît, et que peut-être ses contemporains et la postérité le recevront de lui. Tantôt l'espérance prend le pas sur l'inquiétude, tantôt l'inquiétude assombrit l'espérance, et de ce conflit qui passe sans cesse de l'auteur au livre et du livre au lecteur, jaillit un intérêt qui attache, élève et émeut. Mais quel est donc ce remède où M. de Tocqueville tranquillisait sa pensée, et d'où il attendait le salut des générations? Ce n'était pas, vous le pensez bien, dans l'imitation puérile des institutions américaines qu'il le trouvait, mais dans l'esprit qui anime ce peuple et qui a fondé ses lois. Car c'est l'esprit qui fait la vie des institutions, comme c'est l'âme qui fait la vie du corps. Or l'esprit américain, tel qu'il apparaissait à M. de Tocqueville, se résume dans les qualités ou plutôt dans les vertus que je vais dire :
L'esprit américain est religieux ;
Il a le respect inné de la loi ;
Il estime la liberté aussi chèrement que l'égalité ;
Il place dans la liberté civile le fondement premier de la liberté politique.
C'est juste le contre-pied de l'esprit qui entraîne plutôt qu'il ne guide une grande partie de la démocratie européenne. Tandis que l'Américain croit à son âme, à Dieu qui l'a faite, à Jésus-Christ qui l'a sauvée, à l'Évangile qui est le livre commun de l'âme et de Dieu, le démocrate européen, sauf de nobles exceptions, ne croit qu'à l'humanité, et encore à une humanité fictive qu'il a créée dans un rêve. Ce rêve est à la fois son âme, son Dieu, son Christ, son Evangile, et il ne pense à aucune autre religion, si ancienne et si invétérée soit-elle,que pour la persécuter et l'anéantir s'il le peut. L'Américain ne comprend pas un homme sans une religion intime, et un citoyen sans une religion publique. Le démocrate européen ne comprend pas un homme qui prie dans son cœur, et encore moins un citoyen qui prie en face du peuple.
La même différence se retrouve en ce qui concerne la loi. L'Américain, qui respecte la loi de Dieu, respecte aussi la loi de l'homme, et, s'il la croit injuste, il se réserve d'en obtenir un jour l'abrogation, non par la violence, mais en se faisant une arme pacifique et sûre de tous les moyens de persuasion que l'homme porte avec lui dans son intelligence, et des moyens plus puissants encore qu'il peut tenir d'un dévouement éprouvé à la cause de la justice. Pour le démocrate européen, et je le dis toujours avec les exceptions nécessaires, la loi n'est qu'un arrêt rendu par la force, et que la force a le droit de renverser. Fût-ce tout un peuple qui lui eût donné son assentiment et sa sanction, il professe qu'une minorité, ou même un seul homme, a le droit de lui opposer la protestation du glaive, et de déchirer dans \r. sang un papier qui n'a d'autre valeur que
l'impuissance où l'on est de le remplacer par un autre. II proclame hardiment la souveraineté du dut, c'est-àdire la légitimité absolue et supérieure à tout, même au peuple, de ce que chacun estime au dedans de soi être la cause du peuple.
L'Américain, venu d'une terre où l'aristocratie de naissance eut toujours une part considérable dans les affaires publiques, a rejeté de ses institutions la noblesse héréditaire, et réservé au mérite personnel l'honneur de le gouverner. Mais, tout en étant passionné pour l'égalité des conditions, soit qu'il la considère au point de vue de Dieu, soit qu'il la juge au point de vue de l'homme, il n'estime pas la liberté d'un moindre prix. Le démocrate européen ne l'entend pas ainsi. A ses yeux, l'égalité est la grande et suprême loi, celle qui prévaut sur toutes les autres et à quoi tout doit être sacrifié. L'égalité dans la servitude lui parait préférable à une liberté soutenue par la hiérarchie des rangs. Il aime mieux Tibère commandant à une multitude qui n'a plus de droits et plus de nom, que le peuple romain gouverné par un patriciat séculaire et recevant de lui l'impulsion qui le fait libre avec le frein qui le rend fort.
L'Américain ne laisse rien de lui-même à la merci d'un pouvoir arbitraire. Il entend qu'à commencer par son âme, tout soit libre de ce qui lui appartient et de ce qui l'entoure : famille, commune, province, association pour les lettres ou pour les sciences, pour le culte de son Dieu ou le bien-être de son corps. Le démocrate européen, idolâtre de ce qu'il appelle l'Etat, prend l'homme dès son berceau pour l'offrir en holocauste à la toutepuissance publique. Il professe que l'enfant, avant d'être la chose de la famille, est la chose de la cité, et que la cité, c'est-à-dire le peuple représenté par ceux qui le gouvernent, a le droit de former son intelligence sur un modèle uniforme et légal. Il professe que la commune, la province et toute association, même la plus
indifférente, dépendent de l'État, et ne peuvent ni agir, ni parler, ni vendre, ni acheter, ni exister enfin sans l'intervention de l'État et dans la mesure déterminée par lui, faisant ainsi, de la servitude civile la plus absolue, le vestibule et le fondement de la liberté politique. L'Américain ne donne à l'unité de la patrie que juste ce qu'il lui faut pour être un corps ; le démocrate européen opprime tout l'homme pour lui créer, sous le nom de patrie, une étroite prison.
Si enfin. Messieurs, nous comparons les résultats, la démocratie américaine a fondé un grand peuple, religieux, puissant, respecté, libre enfin, quoique non pas sans épreuves et sans périls ; la démocratie européenne a brisé les nœuds du présent avec le passé, enseveli des abus dans des ruines, édifié çà et là une liberté précaire, agité le monde par des événements, bien plus qu'elle ne l'a renouvelé par des institutions, et, maîtresse incontestable de l'avenir, elle nous prépare, si elle n'est enfin instruite et réglée, l'épouvantable alternative d'une démagogie sans fond ou d'un despotisme sans frein.
C'est la certitude de cette alternative qui troublait incessamment l'âme patriotique de M. de Tocqueville, qui a présidé à tous ses travaux et lui a mérité la gloire sans tache où il a vécu et où il est mort. Aucun homme de notre temps ne fut à la fois plus sincère, plus logique, plus généreux, plus ferme et plus alarmé. Au fond, ce qu'il aimait par-dessus tout, sa véritable et seule idole, hélas ! puis-je le dire ? ce n'était pas l'Amérique, c'était la France et la liberté. Il aimait la liberté en la regardant en lui-même, au foyer de sa conscience, comme le principe premier de l'être moral et la source d'où jaillit, à l'aide du combat, toute force et toute vertu. 11 l'aimait dans l'histoire, présidant aux destinées des plus grands peuples, formant tous les hommes qui ont laissé d'eux dans la mémoire du monde une trace qui l'éclairé et le soutient. Il l'aimait dans le
christianisme, aux prises avec la toute-puissance d'un empire dégénéré, inspirant 1 ame des martyrs et sauvant par eux, non plus la vérité des sages, mais la vérité divine elle-même, non plus la dignité du genre humain, mais la dignité du Christ, Fils de Dieu. Il l'aimait dans les souvenirs de la patrie, dans ces longues générations où la liberté avait fait l'honneur, où l'honneur avait fait le premier bien de la vie, et où la vie se donnait pour sauver l'honneur, pour prouver l'amour, pour défendre la foi, pour mourir enfin digne de soi-même et digne de Dieu. Il l'aimait dans son propre sang, où il avait puisé avec la tradition de ses aïeux, la fierté d'une obéissance qui n'avait jamais été vile, et la gloire d'un nom qui avait toujours été pur. Il l'aimait enfin par une autre vue, par la vue des peuples déchus, des mœurs perverties, des bassesses couronnées, des talents avilis, des cœurs sans courage ; et remarquant que toutes ces hontes dont l'histoire déborde correspondaient aux âges et aux leçons de la servitude, il se prenait pour la liberté d'un second amour plus fort que le premier, de cet amour où l'indignation s'allume et se fait le serment d'une haine et d'un combat immortels.
Ce serment vivait dans l'âme de M. de Tocqueville. Il inspira toutes ses pensées, il commanda toutes ses actions.
Je devrais ici, Messieurs, vous entretenir des douze années de sa carrière législative. Mais sur cette lave encore brûlante je ne rencontrerais plus seulement des idées et des vertus : je rencontrerais les hommes et les événements.
Le 2 décembre 1851, M. de Tocqueville rentrait chez lui, dans son village, au terme de sa carrière politique. Il y rapportait un caractère sans tache, une renommée que ne surpassait la gloire d'aucun de ses contemporains, mais en même temps un corps affaibli par le travail des affaires et par celui de la pensée. 11 y
LE pèRE LAGORDAIRE. 291
retrouva ces souvenirs de jeunesse, si chers à l'iiomme qui décline, ces ombrages qu'il avait plantés, ces eaux qu'il avait dirigées, le respect et l'amour de tout ce qui avait vieilli là pendant son absence, et.plusprès de son cœur encore, une autre vie consacrée à la sienne et qui eût suffi, sans la gloire, à la récompense de tout ce qu'il avait fait de bien et de tout ce qu'il avait écrit de vrai. De ce côté aussi on peut dire qu'il avait été meilleur que son siècle. Tout jeune et peu riche, il n'avait point cherché dans sa compagne l'éclat du nom, ni celui de la fortune; mais confiant sa destinée à des dons plus parfaits, il n'avait été trompé que dans la mesure de son bonheur.plus grand qu'il ne l'avait attendu et qu'on ne le lui avait promis. Cependant cette retraite n'effaçait pas dans l'âme du publiciste le souvenir de la cause qu'il avait servie. Les blessures faites à la liberté, quoiqu'il les eût prévues, l'avaient pénétré comme un glaive, et il portait au dedans de lui, sous une cicatrice saignante, le deuil profond de tout ce qu'il avait vu s'accomplir. Il voulut se donner une consolation, chercher une espérance, et il conçut ce livre, le dernier qu'il ait écrit, où, comparant ensemble la révolution et r ancien régime, il entendait démontrer à ses contemporains qu'ils vivaient encore, sans le savoir, sous ce même régime qu'ils croyaient avoir détruit, et que là était la principale source de leurs éternelles déceptions.
Tel fut le testament de M. de Tocqueville, le mot suprême de sa pensée. Après cela il ne fit plus que languir. Ouvrier trop sérieux pour ne s'être pas consumé dans la lumière dont il avait été l'organe, il s'avance peu à peu, sans y croire, vers une mort qui devait être la troisième récompense de sa vie. La gloire avait été la première ; il avait trouvé la seconde dans un bonheur domestique de vingt-cinq ans ; sa fin prématurée devait lui apporter la dernière et mettre le sceau à la justice de Dieu sur lui. Il avait toujours été sincère
avec Dieu comme avec les hommes. Un sens juste, une raison mûrie par la droiture avant de l'être par la rértexion et l'expérience, lui avaient révélé sans peine le Dieu actif, vivant, personnel, qui régit toutes choses, et de cette hauteur si simple, quoique si sublime, il était descendu sans peine encore au Dieu qui respire dans l'Évangile, et par qui l'amour est devenu le sauveur du monde. Mais sa foi peut-être tenait de la raison plus que du cœur. II voyait la vérité du Christianisme, il la servait sans honte, il en rattachait l'efficacité au salut même temporel de l'homme ; cependant il n'avait pas atteint cette sphère où la religion ne nous laisse plus rien qui ne prenne sa forme et son ardeur. Ce fut la mort qui lui fit le don de l'amour. Il reçut comme un ancien ami le Dieu qui le visitait, et, touché de sa présence jusqu'à répandre des larmes, libre enfin du monde, il oublia ce qu'il avait été, son nom, ses services, ses regrets et ses désirs, et, avant même qu'il nous eût dit adieu, il ne restait plus en cette âme que les vertus qu'elle avait acquises sur la terre en y passant.
Ces vertus. Messieurs, vous appartenaient. Ornement sacré du talent littéraire le plus haut et le plus vrai, vous jouissiez de leur alliance dans la personne de M. de Tocqueville, et il tenait lui-même à grand honneur de compter parmi les membres de votre illustre Compagnie ; car vous étiez à ses yeux les représentants des lettres françaises, et il voyait dans les lettres plus que l'épanouissement ingénieux des facultés de l'esprit : il y voyait l'auxiliaire puissant de la cause à laquelle il avait dévoué sa vie, le flambeau de la vérité, l'épée de la justice, le bouclier généreux où se gravent les pensées qui ne meurent pas parce qu'elles servent tous les temps et tous les peuples.
Penché vers l'antiquité, comme un fils vers sa mère, sa jeunesse s'était formée à ces grandes leçons ; il avait entendu Démosthènes défendre la liberté de la Grèce,
et Cicéron plaider contre les desseins parricides de Catilina ; tous les deux victimes de leur éloquence et de leur patriotisme, le premier se donnant la mort par le poison pour échapper à la vengeance d'un lieutenant d'Alexandre, le second tendant sa tête aux sicaires d'Antoine, cette tête que le peuple devait voir clouée à la tribune aux harangues pour y être une image éternelle de la crainte qu'inspire aux tyrans la parole de l'homme sur les lèvres de l'orateur. Il avait entendu Platon dicter dans sa République {^) les lois idéales de la société et déclarer que la justice en est le premier fondement ; que le pouvoir est institué pour le bien de tous et non dans l'intérêt de ceux qui gouvernent ; qu'il appartient par la nature des choses aux plus éclairés et aux plus vertueux, et que tous ceux qui l'exercent en sont responsables ; que les concitoyens sont frères ; qu'ils doivent être élevés par les plus sages de la république dans le respect des lois, l'amour de la vertu et la crainte des dieux ; que la paix entre les nations est le devoir de toutes et l'honneur de celles qui ne tirent l'épée qu'à regret pour la défense du droit ; il avait admiré dans Zenon, le père de cette héroïque postérité qui survécut à toutes les grandeurs de Rome, et consola, par le spectacle d'une force d'âme invincible, tous ceux qui croyaient encore en eux-mêmes quand personne ne croyait plus
I. Il ne faudrait pas conclure de ce passage que le P. Lacordaire vit dans la forme républicaine l'idéal du gouvernement : « Si les républicains triomphent, écrivait-il le 2 novembre 1832, c'est-à-dire cette lie ambitieuse de chaque ville et de chaque bourg, ils seront l'horreur de la liberté. . . et la France fatiguée se jettera dans les bras d'un maître qui fera de nous ce qu'il lui plaira » ; et le il décembre: « Si la république vient, elle ne pourra éviter de faire mourir de rire qu'en faisant mourir de i)eur. » Dans sa Lcllre sur U Saint-Sù^'i^e 1S36 il disait : « On découvre à fond de cale de la société je ne sais quelle faction qui se dit républicaine, et dont on n'a le courage de dire du mal que jjarce qu'elle a des chances de nous couper la tète dans l'intervalle de deux monarchies. > — Hien qu'il eut salué dans l'^'nttouvclk l'avcnement de la république de 48, il ne partageait pas les idées de ses collaborateurs sur la solidarité du christianisme et de la démocratie. « Ils savent, écrivait-il le 7 novembre 1848, combien j'ai combattu pour les maintenir dans une ligne plus réservée. » — Ses préférences, — a dit de lui M. de Montalembcrt, qui le connaissait bien {Un moine au XI X"" si7ik, p. 197) — demeurèrent touj<iurs acquises à la monarchie tempérée. »
à rien. Si Horace et Virgile lui avaient présenté, dans des vers admirables, l'image douloureuse de poètes courtisans, il avait retrouvé dans Lucain la trace du courage.
Enfin, au terme des lettres anciennes, et comme sur le seuil de leur tombeau. Tacite lui avait parlé cette langue vengeresse qui a fait du crime même un monument à la vertu, de la plus profonde servitude, un chemin à la liberté.
Ce chemin, d'autres l'ouvraient aussi quand Tacite en creusait, de son implacable- burin, l'âpre et immortel sillon
Il y avait donc au temps de Tacite, des hommes nouveaux qui travaillaient comme lui, mais dans un langage inconnu de lui, à la rénovation de la dignité humaine. Ils ne s'appelaient plus Démosthènes ou Cicéron, Platon ni Zenon, et ils ne parlaient plus à un seul peuple du haut d'une tribune illustre, mais isolée : ils s'appelaient Justin le Martyr, Tertullien l'Africain, Athanase l'Evêque, et soit leur parole, soit leurs écrits, s'adressaient à toutes les parties du monde connu: littérature universelle qui présidait à la fondation d'une société plus vaste que l'empire romain ; littérature vivante encore après dix-neuf siècles, et dont vous êtes, Messieurs, à l'heure présente un rameau que je salue, une gloire que je ne méritais pas de voir de si près.
Les lettres françaises ont eu, depuis trois siècles, une part à jamais mémorable dans les destinées du monde. Chrétiennes sous Louis XIV, avec la même éloquence, mais avec un goût plus pur que dans les Pères de l'Église, elles ont opposé Pascal à Tertullien, Bossuet à S. Augustin, Massillon et Bourdaloue à S. Jean Chrysostome, P"énelon à S. Grégoire de Nazianze ; en même temps qu'elles opposaient Corneille à Euripide et à Sophocle, Racine à Virgile,
La Bruyère à Théophraste, Molière à Plaute et à Térence : siècle rare, qui fit de Louis XIV le successeur immédiat d'Auguste et de Théodose, et de notre langue l'héritièredelaGrèceetladominatricedes esprits. Le siècle suivant dégénéra du Christianisme, mais non pas par le génie. Père de deux hommes tout à fait nouveaux dans l'histoire des lettres, il eut en eux ses astres premiers, l'un qui tenait de Lucien par l'ironie, l'autre qui ne tenait de personne; tous les deux puissants pour détruire et pour charmer, attaquant une société corrompue avec des armes qui elles-mêmes n'étaient pas pures, et nous préparant ces ruines formidables où, depuis soixante ans, nous essayons de replacer l'axe ébranlé des croyances et des vertus civiques
J'ai hâte. Messieurs, d'arriver à ce siècle qui est le vôtre, et où je vais retrouver M. de Tocqueville à côté de vous. Aussi chrétien dans ses grands représentants que le siècle de Louis XIV, mais plus généreux, plus ami des libertés publiques, moins ébloui par la puissance et par l'éclat d'un seul, notre siècle s'ouvrit par un écrivain dont il semble que la Providence eût voulu faire le Jean-Jacques Rousseau du Christianisme. Poète mélancolique dans une prose dont il eut le premier secret, M. de Chateaubriand frappa au cœur de sa génération comme un pèlerin revenu des temps d'Homère et des forêts inexplorées du nouveau monde. Mais en mênie temps qu'il inaugurait ce style où nul ne l'avait précédé, où nul ne l'a égalé depuis, il nous donnait aussi l'exemple de la virilité politique du caractère, et les murs de ce palais n'oublieront jamais qu'il y entra sans pouvoir prononcer le discours que lui imposaient vos suffrages et que lui commandait sa reconnaissance pour vous ('). D'autres, comme lui, payaient
I. « M. (le Chateaubriand avait été nommé pour remplacer M. J. Chénier à l'Institut. L'usage voulait que le récipiendaire fit l'éloge de son prédécesseur. M. de Chateaubriand, en novateur audacieux, tenta de s'affranchir du joug de la tradition, et ne craignit pas de prendre un rôle révulutionnaire dans le sein de
à leur foi religieuse ou à leur indépendance personnelle cette dette du courage devant la toute-puissance. M. de Bonald méritait que sa Législation pi'imitive fût broyée sous le pilon de la censure. Le vieux Ducis, insensible à la victoire, conservait intacte sous ses rayons la couronne de ses cheveux blancs. M"^^ de Staël expiait par dix années d'exil un silence que rien n'avait séduit. Delille chantait debout les Règnes de la nahire, et il lui était permis de dire dans un mouvement d'orgueil légitime :
On ne put arracher un mot à ma candeur,
Un mensonge à ma plume, une crainte à mon cœur.
Je m'arrête aux morts, Messieurs ; car le tombeau souffre la louange, et, en soulevant son linceul, on ne craint pas de blesser la pudeur de l'immortalité. Mais ce sacrifice me coûte en présence d'une assemblée où je vois siéger les héritiers directs des premières gloires littéraires de notre âge : des orateurs qui ont ému trente ans la tribune ou le barreau ; des poètes qui ont découvert, dans l'harmonie des mots et des pensées de nouvelles vibrations ; des historiens qui ont creusé nos antiquités nationales ou qui ont redit à la génération présente le courage de ses pères dans la vie civile et dans la vie des camps ; des publicistes qui ont écrit pour le droit contre les regrets du despotisme et les rêves de l'utopie ; des hommes d'État qui ont gouverné par la parole des assemblées orageuses, et n'ont rapporté du pouvoir que la conscience d'en avoir été dignes ; des philosophes qui ont relevé parmi nous l'école de Platon et de S. Augustin, de Descartes et de Bossuet, et inscrit leur nom à la suite de ceux-là, dans la grande armée de la sagesse éloquente ; des écrivains qui ont eu l'idolâtrie de la perfection du
l'Acadéniie, pour s'en faire une occasion de répéter d'éloquentes déclamations contre la Révolution française et de blâmer amèrement le poète patriote à qui la France devait le Chavt du Di'part, Mais son discours, soumis iiréalahlemcnt à une commission, et repoussé par elle, ne fut pas prononcé. » (Laurent DE i.'Ari<êciie, Histoire de Napoléon.)
Style, et à qui une vieillesse privilégiée n'a pu en désapprendre l'art : tous mêlés avec honneur aux luttes de leur temps, couverts de ses cicatrices, et, sans avoir pu le sauver, sûrs de compter un jour parmi ceux qui ne l'auront ni flatté ni trahi.
Et vous aussi, Tocqueville, vous étiez parmi eux ; cette place oii je parle était la vôtre. Plus libre avec vous qu'avec les vivants, j'ai pu vous louer. J'ai pu, en dessinant vos pensées, en retraçant vos actes et votre caractère, louer avec vous tous ceux qui, comme vous, cherchaient à éclairer leur siècle sans le haïr, et à jeter nos générations incertaines dans la voie où Dieu, l'âme, l'Évangile, l'ordre et l'action forment ensemble le citoyen et soutiennent la société entre les deux périls où elle ne cessera jamais d'osciller : le péril de se donner un maître, et le péril de se gouverner sans le pouvoir. Nul mieux que vous n'a connu nos faiblesses et dévoilé nos erreurs ; nul non plus n'en a mieux pénétré les causes, ni mieux indiqué les remèdes.
M. de Chateaubriand disait dans une occasion mémorable : « Non, je ne croirai point que j'écris sur les ruines de la Monarchie.» Vous eussiez pu dire : «Non, je ne croirai point que j'écris sur les ruines de la liberté. »
C'est aussi votre foi. Messieurs, c'est la foi des lettres françaises, et ce sera leur ouvrage pour une grande part. A voir la suite de nos trois siècles littéraires et cette succession continue d'hommes éminents dans tous les ordres de l'esprit, on ne saurait méconnaître qu'une prédestination de la Providence veille sur notre littérature en vue d'une mission qu'elle doit remplir. Et que cette mission soit salutaire, qu'elle se rattache au plan d'un avenir ordonné et pacifique où, dans des conditions nouvelles, seront satisfaits les vrais besoins de l'humanité perfectionnée, je ne saurais non plus en douter. Il suffit, pour s'en convaincre, de remarquer que, sauf de rares exceptions, le génie de la
France conduit à la vérité et la sert. Tout ce qui s'élève dans les régions de l'intelligence, de Pascal au comte de Maistre. de Montesquieu à M. de Tocqueville, prend en haut le caractère de l'ordre, ce quelque chose de grave et de saint qui éclaire sans consumer, qui meut sans détruire, et qui est à la fois le signe et la puissance même du bien. Tels sont, à ne pouvoir se le cacher, les grandes lignes de la littérature française, et ces sommets éclatants où la postérité vient, malgré elle, chercher le bienfait de la lumière dans la splendeur d'un goût sans reproche.
Vous continuez. Messieurs, cette double tradition du beau et du vrai, de l'indépendance et de la mesure qui sont le cachet séculaire du génie français. Aussi, pourrais-je ne pas vous l'avouer ? Quand vos suffrages m'ont appelé à l'improviste parmi vous, je n'ai pas cru entendre la simple voix d'un corps littéraire, mais la voix même de mon pays m'appelant à prendre place entre ceux qui sont comme le sénat de sa pensée et la représentation prophétique de son avenir. J'ai vu les préjugés qui m'eussent séparé de vous il y a vingt ans, et ces préjugés vaincus par votre choix m'ont fait entendre les progrès accomplis en soixante ans, d'une expérience pleine de périls, de retours dans la fortune, de sagesse trompée, de courages impuissants mais glorieux. M. de Tocqueville était au milieu de vous le symbole delà liberté magnifiquement comprise par un grand esprit; j'y serai, si j'ose le dire, le symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion, je ne pouvais recevoir sur la terre une plus haute récompense que de succéder à un tel homme pour l'avancement d'une telle cause.
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Mgr ADOLPHE PERRAUD,évêque
d'AUTUN (1883), né à Lyon le 7 fév. (1828).
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DISCOURS PRONONCÉ A L'Académie par MGR PER- RAUD, LE JEUDI 19 Avril 1883, lorsqu'il y vint