PRENDRE SÉANCE A LA PLACE DE M. AUGUSTE BARBIER
Messieurs,
L'honneur auquel vous m'avez appelé s'adresse un peu à moi, beaucoup à l'habit que je porte, au caractère dont je suis revêtu.
Pour être, de ma part, presque impersonnelle et désintéressée, ma reconnaissance n'en est pas moins vive.
Au contraire.
Trouverdans l'avantage devous appartenir la récompensed'unecarrièrevouée aux nobles labeursde l'esprit, est assurément une joie très légitime. N'en est-ce pasune plus hautedepouvôir renvoyer tout entier à la causeque j'ai voulu servir, le rayon de gloire humaine dont votre Compagnie demeure parmi nous le lumineux foyer?
J'ajouterai que les circonstances actuelles donnent un nouveau prix à une telle faveur et augmentent la dette de ma gratitude.
Oui, Messieurs, qu'au premier âge de son histoire l'Académie, redevable de sa naissance à l'initiative d'un prince de l'Eglise, ait cru nécessaire de compter toujours dans ses rangs quelques membres du clergé ; c'était tout à la fois convenance et justice. Comment, en.effet, soit au temps même du cardinal de Richelieu, soit dans les cent cinquante années qui ont suivi sa mort, exclure du sénat intellectuel de la grande nation un corps dont l'influence était incontestée, le crédit universel, la participation aux affaires publiques regardée comme un rouage essentiel de la constitution du pays, sans parler des services qu'il n'avait cessé de rendre, dans tous les siècles, à la culture de l'esprit humain ?
De nos jours, après que tant de révolutions ont rompu l'équilibre des forces sociales, il eût pu paraître tout simple que l'Académie ne se crût point obligée de maintenir à cet égard une de ses plus anciennes et constantes traditions.
Telle n'a pas été, toutefois, la règle de conduite d'une institution qui, très démocratique par son mode de recrutement et par sa sévère pratique de l'égalité, demeure, au grand profit de tous, et dans la ruine de tant d'autres aristocraties, le refuge et comme le rempart inexpugnabledesgrandes pensées etdesgénéreuses inspirations de la chevaleresque nation des Francs.
Aussi, Messieurs, qu'autour de vous les préventions se donnent libre carrière ; qu'à l'exemple de l'inconstante république des Athéniens on prononce l'ostracisme contre Aristide, uniquement parce qu'on est las de l'entendre appeler « le juste » : vous résistez à ces mouvements fiévreux et irréfléchis. Au-dessus de l'heure présente qui passe avec ses emportements, les Quarante, d'un regard calme et sûr, embrassant tout à la fois le passé et l'avenir, n'oublient pas qu'ils ont mission de relier l'un à l'autre ces deux moments de l'histoire de la patrie, d'autant plus fort pour la guider dans la voie d'un sage progrès, qu'ils s'appuient davantage à la raison traditionnelle des siècles.
Voilà pourquoi, sans confondre avec une opinion bruyante, mais éphémère, la voix de la conscience nationale dont vous êtes les dignes interprètes, vous avez voulu, Messieurs, qu'un évêque vînt encore représenter parmi vous cette Église de France à laquelle trois fois déjà, dans les trente dernières années, les portes de l'Académie s'étaient ouvertes avec honneur.
Tout à l'heure, lorsque à mon tour j'ai franchi, non sans émotion, le seuil de votre illustre enceinte, j'ai cru les voir, ces pères et ces amis de mon âme : le grand évêque, le moine dont le froc était une liberté, le prêtre éminent par l'esprit et par le cœur à qui,
après Dieu, je me déclare redevable des meilleurs élans et des résolutions les plus viriles de ma jeunesse.
Trouvez bon, Messieurs, qu'en votre nom et au mien, je les salue en entrant ici. Oui, tous les trois, Mgr Dupanloup, le P. Lacordaire, le P. Gratry, s'unissent à moi pour remercier l'Académie du nouvel hommage rendu par elle, en mon humble personne, au drapeau sous lequel ils ont si vaillamment combattu.
Cette attitude indépendante, décidée à ne pas se traîner à la remorque des caprices ou des passions du jour, dédaigneuse des consignes serviles, rétive aux mots d'ordre, uniquement préoccupée du vrai et du juste, en dépit des entraînements et des coteries, préparant ainsi l'œuvre nécessaire des apaisements et des réconciliations sociales, c'est la vôtre. Messieurs ; c'est celle de la France intelligente et libre ; ce fut, si j'ai bien compris sa vie et ses œuvres, le trait caractéristique du parfait honnête homme dont vous m'avez appelé à recueillir l'héritage.
Oui s'est tenu davantage à l'écart de l'opinion régnante ? Qui s'est plus raidi contre les courants auxquels tant d'autres se laissent emporter? En qui a-t-on vu moins de souci de la popularité, entendue dans son sens vulgaire ? Oui a poussé plus loin le culte de la modestie, de la dignité, de l'honneur, que votre regretté confrère M. Auguste Barbier ? Homme à la fois moderne et antique, il semblait devoir appartenir tout entier à une révolution qui lui avait inspiré, en une heure d'enthousiasme, des vers immortels. Il la chanta, mais il la flagella. Il en redit avec une émotion sincère quelques-unes des dramatiques péripéties; mais il en flétrit sans hésitation les inconséquences et les bassesses ; constamment rappelé au-dessus des agitations passionnées de son temps par je ne sais quel mystérieux et délicat instinct qui lui fit prendre en horreur les calculs lâches et intéressés, et le rangea pour toujours au nombre des naifs, absolument décidé
à servir les hommes sans se servir des événements, et à se montrer en toute circonstance le loyal, l'intrépide, l'infatigable champion de la justice.
Tout devait conspirer contre le projet formé par M. Barbier, avoué auprès du tribunal de première instance de Paris, d'engager son fils dans la carrière paternelle. L'avoué, chez lequel Auguste venait d'entrer, était M. Fortuné Delavigne, frère de l'auteur des Messéniennes, et voici comment, en 1828, était composé le personnel de son étude. J'emprunte ces piquants détails à des notes manuscrites rédigées par Auguste Barbier lui-même.
« C'était une singulière étude que celle de M. Fortuné « Delavigne. Le second clerc était M. Jules de Wailly; « le troisième, M. Olivier Fulgence, littérateur et com- « positeur de romances ; le quatrième, M. Auguste « Barbier, aspirant poète ; le cinquième, M. Damas- « Hinard, traducteur du Romane ei' 0 ; et le sixième, « M. Natalis de Wailly, le biographe. Le petit clerc, (( celui qui faisait les courses, s'appelait Louis Veuillot. « Il n'y avait réellement que le maître-clerc qui fût « homme de palais et qui aimât les dossiers. (C'était « N. d'Herbelot, devenu depuis conseiller à la cour «d'appel.) On s'occupait dans cette étude beaucoup « plus de littérature que de procédure. On allait aux « pièces de Casimir Delavigne, frère du patron, et « on en discutait à perte de vue les mérites et les «démérites. C'était le beau temps du romantisme (').»
On était alors, en effet, au plus fort de cette fermentation des esprits qui a fait des quinze années écoulées entre 181 5 et 1830 une des périodes les plus vivantes et les plus fécondes de notre histoire littéraire. « Ce « ne fut pas seulement, a dit Lamartine, la restauration « des Bourbons, la dynastie lettrée (l'Académie n'a pas
I. Auguste Barbier, Silhouettes contemporaines. (Ouvrage manuscrit.)
« cessé de s'en souvenir) ; ce fut la restauration de « l'intelligence. » (')
Je n'oublierai pas, Messieurs, que je parle devant des maitres. Je me garderai donc bien de refaire en votre présence le tableau tant de fois tracé déjà du double mouvement qui aboutit, en politique, à la chute de Charles X, en littérature, au triomphe de l'école dont la lutte contre la forteresse des traditions classiques dura plus de vingt ans.
A l'époque où le jeune Barbier fréquentait l'étude de M. Fortuné Delavigne, la mêlée devenait plus ardente. Dans la sphère de la politique, la tribune, la presse,le haut enseignement, le théâtre, la chanson, toutes ces forces à la fois battaient en brèche l'établissement monarchique relevé en 1 8 1 5 à la suite de nos désastres. Dans le monde des lettres et des arts, on pouvait également présager la victoire prochaine des théories qui s'étaient donné la mission de briser le joug des anciennes règles. Chaque jour voyait éclore des œuvres oii la nouveauté des idées n'était pas toujours à l'unisson des audaces de la forme, mais qui faisaient leur chemin dans le public,d'abord étonné, puis séduit.bientôt captivé. Je ne veux citer ici aucun nom propre. La plupart de ceux qui ont exercé sur cette seconde renaissance des lettres françaises l'inlluence la plus décisive vous ont appartenu, Messieurs, ou vous appartiennent encore. Ils sont venus retrouver dans vos rangs les plus illustres de leurs adversaires. Aussi bien l'Académie, qui ne pouvait se désintéresser d'un tel conliit, se garda-t-elle de donner à un des partis belligérants le monopole de ses faveurs en frappant l'autre d'une exclusion systématique. En ces délicates conjonctures, elle me semble avoir imité le père de famille loué par l'Évangile, parce que, pour composer son trésor, il a mêlé dans des proportions harmonieuses l'antique et le moderne, les choses anciennes et les choses nouvelles, nova et vetera.
I. Lamartine, Cours familier de liuérature, io*= entretien, année 1856, p. 226.
Grâce à ce sage éclectisme,on ne fut pas obligé de croire que Corneille et Racine avaient épuisé tout le génie de la tragédie, ou que Boileau eût dit le dernier mot des règles de la poétique française. On put, sans être suspect d'hérésie littéraire, aller applaudir Shakespeare. Enfin, tout en gardant le culte de ces anciens maîtres du bien-penser et du bien-dire, dont les œuvres seront toujours vivantes de jeunesse et de beauté, on devint libre de s'engager dans les voies où des esprits vaillants, parfois même téméraires, entraînaient à leur suite la poésie et l'histoire, le théâtre et le roman.
Le duel politique s'était terminé avant le duel littéraire, et les adversaires de la Restauration avaient été plus vite en besogne que les adversaires des traditions classiques. Avantque l'heure du triomphe final eût sonné pour ceux-ci, la France avait à enregistrer dans ses annales une nouvelle révolution. Les députés et les journalistes de l'opposition avaient appelé le peuple dans la rue. Après trois jours de lutte, l'armée régulière, insuffisante en nombre, se repliait devant l'émeute, et les Bourbons de la branche aînée prenaient pour la seconde fois le chemin de l'exil.
Absent de Paris pendant les derniers jours du mois de juillet, M. Auguste Barbier ne se trouva pas dans les rangs des combattants. Tout était fini quand il rentra dans la capitale pour rejoindre sa famille. Il a raconté lui-même l'impression produite sur son imagination par le spectacle des rues encore hérissées de barricades et sillonnées par des bandes d'hommes mal vêtus dont l'attitude respirait l'orgueil et l'enthousiasme d'une victoire inespérée. On était au i^r août. Le soleil étincelait sur les canons massés devant l'hôtel-de-ville ; les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux tricolores ; les murs des maisons portaient les cicatrices nombreuses des blessures que leur avaient faites les balles et la mitraille.
Quelque temps après, avant même que l'ordre matériel eût été rétabli, on voyait une autre armée faire le siège des ministères. De toutes parts accouraient des solliciteurs en habit noir, avides de se partager les dépouilles des vaincus et réclamant impérieusement du pouvoir nouveau la dette des services vrais ou prétendus rendus par eux à la cause qui venait de triompher.
Le rapprochement et le contraste de ces deux épisodes si différents du même drame firent jaillir de l'âme d'Auguste Barbier l'inspiration qui, le révélant tout d'un coup à lui-même et au public, imposa son nom à l'attention de la France.
Oui n'a su par cœur, aux jours de sa jeunesse, qui pourrait redire encore, sans se mettre à l'unisson des émotions du poète, sans subir la contagion de sa verve tour à tour enthousiaste et indignée, ces vers de la Curée qui semblent écrits avec du feu, et où se respire encore, après un demi-siècle, l'odeur de la poudre brûlée dans les rues de Paris ?
Au moment même où j'aborde ce coup d'essai dans lequel, dès la première heure, tout le monde acclama un coup de maître, j'éprouve, je dois l'avouer, un véritable embarras. Je ne fais pas seulement ici allusion aux difficultés d'une lecture qui exigerait presque l'accompagnement de la fusillade et du tocsin, et dont le fracas transformerait en une arène de combat cette paisible enceinte.
Je me heurte à un péril plus sérieux.
Pour parler de la Curée et des autres pièces du recueil des ïambes, devrai-je apprécier le caractère de la révolution qui fit éclore ce chef-d'œuvre ? Serai-je obligé de prendre parti pour ou contre ceux qui, dans les journées de Juillet, furent les défenseurs ouïes adversaires soit du peuple victorieux, soit de la monarchie vaincue ?
Sans doute, un temps assez considérable nous sépare
L'Éloquence académiquô. ao
de ces événements ; et, à la distance de plus de cinquante années, on pourrait, sans témérité, essayer de se prononcer entre les idées et les passions dont le conllit, longtemps caché dans les entrailles de la'société française, détermina l'explosion de 1830.
Toutefois, Messieurs, j'en suis sûr, vous m'approuverez de ne pas me départir, même pour un instant, de la réserve dans laquelle j'ai résolu de me renfermer.
D'une part, votre Compagnie, et c'est sa force, surtout dans nos temps divisés, fait profession de demeurer étrangère aux agitations de la politique. Elle habite des sphères plus hautes, tcnipla serena. Quand elle y introduit de nouveaux élus, il suffit qu'à son jugement ils aient bien mérité de la France intelligente et lettrée : elle ne s'enquiert pas de la couleur de leur drapeau.
D'autre part, nous, ministres de l'Évangile éternel, ambassadeurs de Jksus-Christ et de sa parole de paix, envoyés par lui et par son Église au milieu des disputes des hommes, obligés d'avoir libre accès dans toutes les consciences, nous devons nous tenir à l'écart de ces dissensions toutes les fois que les intérêts de la morale et de )a religion n'y sont pas nécessairement engagés. Oui, plus il y a de malentendus et de divisions dans la société contemporaine, plus il importe que la liberté sacrée de notre ministère soit placée par nous dans une région inaccessible aux tempêtes des contentions humaines.
. Cette attitude, je me hâte de le dire, n'implique en aucune façon que nous demeurions indifférents aux commotions politiques et sociales de notre pays. Comme tous nos concitoyens, nous avons le droit de rattachera des idées et à des principes les vicissitudes contingentes de l'histoire. Il ne nous est nullement interdit de discerner les avantages ou les inconvénients que peuvent présenter les diverses formes de gouvernement, soit
pour faciliter, soit pour entraver l'action du bien en ce monde (').
Mais cette liberté inaliénable de nos pensées ou de nos convictions personnelles ne saurait jamais nous faire perdre de vue la question souveraine qui domine de très haut pour nous les conflits des systèmes et les querelles des partis.
Cette question, avec l'Évangile, nous l'appelons « l'unique nécessaire ». Elle est le mobile de tous nos
I. Nous aimons à rapprocher de ce passage ce que dit sur ce même sujet l'éloquent évêque d'Angers, Mgr Freppel.
Le I" janvier 1881, il disait dans sa réponse à une adresse des catholiques espagnols : « Assurément, je ne suis pas de ceux qui prêchent ou qui professent l'indifférence en matière politique : Je la considère comme une grave erreur. Non, il ne saurait être indifférent pour une nation d'avoir ou de n'avoir pas la forme de gouvernement et les institutions politiques ou civiles qui répondent le mieux à son histoire, à son tempérament et a ses intérêts. Non, les questions de droit et de justice ne sauraient être sans |)ortée,pas plus dans l'ordre politique que dans l'ordre social. Non, une révolution n'est pas légitime par cela seul qu'elle a pour elle le succès. Mais quelle que puisse être l'importance de ces questions particulières à chaque État et dont il convient de laisser l'appréciation à ceux qu'elles concernent, il en est une autre plus vaste, plus générale et qui domine tout le reste, c'est la question religieuse. »
Le 5 mars de la même année, il disait, plus explicitement encore, aux catholiques portugais : « Le scepticisme n'est pas moins dangereux en politique que dans l'ordre philosophique ou moral : la politique iî étant pas autre chose que r application du droit et de la justice au gouverne/nent des peuples... Mais comme les intérêts de la foi priment tout le reste, vous avez raison de leur assigner la première place dans vos préoccupations. Quelle que puisse être la situation politique d'un pays, en présence d'un pouvoir de fait comme d'un pouvoir de droit, il s'agit avant tout de défendre la foi par la parole et par l'action, de la défendre dans le domaine de l'enseignement, de la législation, de la vie publique ou privée. Voilà un terrain sur lequel tous les catholiques peuvent et doivent se donner la main sans distinction de partis. Cela n'empêche pas, en matière politique, le droit, d'être le droit, ni la justice d'être la justice. »
Recevant son clergé le i'-'' janvier 1883, l'illustre évêque disait : « On s'efforce de nous représenter comme en réhellion ouverte contre l'Ktat. C'est là une pure calomnie. Le clergé de France est resté sous le régime actuel ce qu'il était sous le gouvernement de juillet et sous l'empire, respectueux de la loi civile, mais ne sacrifiant en rien ni sa conscience ni ses droits. Voilà sa ligne de conduite au milieu des révolutions qu'a traversées ce pays, et il ne s'en départira jamais. »
Enfin, le 28 février 1884, il écrivait à un journaliste qui s'était mépris sur ses idées et sur le caractère de ses di.>K;ours: «Je n'admets nullement la thèse de l'indifférence en matière politique, thèse qui me parait une erreur... Autres sont à cet égard les devoirs du clergé, autres ceux des laïques. Le clergé qui, dans l'exercice de son ministère, se doit aux hommes de tous les partis, ne saurait faire d'opposition systématicpie à aucun, [lour ne pas comi^romettre sa mission auprès des âmes. Voilà une règle de prudence i)asturale cpie j'ai toujours tracée à mon clergé et que je lui rappelais récemment encore. Mais de là à l'indifférence entre un pouvoir défait et un pouvoir de droite il y a une grande distance. >
sacrifices ; elle intervient par une préoccupation constante dans toutes les démarches de notre vie ; et c'est précisément parce qu'elle nous rend, par état, étrangers aux disputes de la politique terrestre, qu'elle nous permet d'exercer en toute circonstance ce «ministère de réconciliation (') », dont l'universelle et charitable impartialité aiderait si puissamment nos concitoyens à réunir toutes leurs forces pour le bien de la patrie.
D'ailleurs, M. Barbier lui-même me met à l'aise pour me dispenser de mêler à une étude littéraire et morale de ses œuvres les préoccupations périlleuses de la politique. En effet, si elles ont pu être l'occasion qui a donné naissance au premier et au plus retentissant de ses poèmes, elles n'en ont vraiment pas été l'idée maîtresse, ni même dominante.
Nulle part, l'auteur des ïambes n'a entrepris de glorifier un système ou un parti, d'attaquer ou de défendre un drapeau. Il n'a pas insulté la dynastie vaincue en Juillet ; il n'a offert aucun encens à la monarchie nouvelle issue de la révolution de 1 830. Il n'a pas davantage mis sa plume au service des idées républicaines, ni exprimé le regret qu'elles n'eussent pas eu le dernier mot dans la lutte engagée entre les Bourbons et le peuple de Paris. Son inspiration, née d'un sentiment moral, me parait très supérieure à l'incident historique auquel elle se rattache. Elle a jailli des profondeurs d'une âme généreuse, incapable de cette indifférence sceptique dans laquelle les esprits et les cœurs blasés, aussi peu émus du mal que du bien, se fixent à une égale distance entre l'enthousiasme et l'indignation.
En acclamant le triomphe d'une émeute dont le succès fit une révolution, le poète, avec la naïveté de ses vingt-cinq ans, avait cru voir inaugurer sur la terre le règne d'une justice capable de discipliner toutes les passions ; d'une liberté assez maîtresse d'elle-même pour exclure toute licence ; d'un amour du bien public