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I. ïambes, l'Émeute, Février

place à un personnage anonyme et collectif qu'il a décrit sous ses aspects les plus divers: le Peuple. L'éclatant succès de la Ctiréc et de r Idole aurait pu lier le poète à l'opinion démocratique par des engagements irrévocables. Pourquoi, comme tant d'autres, n'en auraitil pas fait le piédestal d'une fortune politique dont les profits se seraient ajoutés aux avantages de la gloire littéraire ? Mais il aurait cru payer trop chéries uns et les autres en pliant à des mots d'ordre l'inflexible droiture de son âme.

Au commencement, le peuple fut tout entier pour lui dans les combattants des barricades, et l'on sait avec quel enthousiasme il chanta leurs exploits :

C'était sous des haillons que battaient les cœurs d'hommes.

C'étaient alors de sales doigts Qui chargeaient les mousquets et renvoyaient la foudre.

C'était la bouche aux vils jurons Qui mâchait la cartouche et qui, noire de poudre,

Criait aux citoyens : « Mourons. »

L'auteur de la Curée a été plus loin encore. La Rome impériale faisait lapothéose de ses Césars. Le peuple de Paris aura aussi son apothéose, j'allais presque dire sa canonisation :

La grande populace et la sainte canaille Se ruaient à l'immortalité.

Plus tard, le poète saura et dira mieux ce qu'est le peuple ; non pas celui qui boit le vin bleu de la taverne; ni celui qui fait le principal appoint des émeutes, et, par une duperie dont rien ne le corrige, opère par la violence les révolutions dont il est d'ordinaire la première victime ; mais cette grande foule des travailleurs qui composent la masse des nations ; hommes du sillon ou hommes de l'atelier, qui, chaque jour, au prix d'eftorts et de sacrifices souvent héroïques, résolvent le double et efirayant problème de gagner le pain de leur famille et le pain de tout le monde : qui passent

sur la terre sans faire de bruit, sans presque tenir de place, le plus souvent sans se plaindre ; qui ont plus besoin que les autres d'être compris, d'être aimés, d'être soutenus, parce que leur chemin est plus rude, leur existence plus austère, leur fardeau plus pesant. Oui, voilà le peuple, le vrai peuple. Il est digne, celui-là, des meilleurs chants du poète.desmeilleures sollicitudes de l'homme d'État, des meilleurs dévouements de quiconque a du temps, de l'or, du cœur, à dépenser au service de la partie de l'humanité laborieuse et souffrante, en l'honneur de laquelle M. Barbier a écrit cette belle page :

Du peuple, il faut toujours, poète, qu'on espère, Carie peuple, après tout, c'est de la bonne terre, La terre de haut prix, la terre de labour. C'est le sillon doré qui fume au point du jour, Et qui, rempli de sève et fort de toute chose, Enfante incessamment et jamais ne repose.

Sous la bêche et le soc, il rend outre mesure

Des moissons de bienfaits pour les maux qu'il endure.

On a beau le couvrir de fange et de fumier :

Il change en épi d'or tout élément grossier,

Il prête à qui l'embrasse une force immortelle.

De tout haut monument, c'est la base éternelle ;

C'est le genou de Dieu, c'est le divin appui.

Aussi, malheur, malheur à qui pèse sur lui.

Oui, sans doute, malheur à qui, par un égoïste abus du pouvoir, enlève au peuple l'usage de ses droits et sa part de légitime liberté. Mais il y a contre la démocratie de plus grands attentats. Les plus cruels ennemis du peuple ne sont pas encore ceux qui font peser sur lui une oppression matérielle ou politique. Après tout, les droits de la justice et de la liberté sont inaliénables. Méconnus ou violés aujourd'hui, ils auront leur revanche demain, et sont toujours assurés de revivre. Mais ce qui est à l'égard du peuple le crime vraiment inexpiable, c'est de le tromper et de le corrompre pour se mieux servir de lui : c'est d'exploiter sa misère et son ignorance pour en faire l'instrument et la victime

des haines antisociales ; c'est enfin, et surtout, de tuer son âme et de lui arracher Dieu.

Avec quelle vigueur de bon sens et d'indignation, au nom même des intérêts les plus évidents de la démocratie, M. Barbier n'a-t-il pas flétri ces prétendus amis du peuple qui sont en réalité ses plus implacables ennemis; ici, ces journalistes qu'il appelle, sans précautions oratoires :

Des chiens aux mâchoires saignantes,

Aux redoutables aboiements ;

parce que, chaque matin, ils excitent les passions de leurs ignorants lecteurs,

Soufflent sur les cites des discordes brûlantes, La guerre et ses emportements ;

là, ces romanciers qui, trempant leur plume dans une boue infecte, enveloppent d'une immense contagion d'obscénité l'atelier et la mansarde, souillent dans l'adolescent toute une vie d'homme et s'en vont empoisonner, pour un sou, le cœur innocent de ces pauvres ouvrières à qui, jusqu'alors, la vertu chrétienne avait enseigné le secret de supporter, sans se plaindre et sans tomber, les plus constantes, les plus héroïques immolations.

Dans le chant intitulé : DespcratiOy le poète a des accents poignants, pour décrire l'effroyable misère des âmes, lorsque, déshéritées de Dieu par cet infernal apostolat de sophisme et de dépravation, elles sont jetées en proie à la souffrance qui écrase, à la corruption qui avilit, à la négation qui désespère, et tentées d'aller chercher dans l'abime d'un prétendu néant un refuge final contre des maux auxquels aucune bienfaisante conviction ne fait plus contrepoids.

Non, certes, en dépit de ses premières illusions, M. Barbier ne saurait être rangé parmi ces flatteurs intéressés de la démocratie dont la race s'est perpétuée depuis le tempsd'Aristophanejusqu'ànosjours,hommes

sans pudeur, mais non sans habileté, passés maîtres dans l'art d'exploiter la passion dominante de la foule, à laquelle ils savent si bien persuader qu'elle est souveraine, pour l'atteler, plus docile, au char de leur fortune et se faire porter par elle aux plus hauts sommets du pouvoir.

En 1833, Auguste Barbier, alors âgé de vingt-huit ans, fit avec son ami Brizeux le voyage d'Italie. Le joug de l'étranger pesait encore sur Venise et sur les provinces lombardes. Là même où l'Autriche n'exerçait aucune souveraineté politique et directe, à Florence, à Naples, à Rome, le poète croyait sentir sa néfaste influence. Tout lui semblait flétri, étouffé, mort, chez ce peuple qui, aux jours anciens, avait été le maître du monde par les armes et par les lois, et à qui ses littérateurs et ses artistes avaient donné une si belle place dans l'histoire de l'Europe civilisée.

Obsédé par cette impression, il ne vit qu'à travers un voile de deuil les magnificences de la nature italienne, la splendeur de la lumière, les trésors de rantiquité,les richesses de l'art,

Et le grand roi vieillard, dans sa tunique blanche, Superbe, et les deux pieds sur le dos des Romains, De son trône flottant bénissant les humains (').

Rien n'a trouvé grâce devant la douloureuse émotion du poète, pas même le rôle exceptionnel assigné par la Providence, et confirmé par l'histoire, à la Rome des papes. De là ce gémissement du Pianto, qui n'est en vérité qu'une lamentation sur l'Italie.

Au moment de faire ses adieux à la nation qui lui inspirait un si tendre intérêt, l'auteur, évoquant le souvenir d'une des créations les plus originales de Shakespeare, a salué du nom de Juliette la patrie du Dante et de Raphaël, du Corrège et de Cimarosa. Mais le sommeil de l'Italie captive n'est pas la mort ; la belle endormie

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