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La Fleur d'or

Une Irlande d'où l'on émigré en masse, parce qu'on y meurt de faim ; des populations industrielles que le gin et la débauche abrutissent et déciment ; le contraste par trop scandaleux d'une excessive misère avec la fortune d'un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, voilà ce que le poète a vu, en 1S37, dans

La nef aux flancs salés qu'on nomme l'Angleterre.

En face de ces plaies sociales, il évoque le souvenir du personnage que l'Evangile, toujours si compatissant aux détresses humaines, nous représente couché à la porte du mauvais riche ; et de son cœur, douloureusement ému, s'échappent de lugubres mélodies sur le Lazare que la civilisation moderne laisse périr d'inanition, près des somptueux festins dont les miettes suffiraient à le nourrir.

Inégale répartition des biens et des maux entre les hommes ! Opposition choquante des jouissances du luxe avec l'excès du dénûment ! Pourquoi tout à ceux-ci, rien à ceux-là ? Oui donc, s'il n'est aveugle ou endurci, n'a pesé dans les angoisses de sa conscience les données de ce formidable problème pour en chercher la solution ! Plût à Dieu, d'ailleurs, qu'un seul pays, en Europe, à l'exclusion de tous les autres, pût être rendu responsable des difficultés de la question sociale ! Mais elle n'existe pas seulement dans cette Angleterre dont le spectacle a inspiré au poète des chants pleins d'une sombre et communicaiive émotion. N'oublions pas qu'elle est chez nous, près de nous.

Sans doute, ceux qui souffrent ne la résoudront pas à coups de dynamite, et il est écrit que l'aveugle colère de l'homme n'opère pas cette grande œuvre de Dieu qui s'appelle la justice. D'autre part, il serait puéril et périlleux de l'éluder. F"ermer les yeux sur un danger, ce n'est pas l'anéantir, et l'insouciance de l'égoisme qui voudrait jouir, sans trouble, de la meilleure part, n'est pas une garantie de sécurité. A l'œuvre donc !

car Lazare est à nos portes : non pas le Lazare de l'Evangile, qui attend avec une silencieuse résignation les miettes du banquet terrestre, ou les ineffables compensations du festin éternel ; mais un Lazare exaspéré, dont l'câme a été vidée de toute foi et de toute espérance, qui a conscience de sa force, et ne se fera pas scrupule de demander aux utopies sanglantes ce que le scepticisme des systèmes purement humains est impuissant à lui donner.

Quant à nous, disciples du Christ, héritiers de sa divine compassion pour les foules, loin de les maudire, nous avons pitié d'elles et nous les aimons. Nous voudrions convier tous les hommes de sens et de cœur à travailler avec nous pour diminuer leur ignorance et leur misère, et nous osons dire que si, une bonne fois, le monde civilisé voulait prendre au sérieux la parole de vie renfermée dans l'Evangile et en appliquer sans relâche les incomparables ressources aux ulcères, même les plus envenimés de la société contemporaine, il en serait du Lazare de nos jours comme de tous les opprimés auxquels, depuis dix-huit siècles, sans menacer personne et sans faire de révolutions violentes, l'Eglise n'a cessé d'ouvrir les portes du festin, après les avoir rendus dignes de s'y asseoir.

Avec le poème de ZrtîSrt:;'^, publié en 1837, se termine ce qu'on peut appeler la trilogie de la grande œuvre de M. Auguste Barbier.

Sa plume féconde, — trop féconde, — n'en resta pas là, et, pendant les quarante-cinq dernières années de sa vie, il publia six ou sept autres volumes de vers et de prose.

Dans la préface d'un de ses recueils, il s'est posé avec candeur l'objection qu'il pressentait de la part du public : ♦

« Un de mes amis, le regrettable M. Léon deWailly, disait spirituellement que le crime d'infanticide était rare chez les poètes ; il disait juste. Rien n'est plus

douloureux pour eux que le sacrifice des productions de leur cerveau. C'est une faiblesse, si l'on veut; mais une faiblesse dont le cœur du poète a bien de la peine à se défendre ('). »

Un aveu si sincère ne désarme-t-il pas la sévérité ?

Ce n'est pas que ces divers poèmes, les Silves, les Satires, les Rimes héroïques, les Chants civils et 7'eligieuXy ne nous montrent M. Barbier toujours fidèle à lui-même et cherchant à réaliser dans ses vers l'alliance du beau et du bien. Ces divers recueils font également une grande place au sentiment délicat et profond des beautés de la nature ; de cette nature qu'un de vous, Messieurs, a si bien appelée « la poésie de Dieu (^) ». Plus M. Barbier avançait dans la vie, plus il aimait à trouver dans les scènes reposantes du monde extérieur une compensation aux mécomptes d'une âme qui avait vu ses sentiments les plus généreux se heurter impuissants contre l'inertie de l'égoisme individuel ou social. Les forêts, avec leurs grands dômes de verdure et leurs arbres séculaires ; les moissons déjà mûres, prêtes à récompenser le travail du laboureur; les vignes chargées de fruits : la mer et les montagnes, avec leurs élévations qui expriment si bien les hauteurs de Dieu : toutes ces magnificences faisaient oublier au poète les déceptions qui sont trop souvent l'unique récompense terrestre du dévouement mis au service des plus saintes causes.

Dans un contact plus immédiat avec les œuvres du Créateur, il retrouvait l'harmonie, la beauté, la bonté dont il eût voulu faire la règle idéale et vivante des institutions humaines. Sa muse avait commencé par les accents d'une indignation qui ne s'était pas interdit, lui-même en a fait l'aveu, le cynisme des mots (^) ; elle

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