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ÉLOGE DE MARC-AURÈLE

Après un règne de vingt ans, Marc-Aurèle mourut à Vienne ; il était alors occupé à faire la guerre aux Germains. Son corps fut rapporté à Rome, où il entra au milieu des larmes et de la désolation publique. Le sénat en deuil avait été au-devant du char funèbre ; le peuple et l'armce l'accompagnaient ; le fils de Marc-Aurèle suivait le char : la pompe marchait lentement et en silence. Tout à coup un vieillard s'avança dans la

I. Cet éloge fut lu par Thomas à rAcadémie française, le jour de la St-Louis 1770. Le public appliqua aux ministres certains passages du discours place dans la bouche d'Apollonius. L'impression de l'éloge de Marc-Aurèle fut même défendue.

foule. Sa taille était haute et son air vénérable : tout le monde le reconnut : c'était Apollonius, philosophe stoïcien, ebtimé dans Rome et plus respecté encore par son caractère que par son grand âge. Il avait toutes les vertus rigides de sa secte, et de plus avait été le maître et l'ami de Marc-Aurèle. Il s'arrêta auprès du cercueil, regarda tristement ; et tout à coup, élevant sa voix :

Romains, dit-il, vous avez perdu un grand homme ; et moi j'ai perdu un ami. Je ne viens pas pleurer sur sa cendre ; il ne faut pleurer que sur celle des méchants, car ils ont fait le mal, et ne peuvent plus le réparer. Mais celui qui a été, soixante ans, vertueux, et qui, vingt ans de suite, a été utile aux hommes ; celui qui, dans tout le cours de sa vie, n'a point eu d'erreur, et qui, sur le trône, n'a point eu de faiblesses ; celui qui a toujours été bon, juste, bienfaisant, généreux, pourquoi le plaindre ? Romains, la pompe funèbre de l'homme juste est le triomphe de la vertu qui retourne à l'Être suprême. Consacrons cette fête par nos éloges : je sais que la vertu n'en a pas besoin ; mais ils seront l'hommage de notre reconnaissance. Il en est des grands hommes comme des dieux. Comblés de leurs bienfaits, nous n'avons pas pour eux des récompenses, mais nous avons des hymnes. Puissé-je, au bout de ma carrière, en parcourant la vie de Marc- Aurèle, honorer à vos yeux les derniers moments de la mienne ! et toi, qui es ici présent, toi, son successeur et son fils, écoute les vertus et les actions de ton père : tu vas régner ; la flatterie t'attend pour te corrompre. Une voix libre, pour la dernière fois peut-être, se fait entendre à toi. Ton père, tu le sais, ne m'a point accoutumé à parler en esclave. Il aimait la vérité : la vérité fait son éloge. Puisse-t-elle de même un jour faire le tien !

Toutes les fois qu'on loue les morts, on commence par les louer de leurs ancêtres, comme si le grand homme avait besoin d'tme origine ; comme si celui qui ne l'est pas était relevé par un mérite qui n'est point à lui. Gardons-nous. Romains, d'outrager la vertu

jusqu'à croire qu'elle ait besoin de la naissance. Votre famille des Césars vous a donné quatre tyrans de suite; et Vespasien, qui le premier releva votre empire, était le petit-fils d'un centurion.

Le bisaïeul de Marc-Aurèle naquit aux bords du Tage. Il apporta pour distinction, dans Rome, des vertus que l'on ne trouve plus que loin de Rome ; la simplicité et les mœurs antiques. Cet héritage se conserva dans sa maison. Voilà quelle fut la vraie noblesse de Marc-Aurèle. Je sais qu'il fut le parent d'Adrien ; mais il regarda cet honneur, si c'en est un, comme un danger. Je sais qu'on voulut le faire descendre de Numa, mais il fut assez grand pour dédaigner cette chimère de l'orgueil ; il mit sa gloire à êtrejuste.

Remercions les dieux de ce qu'il ne fut point d'abord désigné pour le trône. Le rang suprême a plus corrompu d'âmes qu'il n'en a élevées. Né pour être un simple citoyen, il devint grand. Peut-être, s'il fût né prince, n'eût-il été qu'un homme vulgaire.

Tout concourut à le former. Il reçut d'abord cette première éducation à laquelle vos ancêtres ont toujours mis un si grand prix, et qui prépare à l'âme un corps robuste et sain. Il ne fut donc point amolli, en naissant, par le luxe ; on ne l'entoura point d'une foule d'esclaves qui, observant ses moindres signes, se seraient honorés d'obéir à ses caprices. On lui laissa sentir qu'il était homme ; et l'habitude de souffrir fut la première Iqçon qu'il reçut. La course, la lutte, les danses militaires achevèrent de développer ses forces; il se couvrait^ de poussière sur ce même champ de Mars où s'étaient exercés vos Scipion, vos Marius et vos Pompée. Je vous rappelle cette partie de son éducation, Romains, parce que cette mâle institution commence à se perdre parmi vous. Déjà vous imitez ces peuples de l'Orient, chez qui la mollesse dégrade l'homme dès sa naissance, et vos âmes se trouvent presque énervées avant de se connaître. Romains, on vous outracre

en vous flattant : c'est en vous disant la vérité que je vous témoigne mon respect.

Cette première éducation n'eût fait de Marc-Aurèle qu'un soldat : on y joignit celle des connaissances. La langue de Platon lui devint familière comme la sienne; l'éloquence lui apprit à parler aux hommes ; l'histoire lui apprit à les juger ; l'étude des lois lui montra la base et le fondement des États. Il parcourut toutes les législations, et compara ensemble les lois de tous les peuples. Il ne fut donc pas élevé comme ceux que l'on flatte déjà lorsqu'ils sont encore ignorants et faibles. Un lâche respect ne craignit pas de le fatiguer par des efforts. Une discipline sévère assujettit son enfance au travail ; et, parent du maître du monde, il fut forcé à s'éclairer comme le dernier citoyen.

Ainsi commençait à se former le prince qui devait vous gouverner : mais c'est l'éducation morale qui achève l'homme et constitue sa grandeur ; c'est elle qui a fait Marc-Aurèle. Cette éducation commença avec sa naissance : la frugalité, la douceur, la tendre amitié, voilà les objets qu'il aperçut en sortant du berceau. Que dis-je ? on l'arracha de Rome et de la cour ; on craignit pour lui un spectacle funeste. Eh ! comment, dans Rome, où tous les vices se rassemblent des extrémités de l'univers, aurait pu se former une âme qui devait être austère et pure ? Eût-il appris à dédaigner le faste, où le luxe corrompt jusqu'à la pauvreté ? à mépriser la richesse, où la richesse est la mesure de l'honneur ? à devenir humain, où tout ce qui est puissant écrase tout ce qui est faible .'* à avoir des mœurs, où le vice a même perdu la honte ? Les dieux, protecteurs de votre empire, dérobèrent Marc-Aurèle à ce danger. Son père le transporta, à trois ans, dans une retraite où il fut mis en dépôt sous la garde des mœurs. Loin de Rome, il apprit à faire un jour le bonheur de Rome ; loin de la cour, il mérita d'y revenir pour commander.

L'héritier avare compte avec plaisir tous ceux qui lui ont transmis des richesses ; Marc-Aurèle, plus avancé en âge, comptait tous ceux à qui, dans son enfance, il avait dû l'exemple d'une vertu. « Mon père, nous « disait-il, m'apprit à n'avoir rien de lâche ni d'efféminé; « ma mère, à éviter jusqu'à la pensée du mal ; mon « aïeul, à être bienfaisant ; mon frère, à préférer la « vérité à tout, » Voilà de quoi, Romains, il rend grâce aux dieux, à la tête de l'ouvrage où il a déposé tous les sentiments de son cœur. Bientôt des maîtres lui enseignèrent tous les devoirs de l'homme, mais en les pratiquant. On ne lui disait pas : Aime les malheureux ; mais on soulageait devant lui ceux qui l'étaient. Personne ne lui dit : Mérite d'avoir des amis ; mais il vit l'un de ses maîtres sacrifier sa fortune à un ami opprimé. J'ai vu un guerrier qui, pour lui donner des leçons de valeur, lui montra son sein tout couvert de blessures. C'est ainsi qu'on lui parlait de douceur, de magnanimité, de justice, de fermeté dans ses desseins. J'eus moi-même la gloire d'être associé à ces maîtres illustres. Appelé à Rome, du fond de la Grèce, et chargé de l'instruire, on m'ordonna de me rendre au palais. S'il n'eût été qu'un simple citoyen, je me serais rendu chez lui : mais je crus que la première leçon que je devais à un prince, était celle de l'indépendance et de l'égalité ; j'attendis qu'il vînt chez moi. Pardonne, ô Marc-Aurèle, je pensais alors que tu n'étais qu'un prince ordinaire ; je te connus bientôt ; et, tandis que tu me demandais des leçons, je m'instruisais souvent auprès de toi.

Il n'était pas encore sorti de l'enfance, que déjà l'enthousiasme de la vertu était dans son cœur. A douze ans, il s'était consacré au genre de vie le plus austère : à quinze, il avait cédé à sa sœur unique tout le bien de son père : à dix-sept, il fut adopté par Antonin ; et (je ne vous rapporte que ce que j'ai vu moi-même) il pleura sur sa grandeur. O jour qui,

après quarante années, m'est encore présent ! il se

promenait dans les jardins de sa mère ; j'étais auprès de lui ; nous parlions ensemble des devoirs de l'homme, lorsqu'on vint lui annoncer son élévation : je le vis changer de couleur, et il parut longtemps inquiet et triste. Sa rnaison cependant l'environnait avec des transports de joie. Étonnés de sa douleur, nous lui en demandâmes la cause, « Pouvez-vous me la deman- « der ? dit-il, je vais régner. »

Antonin, dès lors, devint pour lui un nouveau maître, qui l'instruisait à de plus grandes vertus. Le sang des hommes respecté, les lois florissantes, Rome tranquille, l'univers heureux, telles furent les nouvelles leçons que Marc-Aurèle reçut pendant vingt ans.

Elles suffisaient pour former un grand homme : mais ce grand homme devait avoir un caractère qui le distinguât de tous vos empereurs ; et c'est la philosophie seule qui le lui a donné. A ce mot de philosophie, je m'arrête. Quel est ce nom, sacré dans certains siècles, et abhorré dans d'autres ; objet, tour à tour, et du respect et de la haine ; que quelques princes ont persécuté avec fureur, que d'autres ont placé à côté d'eux sur le trône ? Romains, oserai-je louer la philosophie dans Rome, où tant de fois les philosophes ont été calomniés, d'où ils ont été bannis tant de fois? C'est d'ici, c'est de ces murs sacrés, que nous avons été relégués sur des rochers et dans des lies désertes ; c'est ici que nos livres ont été consumés par les flammes ; c'est ici que notre sang a coulé sous les poignards. L'Europe, l'Asie et l'Afrique nous ont vus, errants et proscrits, chercher un asile dans les antres des bêtes féroces, ou condamnés à travailler, chargés de chaînes, parmi les assassins et les brigands ('), Quoi donc ! la philosophie serait-elle l'ennemie des hommes et le fléau des États .'' Romains, croyez-en un vieillard

I. Musonius Rufus, stoïcien célèbre, fut condamné sous Néron, à travailler parmi les forçats au percement de l'isthme de Corinthe.

qui, depuis quatre-vingts ans, étudie la vertu et cherche à la pratiquer. La philosophie est l'art d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs. C'est la morale universelle des peuples et des rois, fondée sur la nature et sur l'ordre éternel. Regardez ce tombeau : celui que vous pleurez était un sage ; la philosophie, sur le trône, a fait vingt ans le bonheur du monde. C'est en essuyant les larmes des nations qu'elle a réfuté les calomnies des tyrans (').

Votre empereur, dès son enfance, fut passionné pour elle. Il ne chercha point à s'égarer dans des connaissances inutiles à l'homme. Il vit bientôt que l'étude de la nature était un abîme, et rapporta la philosophie tout entière aux mœurs. D'abord, il promena ses regards sur les différentes sectes qui étaient autour de lui ; il en distingua une qui apprenait à l'homme à s'élever au-dessus de lui-même. Elle lui découvrit, pour ainsi dire, un monde nouveau, où le plaisir et la douleur sont comme anéantis ; où les sens ont perdu tout leur pouvoir sur l'âme ; où la pauvreté, les richesses, la vie, la mort, ne sont rien; où la vertu existe seule. Romains, c'est cette philosophie qui vous a donné Caton et Brutus. C'est elle qui les soutint au milieu des ruines de la liberté. Elle s'étendit ensuite, et se multiplia sous vos tyrans. Il semble qu'elle était devenue comme un besoin pour vos ancêtres opprimés, dont la vie incertaine était sans cesse sous la hache du despotisme. Dans ces temps d'opprobre.seule, elle conserva la dignité de la nature humaine. Elle apprenait à vivre ; elle apprenait à mourir ; et tandis que la tyrannie dégradait les âmes, elle les relevait avec plus de force et de grandeur. Cette mâle philo-

I. L'histoire est plus sévère que Thomas pour Marc-Aurèle et pour Apollonius. Klle reproche à celui-ci sa vaine gloire et son avarice. Elle prouve que Marc- .-Vurèlc persécuta les chrétiens plus que ne furent jamais persécutés les philosophes, que, malgré sa philosophie, il toléra les désordres de sa famille, dont il mit au rang des dieux les membres les plus scand.-i'.eux, et que loin d'éclairer ses |)euples, il leur donna l'exemple des plus ridicules superstitions. — Voir KOHR- BACHER. —Hiil. del'Égl. Liv. xxvii.

Sophie fut faite, de tout temps, pour les âmes fortes. Marc-Aurèle s'y livra avec transport : dès ce moment il n'eut qu'une passion, celle de se former aux vertus les plus pénibles. Tout ce qui pouvait l'aider dans ce dessein était pour lui un bienfait du ciel. Il remarqua, comme un des jours les plus heureux de sa vie, celui de son enfance où il entendit, pour la première fois, parler de Caton. II garda, avec reconnaissance, les noms de ceux qui lui avaient fait connaître Brutus et Thraséas. Il remercia les dieux d'avoir pu lire les maximes d'Epictète. Son âme s'unissait à ces âmes extraordinaires qui avaient existé avant lui. Recevez-moi, disait-il, parmi vous : éclairez mon esprit, élevez mes sentiments ; que j'apprenne à n'aimer que ce qui est vrai, à ne faire que ce qui est juste. Pour mieux affermir la vertu dans son cœur, il voulut pénétrer lui-même jusqu'à la source de ses devoirs ; il voulut découvrir, s'il était possible, le vrai dessein de la nature sur l'homme. Ici, Romains, va s'offrir à vous tout le développement de l'âme de Marc-Aurèle, l'enchainement de ses idées, les principes sur lesquels il appuya sa vie morale. Ce n'est pas moi qui vous offrirai ce tableau, c'est Marc-Aurèle lui-même. Je vais vous lire un écrit qu'il a tracé de ses mains, il y a plus de trente ans. Il n'était point encore empereur. « Tiens, me dit-il, Apollonius, prends cet écrit ; et, si jamais je m'écarte des sentiments que ma main a tracés, fais-moi rougir aux yeux de l'univers.» Romains, et toi, son successeur et son fils, vous allez juger si Marc-Aurèle a conformé sa conduite à ces grandes idées, et s'il s'est écarté une seule fois du plan qu'il a cru lire dans la nature.

Ici le philosophe s'arrêta un moment. La foule innombrable des citoyens qui l'écoutaient se serra pour l'entendre de plus près. A un grand mouvement succéda bientôt un j,'rand silence. Seul entre le peuple et le philosophe, le nouvel empereur était inquiet et pensif. Apollonius avait une main appuyée sur la tombe ; de l'autre, il tenait un papier écrit de la main de Marc-Aurèle. Il reprit la parole et lut ce qui suit :

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