‹ L'Eloquence académiqueChapitre 60 sur 65 · ENTRETIEN DE MARC-AURÈLE AVEC LUI-MKME · texte numérisé non relu

ENTRETIEN DE MARC-AURÈLE AVEC LUI-MKME

« Je méditais pendant la nuit. Je cherchais en quoi consiste ce qui est bon, sur quoi est fondé ce qui est juste. Marc-Aurèle, me disais-je, jusqu'à présent tu as été vertueux, ou du moins tu as voulu l'être ; mais qui te garantit que tu le voudras toujours ? Oui te dit même que ce que tu nommes vertu, l'est en effet ? Je fus effrayé de ce doute, et résolus de remonter, s'il était possible, jusqu'aux premiers principes, pour m'assurer de moi-même et connaître la route que l'homme doit suivre. Le lieu et le temps favorisaient mes réHexions. La nuit était profonde et calme. Tout reposait autour de moi. J'entendais seulement, près de mon palais, les eaux du Tibre un peu agitées. Mais ce bruit continu et sourd était lui-même favorable à la pensée, et je me livrai aux méditations suivantes :

« Pour savoir ce que c'est que la vertu, il faut savoir d'abord ce que c'est que l'homme. Je me demandai : Qui suis-je ? Je reconnus en moi des sens, une intelligence et une volonté : et je me vis jeté, comme au hasard, et par une main inconnue, sur la surface de la terre. Mais d'où viens-je ? et qui m'a placé ici ? Pour me répondre, je fus obligé de sortir de moi-même et d'interroger la nature. Alors, mes yeux se promenèrent autour de moi, et je contemplai l'univers. En voyant cet assemblage infini d'êtres qui le composent, ces mondes ajoutés à des mondes, et moi, si petit et si faible, relégué dans un coin de la terre, et comme perdu dans l'immensité, je fus découragé un moment. Quoi donc ! me disais-je à moi-même, suis-je quelque chose dans la nature ? Le souvenir de mon intelligence me ranima tout à coup : Marc-Aurèle, ce qui pense ne peut être perdu dans la fouie. Alors, je continuai mes recherches, et, observant tout, j'examinai la marche

I . On sait que Marc-Aurèle a laissé un ouvrage xnùtn\é: Dd lui-m'ineà liti-viéme ; ouvr.igc qui respire la philosophie la plus élevée et la morale la plus pure. On a tâché ici d'en prendre l'esprit général. — Note île Thomas.

de l'univers. Je fus frappéderharmonieque j'apercevais partout. Je vis que, dans les cieux, sur la terre, tous les êtres se prêtent mutuellement des secours. L'univers, me dis-je, est donc un tout immense dont toutes les parties se correspondent. La grandeur et la simplicité de cette idée éleva mon âme. Bientôt cette harmonie me fit naître l'idée nécessaire d'une cause. Pour combiner tant de moyens, et, de tant d'êtres séparés, ne former, pour ainsi dire, qu'un être unique, il faut une âme intelligente. J'appelai cette âme, l'âme universelle (') ; je l'appelai Dieu. A ce nom, j'éprouvai une émotion religieuse, et l'univers me parut quelque chose de sacré. J'avais trouvé un point d'appui, je m'y arrêtai. J'attribuai à cette cause tous les effets. Je vis que c'est elle qui a imprimé un caractère d'unité atout ce qui existe. C'est elle qui a donné à cette foule innombrable d'êtres, ou inanimés, ou sensibles, la loi qui les unit, pour les faire servir à la fois et au bien l'un de l'autre et à l'harmonie de l'ensemble. Mais c'est surtout dans les êtres intelligents que cette loi primitive me parut agir avec plus de force. Les hommes, par un instinct secret, se cherchent et s'attirent. En vain l'intérêt des passions les divise ; une force plus impérieuse les rapproche. Il semble que l'être qui pense soit abandonné et solitaire au milieu de l'univers physique, et la pensée a besoin du commerce de la pensée. Une seconde chaîne vint s'offrir à moi : ce fut celle des besoins. Enfin, je vis les hommes réunis d'une manière plus étroite encore. Il n'y a pour toutes les âmes qu'une même raison, comme pour tous les êtres physiques qu'une même lumière. S'il n'y a qu'une raison, il n'y a qu'une loi. Les hommes de tous les pays et de tous les siècles sont donc soumis à la même législation. Ils sont tous concitoyens de la même ville : cette ville est l'univers. Alors, je crus voir tomber

i.On fait ici parler Marc- Aurèle d'après le système des stoïciens. Il avait adopt«5 les principes de cette secte ; et ces principes se retrouvent dans tout son ouvrage.

autour de moi toutes les barrières qui séparent les nations; et je ne vis plus qu'une famille et qu'un peuple. «J'étais parvenu à voir que, par l'ordre même de la nature, il y a société entre tous les hommes. Dès ce moment, je me considérai sous un double rapport. Je me vis, comme une faible partie de l'univers, englouti dans le tout, entraîné par le mouvement général qui entraîne tous les êtres ; je me regardai ensuite comme détaché de ce tout immense, et lié, par un rapport particulier, avec les hommes. Comme partie du tout, Marc-Aurèle, tu dois recevoir sans murmure ce qui est une suite de l'ordre général ; de là naît la constance dans les maux, et le courage, qui n'est que la soumission d'une âme forte. Comme partie de la société, tu dois faire tout ce qui est utile à l'homme : de là, tous les devoirs d'ami, d'époux, de père, de citoyen. Souffrir ce que la nature de l'univers t'impose, faire ce quêta nature d'homme exige, voilà tes deux règles. Je conçus alors ce que c'était que la vertu, et je ne craignis plus de m'égarer.

Ici Apollonius, s'interrompant, s'adressa au fils de Marc-Aurcle :

« Empereur, s'écria-t-il, ce que tu viens d'entendre convient à tous les hommes, et pouvait être la philosophie d'Épictète, comme celle de ton père : mais ce qui suit t'appartient. C'est la philosophie du prince ; c'est celle de tous les hommes qui seront ^dignes de régner; puisse-t-elle devenir la tienne! Ecoute ton prédécesseur et ton père.

Alors il reprit ainsi :

« Bientôt, ramenant toutes mes idées à moi-même, je voulus appliquer ces principes à ma conduite. J'avais reconnu quelle était ma place dans l'univers : je regardai quelle était ma place dans la société ; je vis avec effroi que j'y occupais le rang de prince. Marc-Aurèle, si tu étais confondu dans lafoule, tu n'aurais à répondre

à la nature que de toi ; mais des millions d'hommes t'obéiront un jour : le degré de bonheur dont chacun peut jouir est marqué ; tout ce qui manquera par ta faute à ce bonheur sera ton crime. Si, dans le monde entier, il coule une larme que tu aies pu prévenir, tu es coupable. La nature indignée te dira: Je t'ai confié mes enfants pour les rendre heureux : qu'en as-tu fait ?, Pourquoi ai-je entendu des gémissements sur la terre ? Pourquoi les hommes ont-ils levé leurs mains vers moi, pour me prier d'abréger leurs jours ? Pourquoi la mère a-t-elle pleuré sur son fils qui venait de naitre."* Pourquoi la moisson que j'avais destinée à nourrir le pauvre, a-t-elle été arrachée de sa cabane.'' Que répondras-tu? Les maux des hommes déposeront contre toi, et la Justice, qui t'observe, gravera ton nom parmi les noms des mauvais princes.»

Ici le peuple se mit à crier : Jamais, jamais. Mille voix s'élevèrent ensemble. L'un disait : Tit as été notre pcre ; un autre : Tu ne souffris jamais d'Oppresseurs j d'autres: Ttt as soiilai^é tous nos maux ; et des milliers d'hommes à la fois : Nous favotis béni, nous te bénissons. O Sa^e, 0 clément, ajuste empereur ! que ta ?némoire soit sainte, qu'elle soit adorée à jamais !

Elle le sera, reprit Apollonius, et le sera dans tous les siècles. Mais c'est en s'effrayant lui-même des maux qu'il aurait pu vous causer, qu'il est parvenu à vous rendre heureux, et à mériter ces acclamations qui retentissent sur sa tombe.

Écoutez ce qu'il ajoute :

« Pour empêcher que ton nom ne soit flétri, connais tes devoirs ; ils embrassent toutes les nations ; ils renaissent à chaque heure et à chaque instant. La mort seule d'un citoyen finit tes obligations envers lui; mais la naissance de chaque citoyen t'impose un nouveau devoir. Tu dois travailler le jour, parce que le jour est destiné à l'action pour l'homme : souvent tu dois veiller la nuit, parce que le crime veille, tandis que le prince dort. Il faut protéger la faiblesse; il faut enchaî-

ner la force. Marc-Aurèle, ne parle pas de délassements ; il n'y en a plus pour toi, que lorsqu'il n'y aura plus sur la terre de malheureux ni de coupables.

« Épouvanté de mes devoirs, je voulus connaître les moyens que j'avais pour les remplir ; et mon effroi redoubla. Je vis que mes obligations étaient au-dessus d'un homme, et que mes facultés n'étaient que celles d'un homme. Il faudrait que l'œil du prince pût embrasser ce qui est à des distances immenses de lui, et que tous les lieux de son empire fussent rassemblés en un seul point, sous son regard. Il faudrait que son oreille pût être frappée à la fois de tous les gémissements, de toutes les plaintes, de tous les cris de ses sujets. Il faudrait que sa force fût aussi prompte que sa volonté, pour détruire et combattre sans cesse toutes les forces qui luttent contre le bien général. Mais le prince a des organes aussi faibles que le dernier de ses sujets. Marc-Aurèle, entre la vérité et toi, il y aura continuellement des fleuves, des montagnes, des mers; souvent tu n'en seras séparé que par les murs de ton palais, et elle ne parviendra point jusqu'à toi. Tu emprunteras des secours, mais ces secours ne seront qu'un remède imparfait à ta faiblesse. L'action confiée à des bras étrangers.ou se ralentit, on se précipite, on change d'objet. Rien ne s'exécute comme le prince l'a conçu ; rien ne lui est dit comme il l'aurait vu lui-même. On exagère le bien ; on diminue le mal ; on justifie le crime ; et le prince, toujours faible ou trompé, exposé à l'infidélité ou à l'erreur de tous ceux qu'il a chargés de voir et d'entendre, se trouve continuellement placé entre l'impuissance de connaître et la nécessité d'agir.

« De l'examen de mes sens je passai à celui de ma raison, et je la comparai encore à mes devoirs. Je vis que, pour bien gouverner, j'aurais besoin d'une intelligence presque divine, qui aperçût d'un coup-d'œil tous les principes et leur application ; qui ne fût dominée ni par son pays, ni par son siècle, ni par son rang ; qui

jugeât tout d'après la vérité, rien d'après les conventions. Est-ce donc là la raison d'un homme? Est-ce la mienne?

« Enfin, je me demandai si j'étais sûr de ma volonté. Demande-toi donc si tout ce qui t'environne n'a pas de prise sur ton âme, pour la corrompre ou l'égarer ? Marc-Aurèle (et ici Apollonius fixa un moment les yeux sur le nouvel empereur,) tremble surtout quand tu seras sur le trône. Des milliers d'hommes chercheront à t'arracher ta volonté pour te donner la leur ; ils mettront leurs passions viles à la pla:e de tes passions généreuses. Que seras-tu alors ? le jouet de tous. Tu obéiras en croyant commander : tu auras le faste d'un empereur, et l'âme d'un esclave. Oui, ton âme ne sera plus à toi ; elle sera à l'homme méprisable et hardi qui voudra s'en saisir.

« Ces réflexions me jetèrent presque dans le désespoir. O Dieu! m'écriai-je, puisque la race des hommes, que tu as jetée sur la terre, avait besoin d'être gouvernée, pourquoi ne leur as-tu donné que des hommes pour régner sur eux ? Etre bienfaisant, je réclame ici ta pitié pour les princes ; ils sont peut-être plus à plaindre que les peuples ; car il est plus affreux sans doute de faire le mal que de le souffrir. Dans ce moment, je délibérai si je ne renoncerais pas à ce pouvoir dangereux et terrible : et je fus un instant résolu, oui, je fus résolu d'abdiquer l'empire

A ces mots, les Romains, qui écoutaient dans un profond silence, parurent effrayés comme s'ils étaient menacés de perdre leur empereur; ils oubliaient que ce grand homme n'était plus. Bientôt cette illusion se dissipa. On eut dit qu'alors ils le perdaient une seconde fois. Dans un mouvement tumultueux, ils s'inclinèrent tous vers sa tombe ; femmes, enfants, vieillards, tout se précipita de ce côté ; tous les cœurs étaient émus ; tous les yeu.\ versaient des larmes ; un bruit confus de douleur errait sur cette immense assemblée. Apollonius lui-même se troubla ; le papier qu'il tenait tomba de sa main ; il embrassa le cercueil. La vue de ce vieillard désolé parut augmenter le trouble général. Peu k peu le murmure se ralentit. .Apollonius se releva comme un homme qui sortait d'un songe ; et, l'œil encore l\ demi égaré par la douleur, il reprit le papier sur la tombe, et continua ainsi d'une voix altérée :

« Je ne m'arrêtai pas longtemps à ce projet de

renoncer à l'empire. Je vis que l'ordre des dieux m'app>elait à servir la patrie, et que je devais obéir. Eh quoi! me dis-je, on punit de mort un soldat qui quitte son poste ; et toi, tu quitterais le tien ? Est-ce la nécessité d'être vertueux sur le trône qui t'épouvante ? Alors, je crus entendre une voix secrète qui me dit : Quoi que tu fasses, tu seras toujours un homme : mais conçois-tu bien à quel degré de perfection un homme peut s'élever ? Vois la distance qui est d'Antonin à Néron. Je repris courage ; et, ne pouvant agrandir mes sens, je résolus de chercher tous les moyens d'agrandir mon âme, c'est-à-dire de perfectionner ma raison, et d'affermir ma volonté. Je trouvai ces moyens dans l'idée même de mes devoirs. Marc-Aurèle, quand Dieu te met à la tête du genre humain, il t'associe, pour une partie, au gouvernement du monde. Pour bien gouverner, tu dois donc prendre l'esprit de Dieu même. Elève-toi jusqu'à lui; médite ce grand Etre; va puiser dans son sein l'amour de l'ordre et du bien général ; que l'harmonie de l'univers t'apprenne quelle doit être l'harmonie de ton empire. Les préjugés et les passions, quidominent tant d'hommes et de princes, s'anéantiront pour toi. Tu ne verras plus que tes devoirs et Dieu, et cette raison suprême qui doit être ton modèle et ta loi. « Mais la volonté de la suivre en tout ne te suffit pas ; il faut que l'erreur ne puisse t'égarer. Alors, je commençai à faire la revue de toutes mes opinions ;et je comparai chacune de mes idées avec l'idée éternelle du vrai et du juste. Je vis qu'il n'y avait de bien que ce qui était utile à la société et conforme à l'ordre ; de mal, que ce qui leur était contraire. J'examinai les maux physiques; je n'y aperçus que l'effet inévitable des lois de l'univers. Bientôt, je voulus méditer sur la douleur ; la nuit était déjà avancée ; le besoin du sommeil fatiguait ma paupière ; je luttai quelque temps , enfin, je fus obligé de céder, et je m'assoupis ; mais, dans cet intervalle, je crus avoir un songe. Il me

sembla voir, dans un vaste portique, une multitude d'hommes rassemblés ; ils avaient tous quelque chose d'auguste et de grand. Quoique je n'eusse jamais vécu avec eux, leurs traits pourtant ne m'étaient pas étrangers ; je crus me rappeler que j'avais souvent contemplé leurs statues dans Rome. Je les regardais tous, quand une voix terrible et forte retentit sous le portique : Mortels, apprenez à souffrir. Au même instant, devant l'un, je vis s'allumer des flammes, et il y posa la main. On apporta à l'autre du poison ; il but, et fit une libation aux dieux. Le troisième était debout, auprès d'une statue de la Liberté brisée: il tenait, d'une main, un livre ; de l'autre, il prit une épée dont il regardait la pointe. Plus loin, je distinguai un homme tout sanglant, mais calme, et plus tranquille que ses bourreaux ; je courus à lui, en m'écriant : O Régulus, est-ce toi,»* Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux, et je détournai mes regards. Alors, j'aperçus Fabrice dans la pauvreté, Scipion, mourant dans l'exil ; Epictète écrivant dans les chaînes ; Sénèque et Thraséas, les veines ouvertes, et regardant d'un œil tranquille leur sang couler. Environné de tous ces grands hommes malheureux, je versai des larmes ; ils parurent étonnés. L'un d'eux, ce fut Caton, approcha de moi, et me dit : Ne nous plains pas, mais imite-nous ; et toi aussi, apprends à vaincre la douleur. Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu'il tenait à la main ; je voulus l'arrêter; je frémis, et je m'éveillai. Je réfléchis sur ce songe, et je conçus que ces prétendus maux n'avaient pas le droit d'ébranler mon courage ; je résolus d'être homme, de souffrir et de faire le bien. »

Mais il est, dit Apollonius, des maux plus sensibles et qui touchent à l'âme de plus près: c'est l'ingratitude, c'est l'offense, c'est la calomnie, ce sont tous les vices des méchants c|ui nous tourmentent cl nous fatiguent.

Marc-Aurèle se demande si tous ces hommes vils ou cruels méritent qu'on leur fasse du bien.

« Philosophe, dit brusquement le jeune empereur, et moi aussi, je te fais la même demande. »

Empereur, dit Apollonius, je vais te lire la réponse de ton prédécesseur et de ton père. Il pèse en silence tous les maux que l'homme fait à l'homme, et se dit à lui-même :

« La source de tes actions doit être dans ton âme, et non dans l'âme des autres. On t'offense! Qu'importe? Dieu est ton législateur et ton juge. Il y a des méchants ! Ils te sont utiles ; sans eux, qu'aurais-tu besoin de vertus ? Tu te plains des ingrats ! Imite la nature ; elle donne tout aux hommes, et n'en attend rien. Mais l'outrage ? l'outrage avilit celui qui le fait, et non celui qui le reçoit. Et la calomnie ? Remercie les dieux de ce que tes ennemis, pour dire du mal de toi, ont recours au mensonge. Mais la honte ! Est-il de la honte pour l'homme juste ? »

Il résolut donc, s'il le fallait, de déplaire aux hommes pour les servir ; il consentit à leur être odieux pour leur être utile.

Il avait pesé les maux ; il voulut peser les biens.

« Je me demandai, dit-il, ce que c'était que la réputation .•* Un cri qui s'élève, et qui meurt dans un coin de la terre. Et les louanges des cours? Un tribut de l'intérêt au pouvoir, ou de la bassesse à l'orgueil. Et l'autorité ? Le plus grand des malheurs pour qui n'est pas le plus vertueux des hommes. Et la vie ?... En ce moment, j'aperçus dans le lieu où je méditais un de ces instruments de sable qui mesurent le temps. Mon œil s'y fixa ; je regardai ces grains de poussière qui, en tombant, marquaient les portions de la durée. Marc- Aurèle, me dis-je, le temps t'a été donné pour être utile aux hommes : qu'as-tu déjà fait pour eux ? La vie

s'enfuit ; les années se précipitent ; elles tombent les unes sur les autres comme ces grains de sable. Hâtetoi : tu es placé entre deux abîmes ; celui du temps qui t'a précédé, et celui du temps qui doit te suivre. Entre ces deux abîmes, ta vie est un point ; qu'elle soit marquée par tes vertus. Sois bienfaisant, aie l'âme libre, méprise la mort. »

En prononçant ce mot (il me l'a dit souvent luimême),^ sentit son âme étonnée. Il réfléchit un moment, et continua :

« Quoi ! la mort t'épouvante! Va, mourir n'est qu'une action de la vie, et la plus aisée peut-être. La mort est la fin des combats ; elle est le moment où tu pourras dire : Enfin, ma vertu m'appartient. C'est elle qui t'affranchira du plus grand des dangers, celui de devenir méchant. Marc-Aurèle, tu es embarqué, suis ta route ; et, quand tu verras approcher le terme, sors du vaisseau, et remercie les dieux sur le rivage. »

C'est ainsi qu'il parcourut successivement presque tous les objets qui agitent et troublent l'homme, pour apprendre à les juger, et conformer en tout ses vues aux vues de la nature.

Il s'était mis en garde contre les opinions ; il voulut se mettre en garde contre ses sens. Prince, il semble en effet que l'homme se combatte et soit opposé à luimême. Ma raison fait ma force ; mes sens font ma faiblesse. C'est ma raison qui m'élève jusqu'aux idées de l'ordre et du bien général : ce sont mes sens qui me rabaissent aux vues personnelles, et me font descendre jusqu'à moi. Ainsi ma raison m'ennoblit, et mes sens m'avilissent. Ton père, pour se rendre libre, voulut donc les rendre esclaves. Dès ce moment, il se dévoua à un genre de vie austère, et il se dit :

« Je dompterai mes passions, et de toutes la plus terrible, parce qu'elle est la plus douce, l'amour des

voluptés. La vie est un combat ; il faut lutter sans cesse. Je fuirai le luxe, parce que le luxe énerve l'âme par tous les sens : je le fuirai, parce que, chez un prince, le luxe épuise des trésors pour satisfaire à des caprices. Je vivrai de peu, comme si j'étais pauvre : quoique prince, je n'ai que les besoins d'un homme. Je ne donnerai au sommeil que le temps que je ne pourrai lui ravir. Je me dirai tous les matins: Voici l'heure où les crimes assoupis s'éveillent, où les passions et les vices s'emparent de l'univers, où le malheureux renaît au sentiment de ses maux, où l'opprimé, en s'agitant dans sa prison, retrouve le poids de ses chaînes. C'est à la vertu, c'est à la bienfaisance, c'est à l'autorité sacrée des lois à s'éveiller au même instant. Que les travaux seuls soient le délassement de mes travaux. Si l'étude et les affaires remplissent toutes mes heures, le plaisir n'en trouvera aucune de vide pour s'en emparer. »

Ici Commode, d'une voix émue, interrompit encore Apollonius : <L Eh quoi ! tous les plaisirs sont-ils interdits à un prince ? >

Ton père s'est dit la même chose, reprit le philosophe ; et voici ce qu'il s'est répondu :

« Non, Marc-Aurèle, tu ne seras pas privé de tous les plaisirs ; et les dieux t'ont réservé les plus touchants et les plus purs. Tes plaisirs seront de consoler la douleur, d'adoucir l'infortune : tes plaisirs seront de soulager, d'un mot, une province ; de pouvoir, tous les jours, rendre deux cents nations heureuses. Dis-moi: préférerais-tu, ouïes langueurs des voluptés, ou les spectacles des gladiateurs, ou l'amusement barbare de voir combattre, dans l'arène, des hommes contre des bêtes féroces ? Chaque instant est marqué par un devoir ; chaque devoir doit être pour toi la source d'un plaisir. »

Prince, telle fut la réponse de ton père à la question que tu m'as faite.

Il s'arrêta. Il avait vu ce que la nature exigeait de lui ; il avait connu Dieu, son âme, sa raison. sa place dans l'univers, sa place dans la société, ses devoirs d'homme, ses devoirs de prince. Il avait tâché de fortifier son âme contre tous les obstacles qui pourraient un jour la retarder dans sa marche. Alors il éleva ses mains vers le ciel, et dit, et toi aussi, jeune empereur, dis avec lui :

« O Dieu ! tu n'as pas fait les rois pour être oppresseurs, ni les peuples pour être opprimés. Je ne te demande pas que tu me rendes meilleur : n'ai-je pas une volonté active pour me perfectionner, me combattre et me vaincre ? Mais je te demande ce que je ne puis me donner à moi-même, de connaître et d'entendre la vérité. Je te demande le bien le plus nécessaire aux rois : des amis. Fais que Marc-Aurèle meure avant de cesser d'être juste. »

Il revint à lui-même : il s'aperçut que la nuit était écoulée, et que le soleil s'élevait sur l'horizon. Déjà le peuple en foule remplissait les rues de Rome. Déjà il entendait les acclamations qui annonçaient qu'Antonin marchait vers la place publique.

« Je sortis, ajoute-t-il, pour m'aller joindre à mon père. Dans tout le cours de ses actions, je vis qu'il pratiquait ce que j'avais résolu de faire, et je me sentis encore plus encouragé à la vertu. »

Les Romains avaient écouté dans un profond silence. Pendant cette lecture, leurs cœurs étaient remplis tour à tour de regrets, d'admiration et de tendresse. Ils avaient vu agir ce grand homme: ils avaient été pendant quarante ans, témoins de ses vertus ; mais ils ignoraient ses principes. Leurs yeux, avec plus de douleur, se fixèrent sur sa cendre, et bientôt, comme par un mouvement involontaire, se portèrent, presque en même temps, sur le fils de Marc-Aurèle, qui devait être trop indigne de ce nom, et qui baissa la vue.

Fils de Marc-Aurèle, s'écria Apollonius, ces regards, tournés sur toi, te demandent si tu seras semblable à ton père ; n'oublie pas les larmes que tu vois couler.

Et, se tournant vers le peuple :

Suspendons nos regrets pour achever de rendre hommage à ses vertus. Je ne vous ai offert que la moitié de lui-même : il faut le voir, fidèle à ses principes, suivre le plan qu'il s'est tracé, et appliquer, pendant vingt ans, au bonheur du monde, les idées de morale que la philosophie lui avait suggérées loin du trône.

Marc-Aurèle a vu que la nature a mis un esprit général de société entre les hommes : il en voit naître l'idée de liberté, parce qu'il n'y a point de société ou il n'y a qu'un maître et des esclaves; de propriété, parce que, sans l'assurance des possessions, il n'est plus d'ordre social ; de justice, parce que la justice seule peut rétablir l'équilibre que les passions tendent à rompre ; enfin, de bienveillance universelle, parce que, les hommes étant tous associés, il n'y a point d'homme vil aux yeux de la nature, et que, si tous n'ont pas droit au même rang, ils ont tous droit au même bonheur. Tel a été le plan général de son règne.

Je commence par la liberté, Romains, parce que la liberté est le premier droit de l'homme, le droit de n'obéir qu'aux lois, et de ne craindre qu'elles. Malheur à l'esclave qui craindrait de prononcer son nom ! Malheur au pays où le prononcer serait un crime ! C'en était un sous vos tyrans : mais, qu'ont produit leurs vaines fureurs ? Ont-elles étouffé dans le cœur de vos pères ce sentiment généreux ? On pourra le combattre, on ne peut le détruire ; il subsiste partout où il y a des âmes fortes ; il se conserve dans les chaînes; il vit dans les prisons, il renaît sous les haches des licteurs. Tant que vous l'aurez, ô Romains, vous aurez le courage et les vertus. Marc-Aurèle, en montant sur le trône, connut ce droit sacré : il vit que l'homme, né libre, mais avec le besoin d'être gouverné, s'était soumis à des lois, jamais aux caprices d'un maître ; que nul homme n'a le droit décommander arlntniircmciu ;i un

autre ; que qui usurpe ce pouvoir détruit son pouvoir même. Il avait vu dans vos annales les maux de vos ancêtres sous les Tibère et les Néron : le despotisme de ces monstres, sous lesquels il n'y avait d'autre vertu que de savoir mourir ; le despotisme aussi odieux et plus lâche encore des affranchis : l'oppression dans l'empire ; l'univers esclave : un homme, sous le nom d'empereur, qui anéantissait tout, parce qu'il se faisait le centre de tout, et qui semblait dire aux nations : Vos biens et votre sang, tout est à moi ; souffrez et mourez. Je sais, Romains, que jamais vous n'avez donné ni pu donner ces droits odieux à vos empereurs ; mais, puisqu'ils sont à la fois princes, magistrats, pontifes et généraux, qui mettra des barrières à leur pouvoir, s'ils n'en mettent pas eux-mêmes ? O dieux ! faut-il que deux cents nations puissent être malheureuses, s'il arrive qu'un seul homme ne soit pas vertueux ! Marc- Aurèle, armé de toute la force du despotisme, s'en dépouille librement. Pour ne pas abuserde sa puissance, il la limite de toutes parts. Il augmente l'autorité des lois, que trop d'empereurs avaient voulu anéantir ; il fait valoir celle des magistrats, qui trop souvent n'avaient été que des fantômes ou des esclaves. Jamais, sous son empire, un sénateur, jamais un lâche citoyen osa-t-il avancer que le prince n'était pas soumis aux lois ? « Malheureux, lui aurait dit Marc-Aurèle, que « t'ai-je fait pour que tu m'avilisses ? Apprends que «cette soumission m'honore; apprends que le pouvoir « de faire ce qui est injuste, est faiblesse. î> Romains, je ne crains pas de le dire, jamais, dans les plus beaux temps de Rome, jamais, sous vos consuls même, vos ancêtres n'ont été plus libres que vous. Qu'importe d'être gouverné ou par un seul ou par plusieurs ? Rois, dictateurs, consuls, décemvirs, empereurs, tous ces noms différents n'expriment qu'une même chose : les ministres de la loi. La loi est tout : la constitution des États peut changer, les droits du citoyen sont toujours

les mêmes. Ils sont indépendants, et de l'ambitieux qui usurpe, et du lâche qui se vend ; fondés sur la nature, ils sont inaltérables comme elle.

Je puis donc vous attester tous, et vous demander si Marc-Aurèle a jamais opprimé un citoyen. S'il y en a un seul, qu'il se lève, et qu'il me démente.

Tout le peuple se mit à crier : Aucun ! aucun !

Je puis vous demander encore si, sous son règne, jamais un seul d'entre vous a été opprimé par ces affranchis du palais qui se font esclaves pour être tyrans, commandent avec d'autant plus d'orgueil qu'ils obéissent, et, armés d'un pouvoir qui n'est point à eux, avides d'en jouir, incertains de sa durée, en forcent tous les ressorts, et précipitent la servitude publique ? Dites, Romains, en a-t-il existé un seul sous son règne }

Ils crièrent encore tous ensemble : Aucim ! aucun .' Il continua :

Grâce aux dieux immortels, vous eûtes un prince, et ce prince n'eut pas de maîtres. Pour que vous fussiez toujours libres, il ne se laissait ni asservir, ni commander ; il défendit votre liberté contre lui-même ; il la défendit contre tous ceux qui environnaient le trône.

Mais que vous eût servi cette liberté, si, dans le même temps, la propriété de vos biens ne vous eût été assurée ? Que dis-je } Où l'une manque, l'autre n'est qu'un fantôme. Hélas ! il à été un temps où Rome et l'empire étaient en proie au brigandage ; un temps où les confiscations arbitraires, les exactions odieuses, les prodigalités sans cause et sans but, les rapines sans cesse renaissantes, désolaient les familles, épuisaient les provinces, appauvrissaient le pauvre, et faisaient dévorer presque toutes les richesses de l'empire par un maître avide, ou par quelques favoris qui daignaient partager ces richesses avec leur maître : voilà une faible partie des maux que vos ancêtres ont

soufferts. Eh quoi ! si de tels maux subsistaient toujours sur la terre, ne vaudrait-il pas mieux aller errants dans les bois, et partager les retraites des bêtes sauvages ? Du moins une main avide n'y viendrait pas arracher à l'homme affamé sa nourriture. L'antre qu'il aurait choisi lui servirait d'asile, et il pourrait dire : Ici, le rocher qui me couvre, et l'eau qui me désaltère sont à moi ; ici, je ne paie point l'air que je respire. Nul de vous, Romains, sous l'empire de Marc-Aurèle, n'a été réduit à former de pareils vœux. Il commence par réprimer la tyrannie sourde du fisc envers les citoyens, espèce de guerre où souvent l'on fait combattre la loi contre la justice, et le souverain contre les sujets. Toute accusation qui ne peut tendre qu'à grossir ses revenus est écartée ; tout droit de son trésor, qui peut être équivoque, est décidé contre lui. Il rejette les confiscations, comme un abus barbare qui punit le fils innocent des crimes du père,comme un abus dangereux qui fait désirer de trouver des coupables partout où il y a des riches. Il ne veut pas que les crimes des citoyens soient le patrimoine duprince,et que celuiqui estle chef de la patrie trouve un profit honteux dans ce qui afflige la patrie.

Cette modération s'étend jusqu'au trésor public. Vous l'avez vu, dans des besoins pressants, remettre tout ce qui était dû, quand il en crut la levée trop onéreuse. C'est dans les temps où se multipliaient les besoins, qu'il multiplie les bienfaits envers les peuples. Mais je rougis d'employer, en parlant de Marc-Aurèle, le langage que la flatterie a consacré pour les princes. Ce que j'appelle des bienfaits, il l'appelait une justice. Non, l'État n'a point de droit sur la misère ; il serait aussi honteux que barbare de vouloir s'enrichir de la pauvreté même, et de ravir à celui qui a peu, pour donner à celui qui a tout. Sous lui, le laboureur fut respecté ; l'homme qui n'avait que ses bras put jouir du nécessaire que ses bras lui avaient donné ; la

mollesse et le luxe payèrent en richesses ce que la pauvreté payait en travaux. Il donne un plus grand exemple Placé entre des ennemis ardents et des peup es accablés, c'est sur lui-même. Romains, qu'il levé les impositions que vous n'auriez pu payer sans vous appauvrir. On lui demande où sont les trésors pour la guerre. Les voici, dit-il, en montrant les meubles de son palais. Dépouillez ces murs, enlevez ces statues et ces tableaux ; portez ces vases d'or sur la place publique : que tout soit vendu au nom de l'Etat ; que ces vains ornements, qui servaient de décoration au palais des empereurs, servent à la défense de 1 empire. J'étais auprès de lui dans le temps qu'il donnait et qu'on exécutait ces ordres; je parus étonné. Il se tourna vers moi : « Apollonius, me dit-il, eh quoi ! tu ad- « mires aussi comme le peuple ! Faudrait-il donc, au « lieu de ces vases d'or, faire vendre l'argile du pauvre, « et le blé qui nourrit ses enfants ? Mon ami. me dit-ii « un moment après, peut-être toutes ces richesses ont- « elles coûté des larmes à vingt nations : cette vente « sera une faible expiation des maux faits à 1 humani- « té. » Romains, ces appartements dépouillés, ces murailles presque nues, avaient pour vous plus d'éclat et de grandeur que les palais d'or de vos tyrans. La maison de Marc-Aurèle. dans cet état, ressemblait a un temple auguste, qui n'a d'autre ornement que la divinité qui l'habite.

C'est peu de se dépouiller lui-même ; il eut le courage de refuser aux autres ce qu'il n'avait point le droit de'^donner. Il apprit à se défendre de cette générosité qui est quelquefois la maladie des grandes âmes : séduction d'autant plus dangereuse qu'elle ressemble a la vertu, mais qui, pour le bonheur d'un homme, tait quelquefois le malheur de deux mille.

Les mauvais empereurs corrompaient les camps pour s'en faire un appui contre Rome; et l'or, prodigué dans les armées, servait à forger les chaînes que le

despotisme étendait sur l'univers. Marc-Aurèle eût rougi d'acheter les armées de l'empire contre l'empire même. Il leur accorde, au nom de l'Etat, tout ce que l'Etat leur doit, mais il ne leur donne rien au nom du prince ; il ne veut pas qu'enrichis par ses mains, ils s'accoutument à séparer la qualité de citoyens de celle de soldats.

Apollonius allait poursuivre, lorsqu'un centurion, qui était près de lui, l'interrompit tout à coup.

Philosophe, dit-il, permets à un soldat de citer, sur notre grand empereur, un trait que tu ignores peut-être. Nous étions en Germanie, et il venait de remporter une victoire. Nous lui demandâmes une distribution d'argent : voici ce qu'il nous répondit : je m'en souviens ; c'était sur le champ de bataille, et il tenait à la main son casque percé de javelots : « Mes amis, nous <i dit-il, nous avons vaincu ; mais s'il faut vous don- « ner la dépouille des citoyens, qu'importe à l'État « votre victoire ? Tout ce que je vous donnerai au-de- « là de ce qui vous est dû, sera tiré du sang de vos « proches et de vos pères. » Nous rougîmes, et nous ne demandâmes plus rien.

< Je savais cette réponse de Marc-Aurèle, dit le vieillard au soldat, mais j'aime mieux que ce soit toi qui l'aies apprise au peuple romain. > Alors Apollonius reprit son discours ; il parla de la justice et de la manière dont Marc-Aurèle la faisait exécuter dans Rome.

Qu'importe, dit-il, que le chef ne soit ni oppresseur, ni tyran, si les citoyens oppriment les citoyens ? Le despotisme de chaque particulier, s'il était sans frein, ne serait pas moins terrible que le despotisme du prince. Partout l'intérêt personnel attaque l'intérêt de tous ; toutes les fortunes se nuisent ; toutes les passions se choquent : c'est la justice qui combat et qui prévient cette anarchie, Romains, s'écria-t-il, pourquoi faut-il que chez les hommes, tout ce qui est la source d'un bien puisses être la source d'un mal ? Cette justice sainte,

l'appui et le garant de la société, était devenue, sous vos tyrans, le principe même de sa destruction. Il s'était élevé dans vos murs une race d'hommes, qui, sous prétexte de venger les lois, trahissaient toutes les lois ; vivant d'accusations et trafiquant de calomnies, et toujours prêts à vendre l'innocence à la haine, ou la richesse à l'avarice. Alors tout était crime d'État. C'était un crime de réclamer les droits des hommes, de louer la vertu, de plaindre les malheureux, de cultiver les arts qui élèvent l'âme ; c'était un crime d'invoquer le nom sacré des lois. Les actions, les paroles, le silence même, tout était accusé. Quedis-je ? on interprétait jusqu'à la pensée ; on la dénaturait pour la trouver coupable. Ainsi l'art des délations empoisonnait tout; et les délateurs étaient comblés des richesses de l'empire ; et l'on proportionnait l'excès de leurs dignités à l'excès même de leur honte. Quelle ressource dans un État, lorsqu'on y égorge l'innocence au nom des lois qui doivent la défendre ? Souvent même on ne daignait pas recourir à la vaine formalité des lois; la puissance arbitraire emprisonnait, exilait ou faisait mourir à son gré. Romains, vous savez si Marc-Aurèle eut en horreurcette justice tyrannique qui met la volonté d'un homme à la place de la décision de la loi ; qui fait dépendre ou d'une surprise ou d'une erreur la vie et la fortune d'un citoyen ; dont les coups sont d'autant plus terribles, que souvent ils sont sourds et cachés ; qui ne laisse que sentir au malheureux le trait qui le perce, sans qu'il puisse voir la main d'où il part, ou qui, le séparant de l'univers entier, et ne le condamnant à vivre que pour mourir sans cesse, l'abandonne sous le poids des chaînes, ignorant à la fois son accusateur et son crime, loin delà liberté dont l'auguste image est pour jamais voilée à ses yeux, loin de la loi qui, dans la prison ou dans l'exil doit toujours répondre au cri du malheureux qui l'invoque. Marc- Aurèle regardait toutes les formalités des lois comme

autant de barrières que la prudence a élev^ées contre l'injustice. Sous lui disparurent ces crimes de lèsemajesté qui ne se multiplient que sous les mauvais princes. Toute délation était renvoyée à l'accusé avec le nom du délateur : c'était un frein pour les hommes vils ; c'était un rempart pour ceux qui n'ont rien à redouter, dès qu'ils peuvent se défendre.

Citoyens, le malheureux que l'on poursuit va se réfugier dans les temples, où il embrasse les autels des dieux. Sous Marc-Aurèle, vos asiles et vos temples ont été les tribunaux de vos magistrats. Que tous ceux, disait-il, qui redoutent l'oppression se retirent sous cet abri sacré : et là, j'en atteste les dieux, si jamais je vous opprime, je veux, Romains, que vous trouviez un asile contre moi-même.

Et avec quelle dignité ce grand homme parlait aux magistrats et aux juges de leurs devoirs ! «Si vous « avez à juger votre ennemi, félicitez-vous , vous avez « en même temps et une passion à vaincre, et une « grande action à faire. Si la faveur veut vous corrom- « pre, mettez d'un côté le prix qu'on vous offre ; de « l'autre, la vertu et le droit de vous estimer vous- « mêmes. Si on vous intimide. . . Mais qui pourriez-vous « craindre ! Est-ce à moi que vous craignez de déplaire « en faisant le bien ? Hais de votre empereur, parce « que vous auriez été justes, c'est vous qui seriez « grands, c'est moi qui serais malheureux et coupable.» Ainsi l'esprit de Marc-Aurèle animait tous les tribunaux de l'empire.

Sous lui, la justice ne fut donc ni vénale ni corrompue, ni trop précipitée, ni trop lente ; il ne fallut point l'acheter par des présents ; il ne fallut point l'arracher par des importunités. Un abus funeste avait multiplié les jours où les tribunaux étaient fermés, comme si, dans ces jours-là, on avait défendu au riche d'usurper, au puissant de nuire, au malheureux d'avoir le sentiment de ses peines. Romains, le temps coulait

pour les divisions et pour les crimes, et son cours était suspendu pour le rétablissement de l'ordre. Marc- Aurèle réforma cet abus ; il crut que, dans des jours même sacrés, la justice rendue aux hommes ne pouvait offenser les dieux ; et le plus saint des trésors, le temps, fut rendu à la patrie.

Occupé de l'administration générale, il savait encore trouver des moments pour juger lui-même les affaires des citoyens.

€ Philosophe, dit tout à coup un homme qui était dans la foule, je « respecte et j'admire Marc-Aurèle comme roi; mais crois-tu que la puis- < sance déjuger puisse n'être jamais redoutable dans le prince ? »

Je le sais, reprit Apollonius : on doit craindre qu'accoutumé à la marche du pouvoir, il ne veuille être en même temps et le magistrat et la loi ; que, s'il prononce seul, il ne soit trompé ; que, s'il préside dans les tribunaux, son autorité, malgré lui, ne corrompe les juges, et que la flatterie n'immole la loi à celui qui peut tout. Mais ces abus, qui se sont fait sentir plus d'une fois sous nos tyrans, tiennent à l'homme qui les souffre ou qui les fait naître. Le pouvoir de juger, dans le prince, a aussi ses avantages quand le prince a des vertus. J'oserai le dire, il est alors plus près du peuple; il voit les détails du malheur des hommes ; il apprend à plier sa pensée sous la loi ; et la volonté absolue, toujours impétueuse, s'accoutume à sentir une chaîne qui la retient. Tel était l'esprit de Marc-Aurèle dans ses jugements. Je ne me lasse pas de parler de la justice de ce grand homme. Je l'ai vu passer plusieurs nuits de suite à étudier une affaire importante qu'il devait décider. Nous travaillions ensemble; je voulusl'engager à prendre du repos. « Apollonius, me dit-il, donnons « un exemple à tous ces hommes avides de plaisirs et « fatigués d'affaires, qui prétendent séparer les hon- « neurs et les travaux. » Ne vous étonnez pas de ce langage : il est conforme au système d'un prince qui était juste par principe, et qui, par devoir, aimant

tous les hommes, s'occupait également des intérêts de tous.

Ici le philosophe s'arrêta ; il parut rempli d'un sentiment douloureux et profond.

Romains, je vous l'avouerai, dit-il, il y a une idée qui m'accable et qui m'a fait gémir plus d'une fois, c'est l'inégalité immense que l'orgueil a mise entre les hommes. La nature, toujours bienfaisante, avait créé des êtres égaux et libres ; la tyrannie est venue, qui a créé des faibles et des malheureux. Alors un petit nombre s'est emparé de tout, il a envahi l'univers, et le genre humain s'est trouvé déshérité. De là est né le mépris insultant et le dédain altier, et la domination féroce, et la pitié de l'orgueil, plus cruelle encore que le mépris. C'était à la philosophie sur le trône à venger ces insultes faites au genre humain. O vous, qui n'êtes ni patriciens, ni sénateurs, ni riches, mais qui êtes des citoyens et des hommes, je ne crains pas que vos imprécations secrètes se mêlent aux louanges dont j'honore la mémoire de votre empereur! Sa bonté compatissante ne voyait, dans tous les ordres de l'État, qu'une société nombreuse de frères, de parents et d'amis. Que de fois vous l'avez vu s'attendrir sur vos besoins, les adoucir par ses largesses, pénétrer, pour les connaître, jusque dans l'enceinte de vos familles! Pour vous consoler de vos travaux, il vous prodiguait les divertissements et les fêtes ; et, par l'attrait des spectacles, arrachant le pauvre à lui-même, il suspendait le sentiment de ses maux, ou lui faisait oublier, quelques instants du moins, les biens dont il ne jouissait pas. Sous lui, le nom le plus obscur ne fut point une exclusion aux charges et aux dignités de l'empire. Pour distinguer les rangs, Marc-Aurèle consulte les préjugés ; pour apprécier les hommes, il ne juge que les hommes. Des mains qui avaient conduit le soc de la charrue ont guidé sous lui les gardes prétoriennes ;

et, pour choisir un époux à sa fille, il jeta les yeux sur Pompéien, qui, au lieu d'ancêtres, n'avait que du mérite : « L'alliance avec la vertu, disait-il, ne peut « déshonorer le maître du monde. »

Dans ce moment, Apollonius, en promenant ses regards sur l'assemblée du peuple romain, aperçut Pertinax : c'était un guerrier célèbre par des victoires; et son mérite devait l'élever un jour à l'empire. Il venait de rentrer dans Rome, avec une partie de l'armée, accompagnant lecorpsde Marc-Aurèle. Il était un peu éloigné de la foule, les mains appuyées sur sa lance, et adossé tristement contre une colonne. Tout à coup Apollonius lui adressant la parole :

C'est toi que j'atteste encore, ô Pertinax ! dit-il ; tu as le courage d'avouer que ton père avait été esclave, et mourut affranchi ; tu n'en as que plus de droits à nos respects. J'ose te rappeler ici une disgrâce qui ne t'honore pas moins que ton empereur. Tu fus accusé, il fut surpris, et tu parus coupable. Bientôt ton innocence éclata ; IMarc-Aurèle fut assez grand pour te pardonner l'outrage qu'il t'avait fait. Il te nomma sénateur et consul ; des hommes qui se croyaient tes rivaux osèrent dire que la gloire du consulat était avilie par ta naissance. « Eh quoi! s'écria Marc-Aurèle, « la place des Scipion avilie par un guerrier qui leur « ressemble ! »

Celui qui élevait ainsi les plébéiens illustres ne pouvait oublier la noblesse de l'empire ; mais il veut qu'elle appuie ses titres par ses actions. Si elle n'est que fastueuse, il la dédaigne ; si elle a des vertus, il l'honore ; si elle est pauvre, il la soutient : il ne veut point que, dans une ville corrompue par le luxe, des âmes dont le devoir est d'être généreuses, descendent à des moyens honteux de s'enrichir.

H 11 parlant de la protection que Marc-Aurèle accorda aux hommes utiles de tous les rangs, puis-je oublier, Romains, celle qu'il nous accordait à nous-mêmes et à tous ceux qui, comme lui, cultivaient leur raison par l'étude ? je prends les dieux à témoin que ce n'est point le souvenir d'un lâche intérêt, qui, dans ce moment.

me fait louer mon empereur. Si, pendant soixante ans, je n'ai ni aspiré à des honneurs, ni brigué des richesses; si, aimé de Marc-Aurèle, j'ai justifié mon pouvoir par ma conduite ; si, outragé quelquefois, je n'ai jamais répondu à la haine que par des bienfaits, et à la calomnie que par mes actions, j'ai peut-être le droit de parler de tout ce que ce grand homme a fait pour la philosophie et pour les lettres. Je ne sais si elles auront encore un jour des ennemis dans Rome ; je ne sais si la proscription et l'exil deviendront encore notre partage : mais, dans aucun temps, on ne pourra étouffer en nous le cri de la nature qui nous avertit que les peuples ont le droit d'être heureux. Nous pleurerons sur les maux du genre humain ; et lorsque dans quelque partie du monde il s'élèvera un prince comme Marc-Aurèle, qui annoncera qu'il veut placer avec lui sur le trône la morale et les lumières, du fond de nos retraites nous lèverons tous ensemble nos mains pour remercier les dieux. Ici je voudrais pouvoir ranimer ma voix tremblante. Marc-Aurèle, du haut du Capitole, donne le signal. Tous ceux qui. dans toutes les parties de l'empire, aiment et cherchent la vérité, accourent autour de lui. Il les encourage, il les protège. Vous l'avez vu, même étant empereur, se rendre plus d'une fois dans les écoles publiques pour s'y instruire ; on eût dit qu'il venait dans la foule chercher la vérité qui fuit les rois. Sous son règne, nous étions utiles. Cette gloire nous eût suffi ; ce grand homme voulut y ajouter les honneurs. Il a élevé plusieurs de nous aux premières places de l'empire, et leur a fait ériger des statues à côté des Caton et des Socrate. Romains, si vos tyrans pouvaient sortir de leurs tombeaux et reparaître dans vos murs, combien ils seraient étonnés en voyant leurs propres statues mutilées et abattues dans Rome, et, à leur place, les successeurs de ces mêmes hommes qu'ils taisaient traîner dans les prisons, et dont ils faisaient couler le sang sous les haches !

Marc-Aurèle, en parcourant toutes les classes des citoyens, abaisse ses regards sur ceux qui sont assez malheureux pour méconnaître la vertu. Des lois sages arrêtent les dérèglements; mais la première loi fut son exemple. Son austérité étonna la mollesse. Les âmes faibles eurent le courage de la vertu ; les âmes ambitieuses eurent des moeurs par intérêt. Ceux qu'il ne peut corriger, il les plaint, il les blâme, mais il ne peut se résoudre à les haïr. Austère pour lui seul, il avait cette douce humanité si propre à notre faiblesse. Des hommes lâches osèrent l'offenser; il dédaignait une vengeance qui lui eût été facile ; et le philosophe oubliait l'injure faite au prince.

Ici Commode fit un mouvement ; on vit de l'altération sur son visage, et ses yeux s'enflammèrent. Il parut prêt à rompre le silence, mais il s'arrêta ; et le philosophe poursuivit :

La bonté faisait le caractère de ce grand homme ; elle était dans ses discours, dans ses actions ; elle était peinte sur tous les traits de son visage. Que dis-je ? elle fut l'objet de son culte. Voyez ce Capitole, où sa main lui a élevé un temple. O Dieu de l'univers, dans presque tous les pays du monde, on t'a outragé, même en l'adorant ! Partout la superstition barbare a eu ses autels, où elle t'offrait, pour t'apaiser, les gémissements et les cris des victimes humaines. Marc-Aurèle t'invoquait sous l'idée d'un Etre bon ; il te peignait aux hommes comme tu étais peint dans son cœur. Non, je ne l'oublierai jamais, ce jour, ce moment solennel, où un prince, souverain pontife comme empereur de son pays, entra pour la première fois dans ce temple dédié à la Bonté, et brûla le premier encens sur l'autel, au milieu des acclamations et de la joie d'un peuple qui semblait le prendre lui-même pour la divinité du temple. Romains, il fut impossible à v^os ancêtres de condamner Manlius coupable, tant qu'ils eurent sous les yeux le Capitole que ce guerrier célèbre avait sauvé : et moi je fais ici des vœux pour que la vue de ce

nouveau temple, dans ce même Capitole, arrête vos empereurs, toutes les fois qu'ils voudront faire une action cruelle ou tyrannique. Peuples, que tous ceux qui régneront sur vous viennent jurer à cet autel d'être bons comme Marc-Aurèle ; qu'ils s'accoutument à penser, comme lui, que tout bienfait accordé aux hommes est un acte de religion envers la Divinité.

Dans cette assemblée du peuple romain était une foule d'étrangers et de citoyens de toutes les parties de l'empire. Les uns se trouvaient depuis longtemps à Rome ; les autres avaient suivi des différentes provinces le char funèbre, et l'avaient accompagné par honneur. Tout à coup l'un d'eux (c'était le premier magistrat d'une ville située aux pieds des Alpes) éleva sa voix.

Orateur, dit-il, tu nous as parlé du bien que Marc- Aurèle a fait à des particuliers malheureux; parle-nous de celui qu'il a fait à des villes et à des nations entières. Souviens-toi de la famine qui a désolé l'Italie. Nous entendions les cris de nos femmes et de nos enfants qui nous demandaient du pain. Nos campagnes stériles et nos marchés déserts ne nous offraient plus de ressources. Nous avons invoqué Marc-Aurèle, et la famine a cessé.

Alors il s'approcha, il toucha la tombe, et dit :

J'apporte à la cendre de Marc-Aurèle les hommages de toute l'Italie.

Un autre homme parut. Son visage était brûlé par un soleil ardent ; ses traits avaient je ne sais quoi de fier, et sa tête dominait sur toute l'assemblée. C'était un Africain. Il éleva sa voix, et dit :

Je suis néàCarthage. J'ai vu un embrasement général dévorer nos maisons et nos temples. Échappés de ces flammes et couchés plusieurs jours sur des ruines et des monceaux de cendre, nous avons invoqué Marc-Aurèle : Marc-Aurèle a réparé nos malheurs. Carthage a remercié une fois les dieux d'être romaine.

11 approcha, toucha la tombe, et dit :

J'apporte à la cendre de Marc-Aurèle les hommages de l'Afrique.

Trois des habitants de l'Asie s'avancèrent. Ils tenaient d'une main de l'encens, et de l'autre des couronnes de fleii rs. L'un d'eux prit la parole :

Nous avons vu dans l'Asie le sol qui nous portait s'écrouler sous nos pas, et nos trois villes renversées par un tremblement de terre. Du milieu de ces débris nous avons invoqué Marc-Aurèle, et nos villes sont sorties de leurs ruines.

Ils posèrent sur la tombe l'encenset les couronnes, el dirent :

Nous apportons à la cendre de Marc-Aurèle les hommages de l'Asie.

Enfin il parut un homme des rives du Danube. Il portait l'habillement des Barbares, et tenait une massue à la main. Son visage cicatrisé était mâle et terrible, mais ses traits à demisauvages semblaient adoucis dans ce moment parla douleur. Il s'avança et dit :

Romains, la peste a désolé nos climats. On dit qu'elle avait parcouru l'univers, et qu'elle était venue des frontières des Parthes jusqu'à nous, La mort était dans nos cabanes ; elle nous poursuivait dans nos forêts. Nous ne pouvions plus ni chasser, ni combattre: tout périssait. J'éprouvai moi-même ce fléau terrible, et je ne soutenais plus le poids de mes armes. Dans cette désolation, nous avons invoqué Marc Aurèle : Marc-Aurèle a été notre dieu conservateur.

Il approcha, posa sa massue sur la tombe, dit:

J'apporte à ta cendre l'hommage de vingt nations que tu as sauvées.

Vous entendez, Romains, reprit Apollonius; ses soins s'étendaient sur toutes les parties du monde. Dans l'espace de vingt ans, la terre éprouva tous les fléaux ; mais la nature avait donné Marc-Aurèle à la terre.

Et ce grand homme a eu des ennemis ! Faut-il donc, est-ce un arrêt éternel, que la vertu jamais ne puisse désarmer la haine ! Romains, vos meilleurs empereurs ont vu les poignards aiguisés contre eux. Nerva s'est vu attaquer dans son palais. On a conspiré contre Titus. Antonin ci Trajan ont été obligés de pardonner

à des conjurés ; et Marc-Aurèle, oui, Marc-Aurèle a combattu pour sa vie. Déjà vous pensez à la révolte de Cassius, à cet homme fier, audacieux, austère avec fureur, voluptueux avec emportement ; voulant tantôt être Catilina, et tantôt Caton, extrême dans ses vertus comme dans ses vices : et le barbare, en se révoltant, prononçait les mots de vertu et de patrie, et il parlait d'abus, de réforme, de mœurs ; car, dans tous les temps, le bien public a servi de prétexte au crime ; et, en opprimant les hommes, on les a entretenus du bonheur de l'Etat.

Je voudrais pouvoir mettre ici sous vos yeux ces temps de vos annales, où vos tyrans découvraient une conspiration ou triomphaient d'une révolte. V'ous vous en souvenez : la proscription était un droit ; la raison d'Etat justifiait le meurtre ; nul citoyen n'était innocent dès qu'il avait connu un coupable ; les plus doux sentiments de la nature passaient pour crime ; on épiait la larme secrète qui s'échappait de l'œil d'un ami sur le cadavre de son ami ; et la mère était traînée au supplice pour avoir pleuré la mort de son fils. Il faut rappeler de temps en temps ces crimes à la terre pour que les princes, par l'excès de leur vengeance, apprennent à redouter l'excès de leur pouvoir. Voici maintenant la conduite de Marc-Aurèle. On lui porte la tête de l'usurpateur qui a péri par la main de ses complices ; il détourne les yeux et ordonne que ces tristes restes soient inhumés avec honneur. Maître des révoltés, il leur pardonne ; il sauve la vie à tous ceux qui avaient voulu lui ravir l'empire. Que disje ? il devient leur protecteur : le sénat veut venger son prince ; il implore auprès du sénat la grâce de ses ennemis : « Je vous conjure au nom des dieux de ne « pas verser de sang ; que les exilés reviennent ; qu'on « rende les biens à ceux qu'on a dépouillés ; et plût au « ciel, ajouta-t-il, que je pusse ouvrir les tombeaux ! » Vous ne vous étonnez donc pas, Romains, si la famille

même de Cassius.qui, dans d'autres temps, n'eût attendu que la proscription et la mort, a recouvré tout l'éclat de son ancienne fortune. Tournez les yeux de ce côté.

Le peuple regarda. II vit à la poiled'un palais une femme d'une figure noble, et dont la beauté n'était point encore effacée par l'âge. Elle était près d'un portique, un peu élevée au-dessus de la foule, la tête à demi couverte d'un voile. Autour d'elle on voyait des enfants de différents âges ; c'étaient la femme et les enfants de Cassius. Trop loin de la foule, ils ne pouvaient entendre ce que disait le philosophe : mais ils regardaient ce grand spectacle. Quelquefois la mère fixait des yeux attendris sur ses enfants ; puis, tout h coup tendant les bras vers la tombe, semblait remercier Marc-Aurèle de les lui avoir conservés.

Peuple, dit Apollonius, voilà les témoins de sa clémence. Après avoir tout pacifié dans Rome, il marche en Asie pour raffermir les provinces ébranlées ; il va montrer partout ce maître bienfaisant, ce prince philosophe, dont quelques villes coupables avaient osé méconnaître l'empire. On lui présente les papiers des rebelles ; il les brûle sans les lire : « Je ne veux pas, ditil, être forcé de haïr. » Tout tombe à ses pieds; il pardonne aux villes et aux provinces ; les rois de l'Orient viennent lui rendre hommage ; il maintient ou rétablit la paix, et fait partout admirer cette philosophie digne du trône. Enfin, après huit ans, il reparut sur les bords du Tibre ; avec quels transports il fut reçu ! Jamais tant de vertus ensemble n'avaient paru dans Rome ; il unissait aux lumières d'Adrien l'âme de Titus; il avait gouverné comme Auguste, combattu comme Trajan, pardonné comme Antonin ; le peuple était heureux, le sénat était grand ; ses ennemis même l'adoraient ; les guerres étrangères étaient terminées par la victoire ; la guerre civile, par la clémence ; du Danube à l'Euphrate, et du Nil à la Grande-Bretagne, les troubles avaient cessé ; tout était calme ; l'Europe, l'Asie et l'Afrique reposaient en paix. Alors il triompha pour le seconde fois. Les hommes de toutes les nations et les ambassadeurs de tous les rois relevaient cette pompe ; le sang des victimes coulait dans tous les temples ; l'encens fumait sur tous les autels ; le peuple

entourait à grands cris ses statues et les ornait de

fleurs ; tout retentissait d'acclamations ; et lui, au milieu de tant d'éclat, dans la marche du triomphe, tranquille et sans faste, jouissait en silence de îa félicité de Rome et de l'empire, et, du haut du Capitole, semblait jeter un œil serein sur l'univers.

Qui de vous, Romains, ne faisait alors des vœux pour que ce grand homme fût immortel, ou que les dieux lui accordassent du moins une longue vieillesse ? Quoi ! les âmes bienfaisantes sont si rares, et la terre en jouit si peu ! Quoi ! les maux nous environnent, ils nous assiègent : et, lorsqu'il s'élève un prince dont l'unique soin est de les adoucir; quand le genre humain, tlétri par l'infortune, se relève et commence à retrouver lebonheur.l'appuiqui le soutenait luiéchappe, et avec un homme périt la félicité d'un siècle !

Marc-Aurèle resta encore deux ans parmi nous, quand les ennemis éternels de cet empire le rappelèrent pour la troisième fois au fond de la Germanie. Alors, malgré- une santé languissante, il retourna aux rives du Danube. C'est au milieu de ces travaux que nous l'avons perdu. Ses derniers moments (j'en ai été témoin, et je puis vous en rendre compte,) ont été ceux d'un orrand homme et d'un satre. La maladie dont il fut attaque ne le troubla point. Accoutumé depuis cinquante ans à méditer sur la nature.il avait appris à connaître ses lois et à s'y soumettre. Je me souviens qu'un jour, il me disait: « Apollonius, tout change autour de moijl'univers « d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier, et celui de de- « main ne sera point le même. Parmi tous ces mouve- « ments, puis-je seul rester immobile ? Il faut aussi « que le torrent m'entraîne. Tout m'avertit qu'un « jour je cesserai d'être. Le sol où je marche a été « foulé par des milliers d'hommes, qui ont disparu. Les € annales des empires, les ruines des villes, les urnes, « les statues, qu'est-ce que tout cela, que des images « de ce qui n'est plus ? Ce soleil que tu vois ne luit

« que sur des tombeaux... » Ainsi ce prince philosophe exerçait d'avance et affermissait son âme. Quand le dernier terme approcha, il ne fut donc point étonné. Je me sentais élevé par ses discours. Romains, le grand homme mourant a je ne sais quoi d'imposant et d'auguste ; il semble qu'à mesure qu'il se détache de la terre, il prend quelque chose de cette nature divine et inconnue qu'il va rejoindre. Je ne touchais ses mains défaillantes qu'avec respect, et le lit funèbre où il attendait la mort me semblait une espèce de sanctuaire.

Cependant l'armée était consternée ; le soldat gémissait sous ses tentes ; la nature elle-même semblait en deuil ; le ciel de la Germanie était plus obscur ; des tempêtes agitaient la cime des forêts qui environnaient le camp ; et ces objets lugubres semblaient ajouter encore à notre désolation. Il voulut quelque temps être seul, soit pour repasser sa vie en présence de l'Etre suprême, soit pour méditer encore une fois avant que de mourir. Enfin il nous fit appeler. Tous les amis de ce grand homme et les principaux de l'armée vinrent se ranger autour de lui. Il était pâle, ses yeux presque éteints, et ses lèvres à demi glacées. Cependant nous remarquâmes tous une tendre inquiétude sur son visage. Prince, il parut se ranimer un moment pour toi ; sa main mourante te présenta à tous ces vieillards qui avaient servi sous lui ; il leur recommanda ta jeunesse. «Servez-lui de père, leur dit-il, ah ! servez-lui de père. » Alors il te donna des conseils tels que Marc-Aurèle mourant devait les donner à son fils ; et, bientôt après, Rome et l'univers le perdirent.

A ces mots, tout le peuple romain demeura morne et immobile. Apollonius se tut ; ses larmes coulèrent. Il se laissa tomber sur le corps de Marc-Aurèle ; il le serra longtemps entre ses bras ; et se relevant tout à coup :

Mais toi, qui vas succéder à ce grand homme, ô fils de Marc-Aurèle, 6 mon fils, permets ce nom

à un vieillard qui t'a vu naître et qui t'a tenu enfant clans ses bras ; songe au fardeau que t'ont imposé les dieux ; songe aux devoirs de celui qui commande, aux droits de ceux qui obéissent. Destiné à régner, il faut que tu sois ou le plus juste ou le plus coupable des hommes : le fils de Marc-Aurèle aurait-il à choisir ? On te dira bientôt que tu es tout-puissant : on te trompera ; les bornes de ton autorité sont dans la loi. On te dira encore que tu es grand, que tu es adoré de tes peuples. Ecoute: quand Néron eut empoisonné son frère, on lui dit qu'il avait sauvé Rome ; quand il eut fait égorger sa femme, on loua devant lui sa justice ; quand il eut assassiné sa mère, on baisa sa main parricide, et l'on courut aux temples remercier les dieux. Ne te laisse pas non plus éblouir par les respects. Si tu n'as des vertus, on te rendra des hommages et l'on te haïra. Crois-moi, on n'abuse point les peuples ; la justice outragée veille dans tous les cœurs. Maître du monde, tu peux m'ordonner de mourir, mais non de t'estimer. O fils de Marc-Aurèle, pardonne ; je te parle au nom des dieux, au nom de l'univers qui t'est confié ; je te parle pour le bonheur des hommes et pour le tien. Non, tu ne seras point insensible à une gloire si pure. Je touche au terme de ma vie ; bientôt j'irai rejoindre ton père. Si tu dois être juste, puissé-je vivre encore assez pour contempler tes vertus ! Si tu devais un jour...

Tout h coup Commode, qui t-tait en habit de guerrier, agita sa lance d'une manière terrible. Tous les Romains pâlirent. Apollonius fut frappé des malheurs qui menaçaient Rome. Il ne put achever. Ce vénérable vieillard se voila le visage. La pompe funèbre, qui avait été suspendue, reprit sa marche.

Le peuple suivit consterné, et dans un profond silence ; il venait d'apprendre que Marc-Aurèle était tout entier dans le tombeau.

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(1739-1803.) rv^rw.-w:v^:^:^:v^.

ES philosophes se «ont efibrrés de faire de la Harpe un Il grand homme et leurs efforts n'ont abouti (ju'à le rendre ridicule ; ses adversaires, indisposés sans doute par son ton de suffisance, l'ont au contraire trop raccourci. On l'a critiqué et loué outre n^esure, on en est arrivé à le dédaigner.

En somme, et c'est déjà beaucoup, il a laissé un nom et n'a mérité

Ni cet excès d honneur ni cette indignité.

L'œuvre littéraire de La Harpe est considérable en volume. Elle est souvent au-dessous du médiocre. Ses tragédies : JVarwtck, Titnoléon, Pharamondy Gustave Wasa, Menzikoff, les Barmkides, Jeatine de Naples, Virginie, PJiilocteie, Coriolafi, sont faibles. Deux ou trois eurent du succès ; les autres eurent des chutes retentissantes. On se souvient des vers de Gilbert sur cet auteur:

Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé, Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique, Tomba de chute en chute au trône académique.

Comme professeur, La Harpe a eu plus de valeur, et si l'on regrette que sa critique soit trop souvent sans élévation, il faut avouer du moins qu'elle n'est ni sans goût ni sans jugement. Son Cottrs de litt'cratîire ou Lycée, reproduit ses leçons publiques. « Tout n'y est pas d'une orthodoxie rigoureuse,dil M Godefroy ; quoique La Harpe, après sa conversion, l'ait considérablement modifié, bien des inspirations peu chrétiennes n'ont pas été effacées. Si le catholicisme de La Harpe eût été plus éclairé, il eût beaucoup modifié ses jugements sur Locke, Condillac, etc. »

La Harpe se lança dans le mouvement révolutionnaire, poussant l'enthousiasme pour les idées nouvelles jusqu'à l'aberration. Ce n'était pourtant point un méchant ni un malhonnête homme.Comme tant d'autres, aussi faibles que lui, il faillit payer de sa tête l'amour exagéré qu'il avait eu pour cette belle nouveauté philosophique. Arrêté comme suspect, il ne fut mis en liberté qu'après le 9 Thermidor.

La Harpe reprit alors ses leçons, et avec non moins de succès. Mais un changement remarquable s'éi ait opéré en lui. Il était devenu chrétien et sincèrement chrétien. Il publia à cette époque une Traduction des psaumes.

Voltaire comparait l'esprit de La Harpe « à un four qui ne cuit point ». Dans la masse incalculable d'écrits que La Harpe a laissés, il n'y a que peu de pages qui soient complètes. Citons cependant sa Corresponda7ue lUtcraire qui est intéressante et instructive, ses éloges de Racine^ de Cadnaf, de Fcnelon et enfin le Comtneniaire sur le théâtre de Racine.

ÉLOGE DEFÉNELON,

qui a emporté le prix de l'Académie française en 1771.

Non illum Pallas, non

illum carpere livor possit.

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