ANALYSE DES ELEMENTS ET DES CARACTERES
PRINCIPAUX DE l'Éloquence de démosthène
(Suite).
I. — Le mouvement et la vie de l'éloquence de Démosthène naissent en grande partie de la nature de son raisonnement. Chez lui , point de longues déductions logiques, mais une série d'observations frappantes, de souvenirs, d'exemples, de tableaux probants. Démosthène prouve souvent sans raisonner: il dit, il peint la vérité, il en frappe l'auditeur à coups redoublés ; il le presse, l'entraîne, l'oblige à marcher avec lui : sa force est invincible. Obligé de se rendre à l'évidence, l'Athénien pouvait s'écrier comme le maréchal de Gramont au pied de la chaire de Bourdaloue : « Mordieu, il a raison ! »
L'ennemi de Philippe est semblable au tonnerre ;
Il frappe, il surprend, il atterre ; Cet homme et la raison, à mon sens, ne font qu'un.
(La Fontaine.)
DEMOSTHÈNE. — l/ORATEUR. 153
Avec lui, point de mots, mais des faits (06 Xô-^oç, àXX' à'pYov) : telle est sa devise. — Vous avez manqué l'occasion d'Hérée, Athéniens : ne manquez pas celle d'Olynthe. Voyez les fautes qui vous ont fait perdre Amphipolis ; évitez d'y retomber. Philippe proteste de ses desseins pacifiques ? Considérez la trame perfidement suivie de ses usurpations, — et Démosthène la , déroule aux yeux de l'assemblée. La vivacité de son argumentation ajoute encore à la force naturelle des leçons du passé. « C'est folie et lâcheté, en présence de pareils exemples, de toujours reculer devant le devoir... de s'imaginer, sur la foi des orateurs de l'ennemi, qu'Athènes, par sa grandeur, est à l'abri de tous les revers. Quelle honte de dire un jour, après l'événement : Mais aussi, justes dieux ! qui pouvait s'y attendre ? il fallait faire ceci, ne pas faire cela. » Tous les peuples qui ont péri auraient aujourd'hui à faire beaucoup de ces réflexions tardives. « A quoi serviraient-elles? Tant que l'embarcation petite ou grande peut être sauvée, matelots, pilote, passagers, tous doivent rivaliser d'ardeur et veiller à ce que nul ne la fasse sombrer à dessein ou par imprudence; quand les flots l'ont surmontée, le zèle est inutile » (5™^ Philippiquc). Pour Démosthène l'histoire est, à la lettre, « le flambeau de la vérité, la maîtresse de la vie» {Deoratore, II, 9). Sa maxime est que « les événements passés doivent toujours être présents à l'esprit des sages. » Il a conformé sa conduite à ce précepte. « Observer les afl'aires dès leur principe, en prévoir les suites , les annoncer au peuple, c'est ce que j'ai fait. » Une éloquence nourrie ainsi de réflexions suivies et de souvenirs pratiques n'a pas de peine à être riche de démonstrations par les faits. Ce n'est pas Démosthène qui convainc les Athéniens et les confond,
liVi l/l'.I.OOI'ENCE POfJTIOIJE KN GRfeCK.
c'est lîi jH'alih' fiirm<; riiis<' |»;ii lui sous leurs y<Mj\. '/<•non cornpjuait l'i'IorjiK'nce à l;i main ouverU*, la <lial<i<ti(|ii(' au |K)iii^' Htiim'!. La «iiaicctifjuc ('•JfHjufnlo <le l)rinoslJK'iK; iVîiiiiit les avarita^j'es des deux procéclés : la vérité s'y développe avec un éclat irrésistible et elle assène au contradicteur des coups dont il ne peut se relever.
L'orateur poIiti(|iie chez I)émostlièn<* a du beaucoup au logograplie. Auj)rès d'Isce. son maître, il ajiprit a couper de trop longues périodes, à éclaircir son style, à en adoucir la dureté rocailleuse: surtout il se rompit à la dialectique au milieu des discussions ardues de causes aussi hérissées d'épines (jue le hérisson (sac à procès), où étaient enfermées les pièces du dossier. Démosthène eût été moins fort contre Philipi)e. si la gymnasti(pie du barreau n'avait délié sa langue et son esprit. On retrouve les traces de ces études fortifiantes dans l'art de l'orateur à rechercher la laison des choses et les motifs des actions. « Faites encore cette réflexion. Athéniens : vous avez souvent fait la guerre à des démocraties et à des oligarchies: vous le savez comme moi. Mais les motifs qui vous ont armés dans l'un et l'autre cas, nul peut-être d'entre vous ne cherche à les approfondir. Quels sont donc ces motifs ? >> et l'orateur les indique avec sagacité. Il excelle de même à analyser le cœur humain. Veut-il se disculper des sentiments divers auxtjuels l'inimitié pourrait attribuer son action contre Eschine? il passe en revue toutes les suppositions de la malveillance et il en montre la vanité en logicien et en moraliste exercé. Il fouille dans l'àme du î'oi de Macédoine et découvre ses calculs les plus secrets avec une perspicacité aiguisée depuis longtemps à ces divinations par l'habitude de démêler, sous les faux-fuyants de l'intérêt et du mensonge, les
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mobiles véritables des plaideurs. Ainsi la pratique du bai-reau avait développé la pénétration d'un génie naturellement observateur.
Une des formes les plus puissantes de l'argumentation de Démosthône est le dilemme. Nous ne voyons guère ce qu'Eschine aurait pu répondre à celui-ci :
Or, examinez la solidité du raisonnement qui va le convaincre. S'il ne s'est pas vendu, s'il vous a trompes involontairement, il faut de tonte nécessité qu'Eschine vous ait débité ses discours au sujet de la Pliocide, de Tliespies, de l'Eubée, pour l'nne ou l'antre de ces deux raisons : ou il a entendu de la bouche même de Philippe la promesse formelle de ce qu'il devait faire et exécuter en leur faveur; ou bien abusé, fasciné par la bonté habituelle du prince, il s'attendait à le voir agir ainsi. En dehors de ces deux suppositions, nulle autre n'est possible. Or, dans l'un et l'autre cas, il doit porter à Philippe la haine la plus vive. Pourquoi? c'est qu'autant qu'il a dépendu de ce prince, il se trouve dans la situation la plus cruelle, la plus humiliante : il vous a trompés ; il est déshonoré ; on le juge digne de mort ; et si l'on eût fait ce qui convient, il y a longtemps qu'on l'eût accusé comme criminel d'État. Mais aujourd'hui, grâce à votre mansuétude, à votre bonace, il en est quitte pour rendre ses comptes, et encore au moment où il lui plaît. Est-il donc personne qui l'ait entendu élever la voix contre Philippe, flétrir ou rappeler seulement sa perfidie d'un mot? non, personne, et même dans Athènes entière le premier venu accusera plus volontiers le Macédonien, sans avoir reçu de lui aucune offense personnelle. Pour moi, je voudrais qu'Eschine vous dît, s'il ne s'est pas vendu .• Athéniens, laites de moi ce que vous voudrez ; j'ai cru, j'ai été abusé, j'ai failli, je l'avoue. Mais, ô mes concitoyens, gardez-vous de cet homme : c'est un perfide, un imposteur, un méchant. Ne voyez-vous pas ce qu'il a fait de moi et comme il m'a joué? » Je n'entends aucune de ces paroles, ni vous non plus. Pourquoi? c'est que sa foi n'a pas été surprise; c'est qu'il s'était mis aux gages de Philippe et a été payé de ses mensonges. Il lui a tout livré ; il est devenu pour lui un bon, un honnête, uu fidèle mercenaire; pour Athènes un député, uu citoyen félon, digne de mille morts (Ainbassade).
i;><> l.'l I onrF.NCK l'OlliigiK KN (.HKCK.
On lr(Mjv<'r iiii<; iilli.iru** plus (Hrr»ito de la lojrii|iie <'t (le la |>assion?
Siins avoii- riiiwi^Mniilinn prompte à la tribune. 1)6mosthène tioiivait parfois, sur-le-champ, (l'tieureuses répliipjes. « Déinosthène, les discours sentent l'IiuiN*. — Kn elTet, l'ytliéas, ta lampe et la mienne n'érl.iiicnt pas les mêmes travaux. » Ce même Pythéas dissuadait ses concitoyens de s'allier à Athènes : <^ On peut juger (pi'il y a des malades dans une maison ou l'on porte le lait d'ànesse (Pythéas était d'Arcadie); de môme, on peut assurer qu'une ville où l'on voit arriver les ambassadeurs d'Athènes, est malade et en danger. » Démosthène acceptait l'analogie : ^^ Comme on porte du lait d'ànesse dans une maison à seule fin de rétablir la santé des malades, ainsi nos députés n'entrent jamais dans une ville que pour son salut. » Eschine lui reprochait son action trop vive à la tribune : « Ce n'est pas à l'orateur. Eschine. c'est à l'ambassadeur à tenir la main sous le manteau. »
Les réfutations en forme, chez Démosthène. ont une vigueur au moins égale aux saillies de ses ripostes. En voici une où se mêlent la logique et l'esprit :
Eschine, je le sais, évitera de répondre à mes accusations; et pour vous entraîner le plus loin possible des faits, il dira quels biens la paix, quels maux la guerre assure aux hommes ; il fera l'éloge de la paix : ce sera là toute son apologie. iMais cet éloge même le condamne. Car si la paix, source de bonheur pour les autres, est devenue pour nous la cause de tant de troubles et de dangers, qu'en conclure, sinon que, gagnés par des présents, ces hommes ont vicié une chose bonne dans son essence? (( Mais, dira-t-il peut-être, la paix ne vous a-telle pas laissA et assuré trois cents trirèmes avec leurs agrès, et de l'argent dans le Trésor? » A cela répondez que cette même paix a fortifié considérablement Philippe, et augmenté de beaucoup ses munitions, ses domaines, ses finances
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(D'ailleurs la paix même, Eschine a-t-il le droit de s'en déclarer l'auteur?) Ce que je vais dire, Athéniens, est étrange et cependant de toute vérité. Si cette paix fait la joie de l'un de vous, qu'il en rende grâce aux généraux, que tous accusent. Oui, s'ils avaient fait la guerre comme vous la vouliez, le mot même de paix vous serait insupportable. Ainsi la paix, voilà l'œuvre des généraux ; les dangers d'une paix fallacieuse et perfide, voilà l'œuvre de ces salariés. Écartez donc, écartez Eschine de ces dissertations sur la paix ; enfermez-le dans la justification de ses actes personnels {Ambassade).
L'étude comparée des discours d'Eschine et de Démostli^ne suggère tout d'abord une remarque, l'identité de leurs moyens; leurs armes semblent avoir été choisies exactement pareilles comme pour un duel. Les deux orateurs tirent de puissants etïets de décrets mis en contraste, font l'éloge de Solon et des ancêtres, parlent avec la même révérence de la majesté des lois, gardiennes de la cité; l'un et l'autre ils protestent de leur franchise, de leur dévouement désintéressé à la chose publi(jue et blâment l'indulgence des Athéniens pour les démagogues flatteurs. S'ils se recommandent par les mêmes mœurs oratoires, ils se noircissent l'un l'autre des mêmes flétrissures; ils se renvoient le reproche de complicité avec l'ennemi. Démosthène seul a tout ruiné : il était maudit. Eschine seul a tout perdu : il était le chef des traîtres. Les deux adversaires suivent docilement les mêmes voies :
Quant à ses larmes, à sa voix lamentable, lorsqu'il s'écriera : Où me réfugier, Athéniens? exilé d'Athènes, je n'ai plus d'asile ; répondez-lui : c(Et les Athéniens, Démosthène, où se réfugieront-ils? où trouveront-ils de l'argent et des alliés? quelles ressources ton ministère a-t-il assurées à la République? » — Il (Eschine) pleurera sur lui-même, ce député si coupable ; il présentera peut-être ses petits enfants, il les fera monter dev;\nt !e tribunal. Aux enfants de cet homme, juges.
I")8 i/i:i,(Mji KNCK l'OfjiKM K KN (;kk(:k.
(»ppos('z par la poiispo los enfants r|p tant fl'alli/'s Pt «l'aiiiis, flis|((MS(''s, furanls cX mis«;ral)l('s, aniijçés «le maux cruels à cause (le lui et bien plus dignes de compassion rpje les fils: d'un prie si niniiiiel (ît d'un traître. Songe/, à vos propres enliinls à qui Pliiluciate et lui ont par ces mots a et à leurs descendants» (allusion à la paix ])erj)rlueUe) ravijusrpi'à l'esp ému ce.
Les deux discours .Su?* la Couronne et ceux de V \nihdssadr |)oijrraient s'écrire en regard : on serait frappé (le leurs rapports conslanls. de leur exact parallélisme. Les deux antagonistes s'appli(pient l'un à l'autre comme deux atldètes de vigueur, de taille à peu près égales ; toutes les parties de leur corps se tiennent adhérentes et pressées étroitement : hifrel pede pes, (Icnsiisfjne riro rir.
Ces similitudes tiennent à deux causes principales : les discours des deux rivaux ont été retouchés avec soin, après les déhats, de fa(;on à ne laisser aucune partie faible à découvert, nul avantage non compensé; ils se sont ajustés l'un à l'autre tout à loisir. De plus, au barreau et à la tribune d'Athènes, certains arguments ou procédés oratoires étaient employés par une sorte de respect de la tradition. L'orateur n'en tirait peut-être pas de grands avantages effectifs, mais il courait le risque, en les négligeant, de paraître trop confiant dans ses forces et dédaigneux des habitudes consacrées, double défaut périlleux auprès d'un auditoire ombrageux et formaliste.
Ainsi les plaideurs par bravade oITrent de céder la parole à l'adversaire : « Qu'il parle sur mon eau. j'y consens ! » Ils se lancent des défis {T:çj6y.\rpi^) intrépides, assurés de n'être pas pris au mot. « Il affirme que les délégués de la Grèce étaient alors parmi nous... Eh bien, Démosthène, monte à cette tribune : je te la cède... Si tu prouves que leur présentation au
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Conseil et les décrets sont de la date (jne tu leur assignes, je descends et je me condamne moi-même à mort! » Ces sommations sont de simples façons de parler, à telle enseigne que parfois l'auteur de l'interpellation passe outre aussitôt sans attendre, même pour la forme, la réponse de l'adversaire. Ils défèrent la torture avec autant d'aisance que le simple serment. « Nous produisons aussi nos esclaves et les livt'ons à la question; je vais m'interrompre, si l'accusateur y consent; le bourreau va venir sur-le-champ et les appliquer à la torture, devant vous, si vous l'ordonnez. » La partie adverse récuse la question, comme l'on pense, et l'orateur de triompher : « Puisque Démosthène repousse mon défi, et récuse le témoignage d'esclaves mis à la torture, prends la lettre de Philippe. » A lire les Attiques, on pourrait soupçonner les Athéniens de s'accommoder du spectacle de la torture aussi bonnement que Perrin Dandin; et pourtant, jamais l'humaine cité de Minerve ne vit se produire cet incident d'audience.
L'accusateur oublie rarement de demander au tribunal de refuser la parole au défenseur. Dans le procès de la Couronne, Eschine n'a pas manqué à la tradition. Laharpe s'indigne de cette prétention « révoltante » d'Eschine: il eût été mieux inspiré de ne pas la pi'endre au sérieux. Les Grecs, sans doute, n'avaient pas de la justice ni de la légalité la haute idée et le respect qu'elles inspirent aux modernes; et, même réduite ta sa vraie valeur, cette coutume de réclamer l'exclusion du défenseur contraste fortement avec l'institution de nos avocats d'olïïce. Néanmoins les Athéniens n'étaient pas dépourvus de sens moral ni de bon sens au point d'y voir autre chose qu'une suggestion consacrée . presque obligée de l'inimi-
ti(^ '. — l,os proc(^(i(^s consacrés rie l'éloquence grecque font de chîiciin des d«'ii\ discours sur la ('ouroniie la conire-|»;iitie de l'autre. Jamais harangues ne se sont ressemblées davantage pour les formes extérieures; jîimais harangues n'ont été plus dissemblables. Les deux corps sont à peu prés pareils, mais pour le génie intime et l'âme, (juelle profonde différence!
La forme du discours de Démosthéne est très souvent dramatique : tantôt c'est un dialogue entre l'auditeur et lui. ou entre Athéniens, ou entre les Athéniens et Philippe; tantôt c'est un monologue du prince avisant au moyen le plus sûr d'accomplir en toute sécuiité ses projets, Démosthéne use sobrement de l'apostrophe, la mitraille de l'éloquence, selon P.-L. Courier, mais toujours avec à-propos et vigueur.
Je vois que certains orateurs ne s'appliijuent pas à euxmêmes les conseils qu'ils vous donnent : ils vous exhortent à demeurer en repos, même si l'on vous attaque ; eux ne peuvent s'y tenir au milieu de vous, quand on ne les attaque point. En effet, Aristodème, si, toute invective à part, on te disait : « Tu sais, car personne ne l'ignore, combien la vie privée est sûre, tranquille, à l'abri du danger; la vie publique, tourmentée, assaillie d'accusations : c'est un combat, une souffrance de tous les jours. Pourquoi donc à la douce sécurité de l'une préfèrestu les tribulations de l'autre? » que répondrais-tu? Diras-tu (ce serait, en effet, la meilleure réponse, et nous voulons admettre que tu la fais avec sincérité) que c'est l'amour de l'honneur, la gloire qui t'anime? alors, je t'admire. Hé quoi ! tant de travaux, de fatigues, de périls, tu crois devoir les affronter pour la gloire, et tu conseilles aux Athéniens de renoncer à la gloire par nonchalance î Car tu ne diras pas sans doute que tu dois être, toi, un personnage dans Athènes, mais qu'Athènes doit se passer d'occuper un rang dans la Grèce. Je ne vois pas non plus que, pour sa sûreté, la République doive se renfermer dans ses propres affaires, et que la tienne t'oblige à t'in-
' Voir Hypérid(\ Pour Euxénippe ; Didot. p. 'MQ. i 10.
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gérer dans les affaires d'autrui. Au contraire, tu cours à ta perte pour en faire trop, et la République pour n'en faire pas assez. Par Jupiter! diras-tu enfin que tu as reçu de tes aïeux, de ton père une gloire qu'il serait honteux de laisser éteindre en toi, tandis que les titres des ancêtres d'Athènes sont obscurs et sans grandeur? C'est encore là une méprise, Aristodéme, car ton père était un fripon, s'il te ressemblait ; et les aïeux de la cité? ils sont tels que le savent tous les Grecs, sauvés deux fois par eux des plus grands périls. Plusieurs de nos politiques. Athéniens, voient d'un autre œil leurs intérêts et les vôtres ; ils ne sont cà cet égard ni bons citoyens ni justes. Est-il juste, en effet, que des échappés de prison se méconnaissent à ce point, et qu'une République demeurée jusqu'ici au premier rang, à la tête de la Grèce entière, soit aujourd'hui plongée dans l'obscurité et l'abaissement? (4™® Philippique).
Démostliène s'est nourri à l'école de Timcydicle, et en imitant ce maître comme orateur, il l'a surpassé. Bossuet avouait avoir peu lu Démostliène : « Il est d'une étude trop forte pour ceux qui sont occupés d'autres pensées. » En elfet, substantiel et serré, il donne beaucoup à méditer; il attache le lecteur et le veut tout (à lui; mais sa profondeur reste lumineuse. Il est tout ensemble concentré et limpide. Parfois le raisonnement étoufle la passion chez l'austère historien; ses fortes conceptions logiques s'adressent à des intelligences plutôt qu'à des auditoires véritables. Démosthène laisse assez souvent l'idée générale se mêler à l'impression de la réalité actuelle; les mots raisonne!', considère!', réflé'Àir, se rencontrent à tout moment chez lui; il écrit ses harangues pour les Athéniens et pour les penseurs de l'avenir. Mais l'argumentation s'y allie toujours cà une passion intense, d'un etïet direct. A côté de faits qui d'eux-mêmes parlent et « crient » (àotà po^), on y entend des exhortations chaleureuses qui en sont la conclusion en-
Hi2 LKLOyi KNCK l'OMTIOl'E KN GKKCK.
traiiiîintf. Mouvement et démonstnition. raison el passion, telle est son éloqiifînce.
II. A Ath('*nes. l;i loi des tiibiinaux inteniisait le patlit'ti(jiie. indice frajjpant de l'extrême sensibilité des IIf*ll("'n<'s. On ;i reproché à Énée de jdeiirer plus abondamment ipi'il ne convient à un fondateur d'empire. Tour à tour attendris et féroces, les béros d'Homère ne sont pas moins ])rompts à « se rassasier de larmes. » Au rapport d'Hérodote (VI, 21), les Athéniens punirent d'une amende le poète Phrynichos pour les avoir fait pleurer, au théâtre, sur Fm prise de Miiel, et ils proscrivirent par décret la représentation du drame coupable d'avoir réveillé trop vivement le souvenir d'infortunes patriotiques. Au tribunal, défense était faite à l'orateur de les attendrir sur les infortunes d'autrui; mais ici encore les mœurs étaient plus fortes que les lois. L'accusateur employait les ressources les moins avouables de l'art et de la haine pour passionner les juges contre l'adversaire : il eût été rigoureux de retirer à l'accusé le droit naturel de la prière. Démosthène redoute l'effet que produiront sur les juges les lamentations de Midias. « Que restet-il donc? hé! par Jupiter! la compassion. Car Midias présentera ses jeunes enfants, il versera des larmes, il vous suppliera de lui faire grâce à leur considération : c'est sa dernière ressource. Mais, vous ne l'ignorez pas, la pitié est due à l'innocente victime de rigueurs intolérables, non au coupable puni justement. Hé! qui pourrait avoir pitié des enfants de Midias, alors que lui n'a pas eu pitié des enfants de Straton? » Plus loin, l'orateur redouble, tant il voudrait prévenir l'attendrissement du tribunal : « Il viendra, je le sais, se lamenter avec ses enfants; il prodiguera les discours les plus humbles, il pleurera, il se fera le plus
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misémble possible... Moi, je n'ai pas d'enfants, et je ne pourrais, en les produisant ici ', gémir et pleurer sur les outrages que j'ai reçus. Est-ce donc une raison de traiter la victime moins favorablement que le persécuteur? »
L'impression de miséricorde était d'autant plus puissante, (juand l'orateur était l'accusé lui-même et unissait le pathétique du discours à celui du spectacle de sa famille éplorée. Eschine présente ainsi toute sa famille au tribunal dans le plaidoyer de V Ambassade. Parfois l'avocat, respectueux de la loi, confiait à son client le soin d'exciter la commisération : « Euxénippe, autant que je l'ai pu, je te suis venu en aide: il ne te reste plus qu'à supplier tes juges, à implorer le secours de tes amis et à faire monter ici tes enfants. » Cette conclusion d'Hypéride est conforme à la tradition attique et concilie tout. Le même dessein d'accorder la loi et l'intérêt des plaideurs engageait parfois l'orateur à dissimuler dans le corps du discours les morceaux propres ta exciter la pitié. Démos- Ihêne, dans le deuxième plaidoyer Contre Aphobos, peint aux yeux des juges la douleur de sa mère, anxieuse de l'issue d'un procès qui peut la priver de ses dernières ressources et l'empêcher de marier sa fdle unique; il les conjure, au nom de leurs femmes, de leurs enfants, de tous les biens qu'ils possèdent; puis il termine par une conclusion phlegmatique, comme s'il voulait se faire pardonner d'avoir fait couler des larmes.
\ul à Kome n'a jamais songé à reprocher à Cicéron sa sensibilité pathétique; Eschine fait à Démosthène
* Le poète des Guêpes n'a pas oublié ce trait de mœurs dans le procès du chien Labès. Cf. Racine, Plaideurs, III, 3.
ijii grii'l (U; lii sioniM' : il roK'vo le ton larn^Mitahh* de sa voix, les éclats d'une douleur à ses yeux hypocrite, en tout cas illégale. Eschine n'eut pas été cliagiin d(; voir la loi rester ici maîtresse et contraindre le défenseur de Ctésiplion à briser l'un des ressorts de son éhKjuonce. Déniostliène. kdn d'al)di(juer. a usé contre Eschine de tout son droit au pathétique, mais avec une véhémence d'émotion d'un caractère particulier. Eschine est émouvant à la manière de Racine, Démosthène à la façon de Corneille. Le pathétirpje, d'ordinaire, naît chez lui de l'élévation des sentiments; il enlève l'âme par une sorte d'e\alt;ition de l'esprit, il transporte à force de générosité morale et de raison; il est très rarement attendrissant. Donnez à Eschine cette matière : tahleau de la désolation de la Phocide ruinée. Il sera capable, s'il le veut, de verser dans cette peinture tous les mouvements de la sensibilité la plus touchante. L'accent de l'âme de Démosthène est autre; il découvre aux Athéniens la source de la catastrophe de la Phocide livrée à Philippe « pieds et poings liés, » et il interrompt son exposition par ce cri :
Spectacle cruel et pitoyable dont récemment nos yeux furent les témoins forcés, dans notre voyage à Delphes : maisons détruites, remparts rasés, contrée dépeuplée de ses jeunes hommes; de pauvres femmes, de faibles enfants en petit nombre, des vieillards qui font pitié ! Nul langage ne saurait égaler les maux qui affligent aujourd'hui ce pays ; et cependant je vous entends dire à tous que jadis le vote de ce peuple sur la réduction des Athéniens en esclavage fut opposé à celui des Thébains. Si donc vos ancêtres. Athéniens, revenaient à la vie, quel serait leur vote, leur sentiment sur les auteurs de la ruine de la Phocide? Je n'en doute pas, après les avoir lapidés de leurs mains, ils croiraient ces mains pures encore. N'est- il pas honteux, en effet, n'est-ce pas le comble de la honte, qu'un peuple dont le vote protecteur jadis nous sauva
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ait subi, par la faute de nos députés, un sort tout contraire, et ait éprouvé sous nos yeux indifférents des douleurs que ne connurent jamais les autres Hellènes? Qui donc est la cause de ces maux? qui fut l'artisan de ces impostures? n'est-ce pas lui (Ambassade) !
Sentiment de la dignité nationale, Ilélrissure de l'ingratitude, haine du traître Escliine, voilà les vraies sources ici du pathétique de Démosthène, bien plutôt que la peinture des infortunes de la Phocide, ou tel autre objet propre à l'excitation de la pitié.
La nature de la lutte (ju'il soutient, car la vie publique est pour lui « pleine de combats et de soulïrances de tous les jours, » et sa nature propre le veulent ainsi. L'éloquence de Démosthène est l'image de son caractère; elle a quelque chose d'âpre. Denys d'Halicarnasse attribue cette sorte de raideur k une imitation scrupuleuse de la manière de Thucydide. Il en faut voir plutôt la source dans une àme dont la fermeté confine à la dureté. Démosthène n'aurait pu s'appliquer le mot d'Antigone : « Je suis faite pour aimer, non pour haïr. » Sa parole incisive sait mieux accuser que défendre; Hermogène en relève l'âcreté acerbe (Sptjiorrjc); Eschine, l'amertume mordante (Tcixpwv); au goût de l'accusateur de Ctésiphon, Léodamas l'Acharnien, n'a pas moins de force que Démosthène et il a plus d'agrément (t^ôlwv).
Ce défaut d'agrément n'excluait pas l'esprit chez notre orateur : aurait-il été Athénien s'il n'en avait eu? « Un jour qu'il voulait haranguer en pleine assemblée de ville, le peuple ne le voulait point ouïr, n'eût été qu'il dit que ce n'était qu'un conte (ju'il leur voulait faire; ce qu'entendant le peuple lui donnc^ audience, et il commença de telle sorte : « Il y eut, ditil. un homme qui loua un âne pour aller de cette ville
166 I-'KI.Oyt'KNCK VniMUjVK E!N GHRCE.
il .M('!j,Mr<'. Ouaiid ce vint sur li.' iiikIi. (jijc !«,• M)lfil était fort îinlont, l'un et l'iiutre voulaient se mettre â ronibre de l'âne, et s'entr'einpi^chaienl l'un l'autre; (lisant, le propriétaire, (ju'il avait loué son àne, mais pas son ombre; le locataire, à l'opposite, soutenait qu(î tout l'àne était en sa puissance. » Ayant ainsi commencé son conte, il s'en alla. I.e peuple le lappela et le pria d'achever. Hé! comment, leur dit-il, vous me voulez bien ouïr contei* une fable de l'ombre d'un âne, et vous ne voulez pas entendre parler de vos affaires d'importance ! * »
On trouve des marques de l'esprit ingénieux de Démostliène, en plusieurs passages de ses écrits, dans certaines délicatesses de style intraduisibles où l'on surprend l'art des Attiques à se jouer, si l'on peut dire, des nuances diverses des mots, à passer du propre au figuré, à régaler l'esprit de finesses de pensées et de langage, avec un mélange d'ironie délicate et de subtilité piipiante*. Parfois même le goût athénien n'a pas reculé devant le calembour, s'il faut l'appeler par son nom. Aristophane le prodigue: les orateurs d'Athènes le risquaient avec grande circonspection: ils voulaient que le jeu de mot, l'équivoque (^6;xa)vo[j.îa)
* Ainyot, Vie des dix orateurs. Cf. La Fontaine, Fables,
VIII, 4. Apologue de Démade: Cérès, l'anijuille et l'hirondslle.
^ Aristote {Rhéthorique, III, 11, 3) cite ce mot d'Isocrate :
TYjv Tx; ôxXar-T.; às^T.'' (empire) àp/j.v (principium) eîvai twv îcaxwv. Cf. Discours sur la Chersonèse : ûy.wv û-^ia'.vovTwv (sains de corps), eî 8i tcî.; rà TciaOra TTctcôvra; O^taîvsiv (sains d'esprit), çTioatev. Plus loin ! ey.cvT' à'x-E/.saôat (détruire les tyrans) ^eivct, xat rràvTa; àvôpwTro-j; el; sÀS'jÔEpîav àosXs'aÔai (ravir, entraîner à la liberté) sToiuct. Le sévère Aristote lui-même a dit qu'il fallait user des épithètes comme d'assaisonnement, r.S'ûaaari, non comme de nourriture, i^iaij.xzi.
DÉMOSTIIÈNE. — l/OKATEUU. 167
respectât toujours la loi de l'urbanité (^àaieîov). D'ordinaire ils dédaignaient ces agréments suspects et les évitaient, là même où ils se présentaient le plus naturellement. Eschine, dit Démosthène, donnerait de son sang plutôt que de son discours; et, à son tour, l'accusateur de Ctésiphon : « Cet homme a sur les épaules non une tête, mais une source de recenas. » une métairie (il cherche à tirer profit des soufllets qu'il a reçus). Plus d'un moderne aurait cédé à la tentation de remplacer les mots des deux orateurs par ceux-ci : il donnerait de son sam/ plutôt que de son eau (par allusion à la clepsydre); il n'a pas une tète, mais un capital. Un commentateur, chagrin de voir Eschine manquer cette occasion d'avoir de l'esprit à la fiançaise, elîace le mot revenu (TtpoaoSov) et y substitue capital (xe(pàXaLov) : c'est trop de bonté. A ces gentillesses douteuses les Attiques préfèrent les traits dans le goût de celui de Gorgias : « Une arondelle avait jette de son émeut sur lui; » le sophiste lève les yeux et dit : « Cela n'est pas honnête, ô Philomèle; » comme s'il eût dit : « Cela n'est pas bien, princesse. »
Malgré la flnesse parfois ingénieuse de son esprit, Démosthène avait peu de succès dans la plaisanterie. Il est, au jugement de Cicéron, un modèle accompli d'urbanité; mais il semble avoir ignoré l'enjouement piquant (facetus) connu de Lysias et d'Hypéride. Ses bons mots, selon l'auteur de la cinquième des lettres attribuées à Eschine *, n'ont jamais fait rire que Ctési-
* Le plaidoyer Contre Calliclès, un procès de gouttière, renferme ce trait que Démostliène met dans la bouche de son client : « Tout écoulement m'etant enlevé, l'eau restera cliez moi. Par Jupiter, que ferai-je de cette eau? Calliclès nie forcera-t-il à la boire ? » Un lilou (r&ix^wpûy.&ç, perceur de murs),
168 r/KL(Mji:KisCK vhimujie kn (;nkcK.
l»li(»ii. Oiiiiilillicii (VI, :i) serait assez (li>j)os(* a les juger (le in(^ine: « Ils montrent clairement (jiie ce genre d'esprit ne lui a pas (li'jilii. mais (jue la nature le lui avait refusé. » L'auteur de V [uslilution oratoire a le droit de triom|)lier ici , et de dire (pie Home l'emporte sur Athènes (ians la plaisanterie comme dans le patliéti(jue attendrissant (miseratione et salihiis rinrirniLS), Les Grecs peuvent se consoler de cette infériorité : il vaut mieux man(]uer du talent de faire rire que d'en abuser, à l'exemple du consul romain; et puis le rire, à la tribune d'Athènes, était-il de si haut prix ? Les Athéniens n'avaient nul besoin qu'on les y excitât.
Les plaisanteries de Démosthéne ont quelque chose de bourru (comme les boutades d'Alceste sur la chute du sonnet d'Oronte et le cabinet dont il est digne), ou même l'àpreté du sarcasme. — Eschine est un ingrat d'attaquer Démosthéne, car Démosthéne le fait vivre. Sans les citoyens dévoués qui combattent le Macédonien, que deviendraient les revenus des orateurs ses pensionnaires? — « Démosthéne me reprendre ! lui dit un jour Démade : c'est le porc qui régente Minerve. — Cette Minerve , l'autre jour, dans le bourg de Colyttos, a été surprise en adultère. » Démosthéne a défié les complices de Philocrate de venir se justifier à la tribune; nul n'y a paru, sous divers prétextes. Quel est celui de Phrynon? « Il a un gendre en Macédoine. » Ce Phrynon avait envoyé à Philippe son fils, bel adolescent. Les Athéniens usaient volontiers d'euphé-
nommé Chaleous le raillait sur ses travaux nocturnes : t Je comprends; ma lampe allumée cause ton chagrin. Mais vous, Athéniens, ne soyez pas surpris de tous les vols qui se commettent : nos voleurs sont d'airain (xaXjcoù;) et nos murs d'argile. »
DÉMOSTHÈNE. — l'okATEUK. 169
mismes. Un jurisconsulte précieux, Tourreil, appelait un exploit un compliment timbré; un salaire, une reconnaissance monnayée. Ainsi les salariés de Philippe étaient à Athènes ses hôtes, ses amis. Les flatteurs, familiers de Denys (ALovooozoXaxsç) , vivant de sa table, quand ils ne mouraient pas de ses fantaisies, s'ai)pelaient artistes, habiles gens {z^yyixaç). Les sycophantes étaient des « curateurs des atï'aires publiques et privées. » Les voleurs, les brigands et pirates, se déclaraient doucement des « hommes qui travailleni à acquérir » (Tuopt^Tàç); il faut bien que tout le monde vive, et la pauvreté est une circonstance atténuante : « L'impérieux besoin confond toutes les idées de ce qui est permis et défendu; » cette indulgence témoignée par Démosthène au i)esoigneux Charidème est une concession oratoire. D'ordinaire il voit les choses et les hommes tels qu'ils sont; il appelle un chat un chat, et Philocrate un...
Môme ses éloges sont mêlés de rudesse. Un de ses collègues d'ambassade en Macédoine a exalté, à la tribune d'Athènes, les (jualités merveilleuses de Philippe. Démosthène devant Philippe laille ces traits de sotte flatterie : « Je n'ai pas vanté votre beauté : le plus beau des êtres, c'est la femme; votre talent de buveur : c'est l'éloge d'une éponge ; ni votre mémoire : c'est le mérite d'un sophiste, traliquant de paroles. » Sa franchise peu apprêtée est un des griefs d'Eschine contre lui; il a la rusticité d'un barbare, celle du Grand- Koi, écrivant aux Athéniens avec la délicatesse d'un Tiircaret couronné : « Je ne vous donnerai point d'or ; ne m'en demandez pas; vous n'en aurez point. » Ses brusqueries provoquent « devant les députés de toute la Grèce une explosion de rires peu commune. » Il interrompt les gens à grands cris; c'est un Béotien
ipo'.o)T'.âCs'. ) (li^Mic (le svrnpatliiscr avec cp |)<mi|)I(; ^rossvei'. l'jiul-il s'en (HoriruT? il est Scythe (paysan du Danube) par sa m<>re, nf)n Athénien.
Uarcrnent l'ironie de Démosthf^ne est assez libre de jKission pour «Hro enjonéf;; ses sourires ne sont pas inalici(Mix. ruais conlinctés et à demi (grimaçants, ['n autre que hii aui'ait châtié d'une main légère la suHisance poltronne de Midias et son beau zèle toujours intempestif. Le péril est sur mer? Midias s'y fait suppléer par l'Égyptien Pampliile. La lutte va-t-elle s'engager sur terre? Midias pi'omet bruyamment de fréter une trirème: il est toujours où le danger n'est pas. Il s'est fait nommer hipparque. et il ne peut assister à une procession, à cheval, sans perdre l'étrier: et encore sa monture est d'emprunt. — Au lieu de s'égayer agréablement aux dépens de ce brouillon vantard, Démosthène sème le récit de ses subterfuges des épithètes de lâche, d'homme exécrable ; au badinage il substitue l'invective. L'auteur de la Morale à Niconiaque permet au magnanime l'ironie méprisante. Tel est, le plus souvent, celle de Démosthène. Horace se jouait autour du cœur humain en raillant doucement ses faiblesses; Juvénal flétrit ses vices avec vigueur : la même difterence sépare notre orateur des autres Attiques, dans l'emploi de l'ironie. Celle de Démosthène est surtout indignée et virulente.
Évidemment, Eschine, ces malheurs te louchent, et les Thébains t'inspirent de la^pitié, toi qui as des terres en Béotie et qui laboures les champs dont ils furent dépouillés ; et je m'en réjouis, moi dont la tête fut, aussitôt après, réclamée par l'auteur de ces désastres y (Ambassade). — (( 0 tête criminelle ! tu as, par tes discours, déchiré, outragé les hauts faits de nos aïeux, ruiné toutes nos affaires, et ces mêmes discours t'ont fait riche et personnage arrogant. Avant d'avoir accablé de maux la République, il avouait son métier de greffier
DÉMOSTHÈNE. — l/ORATKU». 171
et robligation qu'il en avait à vos suffrages, et ses façons étaient modestes. Mais depuis ses innombrables crimes, il fronce des sourcils hautains, et si l'on dit : Voilà Esdiine, Fancien greffier, aussitôt sa haine s'allume, il se dit offensé ; il s'avance sur la place publique le manteau traînnnt jusqu'à la cheville ; il enfle ses joues ; il marche du pas majestueux de Pythoclès. Le voilà deveiui l'un de ces liùtes et amis de l^hilippe, qui veulent se débarrasser de la démocratie et traitent notre constitution de mer follement orageuse, lui (jui naguère saluait si humblement la table des pensionnaires du peuple au Prytanée {Sur la Couronne).
L'ironie est un ressort manié volontiers par les tragiques. Chez eux, elle est tantôt dédaigneuse, dans la l)0U(;lie du Xicomède de Corneille: tantôt amére, dans celle de l'Oreste de llacine. Démosthène donne à la sienne une sorte d'àcrelé douloureuse. L'ancien comédien Archias, celui môme qui, un mois auparavant, avait saisi Hypéride <à ITermione, dans le temple de Neptune, pour le livrer au supplice (322). alléchait Démosthène par de douces paroles : Quitte ton asile, je te conduirai à Antipater, il ne te fera aucun mal. — De la place où il était assis, Démosthène le regarde : « Archias, ta ne m'as jamais touché sur la scène; tes belles promesses ne me toucheront pas davantage aujoui'd'hui. » Archias irrité menace : « Maintenant tu parles comme un inspiré, sur le trépied macédonien (le Macédonien est son oracle); tout à l'heure tu jouais la comédie. » Comédie tiagique, digne d'un ('ollotd'IIerbois ou d'un Saint-Just(le nom même de ce personnage n'est-il pas une cruelle ironie ?). Camille Desmoulins avait dit de ce jeune sectaire aux allures recueillies : « Il porte sa tète comme un Saint-Sacrement. » — « Je lui ferai porter la sienne comme un saint Denis, » mot froid comme le tranchant de la hache et (jue la hache justifia.
172 l/l'.LOyi'KNCK l'OMTKjI K KN GRKCE.
III. Uni \oij(lrail r«*le\rr cIh-z iJémo.sUiène les expressions énergi(|iies dont rciïet est de mettre l'objet sdiis los yeux, Jiuniit ;i le transcrire prescjue en entier. L;i vi^niciir naît souvent chez lui de la concision : '' En cifKj jours s<;uif;Fnenl. Ivschinca d/diité ses mensonges, vous \ avez cru, la Phocide les a connus, (die s'est livrée, elle a péri. » Elle nail aussi de l'image <* agissante » (\\\ï peint et communi(jue le mouvement et la vie. Dans le plaidoyer Contre Mtwarlalos, il dit avoir d'abord songé à olîrir aux regards des juges un tableau généalogiipiedes descendants d'Agnias; " mais comme tous, surtout les ])lus éloignés de moi. n'auraient pu le voir distinctement, je suis obligé de le tracei- de vive voix et de m'adresser ainsi à tout le tribunal à la fois. » Les discours de Démostbéne sont autant de tableaux parlants; les peintures vives,* les reliefs frappants y abondent. Au reste, l'énergie semble avoii' été la (jualité commime des Attiques de la période macédonienne. « Les figures liardies, dit Aristote , conviennent à la jeunesse, à la colère; les orateurs d'Atliénes en usent très fréquemment. » Déjà un pur Attique, Lysias, n'avait pas craint d'écrire dans une oraison funèbre: « Il est juste que la Grèce noit tondue (^xsifjaaÔai) sur le tombeau des braves qui ont péri à Salamine. » Un contemporain de Démostbéne pouvait se permettre ce trait : Les Athéniens ont « versé leur ville dans la Sicile. » Hégésippe leur conseillait d'exterminer les partisans de Philippe, « si vous avez la cervelle dans la tète et non foulée sous vos talons. » Démostbéne disait de Phocion : « Voici le couperet (^Ttomç) de mes discours qui se lève. » La nouvelle de la mort du Conquérant a mis Athènes en émoi : « Athéniens, Alexandre n'est pas mort; car le monde serait rempli de l'odeur de son cadavre » (Démade). Après
DÉMOSTHÈNE. — l/ORATEUR. 173
la mort du Conquérant, « son armée ressemble au Cyclope aveuglé. » On reprochait k ce même Démade une motion illégale : « Ce n'est pas moi (]ui ai rédigé ce décret; c'est la guerre qui l'a écrit de la pointe du javelot d'Alexandre. » Démosthène « est composé de mots,... arrachez-lui la langue; ce n'est plus qu'une flûte sans bec » (Eschine).
Cicéron permet à l'orateur des expressions presque poétiques (verha prope poetarum). Aristote, moins indulgent, ne veut pas que l'on dise : « La philosophie est le rempart des lois ; » « Tu avais semé la honte, lu as moissonné le malheur. » Ainsi Voltaire, dans un mouvement d'humeur contre J.-J. liousseau. voyait un exemple des « excès d'extravagance » où tombent les « demi-beaux esprits » touchés de « la manie de se singulariser, » dans cette image : « Je cultivais l'espérance et je la vois se flétrir tous les jours. » L'auteur du Dictionnaire philosophique est plus attique ici (jue les atti(iues eux-mêmes. Démade n'a-t-il pas dit : « La pudeur est la citadelle de la beauté ? » Les ligures poétiques sont nombreuses chez Démosthène, et il les emprunte surtout aux scènes de la nature. — Sans le réveil des Thébains. l'etîort de la guerre serait tombé sur Athènes « comme un torrent d'hiver. » Un revers frappe-t-il la cité ? aussitôt Eschine sort de son repos, « comme s'élève un coup de vent soudain. » L'attaque de Philippe est « une grêle (jui ruine les moissons. » Démosthène doit le relief pittoresque de son style à la vivacité de son imagination, et aussi au génie même (le sa langue maternelle, colorée et expressive *. Les
' L'insouciance des Athéniens sera pour eux un casse-cou (cV-Tp'*x^iXia'^f;"at). Les Byzantins auraient tout subi, avalé (eîdcppT.asoôat) plutôt que de tomber aux mains de Philippe. Ce
174 i/kLOOI'ENCK IM)MII(jI;e en GRkCE.
Grecs l'avaient faite à Inu image et la maniaient comme lin |)iii(:eaii.
La liiiidicsse des images de Démostliène n'a pas toujours trouvé gràc(; d(îvarit Kschine; il en relevé plusieurs (|iie la vivacité de l'improvisation pouvait seule jiislili(M'. « \e vous rappelez-sous pas ses paroles odieuses, incioyables ? (>}mment avez-vous jamais |)U les subir patiemment, ô hommes de fer? Il vous disait à la tribune : Onéhourf/cotuic. la Hépuhliqiie ; on a laiW' les sarments de la démocratie ; on a tranché le^'i nn'f's des a/l'aires ; nous soinnies emparjuetés , rcnisus dans des nattes d^ osier ; on nous perce le derrière comme arec des lardoires. De (pii sont ces expressions, atîreuse bête. ou plutôt ces monstres de langage? » Cicéron a bhirné des images moins osées : « La mort de l'Africain a dépouillé la République de sa virilité (castratam): Glaucia. l'excrément du Sénat (stercm Curiœ), /> el cependant il a plaidé en faveur de Démostliène les circonstances atténuantes. Il est aisé, dit-il. de reprendre à froid un mot de feu et de le tourner en dérision, quand les âmes enflammées des auditeurs ont eu le temps de s'éteindre; mais ces témérités de langage ne
prince sondait les Hellènes avec une sonde d'or, 8'.'c/M^t-yé'Xt. Ce verbe signifie proprement : éprouver un cheval ouibrageu.^ par le son des clochettes, et il éveille l'idée de faire tinter les pièces d"or aux oreilles des Grecs. Le moindre revers suflQt à tout renverser, àvaxa-iTiae : se dit d'un cheval qui se cabre et renverse le cavalier en secouant sa crinière, /.»••"/:. Il serait aisé de multiplier ces exemples. — Gorgias donnait au flatteur l'épithète de Tz-bjyôu.ouGo; (artiste-mendiant).
^ Pour les diverses critiques du style de Démostliène par Eschine, voir Denys d'Halicarnasse. De l'excellence de l'élocution de Dèmosthène, cliap. 33, 55, 56, 57. Cf. Contre Ctésiphon, Didot, p. 127, I 166.
DI^.MOSTHÈNE. — l'OKATEUR. 175
trouvent-elles pas leur excuse dans la chaleur passionnée du débat * ?
Nos grands écrivains français n'ont jamais laissé échapper de saillies semblables à la comparaison évidemment peu attique des lardoires : cependant ils ne péchaient point par excès de pruderie. Eux aussi, ils sentaient la force des comparaisons familières : « La nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune » (Pascal). Bossuet ne parle-t-il pas de la complaisance de certains docteurs « qui leur a fait portei des coussins sous les coudes des pécheurs , chercher des coumrlures -à leurs passions... » Dans une de ses lettres (1697). il dit des pères jésuites d'abord sympathiques au quiétisme de Fénelon, que, du jour où Louis XIV se prononça contre lui, « ils firent le plongeon » et l'attaquèrent. Ses premières œuvres portent la marque de la liberté énergique de son éloquence (laissez débonder votre douleur...), et les Oraisons funèbres elles-mêmes renferment des expressions d'une familiarité très expressive. Le cardinal de Bausset a supprimé les coussins. On sait comment les audaces compromettantes des Pensées de Pascal ont été adoucies (castratam); les scrupules de Port-Royal ont atteint môme les pures hardiesses du style. Le conseil de « s'abêtir » devait faire ombrage; mais ne pouvait-on laisser passer « des figures tirées par les cheveux : » on « s'entête » d'une chose songée longtemps, « on s'en coiffe; » l'homme, « cloaque d'incertitude et d'erreur: » et même ces « trognes armées » dont les hallebardes rehaussent la majesté royale? La vigueur de l'imagination et la passion seront toujours la source et l'excuse des traits en apparence les plus risqués.
' De oratore, III, 41 ; Oratuy,H\ ci". iMiue, Lettres, IX, 26.
L';iiilitli(\so est assez souvent employée dans les plaidoyers de I)6mostli<'*ne; elle y concourt à la brièveté en mettant rapid(*ment face à face deux idées que la cloj)sy(li-e ne peiFiiottiiit |)oiiit toujours de dévfloi)|>er. J/antitJM'se de clioses ou h; contraste est un de ses procédés favoris. Vn parallèle j)res(pie continuel est établi, dans les discours de V Amlnissade et de la Couronne, entre la naissance, l'éducation, la famille, la vie privée et publique des deux adversaires. La lumière vive et nette de l'Attique avait donné aux Atbéniens le ^''oût du relief lumineux. Démostbène savait, à cet égard, la force des contrastes ( TrapâXXr^Àa ) et ne dissimulait pas son dessein d'en profiter : « A ma conduite comparez la leur; la lumière jaillira de ce parallèle. »
Xous terminerons ces remarques sur l'élocution de Démostbène par la citation de fragments où se retrouvent (juebjues-uns des traits do la pbysionomie expressive de son éloquence. — Qu'importe, dites-vous, la perte de Serrhium. de Dorisque? Vous croyez faire un bon marché en achetant la paix au prix de telles concessions ?
Je crains qu'un jour, semblables aux emprunteurs imprudents qui se procurent à gros intérêts une aisance passagère, et ensuite se voient dépouillés même de leur patrimoine, nous aussi, nous ne payions cher notre indolence ; et que, pour avoir tout rapporté au plaisir, nous ne subissions plus tard la nécessité d'exécuter beaucoup de choses dures auxquelles nous nous refusions jadis, et de trembler pour le sol même de la patrie (/''^ Olynthienne)... Il vous faut. Athéniens, secouer cette mollesse dès aujourd'hui. Voyez, en effet, jusqu'où cet homme a poussé l'arrogance : il ne vous laisse même plus le choix entre l'action et le repos; il menace; il profère, dit-on, des paroles insolentes. Incapable de se contenter de ce qu'il a pris, il s'environne chaque jour du rempart de nouvelles conquêtes, et tandis que nous temporisons immobiles, il nous cerne, il nous investit de toutes parts.
DÉMOSTHÈNE. — l/ORATEUR. 177
Quand donc, Athéniens, quand lerez-vous votre devoir? Qu'attendez-vous? un événement? la nécessité? Mais quelle autre idée se l'aire de ce qui se passe sous nos yeux? Moi, je ne connais point, pour des hommes libres, de nécessité plus pressante que le déshonneur. Voulez-vous toujours, dites-moi, aller de çà de là sur la place publique, vous demandant les uns aux autres : « Que dit-on de nouveau? •> Hé ! qu'y auraitil de plus nouveau qu'un Macédonien vainqueur d'Athènes et dominateur de la Grèce? c( F^hilippe est-il morf^ — non, il est malade.» Mort ou malade, que vous importe ? S'il lui arrivait malheur, vous vous feriez bientôt un autre Philippe, avec la vigilance que vous apportez aujourd'hui à vos affaires (i""*^ Philippique).
(lomplice de Philippe. Eschine a été l'instigateur de la guerre sacrée, origine de la ruine d'Athènes.
La république pouvait encore, ce semble, supporter ses autres pcrlidies et lui, réussir à les dissimuler. Mais une de ses machinations a mis le comble à toutes celles qui l'avaient précédée. C'est à ce sujet qu'il vous a débité le plus de paroles, en dissertant sur les décrets des Locriens d'Amphissa et dans l'espoir de travestir la vérité ; mais il n'y a point réussi, il s'en faut de beaucoup. Jamais, Eschine, tu ne te laveras du crime par toi commis à cette occasion ; ta faconde n'y pourra suffire.
J'invoque devant vous, hommes d'Athènes, tous les dieux et toutes les déesses qui habitent l'Attique, et Apollon Pythien révéré par la cité comme un ancêtre. Je les prie tous, si je vous dis la vérité, si je l'ai dite au peuple dès que je vis ce misérable mettre la main à cette affaire (car je la pénétrai, oui, je la pénétrai aussitôt), je les prie de m'accorder boidieur et salut; mais, si par haine ou animosité personnelle je lui intente une accusation mensongère, qu'ails me privent de tous biens. Pourquoi cette imprécation et ces violents elîorts? c'est que, malgré les registres publics à l'aide desquels je vais le convaincre, malgré vos propres souvenirs. Athéniens, je crains que vous ne jugiez encore Eschine incapable de tout le mal dont il est l'auteur, comme il arriva quand, par ses rapports menteurs, il causa la ruine de la malheureuse Phocide.
Cette guerre d'Amphissa qui ouvrit à Philippe les portes d'Elatée, le mit à la tète des Amphictyons, précipita la chute
178 F/p'LOOnFNCR V()\.\l\(j\ y. KN r.HF.CK.
(If loiilc la Orrcfî, c'est lui qui a aidé IMiilij»|U' a la susciter, lui, l'uuifjuc auteur rie tous nos plus jçrands (l/îsastres. Aussitôt je, protestai et m'écriai dans l'asscniblée : a C'est la j^uerre, Kschine, que tu apportes eu Attique, une guerre ampliictyonique ! » Mais les uns, convoqués pour le soutenir, ne me laissaient point parler; les autres, dans leur surprise, rne soupçonnaient de lui intente!', par inimitié personnelle, une accusation chimériqMe. Apprenez donc aujounl'hui. Athéniens, puisqu'alors vous en fiûes empêchés, la nature, le but de ces intrigues et la manière dont elles ont été consommées. Vous y verrez un plan bien concerté, vous en tiiere/ de grandes lumières sur l'histoire de ces temps-là, et vous connaîtrez toute riiabileté politique de Philippe.
il ne pouvait se tirer de la guerre qu'il avait avec vous qu'en faisant des Thèbains et des Thessaliens les ennemis d'Athènes. Malgré ses succès sur vos généraux aussi malheureux que malhabiles, la guerre même et les pirates lui taisaient souffrir mille maux. Il ne pouvait ni exporter les productions de son pays, ni importer celles dont il avait besoin. Sur mer, il n'était pas alors plus fort que vous, et il ne pouvait pénétrer en Attique si les Thessaliens ne le suivaient, si les thèbains ne lui livraient passage. Ainsi, quoique vainqueur des généraux envoyés contre lui (leur mérite, je ne veux pas l'apprécier ici), la nature des lieux et la situation respective des deux partis le tenaient en échec. Il voyait, d'ailleurs, que s'il conseillait aux Thèbains ou aux Thessaliens de marcher contre vous pour servir sa propre haine, nul ne l'écouterait ; mais, s'il se faisait élire général sous prétexte de la cause commune, il espérait plus facilement tromper et persuader. Que fait-il donc ? admirez son adresse II entreprend de susciter une guerre aux Amphictyons, de semer le trouble dans leurs assemblées, présumant que bientôt ils auront besoin de lui. Il sentait encore que si un hiéroranémon * député par lui ou par l'un de ses
^ Le conseil amphictyonique se composait de trois sortes de députés : lo les pylagores, ou orateurs de l'assemblée de Pyles (les amphictyons se réunissaient aux Thermopyles en automne et à Delphes au printemps). 2» Les hiéromnèmons ou gardiens des archives sacrées. Le conseil était présidé par un hiéromnémon. Chaque peuple amphictyonique envoy'ant un
DÉMOSTHKNE. — l/OHATKin. 170
alliés proposait la guerre, les Thébains et les Tliessaliens entreverraient le piège et tous se tiendraient sur leurs gardes. Mais si un Athénien, député par vous ses ennemis, se chargeait de l'atfaire, il cacherait aisément ses desseins : ce qui arriva. Comment donc y parvint-il? 11 achète cet homme. Comme nul parmi vous, je pense, ne se défiait de rien, ne prévoyait rien, selon votre habitude, Eschine est proposé pour pylagore ; trois ou quatre assistants lèvent la main ; il est proclamé.
Investi de l'autorité d'Athènes, il se rend auprès des Amphictyons et laissant là, négligeant tout le reste, il consomme l'œuvre pour laquelle il est payé. Ses discours spécieux (eoTrpoa- (OTTooç), les fobles qu'il arrange sur la consécration de la plaine de Cirrha, persuadent aux hiéromnémons, gens simples peu habitués aux beaux discours et d'ailleurs ne se défiant de rien, de décréter la visite du canton. Les Amphissiens le cultivaient comme leur propriété ; lui, en faisait une partie du terrain sacré. Les Locriens, du reste, ne nous avaient intenté aucun procès, ni rien fait de ce qu'il prétexte aujourd'hui, ;iu mépris de la vérité \ En voici la preuve : Les Locriens, j'imagine, ne pouvaient faire condamner la république sans la citer en justice; qui donc vous a cités? sous quel archonte? nomme-nous un citoyen qui le sache, Eschine. Mais tu ne le pourrais. Tu as donc allégué des prétextes faux et des mensonges.
A son instigation, les Amphictyons visitent la contrée ; les Locriens fondent sur eux, les percent presque tous de leurs traits et se saisissent même de quelques hiéromnémons. De là trouble, plaintes et guerre contre Amphissa; Cottyphos est d'abord mis à la tète de l'armée amphictyonique ; mais les uns n'arrivent pas au rendez-vous, les autres arrivent et ne font rien. A la session suivante, les affidés de Thessalie et des autres républiques, pervers dressés de longue main , poussent
hicromnémon à la diète. a\ait, à son lour, riioiuu'iir de In présidence. 3» Les théores ou cosacrifianls. Los théoivs éluienl députés à Delphes pour consulter l'oracle.
* Allusion à une amende de 50 talents proposée, selon Eschine, contre Athènes au sujet de boucliers votifs. Voir, au chap. XI, le récit par Eschine de cette séance du conseil auiphicly()iii(|ii(\
lî^O l'i 1,(1(^1 KNCK l'Ml.ll n^l K KN (,UK(.K.
à l'(':li'i liiMi itiiiii('-(lialo de IMiilipix; (-oiiiiiic (^tMiiMal. Ils avauMit s.'iisi (Ins pnHcxU's plausibles : il lallail, disaieril-ils, ou contri- Itiicr eu (■oiiimiiii, eiilrclciiir dos troupes él^a^^('•|•es, punir les cités (jui n'obéiraient pas, ou nommer IMiilippe. A quoi [jou plus de jtaioles? Os inliij^iu's le font élirt; général. Aussitôt il assemble des forces, simule une marche sur Cirrha, laisse la Cirrliéens et Locriens et s'empare d'Klati'e. Si, à cette vue, les Thébains aussitôt désabusés ne s'étaient réunis à nous, tout l'elTort de la guerre, comme un torrent, fondait sur Athènes. Mais ils l'arrétérenl soudain, grfice surtout. Athéniens, à la bienveillance de (juelque dieu, mais aussi, autant qu'il dépendait d'un seul homme, grAce à moi.
Greffier, donne-moi les décrets des Amphictyons et les dates des événements, je vt-ux vous faire voir quels malheurs a provoqués cette tête impure, sans être punie (Sur la Couronne).
IV. La lumière' rnan(|Uf' parfois, à demi, à la disposition des plans de Déniostliène. Quel est. par exemple, dans le détail, le plan du discours de la Couronne, celui de VAmbassade surtout? Les critiques se sont livré bataille sur cette (juestion : à l'examen des opinions diverses émises dans ce débat, nous substituerons quelques observations incontestables, suggérées par une lecture assidue de l'orateur.
Démosthène, artiste accompli, aurait-il de gaieté de cœur privé des chefs-d'œuvre travaillés avec un soin jaloux • de l'une des formes essentielles de la beauté littéraire, celle de l'ordonnance? on ne peut l'admettre, surtout quand on le voit si attentif à donner le mérite
^ Il est instructif d'étudier à ce point de vue cette page du Discours de la Chersonèse : Didot. p. 53, § 39-47, en remarquant les mots : 'r:ûâ)T&v -N'vtova-., ... S'sÛtcîov eîâ'c'vai, puis eîS'oTa; ... èvvwxo'Ta;. Démosthène sait toujours où il va: * Mais j'omets ces détails pour ne pas m'écarter de mon sujet en passant ainsi d'un propos à un autre.» — Voir l'excellente édition des Plaidoyers politiques de Démosthène par M. Weil.
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(le rageiicement à de simples périodes. Chacune des pierres dont la réunion consliluera l'édifice oratoire est taillée i»ar Démostlicne avec un ait admirable: chaijue développement partiel ligure lui-même une [)etite harangue (|ui a son commencement, son milieu et sa fin : c'est un corps organisé et complet. D'où vient que l'organisme de l'œuvre totale frappe moins vivement et qu'il est assez malaisé de la désarticuler? c'est (ju'ici la méthode ordinaire cède le pas à un art supérieur, qui sort des règles convenues pour atteindre à des eiïets que la règle n'enseignera jamais. Les modernes cherchent dans le Pro Corona un plan dessiné selon les prescriptions des rhéteurs ou les conseils de Hulïon. et ils ne l'y trouvent pas : k qui la faute? Parfois, au rebours, ils découvrent entre certaines parties de l'œuvre des liens mystérieux (pii n'existent pas : l'orateur est-il responsable de leurs fantaisies? Il ne leur a pas toujours livré son secret: c'était à eux de le surprendre. Il n'y a pas toujours chez Démosthène de plan régulier : il y a toujours une disposition savante, justiliée par un dessein arrêté et calculé, non sin- l'observation des pratiques ordinaires, mais sur l'etîet à produire. Ainsi, les artistes à (jui est due la merveille du Parthénon, permettaient aux colonnes de dévier de la perpendiculaire; ils rétrécissaient certaines parties de l'ornementation du monument; ils diminuaient progressivement les intervalles , altéraient la droiture rectiligne des surfaces, afin d'atteindre à certaines illusions de perspective : la ligne droite n'est pas toujours le plus court chemin pour conduiie au terme de l'art. Démosthène, comme les architectes athéniens, a usé des plans obliques et des courbures ; il en avait le droit. Un boulanger demandait s'il fallait faire la pâte dure ou molle : « Xe peut-on la faire bonne ? » (Aristote).
182 i,"i;i,()o( KNcr. roi iiini k kn (iiuiCK.
— (< l)«'in(>sl,li('iH;. (lil l lj)i<'n, lu* suit pas la iiiclliridc. mais il va selon co qui est avantageux. /> Si. sans méthode ri {,'0 lire use. il enlève les sulfrages. (ju'exij^er de plus? Tout est l)i<'ri (|iii Unit l)i(în.
A les entendre. Esciiine et Démostliène tiennent pai'fois des disr-ours << confus, embrouillés; ^ les deux orateurs adiessent cette critique piécisément aux passages de leurs harangues où ils sont le plus clairs, trop clairs sans doute au gré de l'adversaire. C'est une tactique à l'adresse des juges : on veut leur persuader qu'ils n'ont pas bien entendu l'orateur, alors (ju'ils l'ont parfaitement compris. Ne croyons donc pas nos plaideurs sur parole. Eschine (et sur ce point il se rend justice) ne manque pas d'opposer l'ordre, la clarté de son discours à la confusion préméditée et artificieuse de Démostliène, Il annonce une exposition « toute lumineuse » des iniquités de son ennemi: il veut qu'on n'ait « aucune peine à le suivre. » En efîet, le plan du discours Contre Ctésiphon est nettement tracé et suivi fidèlement. Celui du plaidoyer Contre Aristocrate, un des plus remarquables plaidoyers politiques de Démostliène. est également irréprochable à cet égard. D'ordinaire pourtant, son allure est moins méthodique que celle d'Eschine, d'Hypéride ou d'Isocrate : il indique une idée et la laisse de côté; plus loin il y revient et la développe; il annonce une preuve et il diffère de la donner; il signale lui-même le plan qu'il dit vouloir suivre, et il ne le suit pas (Contre Timocrate. deuxième partie). Démosthène trace de fortes lignes générales qui découpent le sujet en ses parties essentielles, mais ce qui remplit les intervalles est disposé sans ordre rigoureux. A l'occasion, il récapitule les griefs énoncés, les faits démontrés. Ces points de repère, jalons indicateurs de la route déjà
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faite et de celle (jiii reste à parcouiir. ne sont pas superflus. L'orateur (juitte assez souvent sa voie pour s'engager cà droite et ta gauche dans des sentiers où il ne perd ni son temps ni sa peine, car ils l'acheminent au but; mais, au lieu de la ligne droite, ce sont des détours et des mouvements de va-et-vient, semblables à ceux d'une libre improvisation : « Mais parlons du décret d'invitation (au repas du Prytanée); j'ai failli oublier ce point, l'un des plus importants de ma cause.» S'il est parfois malaisé de suivre Démosthène dans les sinuosités de son plan, il ne l'est jamais de marquer l'idée maitresse de ses discours. Chacun d'eux est inspiré par une pensée dominante, âme de la composition entière. Ainsi le discours de la Couronne est tout entier dans les lignes qui serviront d'épigraphe au chapitre XI. Cette unité de la pensée capitale et de l'impression communiquée fait la véritable unité du discours. Démosthène, orateur obstiné, tenace, s'attache cà ne pas le paraître. Il insiste sur les preuves déterminantes, mais non de suite; il les quitte et les reprend. Une fois l'auditeur mis au point qui lui agrée, il sait l'y maintenir sans le fatiguer de redites monotones; au contraire, il s'appli(]ue à dissimuler la persistance de ses moyens sous la variété des formes et l'habileté des entrecroisements. Ses plans ne figurent pas une chaîne, mais un filet que n'aurait pas désavoué Vulcain.
La composition de Démosthène ressemble à l'ordre dispersé de la tactique militaire. Ce n'est pas la disposition régulière du régiment au défilé, marchant avec ensemble et symétrie, avec toutes ses parties à leur place réglementaire. Ses exordes, on l'a vu, n'ont jamais le panache dont se parent volontiers les discours d'apparat. Narration, confirmation, l'éfutation,
184 i.'h,(»(jikn(;k I'oi.iiimik k\ «.hkci;.
pK'niK'iil jnirl à l;i [nrléfM'ii irr^'^Milicrs, sîins rn(''tlio(lc |M'(';(;ih(^; l;i [xMoiJiison (jst partoiil à la fois, coiniric un bon ^(^iK'înil ;iiiiriio tout de sa prescrire. La fiarant,MJc entière est iiru; h'^noii <''p;ir|iilirM' en tirailleurs avan- (;ant. reculaiit, obli(]u;int ;i droite, à gauche, selon les accidents du lerrain et les nécessités de la lutte. Tous les arguments, soldats disséminés, concourent à la même action, l"rapj>ent le même ennemi, obéissent a une même pensée directrice; mais qu'il y a loin de cet ordre a celui de la parade ! L'observation scrupuleuse des règles de l'art est subordonnée ici aux besoins de l'action. L'art vrai, le seul nécessaire, c'est l'ait de vaincre.
La liberté des plans de Démostbène tient à une cause personnelle, le génie de l'orateur; et à des causes générales, les habitudes traditionnelles de l'éloquence des Atti(]ues. Les diversions leur étaient familières (en dépit de la loi qui défendait de s'écarter du sujet), mais surtout les réfutations anticipées, écrites après coup. La composition du discours d'Eschine Contre Ctésiphon nous semble irréprochable, sauf quelques longueurs dues, dans la seconde partie, à ce procédé des prolepses. En général, les harangues échangées entre Eschine et Démostbène sont, tout ensemble, des attaques et des répliijues, ou des répliques et des dupliques à la fois. Ils les ont remaniées après le débat, selon les moyens employés par l'adversaire. Ces additions, pièces de rapport souvent considérables, sont autant de surcharges encombrantes ; elles troublent l'économie du discours primitif et nuisent à la simplicité et à la netteté de la composition. Deux œuvres pétries ensemble ne peuvent guère avoir l'homogénéité harmonieuse d'un ouvrage fondu d'un seul jet.