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DJÎMOSTHÈNE. — l/OHATElH. 137
Sur ce point, les Français sont plus Athéniens que les Athéniens mômes. Les Grecs aimaient la nouveauté (Aristophane n'oublie pas de relever auprès d'eux son mérite de les égayer d'inventions nouvelles), mais le beau les séduisait plus encore. Aussi pouvail-on impunément chez eux ne pas courir après l'originalité. 11 y aurait eu même une sorte de péril, surtout pour un accusé, à le faire avec éclat : « Maintenant, si je vous fais entendre un genre de discours bien différent de ceux qu'on tient habituellement devant vous, veuillez ne point vous en fâcher ; mais pardonnez-moi, réfléchissant que la nature toute particulière des attaques dont je suis l'objet rend nécessaires ces explications d'un genre nouveau » (Antidosis). Isocrate s'excusait d'être original : l'accusateur d'Aristogiton s'en défend: « Je ne dirai rien de nouveau, qui me soit propre, rien de particulièrement remarquable (Trspirtdv). » La supériorité, voilà recueil à éviter ; aussi Périclès dans l'Oraison funèbre, dissimule-t-il la sienne : « Je vais m'efforcer, docile à la loi, de rencontrer le mieux
leurs rivaux comme ils se copient eux-mêmes. Démosthène et Isée établissent dans les mômes termes l'utilité de la torture (cf. M. R. Dareste, Plaidoyers civils de Démosthène, I, 8i). La publicité relativement restreinte des œuvres oratoires favorisait des redites et des plagiats que l'imprimerie rendrait aujourd'hui impossibles. — « Ayant a. rendre les mêmes pensées, je n'ai pas cru devoir me tourmenter pour exprimer d'autre manière ce qui avait été présenté heureusement... Je serais déraisonnable si, voyant les autres faire leur profit de ce qui est à moi, j'étais le seul à n'oser me servir de ce que j'ai moimême composé. » Isocrate, Lettre à Philippe. — Cbez Lucien, Jupiter le tragique, devant la Cour céleste, ne sait comment commencer son discours. — «Imitez les orateurs » lui dit le dieu de l'éloquence et de la fraude ; et Jupiter dérobe à Démosthène l'exorde célèbre de la i^^ Olynthienne.
13S l/liLOQUENCE POLITIQLE EN GHÈCE.
possible Ifis désirs et les pensées de chacun de vous.» Il se contente de l'honneur de se mettre à l'unisson de la cité, et d'(Hre, seul, l'interprète de tous. On ménage ainsi la susceptihilité d'auditeurs rpii seraient blessés d'une richesse et d'une ('lévalion de pensées dont ils se sentiraient peut-être humiliés. Le peupk; aime que l'on soit peui)le : Xéron était devenu l'idole de la plèbe en partageant ses goûts publi(juement. Sous les Caligula et les Domitien, la vertu était une offense ci l'empereur. Le peuple athénien est tyran, lui aussi ; son humeur jalouse impose l'égalité impérieusomenl et à tous les égards ; tout mérite éminent lui fait ombrage, même dans l'éloquence.
La nouveauté des pensées pique moins d'émulation l'orateur athénien que le mérite de l'expression. Le témoignage d'Lsocrate est significatif à cet égard : « Les événements passés sont un domaine commun, abandonné à tous les liommes. En user à propos, en tirer des réflexions convenables, les relever des charmes de l'expression, c'est le propre des habiles. Le plus sûr moyen, selon moi, de faire progresser tous les arts et l'art supérieur de la parole, ce serait d'honorer, d'admirer, non ceux qui les premiers saisissent un sujet, mais ceux qui le mettent le mieux en œuvre : non pas l'auteur jaloux de parler de choses non touchées avant lui, mais le talent capable de traiter une matière connue, de façon à ne pouvoir être égalé {Panégyricjue d'Athènes). » Ainsi, au sentiment d'Isocrate, l'écrivain inventeur doit céder le pas à l'écrivain artiste : le véritable mérite réside, non dans la nouveauté des idées, mais dans leur forme. De même, aux yeux de BufTon, le style constitue la peisonnalité vraie, parce qu'«il est l'homme même. »
Fénelon. dans son troisième Dialof/ue sur l'élo-
D^MOSTHÈNE. — l'ORATEUR. 139
qiieiue, demande que le prédicateur parle d'effusion, verse son âme dans une homélie familière et touchante. Ces exhortations pastorales sont capables de puissants effets, mais elles ont aussi leurs périls : il est dangereux d'improviser au pied des autels. La méthode de Bossuet est plus sûre : Bossuet remaniait ses sermons sans reculer devant de patientes ratures. Ce que Bossuet. et avec lui Bourdaloue, Massillon se sont permis dans la chaire chrétienne toute dévouée au saint des âmes, les orateurs politiijues d'Athènes ne pouvaient le refuser à leur amour de l'art et de l'État. Ce n'était pourtant pas sans donner prise (juel- (juefois à la criti(]ue. Démosthène a cru devoir se disculper d'jivoir écrit la Midienne avant de paraître au tribunal.
Peut-être Midias ajoutera-t-il que j'ai médité et préparé tout ce queje dis en ce moment. Oui, Athéniens, je l'ai médité; pourquoi lenierais-je?je l'ai pesé avec tout le soin dont j'étais capable. En effet, je serais dépourvu de sens si, après les avanies que j'ai reçues et reçois encore, j'avais négligé l'accusation que je devais vous présenter. Mais mon discours, Midias lui-même l'a écrit; car l'auteur d'un plaidoyer est à juste titre celui dont les actes en ont fourni le sujet, non celui qui a eu souci d'élaborer les arguments dont mon bon droit s'autorise aujourd'hui devant vous. Telle est donc ma coutume. Athéniens ; j'en conviens avec Midias. Mais lui, sans doute, il n'a jamais fait une sage méditation de toute sa vie. Car si peu qu'il y eût réTléchi, il n'aurait pas agi avec tant d'extravagance.
Isocrate, artiste écrivain, fait lui aussi son apologie, mais sur un autre ton. Oronte réclame l'indulgence en faveur de son sonnet : il a mis si peu de temps à le faire! L'auteur du l^inrififriquc, plus sincère, fait aux détracteurs des discours travaillés cet aveu d'une candeur confiante : « La plupart des orateurs, dans leurs exordes. adoucissent d'avance l'auditoire; ils
140 lV.LOOÏ^KNCF POr.ITFOIK KN GR^.rP.
nlh'^pfiiont, los uns. lo pon do loisir qu'ils ont eu do so pr<''pnror: les autros. la diffirult/i dV'jralor los expressions à la grandour dos choses. Moi. si je no parle pas d'une manièro di{/no et du sujet et de ma r/*putation ot du tomps ronsarr^^ à la romposition de ce discfnirs rpr<^s do dix ans, la durée du siégo do Troioî), enfin do la longue expérience de toute ma vie, je no demande aucune grâce: je consens au rire et au mépris. » Renommée et longueur de temps oldigont. « Un discours écrit, selon Aristote, tire son mérite des expressions plut^^t que des pensées. » Si l'auteur a voulu le façonner do la plumo. c'était apparommont dans l'espoir de le faire admiror do la postérité. Or. comment lui assurer l'avantage de parvenir à son adresse, sinon par la beauté impérissable, inaliénable de la diction? « Les ouvrages bien écrits, a dit Buffon. seront les seuls qui passeront à la postérité. » La loi moderne protôgo la propriété littéraire: le génie de l'écrivain en la poinçonnant d'un cachet inimitable, la protège aussi sûrement. Les Pascal, les Bossuet, les Démosthéne sont encore moins « volables » qu'Harpagon.
« Les harangues les plus belles à la tribune semblent ordinaires quand on les a entre les mains. La cause en est que, faites pour l'action, si on les réduit à ne plus agir, elles ne produisent plus leur effet et paraissent insipides » (Aristote\ L'action était leur vertu « dominante, » et c'est là précisément la force dont on les dépouille. Ainsi les harangues de Démosthéne même, si puissantes par l'action, s'affaiblissaient à passer de l'ardente tribune sur le papier; c'était la statue aux yeux éteints substituée à l'athlète vivant. Jamais sans doute, même sans retouches, elles n'auraient semblé languissantes et froides; cepen-
DÉMOSÎHÈNE. — l'orateur. Ul
daiit, en dépit de leur vigueur intime, elles ne pouvaient que gagner à (Hie revues pour la lecture. Dans le cabinet, l'écrivain ranime son œuvre d'une vie nouvelle; à la pureté des lignes, à la perl'eclion du dessin, il unit tout à loisir l'énergie pathétique de l'expression, le coloris du pinceau; il use enlin de tous les secrets d'un art capable de faire respirer le marbre et de donner, à force d'illusion, la chaleur de la vie et le mouvement à la toile immobile.
Quant aux preuves des retouches, elles abondent dans les discours de Démosthéne et des orateurs de son temps. Ainsi, l'on ne retrouve plus aujourd'hui dans le plaidoyer de VAmbassade plusieurs expressions ou traits relevés par Eschine. Démosthène, en les supprimant, a prolité des critiques de son ennemi. Les harangues des deux émules renferment maint passage ainsi conçu : ^< J'apprends que mon adversaire s'excusera de la sorte... Il me fera, je le sais, cette objection... Il me donnera cette réplique... Quand il vous dira... ne l'écoutez pas; s'il insiste, répondez-lui..., » ou d'autres formules analogues. Évidemment les discours où ces anticipations se rencontrent, ne nous sont pas parvenus sous leur forme primitive. Peut-être, dans les causes civiles, les logographes commettaient-ils parfois l'inhdélité de se communiquer leurs arguments : le client seul était exposé à en soulïrir; mais dans des débats politiques passionnés, cette supposition est inadmissible. Jamais Eschine et Démosthène n'ont poussé l'amour désintéressé de l'art au point de s'avertir des coups dont leur inimitié cherchait à se frapper.
11. Ces préoccupations littéraires semblent s'accorder assez mal avec l'éloge, cité plus haut, de Fénelon : chez Démosthène « aucun mot n'est pour l'ora-
li-^ L l.l/)(JI KNCK I'()Mll(jri, KN (iJlKCK.
leur... >, A co iiiciiHî DciiiostlK'iie. I'UIhnis n'juocliail (le, coiiiposci' l;il)orifMis('in<;iil (l<'s discours (]:ji seiitiii^iil riiiiilc: Kscliino. (reinj)loyor «les ox|)ressi(iii> « liii\iiill('(!s ;i l'(;\(:(\s. » A re\r'iii|»l«' «le Tliin;y<li«I«*. s(îl()n l;i roMiiiiijiKî de Deiiys d'Iliilicinnasse, Dc'mik»lli('ri(3 :i j)ivréi'('; ;iij I;iiij(;i[,m,' ordiiiaii'e et rialuiol urn* diclioii l'oclu'i'cliée. visaiil a rorij/iiialih' df ratliliidc eL du relief. — Goinnieiit concilier celle coiiLradiclioii apparente? Il est vrai, Démoslhène ne poursuil pas la beaulé du discours pour faire penser à soi: il sorl de lui-même et ne voit que la patrie; mais le salut nuMiie de la patrie rol)lige à être artiste excellent. <' Démostliène ne cherche point le beau, il le fait s;ins y penser. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. » N'en déplaise à l'auteur de la Lettre à l'Académie, Démoslhène s'attachait, non pas seulement ta habiller ses pensées décemment, mais à les présenter sous un costume qui prévint en leur faveur des yeux hahitués à rechercher partout les perfections exquises de la forme. Démoslhène a cherché le beau, il y a pensé constamment, mais il a su le réaliser avec un art imperceptible; il a travaillé assidûment son éloquence, mais ce travail ne lui a jamais rien ôté de son naturel, de sa sincérité. L'orateur, même après ses veilles sludieuses. a toujours conservé le droit d'appliquer à ses harangues politiijues le mot qui termine la quatrième Philippiquf: « Voilà la vérité. Athéniens, dite en toute franchise, avec simplicité et dévouement. Je ne sache rien de meilleur à dire. » Il aurait pu ajouter, s'il avait été de l'humeur d'Isocrate : je ne saurais non plus le dire en meilleurs termes ni avec un talent plus persuasif.
L'auditoire fait l'orateur. L'Aréopage absolvait une courtisane accusée d'impiété, parce qu'elle était belle ;
DÉMOSTHENË. — l/ORATÉUR. i ili
(le même, le peuple atliénien regai'dait avec iiuiulgeiice Eschine, l'ami de Pliilippe, parce qu'il était éloquent et beau. Pour maîtriser une telle cité, Démostliène devait puiser sa force dans l'union de l'éloquence pratique des premiers âges avec l'éloquence savante exigée de ses contemporains. Il lui fallait mériter l'éloge décerné par l'auteur du De oratore à Périclès : « Les grâces reposaient sur ses lèvres ; quand, en s'opposant à la volonté des Athéniens, sa voix, animée par l'intérêt de la patrie, prenait le ton sévère de la réprimande, elle savait rendre agréables et populaires les traits qu'elle lançait contre des hommes environnés de la faveur du peuple. » Si Démostliène, orateur-ministre, devait être artiste à la tribune, à plus forte raison l'orateur-écrivain avait-il le droit de l'être dans son cabinet : là, il ne s'adresse plus aux hommes d'Athènes ; il plaide en quelque façon sa cause devant la postérité. Il veut nous subjuguer nous aussi par la hauteur de la raison, l'élévation des sentiments, la perfection du langage. S'il nous traite en Athéniens, ne nous en plaignons pas.
Nous avons loué la brièveté de Démostliène, son dédain de tout ornement qui n'est qu'ornement. Cet éloge convient, sans restriction, aux PinUppiqucs, aux harangues exclusivemeni politiques et toutes d'action. Ses autres discours renferment quelquefois des morceaux de pur agrément, que le plaisir de les lire empêche seul de qualifier de longueurs. Peut-être ces développements de luxe n'ont-ils pis été prononcés. Le papyrus est patient; le juge atliénien, qm ne partageait pas avec Philocléon le privilège aristophanesque démanger sa purée à l'audience, ne l'eût peut-être pas toujours été au même degré. Et pourtant l'esprit grec est indulgent en général aux discours prononcés à
s(Mil(' lin (le |)l;iir<\ L;i tr;i;(t''(li«* .s(î les pcriiK^tlail <jij»'l- (jiicfuis : U'll(;s sont les longues tinulos géo;/i-;i|)lii(]i]<'s (In Proniétlirr, (i'Kscliyle. Im récit de la rnoit (J'ilijipolytc. i(3proclié pur Fénelon ;i Macine, aurait certaineinenl liouvé grâce devant des Athéniens. Même dans les plaidoyei's r'i\ ils. on la clepsydre dispensait le temps avec mesure, la sobriété attiqne ne s'est j)as toujours interdit les amplilications agiéiibles. L'auteur du discours Contre yàra remonte justju'a Thésée pour faire l'historique du droit de cité à Athènes, digression sans doute bien accueillie de l'auditoire, mais non indispensable au débat. Le plaidoyer Contre Lacritos renferme une énumération instructive pour nous, mais inutile à la cause, des tribunaux athéniens et de leurs attributions respectives. Les dicastes trouvaient-ils un plaisir particulier à ce dénombrement des guêpiers où ils allaient loucher les trois oboles ? On serait tenté de le croire en voyant Démosthène renouveler cet étalage de science juridique dans le plaidoyer Contre Àndrotton, et Hypéride en orner le début de son discours Pour Eaxénippe. Le plaidoyer de rjémoslhéne sur les prévarications de VAtnbasmde contient deux horsd'œuvre splendides, dignes de la gravité du débat et de l'orateur, mais ce sont des hors-d'œuvre (purpareas pannus). Le premier est la peinture justement admirée de Pline le jeune (Lettres IX, 26), de la lèpre contagieuse de vénalité qui a perdu la Grèce. Le second est une récapitulation saisissante des envahissements de Philippe, page éloquente d'histoire politique, mais étrangère à la démonstration de la culpabilité d'Eschine.
Aristote dans sa Rhétorique (I. i ; III, 17), a nettement marqué les conditions diverses, à cet égard, de la tribune et du barreau : « Le genre délibératif n'ad-
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met guère les digressions reçues au barreau, où l'on peut invectiver contre son adversaire, parler de soimême, émouvoir les passions. Les discussions délibératives se rapportent à un intérêt général. Là, l'auditeur est juge en sa propre cause, et l'orateur doit se contenter de montrer que ce qu'il soutient est véritablement tel qu'il le dit. Au barreau, cela ne suffît point; il est encore utile de s'emparer de l'esprit de l'auditeur. En effet, comme il s'y agit de l'intérêt d'autrui, les juges, ne recherchant que leur propre satisfaction, écoutent pour leur plaisir, accordent tout à l'orateur et oublient leur devoir de juges. Aussi dans plusieurs endroits, la loi défend de se jeter en des digressions étrangères au sujet. Mais, dans les assemblées publiques, ceux qui délibèrent veillent suffisamment eux-mêmes à l'observation de cette règle. » Ceux des plaidoyers de Démosthène qui sont à la fois politiques et judiciaires participent des qualités attribuées à l'éloquence de la tribune et à celle du barreau. L'orateur, tout ensemble avocat et conseiller du peuple, s'y donne libre carrière et il y réalise, grâce à la variété des tons et des moyens, l'idéal de l'éloquence, triomphe réservé, selon Cicéron, aux causes judiciaires et, à plus forte raison, aux œuvres où les deux genres ont mis en commun leurs ressources et beautés propres.
Quand Démosthène remanie ses discours, il en supprime les pièces justificatives, les lettres, traités, textes de lois, décrets ou projets de décrets, et témoignages. Quelques-uns de ces documents le plus souvent nécessaires à la cause, quelquefois inutiles à demi, avaient servi à reposer l'orateur, sinon les juges, comme dans le plaidoyer de Lysias Contre Eralosthène. Le tribunal n'était pas seulement délassé, mais charmé, quand les témoins étaient des poètes tels que Solon,
M()iin'r«', ll('*si()(l<'. Kiiripid»'. l/aiil<*ijr irprodiiit lidrl»'iiKîiil ces (l«'i)osili()iis, à hi jurande, satisfactiou du Iccloiir ; il siippriiiHî les autres, ('elles-ci avaient pu donner (jii(d(jiie répit à l'auditoire, comme ferait une courte sus|»ensi()n d'audience : Démostliène les épargne, comme insipides, au lecteur. La plupart des j)ièces odicielies transcrites dans le discours de la Couronne sont apocryphes. Notre orateur en a, de son fait, conservé quelques-unes manifestement authenticjues : le décret des Byzantins, celui des Chersonésiens. et le décret de Démosthéne. Les deux premiers, témoij^nages de la reconnaissance des peuples qu'Athènes a sauvés, étaient trop honorables au ministre d'Athènes pour qu'il en frustrât son apologie : le troisième est une sorte de plaidoyer pathétique plaidé devant les Thébains contre Philippe : on y sent la main et l'âme de l'orateur. Tite-Live résume volontiers les sénatus-consultes mômes les plus importants, au lieu de les transcrire : par exemple celui des Bacchanales. En général, dans la rédaction dernière, Démostliène néglige les documents techniques où il n'a pas fait œuvre d'orateur ; il sacrifie les parties ingrates qu'il désespère de traiter avec éclat :
Quae desperat tractata nitescere posse, relinqiiit.
Il semble craindre ({ue la postérité ne s'intéresse pas à certaines particularités topiques ; il veut lui oflrir des discours embellis de développements propres à exciter l'admiration en tout pays et en tout temps \
* Démosthéne (le fait est digne de remarque) ne nous a transmis aucune harangu^ se rapportant à l'une des deux années qui précèdent Chéronée. Et cependant, après la 4'"*' Philippique (qui déjà renferme des redites), de 340 à 338, il
BÉMOSTHëNE. — l/oiUTEUll. 147
De là, la suppression de maintes circonstances locales ou temporaires, rappelées sans doute à l'espril des auditeurs, passées sous silence auprès du lecteui-. A ces détails exprès Démostlîène préfère des thèses politiques, administratives, morales, où l'éloquence se déploie avec tous ses avantages ; et cela au grand déplaisir de la critique moderne. Pourquoi est-il si difficile de marquer exactement les dates des Olynthiennes ? (Déjà Denys d'Halicarnasse les donnait dans un ordre contraire à celui des manuscrits et des commentateurs les plus anciens) ; c'est qu'elles ne renferment pas assez d'indications précises sur les circonstances qui ont précédé ou provoqué le discours de l'orateur. Les œuvres de Démosthène seraient aisées à replacer au point précis des événements, si l'histoire s'y retrouvait reproduite au jour le jour. Ces détails éclaireraient pour nous la harangue, comme l'encadrement de la narration historique éclaire celles de Thucydide. Mais Démosthène semble avoir écrit moins pour les critiques ou les historiens de l'avenir que pour les lettrés. Ses harangues politiciues ne reflètent pas comme les discours de nos assemblées modernes, les incidents de la vie politique quotidienne ; elles ont comme un air de famille, elles sont nées des mêmes nécessités et portent l'empreinte d'un fond commun d'idées et de sentiments.
dut monter souvent à la tribune. — A l'approche de la crise décisive, l'oraleur artiste avait cédé la place à riioninie d'action, négociateur, or,i^anisateur. La période de prédication morale et paîriotique était passée ; dans ce domaine, Démosthène n'avait plus rien de nouveau à dire aux Athéniens. Ministre d'aflaires, chargé de tout le gouvernement, il ne prononçait plus que des discours d'affaires qu'il estimait sans doute de peu d'intérêt pour nous.
l/(''loi]ii(;ii<:<' atli(|ii(; in' hait pas le li(;ij loiiiiiiiiii. a j)ioii(li(; ('<; mot dans son accejilion la jjIijs liaijt<; ; elle ciïac.o voloiiti(;rs les réalités du moiiH'iit jiourélfvei- le discours à des considérations supérieures aux |ioiiits (le Nue de |)ui-e actualité. Ainsi le statuaire eira(;ait les tiaits personnels du vainijueur des jeux, pour y subslitiier une beauté anonyme, impersonnelle, mais d'un eiïet sùi' et univej'sel. C^'est là, dans l'éloipience. une trace de l'espiit pliilosoplii(jue (pji s'attache moins aux accidents particuliers, lesquels se modifient à l'infini et passent, (ju'à l'élément général et immuable. L'auteur de VAntidosis a fait l'éloge des dévelo[)pements généraux et il y appliijuait son talent avec succès ; par là. mais par là seulement, il justifiait la louange complaisante que lui donne Socrate dans le Phèdre : en ce jeune homme « il y a de la philosophie. » A cette influence de l'esprit de généralisation se rattachent les théories politi(jues ou morales, les exposés de principes, les définitions oratoires et les portraits (le vrai démocrate, le fidèle ambassadeur, le sycophante, etc.) répandus dans les œuvres des maîtres de la parole. Leur style était redevable à cette manière d'une gravité majestueuse qui, même au temps où la tribune était le plus passionnée et militante, rappelait l'étroite union de l'éloquence moins agitée des premiers âges avec la philosophie morale : au témoignage d'Hérodote (VIII, 83), la harangue de Thémistocle à la flotte grecque de Salamine avait roulé tout entière sur l'opposition entre le bien et le mal.
Le peuple athénien, léger, ailé comme le poète, était très capable aussi de méditation abstraite. Ses philosophes, Platon, même Aristote, dont Cicéron a loué j l'éloquence aux flots d'or (fliimen aureum orationis), | étaient des orateurs artistes consommés : de même t
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ses orateurs aimaient à s'entretenir de considérations philosophiques. Le premier plaidoyer contre Aristogiton en ofîre une preuve remanjuable. Lycurgue, dit le défenseur d'Ariston, a déjà traité le fond de la cause ; « moi, je veux vous entretenir des pensées qui doivent diriger toute délibération sur les intérêts de l'État et les lois. Au nom de Jupiter, permettez ici l'emploi de la méthode (jui m'est naturelle et a ma préférence : je n'en saurais pi'atiquer d'autre. » Et aussitôt il entre dans des réflexions générales sur les mœurs, les lois, l'ordre public. « Je ne dirai rien de nouveau ni de saillant, ni de spécial ou d'original (l'âtov), mais ce que tous vous savez comme moi.» On ne peut annoncer de meilleure grâce les lieux communs (jui suivent cet aveu. L'orateur s'incline devant Adrastia ou Némésis ; il rappelle l'universalité du sentiment religieux : « Toutes les nations ont dressé des autels à la Justice, à la Loi, à la Pudeur ; et bien que le cœur de l'honnête homme soit le sanctuaire le plus beau, le plus saint, ceux que sa main élève n'en sont pas moins dignes de la vénération publi(jue. Mais quels sacrifices y furent jamais offerts à l'Impudence, à la Calomnie, au Parjure, à l'Ingratitude, vices qui habitent le cœur d'Aristogiton ? » Plus loin il trace à priori le portrait du partisan de cet aboyeur public; et k la fin. dans une tirade pathétique, il demande aux juges de quel front ils oseront jamais se prosterner devant Cybèle, si, parjures à leurs serments, ils violent les lois commises à leur défense.
11 importe de marijuer avec netteté dans quel sens et dans quelle mesure Démosthène aime les développements généraux : même dans ces morceaux il reste lui-même, c'est-cà-dire sobre et rigoureux. « Les personnes dépourvues d'instruction, dit Aristote, per-
sij;hI<îiiI lii iiiiiltitiide pins fiiciloinont rjiif los savjuits : en (îlîot, ceux-ci ont recours aux lieux communs, aux considérations générales ; les autres, aux choses qu'ils savent et (jui tiennent de prés au sujet. » A cet égard, l'élocjuence de Démosthéne est à la fois savante et pol)ulaire. Toujours et paitout. il serre de prés le sujet et demeure logicien précis. Néanmoins, s'il n'est pas de l'école de liulîon, qui recherche les termes généraux comme plus nobles, il aime les thèmes généraux comme plus propres à l'éloquence. Ainsi, étant donné un thème général, Démosthéne le développe avec des raisons et non avec des phrases, en éveillant les sentiments appropriés, en alléguant des faits. Ces développements sont tout autre chose (jue des lieux communs en l'air ou des conceptions abstraites, sans application directe, ni preuves à l'appui : mnis, avec cela, ils sont tels qu'il pourrait les répéter à peu prés indifféremment toutes les fois (pi'il monte à la tribune. Ces réllexions sur les développements généraux s'appliquent surtout aux discours de Démosthéne appartenant au genre délibératif pur ; dans ceux qui se rattachent par quelque côté au genre judiciaire, l'orateur aborde sans hésiter les discussions ardues de faits et de dates. De détails minutieux, il tire des indices ou des preuves avec la sagacité merveilleuse de ses plaidoyers civils, où il lui faut à tout moment commenter de près les lois. Ainsi le discours surr.-lm6a.ssade est, notamment dans la première partie, une controverse serrée où Démosthéne saisit son adversaire corps à corps et l'étreint de toutes les façons. Il le tient constamment à la pointe de son épée et déjoue toutes ses feintes et souplesses pour se dégager. Eschine est un Protée, mais Démosthéne sait le captiver si étroitement dans les mailles drues et inflexibles de
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son argumentcation, qu'il ne peut lui échapper. S'il ne succombe pas sous les coups de l'adversaire, au moins il les reçoit tous ; il sort de la lutte tout meurtri, sinon terrassé.
Dans la seconde partie de la harangue, les thèmes généraux trouvent place : c'est que le discours de V Ambassade appartient à la fois à la tribune et au barreau. De même, le discours sur la Chersonèse renferme un débat relatif à Diopithe et des considérations de politique générale. Une seule des harangues exclusivement politiques de Démosthéne est franchement technique et toute d'affaires, les Summories : « Vos préparatifs, leur meilleiire forme, leur plus grande célérité, tel est l'objet difficile que j'ai pris la peine d'approfondir. » Démosthène l'a prise d'autant plus volontiers, qu'il ne devait peut-être pas permettre à ce discours austère d'affronter la tribune. Il eût fallu sans doute, pour faire agréer d'un auditoire de dilettanti ce travail aride, une autorité dont manquait, même après le succès de la harangue contre Leptine, un orateur politique de trente et un ans. \ous doutons, avec de sages critiques, que le discours des Symmories ait été prononcé.
Le genre judiciaire s'exerce sur le passé, le délibératif sur l'avenir. Le délibératif est donc plus difficile, mais en retour il est plus beau, car il s'alimente de plus nobles matières. L'éloquence s'y dégage des passions mesquines de la vie de tous les jours; par delà les intérêts et le salut des particuliers, elle voit l'intérêt, le salut de l'État. Elle ne s'arrête pas à torturer un texte juridique laissé en proie à l'éternelle chicane ; à l'exemple du préteur, elle n'a cure des petites choses. Elle s'autorise du devoir public, de la justice politique et sociale, de l'honneur national, de celles des lois humaines et divines qui sont les interprètes immuables
152 l/^ÎLOgiIKNCK V()\A]\(JVK EN GHKCK.
(l(î lîi conscicnco (1(; Ions l(*s Ifimps. L'àrne du (:itoy(;[i, chez r)(''jno.stliène, ost k la hîiiitfîiir d'objets si relevés, et son éloquence s'y égale sans etîort; elle doit cette dignité éminente an goût de l'orateur pour- les développements généraux, et au talent supérieur avec lequel il donne une expression achevée à la conception et au sentiment du vrai, du beau absolus.