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CHAPITRE VII

les joutes oratoires dans les debats politiques

d'atiifnes

I. Observer la physionomie propre à chaque race et replacer les œuvres littéraires dans le milieu ()ui les a vues naître, tel est le principe de la ci'itiijue historique. Trop négligé par les anciens et leurs scrupuleux imitateurs du dix-septième siècle, ce principe s'est imposé, depuis le dix-huitième, au critique soucieux de la justice et de la vérité. Hors de là on peut « vétiller, » selon l'expression de Pope, mais non critiijuer vraiment. Fidèles à cette méthode, cherchons dans l'esprit artistique et dans certaines dispositions morales des Grecs l'intelligence exacte de leur éloquence.

Dans les plaidoyers de V Ambassade et de la Couronne, la lutte de Démosthène contre Eschine se confond, à certains égards, avec sa lutte contre Philippe. Ici l'orateur s'attache à démasquer le député prévaricateur ; là, vaincu par Philippe et ses alliés de l'agora, désigné à la haine publique comme auteur de désastres irréparables, il se glorifie d'avoir été l'âme de la lutte où la patrie a sucombé; et tandis que son adversaire, justifié en apparence par Chéronée, veut humilier et perdre un rival, celui-ci, confondant sa cause avec celle de la cité, établit entre le ministio d'Athènes,

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AUi('iit',> iiK'iiir cl les ;ii('ii\ ijih* srjlidariU'* ijiii loir»' Irs Alfirnicns ;i o|>lor entre hi juslificalion do I)r';mosth('îne on l;i ((iiKhifiiiiMlidn (\('> liéins de Marallir)ii. Démosllièiie plaide si bien sa cause et celle de riionneiir nnlional , (jue le peuple pioflarne. îi la confusion d'Kscliine. (pu; l'inspirateur de Cliéron/îe a bien mérité de la jjatric. Jamais spectacle fut-il plus im|)Osant (jue celui d'un peuple se vengeant de ses vainijueurs par une protestation maj,'nifi(jue du droit contre la force, du devoir contre l'intérêt? Jamais aussi j)lus belle œuvi'c oratoire n'iionora la tribune politi(]ue. Voilà le grand côté de la lutte de Démostbone contre Eschine et des deux discours où elle s'est manifestée avec le plus d'éclat. Mais, sans donner prise au reproche de rabaisser de si hautes œuvres et de rapetisser des colosses, il est permis de les considérer sous tous leurs aspects. Démosthène n'est pas seulement un conseiller public animé contre Eschine d'une haine patriotique; il est aussi son rival en éloquence. Chez lui, l'artiste s'unit au citoyen ; et dans cette grave et généreuse figure, des passions et certains traits particuliers permettent de reconnaître, à côté du ministre d'État, l'homme et l'Athénien. A plus forte raison voiton l'émule et l'artiste paraître au premier plan dans Eschine. qui fut toujours orateur beaucoup plus que citoyen.

Les auditeurs de Démosthène sont des artistes épris du beau langage ; ils l'ont en si haute estime que, pour les engager à se donner ta Philippe, Eschine n'oublie pas de louer l'éloquence du Macédonien. Ils écoutent leurs orateurs comme des virtuoses ; ils assistent aux débats de la tribune comme on ferait à un spectacleconcert propre à enchanter également l'esprit et les oreilles. Les discours panégyriques, ditlsocrate. où se

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discutent les intérêts des cités ou ceux de la Grèce entière ont, de l'aveu de tous, une grande analogie avec les compositions rythmiques et musicales, et donnent le même plaisir à l'auditeur (Antidosis). Le peuple, dit l'auteur de VOratoi' (51 .63). est très sensible à l'harmonie. « Que dans un vers, une longue ou une brève échappe au poète mal à propos, tout le théâtre se récrie. » Au contraire, au forum, l'assemblée acclame avec ravissement la chute heureuse d'un dichorée (comprobatit). La cité de Minerve était plus délicate encore à cet endroit. Les Athéniens détournaient leur attention des raisons les plus solides pour bafouer une formule de serment inusitée, ou une faute de prononciation dans l'accent. Un mouvement d'épaules disgracieux, un geste brusque ou mal ajusté aux paroles, une expression insolite excitait les rumeurs du Pnyx ; il n'en fallait pas davantage pour être poursuivi des traits des comiques. A la tribune, et même devant un modeste tribunal, l'orateur athénien est comme en scène : il y doit satisfaire de tout point aux exigences artistiques de l'auditoire. La vertu plaît davantage relevée par la beauté du corps. Au même titre les imperfections physiques, à Athènes, déprécient l'éloquence et en compromettent le succès. Pélisson abusait, disait-on, de la permission accordée aux hommes d'être laids : Paris était plus indulgent qu'Athènes. Socrate est peut-être le seul Hellène à qui les Athéniens aient pardonné sa laideur; encore est-il possible qu'il eût échappé à la ciguë, s'il avait eu la beauté d'Alcibiade.

Les plaideurs des causes civiles de Démosthène manquent parfois des avantages séduisants prodigués à ce favori des Athéniens ; ils s'en excusent de leur mieux. Si l'extérieur laisse à désirer chez eux, ils n'en

flemoiJi^Mil pas ukmiis d»- |)ravcs gf»Fis : Ma lij(inf. '^ dit Apollodore, « est jh*ii ajrioablo ; ma (I/Triarcln*. précipitée; ma voix. raïKjijo ; jft hî sais, Athéniens. Je ne suis |)as (le ceux (juo la natuif a favorisés, (les défauts

(|ui choqnont m'ont plus d'iino fois fait tort, mais »

celîi ne l'omprclie pas de valoir mieux (jiie son adversaire Stéphanos et d'avoir raison contre lui. .\irobule réclame de Pantrnnétos une somme d'argent prêtée; le débiteur essayait de le payer de railleries : il le traitait de grand trotteur (zoL/h j3a5îCo)v); comme si W bon droit se mesurait à la longueur des enjambées. « Quant à ma démarche, à ma maniêie de parler, juges, je vous en parlerai en toute franchise : je me connais, je sais mes défauts ;... le seul profit qu'ils me rapportent, c'est de déplaire à (pjel(|ues citoyens. N'est-ce pas un maJtieur pour moi ? Mais (ju'y faire, et si je prête de l'argent, est-ce une raison pour ne pas me le rendre et me faire payer encore une amende ? non assurément... Chacun, il me semble, est tel que la nature l'a fait. Détruire son ouvrage est impossible; sans cela nous nous ressemblerions tous les uns aux autres. » Ma partie adverse est laide, donc elle a tort. Mon créancier bredouille, donc nous sommes quittes. Ces déductions abusives sont redoutées des plaignants disgraciés de la nature et les obligent à des excuses candides.

II. Au nombre des vertus les plus souhaitables, les Grecs plaçaient la vertu afjonistiqup, précieux composé de la taille, de la vitesse et de la force. Cette vertu, un des éléments du bonheur, faisait l'admiration des Hellènes aux grands jeux de la Grèce. Pindare célébrait, comme les plus glorieux des mortels, les coureurs et les pugilistes couronnés à Olympie. Elle faisait leurs délices au théâtre, où les poètes comiques

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et tragiques leur offraient deux spectacles également goûtés, celui de combats de passions et de combats de raisonnements. La vertu agonistique brillait de même devant les tribunaux, témoins de luttes d'escrime où l'on rivalisait de vigueur et d'agilité d'esprit. Eschine et Démosthène usent parfois de comparaisons qui assimilent leurs débats aux luttes gymniques. Visconti mentionne deux statues de Lysias et d'Isocrate représentés en athlètes, emblème de l'analogie des luttes de l'arène avec celles de la tribune et du barreau. L'idée de concours, de lutte (aYwv), est une des idées essentielles de l'esprit des Grecs ; on la rencontre dans leurs écrits à tout moment. Les idées d'un peuple sont un reflet naturel de ses mœurs. Chez les Grecs, si épris de gloire que c'était là, au jugement indulgent d'Horace, leur seule avidité : prœter laudem, nullius aimris, la vie était un exercice d'émulation perpétuel. Athènes avait des concours de force, de vitesse, de beauté ; des récompenses y étaient offertes à l'excellence de tous les talents.

Mais, parmi les spectacles qui faisaient de la cité de Minerve un séjour enchanté, il n'en était pas de plus recherché que les luttes d'éloquence, vraies fêtes de l'esprit, où le sentiment de l'art effaçait trop aisément celui du juste. Les Athéniens goûtaient ce divertissement en fins connaisseurs, sans grand souci de la cause même. Eschine regrette le bon vieux temps, loué par son père Atrométos, vieillard de quatre-vingtquinze ans, où les juges étaient plus attentifs qu'aujourd'hui. « Rien de si ridicule au contraire que ce qui se pratique de nos jours. Le greffier lit le décret de l'accusé ; les juges inattentifs et distraits, écoutent cette lecture comme un détail étranger, comme une chanson.» Les auditeurs d'Eschine et de Démosthène sont

friîinds siiiloul (If*s h(*aii\ morceaux d'éloqueiir»! qui font vioUînce à la distiaction. Ouant au sujf^t ni^Tne du prorï's, il est souvent laissé dans l'ombre, l/acousé est intérossc'î ;i Mattor rvAio disposition du tFil)imal : il détouiiie l'iiLtcnlion du point capital, il se jette volontiers sur des digressions agréables. Tout doucement la clepsydre s'épuise, le jour s'écoule et, au mépris du serment des liéliastes : « Je pOF'terai une sentence sur l'ohjet du débat. » on lève la séance sans avoir statué. Devant un auditoire ainsi disposé, il n'est pas surprenant de voir les débats politiques se transformer parfois en joutes oratoires. Aux yeux de Démostbène, l'accusateur de Ctésiphon ne songe pas sérieusement à obtenir justice de prétendus délits, mais seulement à « faire parade de son talent. » En effet, dans leurs duels les plus acbarnés en apparence, parfois les Grecs poursuivent, à côté d'une vengeance personnelle, un succès littéraire. Ardents à une lutte passionnée, Escbine et Démosthéne cberchent à s'écraser l'un l'autre sous le poids de la réprobation de la cité, mais aussi à s'accabler, à la face de toute la Grèce, de leur supériorité oratoire. Aussi prennent-ils leur temps pour se livrer à ces passes académiques. En 344, Démostbène laisse pressentir la mise en accusation d'Escbine député prévaricateur, mais l'attaque directe et formelle est intentée seulement en 342, prés de cinq ans après l'ambassade incriminée. Démosthéne. il est vrai, attribue ce délai à un motif honorable, le désir de ne pas troubler par des débats intempestifs la République aux prises avec Philippe : « J'en ai dit assez pour réveiller vos souvenirs. Épargnez-nous, grands dieux, l'examen rigoureux de ces perfidies ! Contre aucun coupable, méritàt-il la mort, je ne voudrais provoquer un châtiment acheté au prix du péril et du

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