‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 13 sur 31 · JOUTES ORATOIRES · texte numérisé non relu

JOUTES ORATOIRES

malheur de tous ^ » A son tour, Escliine prononce sa harangue contre Ctésiphon en 330 seulement. Sans cloute, il avait, dès 338, au lendemain de Chéronée, attaqué la motion de l'ami de Démosthène, mais les plaidoiries avaient été remises à huitaine... d'années. Pourquoi cet ajournement si considérable ?

C'est là une des objections favorites de Démosthène; il y revient sans cesse, afin d'édifier les juges sur la bonne foi de son ennemi. — Si j'étais coupable, pourquoi ne pas me dénoncer au moment même du délit, ne pas me convaincre, pris sur le fait? « Que penser d'un médecin qui, n'ayant rien ordonné à son malade pendant toute la maladie, viendrait, après la mort, aux cérémonies du neuvième jour, faire aux parents le détail des remèdes qui l'auraient guéri ? » Au milieu même des événements, tu n'aurais pas osé me traduire; l'évidence des faits , l'indignation [publique t'auraient aussitôt confondu. Aujourd'hui, le moment te paraît favorable de m'insulter « comme du haut d'un tombereau, » et de faire ta cour à Alexandre. — Aux reproches embarrassants de Démosthène, Eschine réplique par l'étalage de beaux sentiments et surtout par des injures :

Après la bataille, nous n'avons pas eu le loisir de songer à ton châtiment ; envoyés en ambassade, nous travaillions au sahit de la patrie. Mais, non content de l'impunité, tu sollicites des récompenses, tu livres Athènes à la risée de la Grèce !

^ Bien précieuses seraient ici des confidences analogues à celles de la correspondance de Cicéron ; l'orateur romain y fait parfois des aveux très instructifs. Avec Démosthène, qui n'a pas laissé de lettres Ad familiares, le critique n'a pas la ressource, là où l'histoire est muette, de pénétrer dans l'intimité de l'arrière-scène et d'y prendre sur le fait les sentiments et les motifs,

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Alors jo nip \he, et je t'arxuse... Mon silence, Démoslh/'nc, était (I M à la sirnpiicilr dr ma vie. Content de peu, je ne désire pas ni'einichii' j)ar d<'s voies honteuses. Aussi je parle, je me lais d'apn^s une volonté lY'fléchie, et non au gré (le profusions ruineuses. Mais toi ! payé, tu deviens muet! l'or dépensé, tu cries! Tu ne parles ni à Ion heure, ni selon tes convictions, mais à l'ordre de qui te soudoie.

A côté de ces motifs oratoires ou sincères, il en est un autre, non avoué, mais puissant. Si, en dehors des considérations polili(jues (jui ont pu favoriser l'ajournement, l'adversaire ditîère volontiers les hostilités durant de longues années, c'est afin de s'assurer de plus grandes chances de victoire ; il n'y a pour lui nul péril en la demeure. Aussi, au lieu de dénoncer l'ennemi le jour où le crime est commis, on épie patiemment le moment le plus favorable à l'humiliation d'un rival : c'est aflaire d'à-propos ; l'opportunité devient ici l'auxiliaii'e de l'artiste. Démosthène livrait le secret de son adversaire en disant : Eschine a voulu m'accuser à son heure, à son aise ; « Aujourd'hui seulement il entre en lice ; il s'imagine, ce semble, que vous êtes venus assister à un combat d'orateurs (p-rjTÔpcov àYôjva) et non examiner la conduite d'un ministre : juger les beautés d'un discours, et non peser les intérêts de l'État. »

Parfois l'émulation des deux adversaires est voisine de la jalousie ; celle de Démosthène paraît « hyperbolique » à Eschine. Peut-être, en effet, n'en fut-il pas exempt. Tantôt il peint son adversaire orateur incomparable, homme d'État prodigieux, se rengorgeant au milieu des applaudissements de l'assemblée, et descendant de la tribune « avec une majesté grande » ({xàXa aepwç) ; tantôt ce sont des allusions malignes aux avantages physiques et à certaines supériorités de son rival. Démosthène se refusait à improviser : Eschine

était toujours prêt. Démosthène ne laissait jamais éteindre sa lampe ; il creusait laborieusement son sillon : Eschine semblait ignorer le travail de la lime et était éloquent d'abondance. Démosthène félicite Eschine de son excellente mémoire : lui-même en a manqué dans une circonstance cruelle. Eschine sait débiter de longues tirades « tout d'une haleine ; » il a la prononciation claire, la voix harmonieuse et sonore : Démosthène relève, à plusieurs reprises, ces qualités d'Eschine sur un ton ironique, imprégné d'envie : — Eschine est heureusement doué pour le métier d'acteur tragique ; il sait poser avec dignité, se draper à la Selon. C'est « une belle statue, » et quels poumons ! Jamais crieur public n'en eut de plus retentissants. Ses deux frères, les greffiers, sont aussi des porte-voix émérites ({isYaXo^^tovoO ; c'est un talent de famille.

La puissance de la voix était un avantage particulièrement goûté des anciens. Cicéron en appréciait la valeur, à en juger par ce trait des Verrines : « Quelle voix, quels poumons, quelle vigueur pourraient soutenir l'effort nécessaire à l'accusation de ce seul attentat ! » Des poumons de fer (ferrea vox) étaient des auxiliaires indispensables devant les multitudes tumultueuses du Forum ou du Pnyx. Le jour où il harangua les Dix- Mille en Arcadie, Eschine dut se trouver bien de la solidité des siens. Même dans les salles de nos assemblées modernes, une voix frêle peut compromettre, aux jours d'orage, la victoire de l'orateur. Il lui faut un organe capable de maîtriser le tumulte et l'oreille. Mirabeau avait une voix caressante dans le diapason de la séduction, « horriblement résonnante dans les accents de la fureur. » Aurait-il'été, au même degré et aussi constamment, le dominateur de la Constituante, sans l'appoint de ce formidable tonnerre ? « Dans les

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cxorciccs j)ijl)Ii(s, dil Arislolf;, colui (|i]i jkjssj'mIc cc.^ trois ;ivant;ij(('s, la force* de la voix, l'Iiarnioriie, le rytliiTifî, on\He. le prix. Au ih&Mre, les comédiens aujoiird'liiii l'emportent sur les poêles; de même dans l(;s joutes |)oliti(|ij(îs (TroXir.xo'KàYôjvaç), l'orateur doué d'une; helle action emporte les sulfr'ages. »

Le charme de la voix. éN'ment principid d»î l'action, devait exercer une séduction bien forte sur l'organisation musicale et artisti(jue des Athéniens, pour (pje Démosthéne poursuivit celle d'Eschine de sarcasmes si opiniâtres. Il la raille à toute occasion ; nous pouri-ions dire qu'il la léfute. tant elle semble «Mre un argument en faveui- de son rival et. chez lui. un insli ument naturel de victoire. Démosthène, dit P^schine, a la voix « aiguë, aigre : » il est obligé de la <^ tendre avec effort. » Celle d'Eschine. véritable voix de « sirène. » mérite que l'orateur de V Ambassade plaide contre elle :

Si vous le serrez de près, il ne saura que dire ; il ne lui servira de rien de faire éclater sa voix et de l'avoir exercée. La voix, il semble nécessaire de toucher aussi ce sujet. Eschine, me dit-on, tout fier de la sienne, se flatte de vous subjuguer par une illusion théâtrale. Or ce serait, à mes yeux, Alhéniens, l'inconséquence la plus étrange. Quand il jouait les malheurs de Thyeste et des Troyens, vous l'avez sifflé, chassé de la scène, presque lapidé, réduit enfin à renoncer même aux troisièmes rôles ; et quand, non plus comédien sur la scène, mais politique chargé des plus graves intérêts de la patrie, il a causé d'innombrables calamités, vous laisseriez sa belle voix vous captiver ! Non, loin de vous une si sotte contradiction. Songez qu'il faut considérer la beauté de la voix, s'il s'agit d'éprouver un crieur public, mais que le mérite d'un député, d'un citoyen qui a prétendu se mêler au gouvernement, se mesure à l'intégrité, à la grandeur des sentiments, quand il agit en votre nom; à l'amour de l'égalité, au milieu de vous... L'éloquence, la voix ou tel autre avantage semblable, joint à la probité et à l'émulation dans la vertu, doit être pour vous

tous une cause de joie, un motif d'encouragement ; car ce bien devient commun au peuple entier. Mais ces talents se rencontrent-ils chez un méchant, vénal, incapable de résister à un peu d'or? fermez-lui la tribune ; ne l'écoutez qu'avec des sentiments amers et hostiles. En effet, la perversité, devenue puissance auprès de vous, se tourne contre l'Etat. Voyez combien ce qui fait l'orgueil d'Eschine a suscité de périls à la République ! (Ambassade).

Le dépit mal dissimulé que ces qualités d'Eschine l'enchanteur inspiraient à Démosthène, fut vraisemblablement avivé le jour où un tournoi oratoire solennel parut tourner à sa confusion, en présence du roi de Macédoine. La malveillance d'Eschine, peintre de cette scène, est évidente ; elle laisse cependant entrevoir la vérité. Les députés délibéraient sur le langage à tenir devant le prince; Démosthène promet « d'ouvrir des sources d'éloquence intarissables, de coudre la bouche » du roi de Macédoine. L'audience est donnée. Démosthène. le plus jeune des ambassadeurs, « à ce qu'il nous dit, » est invité à parler le dernier.

Tous étaient attentifs, on comptait sur des paroles d'une puissance irrésistible ; car ses magnifiques promesses (je l'ai su depuis) étaient parvenues jusqu'à Philippe et à ses courtisans. Dans cette disposition de tous les auditeurs, ce lion de la tribune bégaie, mort de peur, un exorde ténébreux, fait quelques pas dans son sujet, puis tout à coup se tait, se déconcerte, et finalement ne peut plus retrouver la parole. Philippe voyant son embarras, l'encourage \ lui dit qu'il ne doit pas s'imaginer avoir éprouvé la disgrâce d'un acteur sur le théâtre ; il l'invite à rappeler peu à peu et tranquillement sa mémoire et à continuer. Mais une fois troublé et le fil de son

* Ainsi Louis XIV dut uu juur réconforter Massillon. — « C'est le plus petit inconvénient du inonde que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue » {Caractères). Labruyère en parlait à son aise.

2U i/i;f.ooiknck l'oi.nif^rK kn r.rifecK.

(^r.ril perdu, il ne put se i(;m(;ttre cl ne lit de nouveaux elloits (jue pour Hîtomber. Comme on ne disait [dus rien, linlroductcur nous lit retirer... Les olïiriers de Philippe nous rappellent. liOrsque nous sommes rentrés et assis, le prince se met à répondre brièvement et par ordre à ehacun de nos discours. Il s'arrêtait surtout au mien, et avec raison, puisrpie je n'avais, h mon sens, rien omis d(; ce qui était à dire, et plusieurs fois il prononça mon nom. Pour Démoslhéne, dont le rôle avait été si ridicule, il ne lui adressa pas un mot, que je sache; aussi cet homme sufToquait de dépit (Ambassade).

Démoslhéne ne voulait pas rester sur cette défaite ; une seconde journée lui laissait espérer une revanche; cette fois il demanda à parler le premier, mais sans beaucoup plus de succé.s, selon Eschine : — Ce fécond, cet habile orateur oublia tous les points importants, il dit ce qu'il aurait du taire et omit ce qu'il convenait de dire. Heureusement Eschine était là ; il combla les lacunes de la harangue plate et ridicule de Dèmosthène et fit oublier ses impertinences.

III. Ainsi, en présence môme de l'envahisseur, les ministres d'Athènes investis de ses pouvoirs, responsables de son salut, se souviennent de leurs rivalités oratoires ; ils s'obstinent à leurs petites passions d'émulés en beau langage. Faut-il s'étonner de les retrouver artistes rivaux dans leurs débats privés? Ils sont presque aussi attentifs à apprécier leurs paroles que leurs actes. Une fois Dèmosthène louera la brièveté d'Eschine, plus souvent il critiquera ses longueurs. Eschine tournera en ridicule l'action véhémente de Dèmosthène, contrefera son attitude, quand, au moment de prendre la parole, il se gratte le front (z^Â'Iolç TYjv x£(f aXvjv) ; il raillera tel de ses gestes. « comme si le salut de la Grèce dépendait d'un mot. d'un mouvement de la main. » Il épilogue sur une expression, sur une métaphore ; il s'amuse à faire le maître de

rhétorique dans le procès de la Couronne, au milieu de la discussion la plus grave qui fut jamais soutenue devant un peuple dont l'honneur même est en cause. Qu'est-ce que « arracher » l'alliance de la paix, pour dire « séparer ? » N'est-ce pas là un terme aussi déplaisant que l'homme qui se le permet ? Démosthène se vante d'avoir « muni notre ville de murs d'airain et d'acier. » Quel orgueil et quel langage prétentieux ! Est-il de bon goût de dire : « La Pythie philippise ? » Ces façons de parler irrévérencieuses sont d'un malappris.

Eschine a son tour : — Il use de grands mots, d'apostrophes emphatiques qui sentent le théâtre : « 0 terre, ô soleil, ô vertu ! » Il se souvient, il est vrai, de son métier d'acteur tragi(iue, mais le prendre sur le ton majestueux d'un Rhadamante, quand on s'appelle Eschine, quelle impertinence (Sm- la Coïtronne) ! Ailleurs, Démosthène écrit une page de critique littéraire, artistique et même théâtrale, à propos d'ïambes du Phénix d'Euripide et d'une statue de Selon. Par moments, le procès de V Ambassade tourne à un assaut d'érudition poétique. Eschine a déclamé des vers de Selon et essayé d'en tirer des arguments contre Démosthène. Démosthène lui renvoie le coup, et en cite du même Solon sur l'amour de l'oi' et la vénalité ; à un fragment d'Euripide réplique un fragment de Sophocle ; à lettré, lettré et demi. Eschine veut détruire par avance l'elTet d'une citation d'Homère ta laquelle doit recourir un stratège, défenseur de Timarque : « Vous devez nous parler d'Achille, de Patrocle, d'Homère et d'autres poètes, coinme si nos juges étaient des ignorants ; vous faites les importants, vous affectez une érudition vaniteuse qui prétend à humilier le peuple. Nous allons montrer que, nous aussi, nous

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ne sommes pas dépourvus de lettres et de connaissances. Puisqu'ils citent les sages et recourent aux sentences exprimées dans leurs vers, jetez avec moi les yeux, Athéniens, sur des poètes philosophes qui, de l'aveu de tous, réunissaient le génie à la vertu. Voyez comme ils distiiigiiciit une ane<:tion modesUî et bien assortie de rinleiiipérance d'un libeilinage injurieux » (Amhassade). EtEschine fait lire par le greffier (sûr cette (ois d'être écouté), puis il commente luimême des tirades de l'Iliade et d'Euripide, » poète très moral \ »

Les soucis artistiques (jui pres(jue jamais n'abandonnent les orateurs grecs, se concilient mal avec les cris de mort dont leurs invectives retentissent. Ils réclament avec passion la tête de leur adversaire ; ne les prenez pas au mot. Ils s'exercent à des diatribes dont l'éloquence a hérité de la poésie ïambique. Le poète ïambique mord, le pamphlétaire déchire, comme le lackiste gémit : c'est un genre. L'un n'est pas aussi mélancolique, ni l'autre aussi méchant qu'on pourrait croire. Le respect de la lettre de la loi a pu dicter à un conseil de guerre cet arrêt : l'accusé est condamné i^ à mort; 2<^ ta cinq francs d'amende. — D'ordinaire l'accusateur attique réclame d'abord le supplice de son adversaire, mais il ne lui tient pas longtemps

* Cicéron, brillant imitatenr des orateurs grecs, est, lui aussi, pamphlétaire et artiste dans sa deuxième action Contre Verres. Telle partie du De Signis est comme un amalgame de réquisitoire politique et de fragments d'une Revue sur le Musée des Antiques ou sur le Salon. De même dans la Pisonienne (18, 20, 41), l'orateur oublie ses diatribes violentes contre un ennemi traité de « furie, monstre, bête brute, pourceau châtré, » pour faire œuvre de philosophe érudit et de lettré délicat.

rigueur, et se contente d'une amende. Cai* il n'a rien de sanguinaire ; il est d'Athènes, la cité humaine par excellence, qui rejetait de ses frontières le fer, les pierres, le bois coupables d'homicides inconscients, et punissait un aréopagite pour avoir tué im moineau réfugié dans son sein '. Les auditeurs aussi étaient trop artistes pour être des juges sévères. Le procès de ['Ambassade ne reçut pas de sanction. Les deux adversaires s'étaient l'un l'autre douloureusement blessés : les Athéniens les estimaient quittes. Les juges, réjouis de cet échange d'invectives et charmés des beautés de leur éloquence, s'étaient retirés satisfaits sans songer à punir. Le dénouement du procès de la Couronne ne fut guère plus rigoureux. Démosthène s'était attaché à exagérer. Eschine à atténuer les conséquences d'une condamnation pour l'ami de Ctésiphon. « Xe craignez rien pour Démosthène : s'il est privé d'une couronne, prix de ses héroïques vertus, cet Ajax magnanime ne se tuera pas de désespoir. » Nous ne savons ce qu'eût fait Démosthène répudié par les Athéniens : Eschine désavoué ne songea pas à se pendre. Battu dans une joute oratoire où la vertu avait été moins en cause, à ses yeux, que l'éloquence, il prend doucement son parti de cet échec et se retire à Rhodes, cédant la place à son rival. A l'âge de quarante-huit ans, dit un écrivain du dix-septième siècle, M™^ de Montbazon était encore si belle qu'elle elfaçaitM"'^ de Roquelaure, la plus belle personne de la cour et âgée seulement de vingt-deux ans. Un jour elles se trouvèrent ensemble

^ Esprit des lois, V, 19. L'aréopage, à son tour, fit mourir un enfant qui avait crevé les yeux à un oiseau. Pour la philanthropie (l'Athènes, cf. E. Havet, Origines du Christianisme, I, 185 et suivie

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il;iii> iiiK^ asscinl)lé« ; M"" il»' no<|ij<*laijni (ut obligiM* (le se retirer. Los grandes dames du siècle de Louis XIV Si* soumettaient ;ï l'empire de la lieaulè ; celui de l;i l)«;aulé de l'esprit lut. de même, reconnu <•! i<'spect<'* par l'adviMsaiie de l)émostliène.

-Milon, condiimné à ;ill»'i' >ii\(jurer les ligues (!<* Provence et les poissons de Marseille, pouvait ('mporter dans son exil de cruels ressentiments et nourrir des projets de V(;n^^e;inr'e. Eschine n'y sonj^eait j»as; il ne rongea pas son cœur a digérer un allront >anglant. Sans doute, l'orateur bel esprit avait été picpié de sa délaite, mais l'objfît de son culte, réloijuence. lui demeurait. L'exilé volontaire, sans payer les mille drachmes auxquels la loi le condamnait, continua de vivre dans la jouissance de son art; il ouvrit, dit-on. une école où il goûtait. [)lus vivement (pje jamais peutêtre, les délicatesses du beau langage en les enseignant. Il réjouissait ses disciples et lui-même de la lecture de ses harangues, même de celle sous l'eflorl de laquelle il avait succombé. Après avoir entendu l'accusation d'Eschine. les auditeurs se récriaient : «Hé ! comment, avec un tel discours, avez-vous pu ne pas triompher! >> — « Attendez, » reprend le maître, et il leur lit la réplique de Démosthène. L'admiration des auditeurs éclate : « Hé ! que serait-ce, si vous aviez entendu la bête elle-même ! »

Au lieu de rougir de l'écrasante réfutation de Démosthène, il la déclame en public, il la loue d'un cœur léger. Artiste avant tout, il y trouve la réalisation d'un art parfait: il l'apprécie en dilettante désintéressé. Clésidès est connu par un tableau injurieux pour la reine Stratonice. Cette princesse ne lui ayant pas fait une réception honorable, il la peignit se roulant {coiatantein) avec un pêcheur que l'on disait fort avant dans

ses bonnes grâces. 11 exposa son tableau dans le port (l'Éphèse et s'enfuit à toutes voiles. La reine, selon Pline l'ancien (XXXV, 40), défendit qu'on enlevât le tableau « à cause de la ressemblance extrême des portraits. » Le détachement de cette reine artiste est celui d'Escliine roulé dans la fange par Démosthène et lui applaudissant. Cette façon galante de faire valoir lui-même une œuvre qui le llétrit, inspirait à Laharpe un profond étonnement : « Je ne conçois pas, je l'avoue, comment il eut le courage de lire à ses disciples la harangue de Démosthène. On peut, sans crime, être moins éloquent qu'un autre ; mais comment avouer sans rougir qu'on a été si évidemment convaincu d'être un calomniateur et un mauvais citoyen ? » L'un des avantages de la critique historique est de prévenir ou d'atténuer ces sortes de surprises. On ne partage pas celle de l'auteur du Lycée, quand on a considéré dans les œuvres des deux émules, à côté de l'inimitié politique et privée, l'inlluence des préoccupations artisti(iues et les caractères d'ime joute oratoire.

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