CHAPITRE VIII
l'invective dans l'éloquence grecque
1. Les anciens ignoraient la liberté de la presse, mais ils pratiquaient la liberté de l'injure. Pour les orateurs, les saturnales et leur licence de langage duraient toute l'année. La liberté de la tribune grecque a égalé celle du théâtre comique ; elle a même duré plus longtemps. Le législateur contraignit la comédie
;'i iii()(l(''i('r SCS .'iiidiicfs {Ad Pistnirs, iH\ ) ; celles de l'él()(|iieii<:(; ii'(jiit jiiiniiis été conbTiiies. Los débonleineiits do l;i cornédio ;in(:ionno n'avaient que trop mérité d'étro réprimés par la loi. Jamais les ïambes d'Arcliilo(jiie n'ont ou pins de lid et d'emportement (pje les pamphlets d'Aristophane contre Hyjierholos et Cléon ; c'est une débauche d'oiitraj^es. un (lot d'insultes, l'ivresse de la colère. Les (.'}H:r.aln'rs nous oiïr(;nt plus d'une fois le spectacle, moins réjouissant pour nous que pour le peuple d'Athènes, de duos d'injures qui rappellent les hardiesses des fêles de Priape et de ]5acchus. Le tombereau de Thespis y déverse sur la vie publi(juc et privée du personnage des ordures flétrissantes (jui sentent peu l'atticisme. De même sur le Pnyx et devant le tribunal, les orateurs vomissent l'un contre l'autre la calomnie et l'outrage, sans goût ni mesure. Des deux parts même acharnement, même violence. C'est la lanière de cuir cinglant sans relâche le sabolllagellé, c'est l'eau bouillonnante faisantgronder le vase d'airain impuissant à la contenir. Le Chœur : « Notre homme (Cléon) est en ébullition. Assez ! assez I il déborde ; retire un peu de bois et écume ses menaces. »
Au lieu de calmer la fureur de la dispute, le choeur l'excite; il irrite Cléon et Agoracrite l'un contre l'autre comme deux coqs. Le Chœur : « Mords, déchire ton ennemi, arrache-lui la crête, ne reviens qu'après lui avoir dévoré le jabot... Frappe, frappe le scélérat qui a jeté la confusion dans les rangs des chevaUers, ce voleur public, ce gouffre de rapines, ce charybde dévorant, ce scélérat, ce scélérat ! Je ne peux assez répéter ce nom. car il est scélérat mille fois par jour. Allons, frappe, pousse, renverse, écrase, hais-le comme nous le haïssons, étourdis-le de tes coups et de tes
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cris... Frappe-le de tout cœur, meurti-is-lui le ventre à coups de tripes et de boyaux, cliâtie-le à tour de bras. — 0 vigoureux lutteur ! 0 cœur intrépide, tu es le sauveur de la cité, de nous tous ! L'as-tu assez battu à plate couture dans cet assaut d'injures ! Comment t'exprimer ma joie et te louer dignement ? » Aristophane est ici un commentateur cruel de l'élo- (juence athénienne. Agoracrite et Cléon, nous le regrettons pour la tribune grecque, font songer parfois à Démosthène et à Eschine. Cette assimilation est justifiée par l'étude de leurs plaidoyers considérés comme pamphlets. Signalons d'abord les causes qui ont rendu la ressemblance possible.
La première est l'infériorité de la délicatesse morale des anciens. Les orateurs d'Athènes et de Rome s'inspiraient peu de la grandeur d'âme du Juste de Platon. « Laisse les gens te mépriser, si bon leur semble, et même, par Jupiter ! souffre patiemment qu'ils te frappent de cette façon ignominieuse que tu as dite (sur la joue); car ce mal n'est rien, si tu es vraiment honnête homme et si tu pratiques la vertu » {Gor(fias). Au pardon des injures, vertu recommandée par les païens mêmes, notamment dans le De officus(J., 11, 25) et difficile en tout temps, les anciens d'ordinaire préféraient la vengeance. « Je sais, dit le religieux Pindare, aimer un ami, mais rendre haine pour haine. Je courrai sus à mon ennemi k l'improviste, en suivant les détours de sentiers obliques » (2""^ Pythique). Il a fait beaucoup de bien à ses amis, de mal à ses ennemis ; telle est l'épitaphe la plus honorable des grands personnages, tel est l'éloge envié des cités. Périclès le décerne aux ancêtres des guerriers dont il prononce l'oraison funèbre.
Dans la République romaine, où longtemps l'aristocratie fut maîtresse, la liberté satirique était tempérée
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I»;ir l;i ciMiiilc de |»»'rii- srHjs !♦• bjiton. f(/f'inidm' fiistU, (lis;iil, llofacc.
D.ihiiiit M<îtf'lli inalurii Nœvio |)oel*.
Les Mrlcllus (lntinrroiil du hûlon à Néciwi le poète. (Ce m^me l)âton lornhail plus tard, à Paris, en attendant l'ahr-i de, la Uastille. sur les épaules d'un autre l)()(He. A rouet, de la main non du M('3tellus-<:hevalier de Rohan, mais de ses la(juais : c'est déroger de hâtonner les gens en personne). Les héros d'Homère ne dérogeaient pas en échangeant des injures grossières. Dépouillé de sa captive. Achille traite Agamemnon d'impudent, de chien ; il va tirer du fourreau « sa grande épée ; » Minerve aux yeux bleus l'arrête : — Point de violences. Achille, mais d'outrages en paroles. lu peux en rassasier ton cœur. Achille, avec l'agrément de la sage déesse, reprend de plus belle : « Ivrogne, fjiii as l'elTronterie d'un chien et le cœur d'un cerf, roi mangeur de peuple (^rj'xoCôfvor:), etc.. » Entre rois ces familiarités étaient permises. Mais un vilain, Thersite, s'avisait-il de leur dire des vérités blessantes, de vigoureux coups de sceptre (le bâton héroïque), appliqués sur ses épaules jusqu'au sang, rappelaient l'insolent au respect des puissances.
Sceptre et bâton furent ignorés de la démocratie d'Athènes. Le droit de dilTamation y était illimité. Une loi de Solon, citée avec éloge dans la Leptinienne, protégeait les morts contre la médisance, mais non les vivants. Fermer la bouche à qui insulte, c'aurait été porter atteinte à l'une des prérogatives de la constitution démocratique. L'auteur de VÉloge funèbre attribué à Démosthène relève dans les démocraties l'avantage de favoriser ce que nous appelons les enquêtes parlementaires. L'oligarchie, le despotisme surtout les
goûte peu, ou les rend inutiles. Le coupable s'accommode avec le maître, et sa faute demeure ignorée du public ou impunie. « Mais dans une démocratie, une des choses belles et justes auxquelles le sage doit fermement s'attacher, est la liberté de publier la vérité avec franchise et sans obstacle. L'auteur d'une action honteuse ne peut séduire tout un peuple ; il est humilié par celui qui révèle la vérité ignominieuse, humilié par le plaisir que les témoins goûtent à écouter l'accusateur. » Ce privilège du gouvernement populaire est encore relevé dans le plaidoyer Contre Androtion : « Selon savait, oui, il savait que le gouvernement le plus hostile aux citoyens impurs est celui où il est permis à tous de leur reprocher leurs infamies. Ce gouvernement quel est-il? le démocratique...; car dans une oligarchie, il est défendu de médire des chefs, leur vie dépassât-elle en turpitudes celle d'Androtion. » La morale publique ne gagnait pas toujours à cette «franchise » autant que les démocrates athéniens semblaient le croire. Mais, remarque Montescpiieu, c'est là « le génie de la République, où le peuple aime <à voir les Grands humiliés. »
Nausicaa accuse les Phéaciens d'aimer la « médisance amère » et « les propos insolents *. » L'Athénien, né malin et gouailleur, mérite le même reproche. Le spectacle d'une dispute mêlée d'invective lui plaisait d l'égal d'un combat de cailles, surtout si le scandale l'assaisonnait. Jeunes et vieux étaient accourus au
' Odyssée, VI, 273. Les sobriquets étaient à la mode à Athènes. Démosthène avait reçu ceux cVArgas, de Battalos; la mère d'Eschine, celui (VEmpuse ; Lycurgue, celui d'Ibis; Aristophon, celui d'Ardette (Hypéride, Didot, t II, p. 388) ; Hégésippe, celui de Crobylos; Hégésippe à la houppe.
procrs (le 'riiii;n(|iic. coiiiinc un (MM'liiiii piil»lirw(invoitc aiiioiiid'liiii les ;iii(licnc<*s îi huis-clos. Ij- pouph* (l'AtliriKîS est de rciix (jui |»n'*f(''fr*rit un bon mot. lurmc injurieux. ;i un ;iiiii. Dénioslhf'no lui ost tout dévoué; (•('p<'H(l;iFil, il |)('iiii('t à Ksoliirn; do rinsiillcr. cjnwiw*' riiili|)po. (lil notre or;it(Mjr. no pormotlrait pas a Déniostliènc; d'iiisultoi' Kscliino en sa présence. Les Ira- {^^(pics n'oubliaient pas de satisfaire à ce goiil du l)ublic athénien. l.Wjn.r de Soj)hocle .se termiiif pai une lon}<ue (hspute (spiooçi'.!; aYÔJv) souvent injuiieuse. Teucer y tiaitc Ménéhis de <^ fou. » de " voh'in- (h* sutTra[,'es. >^ A^^Mmemnon survient : hi scène se prolonge et s'aigrit. Teucer, pi(pjé des (jualilications de '' gros bœuf, » d' « esclave, » de « barbare, » liumilie Agamemnon en lui rappelant ses titres de famille. — Ton père Atrée a servi à son frère Thyeste l'abominable festin où il a mangé ses projues enfants : ta mère, une Cretoise, fut surprise en adultère et jetée dans les Ilots, en pâture aux poissons muets, etc.. Devant llysse. qui enlin est venu apaiser la querelle, Agamemnon s'excuse d'avoir refusé d'abord la sépulture à Ajax : « Il n'est pas facile à un roi d'être juste. » Il ne songe pas à s'excuser de ses violences de langage. Les spectateurs, loin d'en être surpris, lui en avaient su gré.
A ces causes générales, ajoutons-en de particulières aux mœurs de l'éloquence et à l'organisation judiciaire d'Athènes. En transformant leurs harangues en pamphlets, les orateurs athéniens faisaient des diversions utiles à leur cause : ils détournaient l'attention du juge du point capital, quelquefois difficile ta établir S et du
^ Voir p. 14o. — Les Romains usèrent de ce même procédé ^ de digression (^rapsV.êact; ; Quintilien, IV, 3). L'indignation, la pitié, l'envie haineuse, l'invective {convicium) sont autant de
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même coup, ils se ménageaient sa complaisance en flattant un de ses goûts les plus prononcés. Aristophane, dans l'espoir de flétrir un ennemi détesté, versait à pleines mains le gros sel sur un auditoire mêlé, où fontes les conditions, tous les rangs étaient confondus dans un théâtre inii(iue. Sa muse, sublime et bouflonne, tantôt agite avec lacchos le flambeau sacré des initiés ; tantôt auprès de Xanthias ((irenouillcs), elle souille volontairement son aile de la fange des carrefours *. De même, l'orateur athénien, parlant devant une assemblée non d'élite, mais fort mêlée, oubliait souvent la dignité d'un ui-t empreint jadis de la gravité de la philosoi)liie morale : il se souvenait des instincts d'un peuple jaloux, ami de l'outrage, disposé à se venger par là des talents supérieurs et des puissants. A côté des mouvements de la plus haute éloquence, il ne craignait pas de s'échapper en invectives railleuses ou effrontées. A défaut d'argument, il employait l'insulte, et le procédé réussissait souvent, llypéride. Dinarque, Stratoclès, accusateurs de Démosthène dans l'affaire d'Harpale, poursuivent le « patient '-^ » de charges étrangères et d'outrages de toute sorte ; mais des faits précis, des preuves concluantes, point. Ils se dispensent de ce qui peut opérer la conviction : il semble
moyens • de reposer le juge » et de l'assouplir. Parfois l'iuveclive est le fond même du discours, par exemple daus la Pisonienne.
^ « Tels sont les hymnes que les Muses à la belle chevelure inspirent au poète habile et qui ravissent le peuple assemblé, alors que riiiromlelle printanière ij^nzouilie sous le feuillage... Muse divine, conspue Morsinios et Mélanthios d'un épais et large crachat, et partage avec moi rallégresse de cette fête » {La Paix).
'^ J. Girard, Etudes sur l'éloquence attiqiie.