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(|ii(' r.'icciisr soit rorivriinni d'avnnrf. Pour cuU'uiwr un Irihiiniil |»o|)iil;iir<'. (juc linil-il If jjIijs souvent? (\*'s passions on df's rnisonnfmfnls passionn^'s dont le pa- (h(''li(pifMlissiiiiiil(' l;i f.iihlosscou l'absenco dos pronvos. Les flémonstrations rij^oiinMises nVîtaionl pas \\\\ïs nécessaires aux oraleiirs allipriieiis (jii'à Swift, ((iiand il voiibiit soulever les Irlnridnis coiilre M. \\ ood et sa petite monnaie de riiivrc. dans un pamphld mal fondé en raison. m;iis on l.i [tiission d l'art trir)mj»li<'Ml d(* la vérité et du dioit*.
A Athènes, le droit d'initiative du ministère public est étendu au public entier : tout citoyen [»eul intenter à un autre citoyen une action rriminelle. f>ette disjtosition de la loi favorisait la délation, encourageait l'inimitié. Les sycophantes. aboyeurs du peuple cupides ou haineux, espéraient obtenir une partie de la fortune du condamné ; en tout cas, ils satisfaisaient leur haine. De plus, la décision du procès n'était pas confiée à quelques juges graves et pénétrés de la sainteté de leurs fonctions, ni même à un jury peu nombreux et choisi, mais à une multitude (quelquefois quinze cents personnes) ignorante des lois et accessible k toutes les passions populaires. Cette race de juges, irritabb' et rancunière, est armée d'un dard cuisant, toujours prêt à percer. Chercher à l'attendrir, c'est vouloir « cuire un caillou » (Aristophane). Aussi, comme l'accusé caresse ce maître redouté ! Les plus grands stprosternent devant lui, « lui chassent les mouches, prennent l'éponge dans le pot et cirent ses chaussures » (Guêpes). Les plus puissants mendient sa clémence, et malheur à qui jadis l'a blessé !
Figurez-vous un percepteur tombant dans ce guêpier :
* Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. III.
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quelle revanche le menu peuple va prendre ! Tel est, dans le plaidoyer Contre Euhulide, le cas du pauvre Euxithée; tel et pire encore est celui d'Androtion dont l'accusateur est Démosthène. Androtion, abusant lâchement de leur condition précaire, a molesté deux courtisanes, Sinope et Phanostrate ; il a saisi leur mobilier ; prétend-il se venger sur elles des outrages des libertins, qui, au lieu de le payer de ses complaisances, l'ontbattu? Androtion, persécuteur impitoyable, réduit les pauvres à se cacher sous leur lit, à passer par-dessus le toit chez le voisin ; tyran plus insupportable que ne furent jamais les Trente, il force le domicile des citoyens, ou le transforme en prison ! Voilà, sous les yeux du peuple souverain, les agissements d'un magistrat indigne, ardent à poursuivre les innocents, alors que ses infamies le déclarent incapable de fonction publique ; car on le sait « souillé des excès les plus révoltants, impudent, audacieux, orgueilleux, voleur, bon h tout plutôt qu'à exercer une charge dans une démocratie {Contre Androtion). » Nous en passons, et de plus sévères. Auprès d'un monarque de faubourg, nécessiteux * et vindicatif, l'invective ne pouvait manquer d'être bien accueillie et la ditïamation efficace.
La loi athénienne oblige tout citoyen à se défendre en personne devant les tribunaux. Souvent le plaignant, inhabile à l'éloquence, va demander un plaidoyer au logographe ; mais l'un et l'autre ont grand soin de dissimuler ce recours étranger. L'auteur de la
' 11 cattend le triobole pour acheter sou dîner {Guêpes, vers 300 et suiv.). Les confiscations, dont il espère avoir sa part, allument sa convoitise. Lysias, Contre Epicrate ; Oratores atlici, Didot, p. 21:2, § 1.
228 \.'ÉiAuj[ i:m:e i'omik^le en gkkce.
plMidniiic* r.i f'rnprfMiiff de l'osprit et rio la ita.s>ir)[| du clinit; le ( liciil la jironofice av(3r, ra<'(<'jit sincAn* d'un ressmlimciit proprr. ot réclame von^'earice aver l'jiF'dfMir (1(5 l'outragé. Ij* |)l;iiil('ij|- (jij lo prévenu, chez les inodeines, ne prend pas la par(de lui-rnérne à l'audience. ]m (lésiràt-il. il ii'ii |»as le loisir d'invectiver contre le inii((istrat. îiiiIciii- du réipiisitoire. I,e plaideur et rac('usé }(recs clieicJKMit à se justifier- eux-nièmes en atta(juant la partie adverse ou l'accusateur. Si le logograplie, se substituant au client, parait à la barre, etatta(pie directement l'adversaire, il s'attache à prouver ])ar l'animosité de son attaque (ju'il |)oursuit en lui un ennemi pi'ivé. Plus son discours sera violent, moins on sera tenté de croiriî (ju'il a pris la défense d'autrui pour de l'argent. L'avocat moderne proteste de son impartialité désintéressée : le logographe, de son inimitié personnelle ou paifois de sentiments tout contraires : ITypéride croit utile de s'avouer, devant l'aréopage, l'amant de IMiryné, sa cliente. — A plus forte raison le plnignant lui-même ne se contraint-il pas, à l'occasion, pour exhaler ses afïections i)ropres.
Le logographe fouille la vie entière de l'adversaire et l'outrage sans pitié. Ces outrages sont l'exception dans la bouche de nos avocats. Scapin engage Argante à se dérober aux risques fâcheux des plaidoiries : « Quand il n'y aurait <à essuyer que les sottises que disent devant tout le monde de méchants plaisants d'avocats, j'aimerais mieux donner trois cents pistoles que de plaider. » Ces sottises ne sont rien auprès des invectives grecques. Le logographe a d'autant moins de vergogne, que le plus souvent son discours est mis dans la bouche d'autrui. Il reculerait peut-être devant certaines calomnies articulées à visage découvert ; des injures anonymes méprisent toute pudeur. C'est ainsi
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qu'on le verra s'associer à l'infamie d'un lils outrageant publiquement l'honneur de sa mère, dans l'espoir d'infirmer le témoignage d'un frère dont il trouve à propos de faire un bâtard (Contre Stéphanos).
Les logographes athéniens distinguent avec soin la conmclion (eXs^yoç) de Vinvective (koidoçAo). C'est la théorie ; dans la pratique ils les confondent, sauf les cas où, dans le partage d'une même cause entre deux orateurs, l'invective était plus spécialement réservée à l'un d'eux, comme dans le discours Conti'e Andi'otion ou Contre Aristofjiton. Parfois l'invective était comme imposée à l'orateur, quand il avait k établir l'indignité de l'auteur d'un projet de loi. En eiïetjUne loi de Selon interdisait la tribune et, par suite, le droit de soumettre au peuple une proposition même régulière, aux citoyens de mœurs infâmes et aux dissipateurs de leur patrimoine. Un tribunal moderne verrait dans la diffamation de l'accusé une manœuvre étrangère à la cause. Dans certains cas, à Athènes, flétrir c'était argumenter ; le pamphlet était une démonstration (jui désarmait, en l'avilissant, l'adversaire à qui ses mœurs défendaient même d'avoir raison. La loi sur l'indignité ou la flétrissure légale (oLzi^iia) était donc très favorable à l'invective : il était toujours aisé, dans une cité de mœurs relâchées, d'attaquer la vie privée d'un adversaire politique : c'est un sophisme d'amour-propre si ordinaire de déclarer méchant celui dont les actes blessent nos passions ou nos intérêts !
Les modernes considèrent la valeur d'une motion, non les mœurs de celui qui la fait ; ils regardent, non d'où elle vient, mais quelle elle est. Parfois les Grecs se sont refusés à distinguer le personnage politique de l'homme privé, comme si un citoyen de mauvaises mœurs ne pouvait ouvrir un avis utile. Socrate décla-
230 l/KLrn^f'KNCR l'OiriHM K KN CKKCE.
rait inrapjibic do hiori administifr l'Klat rhomrn<' iri cn[),'il»Ip, do hioii goiivornor sa maison (Mdmornhlrs. m, 4). « l.os aiï.'iiros d'un partiriilior sont moins nom brcuses que Ic^s alTairos piildiiiiios ; voilà toulo la dilTôrence. » Ce pr('\jiigé socratiquf! scmhlo/^treiin écho de la loi de Solon, (prEschine commente en ces termes contre Timarqiie : « Dans la pensée du léf^nslateur. celui (pii a m;il îidministré sa famille ne traitera pas mieux la chose piihiiipie : il est impossible que le m<^me homme soit particulier vicieux et bon magistrat, et il ne convient pas de laisser monter à la tribune un orateur plus soucieux de mettre de l'ordre dans ses harangues que dans sa vie. » — « Qui tram(frcHm les lois par ses mauvaises mœurs, détruit la démocratie » (H ypéride ). Ainsi, attaquer la vie privée n'est pas seulement un droit, mais encore un devoir; c'est une épreuve éliminatoire salutaire à la cité. Parla, « les inimitiés personnelles tournent au bien du gouvernement. )^ selon le mot consacré à Athènes. Malheureusement les orateurs, en abusant de la loi de l'indignité, en altéraient la vertu bienfaisante ; trop souvent l'éloquence pamphlétaire et les ressentiments privés en profitaient plus que l'État.
II. Les outrages des orateurs grecs provoqueraient aujourd'hui des conflits sanglants; à Athènes, on les subissait avec une sorte de résignation philosophique; les grands hommes préféraient encore l'humiliation passagère de l'insulte à l'ostracisme. D'ailleurs les coups reçus n'étaient jamais mortels , et l'on était réconforté de l'espoir de les rendre à l'occasion. Mordant, mordus, outrageant, outragés : telle était la condition commune, adoucie par la facilité des revanches et le sentiment de l'égalité. Ainsi Glaucète. Ménalopos, Androtion. Timocrate furent-ils moins émus sans doute
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que le lecteur moderne des injures mises par Démosthène (Contre Tiwocrate) dans la bouche de son client Diodore. De même, Aristogiton. un de ces impassibles dont le front ne rougit jamais, pouvait recevoir, sans en être accablé, l'assaut de son accusateur. De deux choses l'une : ou Aristogiton a commis les méfaits imputés, et dans ce cas l'auteur de tels actes était capable d'en soutenir la peinture; ou il est innocent, et alors l'odieuse exagération de son ennemi reste sans elîet sur un auditoire incrédule. Aristogiton a laissé son père en prison; le vieillard meurt : son excellent, fils néglige de l'ensevelir, et môme il intente un procès à ceux qui se sont, à leurs frais, acquittés de son devoir: il bat sa mère; sa sœur, il l'a vendue « pour l'exportation \ » Une femme, Zobia, l'avait recueilli : il traîne devant les magistrats et essaie de vendre sa bienfaitrice. Jeté en prison, il vole k un codétenu un billet de valeur (YpaixpLaTsrov, une lettre de change ?) et avec cela il lui mange le nez !
' 'Ett' è^a-j-w-YY) àTTÉS'ûTo. Cette façon d'établir ses parents est aussi reprochée à Timocrate : <- Un député, liôte de Timocrate et habitant de Corcyre, cité ennemie d'Athènes, voulait avoir cette sœur (passons sur le motif). Combien?— Tant. — Prendsla... Et maintenant elle est à Corcyre. » Et voilà comme on fait les bonnes maisons ! — Satyros déclare à Philippe qu'il ne tirera aucun profit (^cepS'avâ) cùfîe'v) des fdles de son ami Apollophane, quand il prie ce prince de les lui donner (Am6rt5sade). Le Mégarien des Acharniens, d'Aristophane, eût été moins désintéressé. Il vend ses deux petites fdles pour une botte d'ail et un litre de sel. « Mercure, dieu du commerce, puissé-je vendre de même et ma mère et ma femme ! » Avec de tels hommes, Philippe trouvait aisément h s'accommoder. — Andocide avait vendu, à deniers comptants, au roi Évagoras, son .imi, une petite-fille d'Aristide, sa propre cousine et pupille. C'était sa manière de la doter.
232 f.V.LOOlKNCK VOlMUjVR EN GIlECE.
D'il [»n''s rii(»rnFnc piivr*. ju^î^'Z h* citoyen :
Nul dans Athènes n'est souillé de vires plus nombreux ni plus jçrands. Pounjuoi donc le conserver? C'est le chien du jtruplr, disent (Micl(|ues-iins ; oui, mais un de ces niAtins (jui, au lieu de mordre ceux (ju'ils appellent des loups, rnanj<ent les brebis dont ils se prétendent l(;s j^aidiens. Quel orateur a-t-il cité en justice depuis qu'il a repaiu à la tribune? aucun, mais beaucou[) de simples particuliers. Il iaut tuer, dit-on, le chien qui a un(! lois ^oùté de la chair des moutons. Tuez-donc au plus tôt Aristogiton ; il ne vous rend. Athéniens, aucun des services dont il se vante ; il est dans ses desseins tout criminel et impudent... Il s'avance sur la place publique comme une vipère ou un scorpion, le dard dressé; il s'élance d'un côté, de l'autre, épiant une malheureuse victime à percer de ses calomnies ou à affliger de quelque mal, ou à intimider pour la rançonner.,. Voilà le méchant que les dieux infernaux, loin de lui être miséricordieux, relégueraient parmi les impies; et vous, non contents de pardonner à ce coupable livré à votre justice, vous lui accorderiez, avec l'impunité, des faveurs refusées aux bienfaiteurs de l'Etat!
Si un cancer, un ulcère rongeur ou quelque autre mal a triomphé des remèdes, les médecins le brûlent ou l'extirpent avec le fer. De même bannissez tous, enlevez d'Athènes cette bête incorrigible, exterminez-la de la cité, sans attendre qu'elle vous ait blessés. Nul de vous peut-être ne fut jamais mordu par une vipère ou une tarentule, et je vous souhaite de ne jamais l'être. Cependant, à la vue de l'un de ces animaux, vous vous hâtez de le tuer ; de même, Athéniens, dès que vous apercevez le reptile plein de fiel et de venin appelé sycophante, n'attendez pas qu'il morde chacun de vous, mais que toujours le premier menacé le frappe * !
Eschine n'a pas mieux traité Timarque : et pourtant il déclare user envers lui d'une modération clémente. Il pourrait livrer son enfance à l'opprobre : il y renonce
' La comparaison des orateurs avec les vipères semblait consacrée à Athènes. C'est comme destructeiu* de ces reptiles que Lycurgue, magistrat intègre, accusateur redouté, avait été surnounné VIbis.
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généreusement : il y a prescription; il la veut oublier comme les actes des Trente, antérieurs à l'archontat d'Euclide. Mais avec (luelle verve le pamphlétaire se dédommage sur l'adolescence et l'âge viril de l'accusé ! Nous ne citerons rien de ce réquisitoire, dont le cynisme égale celui de la vie du personnage. LdMidienne est plus abordable; elle ofîre le caractère particulier d'un pamphlettribunitien, et rappelle les harangues des plébéiens soulevant la colère populaire contre l'insolence des Appius. Cicéron enseigne à son disciple à exciter la passion de l'envie. « la plus pénétrante de toutes. » Les orateurs séditieux de Tite-Live (VI, 39 etsuiv.) n'ont jamais manié ce ressort avec plus d'art et de puissance que l'auteur de la Midienne.
Le (lirai-je, Athéniens? entre les riches et nous, masse du peuple, il n'existe ni égalité, ni droit commun ; non, il n'en existe pas. Ils obtiennent, eux, tous les délais qu'ils désirent, avant de comparaître, et leurs crimes arrivent au tribunal surannés et refroidis. Mais parmi nous autres, l'auteur d'une faute légère est jugé sur-le-champ. Ils ont des témoins empressés là venir se prostituer à leurs ordres, et tous les synagores volent au-devant d'eux pour nous accuser; et moi, vous le voyez, des citoyens m'ont refusé môme une déposition véridique... Voilà pourquoi vous vous réunissez. Trop faibles isolément contre des citoyens fiers de leurs amis, de leurs richesses, de mille ressources, vous puisez dans votre union une force supérieure à chacun d'eux et vous réfrénez leur insolence.
Où donc est sa magnificence ? où sont ses magistratures onéreuses et ses glorieuses largesses? je ne Je vois pas, à moins que l'on ne qualifie ainsi son palais d'Eleusis, ciui offusque toutes les maisons d'alentour ; les deux chevaux nlancs de Sycione, avec lesquels il conduit sa femme aux mystères de Gérés ou partout ailleurs, selon son caprice ; les trois ou quatre esclaves dont il se fait suivre quand il se pavane sur la place publique, en parlant de ses coupes précieuses, de ses vases, de ses riches flacons, assez haut pour être entendu des passants ^ Quels avantages retirez-vous, citoyens, de l'opu-
^ Midias étale sa richesse : donc, il insulte au pauvre peu-
5'U l/l'f,()Oli:\(:F. l'OI.ITIOLE EN OHKCK.
Irric»' (l(! Midias, dn sdii lijxr' lastiif^ux ? jn l'i^^norr*, m;ns je vois les oiili;i^<;s (jiif, fier de son or, il lait rejaillir sur la multitude et sur les premiers qu'il rencontre...
Seul riche, seul (''loqiicnt, cet enrifîmi des dieux ne voit dans les autres que des (Hres iujpurs, des mendiants, des gens de rien (zohç oôoév). Une ne fera-t-il, ce contempteur superbe, s'il est absous !... Depuis le jour où une premij'jre sent^;nce l'a condamné, IMidias déclame, invective, crie. S'agit-il d'une élection? Midias d'Aiiagyronte se met en avant ; il est l'homme d'alVaires de IMulaïque ; il est dans la confidence des secrets ; Athènes ne peut le contenir. Or, dans tous ces mouvements il n'a évidemment d'autre but que de montrer que la sentence du peuple ne l'a pas atteint ; il ne la craint pas, il ne redoute pas le procès qui la suivra. Penser s'avilir en semblant vous craindre, faire parade de vous braver, n'est-ce pas, Athéniens, mériter dix fois la mort? Oui, il s'irna^^ine que vous serez impuissants à prononcer sur son sort. Hiche, audacieux, altier dans ses sentiments, altier dans son langage, violent, effronté, quand le saisirez-vous, s'il vous échappe aujourd'hui?
Fùt-il innocent sur le reste, les discours dont il vous poursuit, les circonstances où il les^ prononce mériteraient, à mon sens, le châtiment le plus rigoureux. Vous le savez : annoncet-on une nouvelle heureuse pour la patrie et propre ta nous réjouir tous, on ne voit jamais Midias au nombre de ceux qui félicitent le peuple et partagent sa joie. Mais survient-il un de ces revers que tous auraient voulu détourner? le premier il se lève, il monte aussitôt à la tribune, il insulte au malheur
pie. S'il était simple dans son train de vie et réservé dans ses manières, échapperait-il à la médisance ? pas davantage. Stéphanos a la figure austère, il marche le long des murs : il veut passer pour humble et n'est qu'un avare égoïste qui songe à protéger sa bourse ; un visage renfrogné, un extérieur glacial lui serviront de barrière contre les solliciteurs et les mendiants (Co?îf?'e Stêphanos, Didot, p. 588, | 68). Il est difficile de contenter tout le monde et le sycophante athénien, ^'icias, brave à la guerre, vivait à Athènes le cœur toujours transi, à la seule peusée des délateurs. Il sortait peu, marchait très discrète ment sur la voie publique et toujours la monnaie à la main (Plutarque, Vie de Nicias, et Fragments des poètes comiques).
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des temps, et, triomphant du silence auquel la tristesse et l'infortune vous réduisent : « Mais aussi, Athéniens, vous êtes des gens étranges ; vous ne partez pas pour la guerre, vous refusez de contribuer, et puis vous êtes surpris de vos mauvais succès ! Vous imaginez-vous que je contribuerai pour vous et que vous jouirez ae mes largesses? Me croyez-vous disposé à équiper des vaisseaux pour que vous ne les montiez pas? » Voilà comme il vous outrage et, à l'occasion, dévoile en tous lieux l'aigreur et la malveillance que son cœur nourrit secrètement contre le peuple. Eh bien! Athéniens, quand, pour vous abuser et vous séduire, il emploiera les gémissements, les larmes, les prières, répondez-lui à votre tour : « Mais aussi, Midias, tu es un homme étrange. Tu prodigues l'insulte, tu refuses de réprimer les violences de tes mains, et et puis tu es surpris d'être victime de ta méchanceté ! ï'imagines-lu que nous nous courberons sous tes coups et que tu nous frapperas impunément? que nos suffrages te feront grâce et que tu persisteras dans tes violences?
Supposez, ô juges, nos vœux repoussent cette prévision et elle ne se réalisera pas, mais supposez ces hommes maîtres de la République avec Midias et ses pareils. Un simple citoyen pris dans les rangs du peuple, coupable envers l'un d'eux d'une offense quelconque, beaucoup moins grave que celle de Midias envers moi, comparaît devant un tribunal composé de tels juges : pensez-vous qu'il y obtiendra pardon ou le droit de se défendre ? Aussitôt ils lui feront grâce, n'est-ce pas ? ils écouteront la prière d'un homme du peuple? Ne s'empresseront-ils pas plutôt de s'écrier : « L'envieux, le misérable ! il fait l'insolent, lui qui devrait s'estimer heureux qu'on lui permette de vivre ! » Traitez-les donc. Athéniens, comme ils vous traiteraient eux-mêmes ; ne soyez pas éblouis de leurs richesses, de leur crédit ; mais considérez ce que vous êtes. Ils ont de grands biens dans la possession desquels personne ne les trouble; qu'à leur tour ils ne vous troublent pas dans la sécurité dont la loi assure la jouissance à tous les citoyens.
En d'autres termes : soyez pour ce riche ce que les riches seraient pour vous, sans pitié, sans justice. — Voilà une façon singulière de défendre les droits du peuple et de plaider pour l'égalité. L'orateur ici pousse
à l:i liiiiiic (l<'s ritoyoris l(»s mis couin' h's aulr»*-. ;i i im- (|ijit('* (le icprésiiillcs prévcnlivcs ; il attis(3 If; f<îij des rjiiiciinos fît (les jalousies pf)j)ijlaires. et (juand il vf)it l'aiiditfiire monUt au (lia|>ason fii'i sa passifiri j»eisf)niH'llc l'a voulu infiltre, il n'oublie pas fie lui dire au iiioiiient où la senteiicf; va (Hre prononf:ée : « Persistfiz dans lf\s sentiments dont vous fHes animf'^s en f:e inf)nient. » tant il (:iaint(ju(,' la haine alluni«';e ne se la- IVoidisse et (jue la veni^eance ne lui fif:liappe !
Démosth(''ne, homme d'État. s'elTor(;ait dfî tenir la balance égale entre les diverses classes de la cité. 11 leur parlait avec une autorité (pje justifiait un dévouement impiirtial. Un ressentiment ]»f'rsoiincl a ins(>iré à l'homme pri\é des récriminations dignes d'un démagogue séditieux. Quoi d'étonnant (pje les sycophantes eussejit souvent gain de cause devant un tribunal préparé de cette façon, si Démosthène s'abaisse à manier comme eux les passions les plus basses: s'il ameute les pauvres contre les riches, les petits contie les grands? La Midienne n'a pas été prononcée H'accusateur se désista et accepta un accommodement): elle aurait dû, à cet égard, n'être pas même écrite.
Eschine, selon Démosthène, n'a soulevé le débat de la Couronne que pour avoir une occasion illustre de le traîner dans la boue. La violence et l'acharnement du pamphlétaire semblent justifier ce soupçon. Le regret d'Eschine est de ne pas voir sa vertueuse indignation partagée par les Athéniens : « Telle est votre disposition à l'égard de Démosthène : l'habitude vous a blasés sur le récit de ses crimes. Il faut changer. Athéniens: il faut vous indigner et punir, si vous voulez sauver les débris de la République ^ » L'orateur va les aider
* Ici nous faisons allusion iDdistinclement aux invectives dirigées contre Démosthène dans les harangues de r.4??î6a55ad^, de la Couronne, et dans le plaidoyer Contre Timarque.
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(le son mieux à s'inspirer des sentiments convenables : « S'il est dans un coin du monde un genre de perversité dans lequel je ne prouve pas (pie Démoslhône ait excellé, je demande la mort. » Voilà des déclarations riches de promesses, et si l'insulteur ne les tient pas, ce n'est pas faute de bonne volonté. S'atta(|ue-t-il à l'homme? il note ses mœurs dissolues, son mépris de toutes les afïections de la famille. Sa fille, on sait comment il l'a pleurée; sa femme, allez demander à Cnosion le cas (jue ce digne époux fait d'elle. Un vice, dit-on, coûte plus à entretenir (jue deux enfants. Démosthène qui n'a pas d'enfants (légitimes), travaille à nourrir ses vices. Bientôt ruiné, il se vend à des clients, logographe infidèle, salarié et dupeur des deux parties. Cet ennemi des tyrans (6 [xiaoropavvoç), il s'est vendu à Philippe, à Alexandre, tout en les insultant pour mieux cacher son jeu, comme chacun sait; pas une seule partie de son corps, y compris la langue, qu'il n'ait vendue , et il fait l'Aristide ! Midias le soufilette en public : heureuse rencontre ! Démosthène escomptera ces « coups de poing. » L'argent ne sent jamais mauvais, même celui qu'on espère extorquer d'un cousin, Démomélès de Péania, en se faisant de sa propre main des incisions à la tôte.
Homme public, Démosthène aura ses coudées franches et fera les choses en grand. Jadis il avait dû se contenter de donner la chasse aux riches orphelins, de spolier les pupilles, de dépouiller même un malheureux exilé, Aristarque. Désormais ce « coupeur de bourse » (paXaviioroixoç) va piller les finances de la République, détourner à son profit les tributs des alliés, s'attribuer les libéralités des peuples étrangers. Il est « inondé » de l'or de la Perse. N'a-t-il pas été convaincu du vol des soixante et dix talents offerts par
I);ii iijs, jilors (jiu' iifiil dr ces tîihtnls auraient siilli au salut (les Thél)aiiis, dofit riiifortuiie lui a tin* t;int de larmes? N'a-t-il pas (îscainot^'i toute une escadre de soixante-niiHi vaisseaux? Cn tel homme, revenant à son métier de soj)histe, aura \)(t\i de mérite à réussiises tours de passe-passe oratoires. Impudent parjure, ouI)lie-t-il (ju' « il lui faut changer d'auditeurs ou de dieux? » — « Thersite moderne » pour l'insolence de sycophante, il l'est encore pour la lâcheté. Brave en paroles, fuyard au combat, habile à bien dire, imjiuissant à bien faire, cet hypocrite, souillé de tous les vices, affecte la vertu (y.â6ap[ia Cr/Aor'jTroov àpôr/^v). 11 a trempé dans deux assassinats. Violateur des droits les plus sacrés, il poursuit ses hôtes au criminel et les fait condamner à mort. Il accuse les autres de versatilité, « ce déserteur que le fer chaud a oublié de flétrir, » cette « brute indigne du nom d'homme. /> Les scélérats les plus fameux de la Grèce, Eurybate, Phrynondas étaient gens ordinaires auprès de lui. Quoi d'étonnant si la mélédiction attachée à sa nature impure et à son impiété a ruiné la patrie et provoqué les désastres inouïs qui ont ébranlé le monde entier?
Cette esquisse adoucie des tablettes d'Eschine donne une idée des violences du développement original et inspire peu de confiance dans l'innocence d'Eschine. Tu te fâches, donc tu as tort. Déraosthène a touché de la pointe aiguë de son stylet la plaie secrète. Le blessé crie; incapable de se justifier, il insulte.
Dernièrement, vous le savez, dans la récente assemblée du Pirée où vous refusiez une mission à Eschine, il criait qu'il m'accuserait de haute trahison et il poussait ses clameurs accoutumées. C'était le prélude de discours prolixes, de longs débats ; pourtant il suffisait de quelques paroles simples, de deux ou trois, peut-être, telles qu'un esclave novice aurait pu
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les trouver : « Athéniens, l'allaire est bien (Hiango ; il m'accuse de crimes dont il est complice ; il dit que j'ai reçu de l'argent, et il en a reçu avec nous. » Or, Escnine n'a rien dit de cela, il n'en a pas ouvert la bouche, nul ne l'a entendu parler ainsi. Au lieu de cela il proférait des menaces étrangères au sujet. Pourquoi? c'est que sa conscience de coupable le faisait trembler comme un esclave devant la révélation (doùXoç TjV Twv p'^jixàTcov Tooxwv). Loin de se porter de ce côté, sa pensée s'en détournait, maîtrisée par la conscience. Mais il était libre et à son aise dans la carrière de l'injure, de l'invective (Ambassade).
A diverses reprises Démostliène s'est plaint de la « cruauté » d'Eschine. Cette cruauté parait assez dans l'adresse envenimée de ses invectives. Jamais orateur ne fut plus adroit à peindre sentiments et actions sous des couleurs odieuses. <à flatter, au détriment d'un ennemi, les bas instincts de la multitude. Aussi, les termes dont Démostliène caractérise la haine outrageuse d'Eschine n'ont lien de trop fort. Eschine, le salit de boue (7rpo7UY]Xaxia[xoç); il vomit sur lui « la vieille lie (éwXozpaGiav), l'allreux mélange de sa corruption et de ses iniquités. » On comprend que, déchiré par une dent si venimeuse, Démosthène ait cru devoir deux fois, dans son exorde, en appeler à tous les immortels : il semble que leurs protections réunies ne seront pas de trop pour le sauver.
III. Démosthène se déclare « non ami de l'invective par nature; » néanmoins, il en était à l'occasion très capable. Nous avons déjà remarqué (p. 69) la sensibilité impressionnable de Démosthène; Eschine le compare à une femme pour la vivacité de la passion, YovaLxsu}) àvÔpwTitp ty]v ôpYr]v. Or, toute àme sensible est aisément vindicative. Boileau disait au tendre Racine, si peu tendre dans ses épigrammes et dans ses démêlés avec Nicole (à l'occasion des lettres intitulées
240 f/f!lO0IIENCE POMTICIIIK K?I OHfeCR.
If s \ Isionnuircs) : « Si vous h\'uva fait (l«*s satires, vous les iiiiiic/ liiilos plus iiionlaFilf-s (juc nioi. ;> Les {\mos les plus accessibles aux iiiipn'ssions aiïectueusjvs le sont (piehpiefois aux ériiotions contraires; leur sensihililé les coiidamne à ètie toujours touchées profondément. Ainsi Dérnostliènc nature nerveuse, très facile aux larmes, semblait plus capable que les plilegmatiques de ressentiments pénétrants. On le voit à la blessure cuisante que lui lit l'outrage de Midias; après de longs jours, la ()laie le brûle encore :
C'est par un ennoini à jeun, le malin, dans des intentions outrageantes et non dans les l'urnées du vin, en |iiésencc «l'un grand nombre de citoyens et d'étrangers que j'ai ùl^, insulté... Ce n'est pas le coup, c'est l'affront qui excite la colère. L'homme libre frappé ne s'indigne guère de cette violence, mais il s'indigne d'être frappé avec insulte. Maintes circonstances ont pu accompagner le coup, dont même quelques-unes. Athéniens, ne sauraient être exprimées par celui qui l'a reçu. Le geste, le regard, le ton d'un homme qui frappe pour insulter, qui frappe par haine, qui frappe du poing, qui frappe sur la joue, voilà ce qui émeut, voilà ce qui jette hors d'eux-mêmes des hommes non habitués à être couverts de boue.
Les soufflets que lui avait donnés Eschine aux yeux de toute la Grèce ne pouvaient lui être moins douloureux. Obligé de se défendre , Démosthène ne veut pas quitter la tribune c^en lui laissant le moindre avantage.» Il lui rendra donc outrage pour outrage « avec le plus de modération possible. » en se bornant « au strict nécessaire. » Eschine lui a tracé sa voie. Il a prétendu démontrer que la fortune privée de Démosthène a précipité vers la ruine la fortune publique : Démosthène établira qu'il est meilleur qu'Escbine et né de meilleurs, et qu'à tous égards la condition de sa vie entière a été plus heureuse que celle de son accusateur. On devine la portée de l'antithèse. La vie entière d'Eschine sera
L^mVECTIVÈ. 241
avilie; et non seulement Ëscliine, mais lui et les siens passeront sous le fouet de l'orateur K'
On regrette de voir l'œuvre si belle du discours de la Couronne déparée d'outrages grossiers qui répugnent à la délicatesse modei-ne. On passerait à Démosthône ses railleries à l'adresse du père d'Eschine , l'esclave Tromès (le Trembleur) se transformant lui-même en Atrométos (l'Intrépide). Labruyère a relevé ces anoblissements syllabiques, travestissements renouvelés des Grecs : l'esclave Syrus a fait fortune ; le voilà tout à coup devenu Cijras ! — Mais est-il bienséant de s'acharner sur Glaucotliéa. l'Empuse de carrefour, la bohémienne qui se marie tous les jours ? Aristophane lui-même n'a pas outragé à ce point la marchande d'herbes qui a fait présent à Athènes d'Euripide le sophiste. Eschine a fait défder sa famille devant le tribunal appelé à juger le procès de V Ambassade. Elle défile de même dans le discours de Démosthène, mais sous les malédictions d'un ennemi qui lui crache au
' Ce procédé était familier à l'éloquence grecque : parents, am'3, défenseurs de la partie adverse étaient maltraités comme elle. On n'attendait même pas toujours la naissance du personnage pour le bafouer; on devançait le berceau. — Midias est né, qui l'ignore ? à la dérobée, mystérieusement, à la façon de certain héros de tragédie. Sa mère, à peine né, lui voulait rendre justice par anticipation ; femme d'un grand sens, elle le vendit^ une autre l'acheta. L'insensée ! ne pouvait-elle, au même prix, faire une meilleure emplette?... Et la suite à l'avenant. Aristophane persécute volontiers ses adversaires (ainsi Lamachos, Cléonyme) jusque dans leurs enfants. Eschine, qui a traité Démosthène de « bâtard d'armurier, » n'a pas trouvé ;\ mordre à son gré sur le père et la mère (son père « était libre, il ne faut pas mentir •); il remonte donc jusqu'à l'aïeule « une barbare » et à l'ancêtre maternel, un certain Gylon « condamné à mort cojnme traître. »
tM l'kI.()(^I KM:K l'Mi.lilglK EN GKKCK.
visii^M». Oij'cst (l<;v(»niH; la ^rriiiwlciird'jliiif; du iiia;.^i>li;it |)alii(jt(î .s'iiis|)irarit a la tiihiiiK; de la iiiaj«*>U' d'Atlirii(\s? A (;nlciidi<î Escliincî ot Dômosllirne. on s»* croirait tiaiis|)orUî dos IN()|»ylé<*.s au iiiili«Mi des halles. Hik; mai ( liiiiidc lecomiaissait l'ôtraiigoi- Tliéopliraslr à s(jii acc^eiit. J. 'accent d«is doux aiila^^oiiislos denieurt* altiijuo sans doutai : mais l'atticisnK; véiitablo Irouvf-l-il place (liins des in>ectives emj)runtécs. c(; semble, aux bas fonds du Pirée ?
Laissons d(; côté ce (jue notre orateur liji-m»'m«* auiait dû omettre, et citons seulement un»* j»a;/r «jui demeine dij^ne de lui :
Mais loi, auguste personnage qui conspues les autres, compare ta fortune à la mienne. INourii dans la misère, enlant, tu servis avec ton père chez un niaître d'école ; tu luoyais l'encre, tu épongeais les bancs, lu balayais la classe, emploi d'esclave, non d'enlanl libre '. Jeune homme, lu lisais le grimoire
' Ce dénigrement de lachétive condition d'Eschine et de sa ramille s'accorde mal avec la passion des Athéniens pour l'égalité démocratique. La loi permettait d'accuser celui qui reprochait à un citoyen on à une citoyenne île faire le petit conjmerce. « Jamais, à Athènes, l'obscurité de son rang n'a feruié au pauvre l'accès des emplois publics. On n'y reproche à personne l'aveu de sa pauvreté, mais l'indolence qui ne s'en délivre point par le travail » (Thucydide, II. 37). Aristophane constate le niênie ftiit à sa manière, en peignant la République aux mains de marchands d'étoupes, de moutons, de cuir et de boudin. Quand il bafoue le jeune Eschine balayeur d'école, ses frères scribes en sous-ordre ou peintres de tambourins, Démosthène sent qu'il côtoie un écueil : « Au nom de Jupiter et des autres dieux, qu'on ne m'accuse pas de déraison ! Je le reconnais, c'est manquer de sens que d'outrager la pauvreté ou de se gloritier d'avoir été nourri dans l'abondance. » Appelé plus d'une fois, comme logographe, à défendre de petites gens, il avait toujours eu soin de parler des pauvres avec sympathie, et de
l'invective. ^43
à ta mère pendant qu'elle initiait ; tu l'aidais dans ses opéralions magiques. La nuit, tu revêtais les initiés d'une peau de faon, tu remplissais les coupes, tu versais l'eau lustrale, tu les frottais de son et d'argile ; tu les relevais après la purification et leur faisais dire : Tai fui le mal, fai trouvé le bien, tout fier de hurler ^ mieux que personne ; cela, je le crois : ne pensez pas, eu elfet, qu'avec une si forte voix ses huiiements n'aient pas eu un éclat inimitable. Le jour, lu conduisais par les rues celle troupe brillante courormée de fenouil et de peuplier ; tu pressais les serpents de les mains, tu les élevais audessus de ta tète, criant : Kvoé! Saboé! et dansant au chiuil de : Attès hyès, Atlès hyès ; salué par les vieilles femiues du nom de chef, de prince de la troupe, de porte-corbeille, de portevau et autres titres aussi magnifniues. Ton salaire, c'étaient des gâteaux, des tourtes, des pains frais. En vérité, qui ne le proclamerait heureux et n'envierait une telle fortune ! Plus lard lu fus inscrit parmi les citoyens de ton dème ; par quel moyen, il n'importe. Inscrit enfin, tu choisis aussitôt le plus beau des emplois, celui de greffier et de valet des petits magistrats. Tu quittas encore ce métier après y avoir fait tout ce que tu reproches aux autres, et par Jupiter ! la suite de ta vie n'a point terni ce brillant début. Tu te mis aux gages de ces comédiens fameux, Simylos et Socralès, surnommés les lamentables, les gémisseurs (pa^oarovoiç). Acteur des troisièmes rôles et maraudeur, tu cueillais figues, raisins, olives siir le terrain d'autrui, comme si lu avais acheté la récolte. Dans ces expéditions lu as reçu encore plus de coups que sur le théâtre, où tes pareils et toi vous aviez à défendre votre vie. Car les spectateurs vous avaient déclaré une guerre sans trêve ni merci, où de nombreuses blessures t'ont donné le
faire valoir leurs titres à la compassion. Ainsi le discours Contre Eubiilide est un plaidoyer touchant eu faveur des professions Imnibles et des nécessiteux. Mais ici, les déclamations d'Eschine sur la prétendue mauvaise fortune île Démoslhèuc l'obligent à ravaler avec mépris celle de l'accusateur.
^ 'OXûXu'^ai désigne un cri aigu analogue sans doute au youyou des musulmanes célébrant, par exemple, la Fête du mouton. Cf. Démosthène, Ambassade, Didot, p. 212, § 209, jSowvTO, x.at toi) îoû.
'lii i/kI.OOI'KNCK V(}lAllij\K KN (iKKCE.
(ii()it(l(! liiillf'i (:(»mmt; lA(;hes cfîiix <|in n'onl pasrouru les ni<*iiu!s )»rrils.
IM.iis laissons do cùlr ce donl on peiil acciisjîr riiidigcnce, i'X alMji'dons les vicos m(laies dt; ta naliin;. Dans les allaires puhliijues (car un jour l'idée te vint aussi de t'en nirler), la jMjliliquo de ton choix lut telle, que dans les prospérités de la |»;ilii(' tu vivais de la vie d'un lièvre, rraintif, treinhlant, voyant toujouis suspendue sur la l(H<' l'expiation des crimes que te reprochait ta conscience. Au jour de nos malheurs, Ujn assurance a IVappé tous les yeux. Or, celui qu'a rassuré le trépas de mille citoyens, quel châtiment ne mérite-t-il pas de la main do ceux qui survivent? J'aurais encore bien d'autres choses à dire de lui, je les tairai. J(! ne crois pas devoir révéler indiscrètement toutes les hontes et turpitudes dont cet homme est souillé, mais seulement celles dont je puis parler sans me souiller moi-même. Rapproche donc ta vie de la mienne avec calme, sans aigreur, Eschine, et demande à ces citoyens laquelle chacun d'eux aurait choisie. Tu enseignais les premières lettres, moi je fréquentais l'école; tu initiais les autres, moi j'étais initié ; tu ligurais dans les chœurs, moi je les offrais au peuple^; tu étais scribe, moi orateur; tu étais histrion subalterne , moi spectateur ; tu tombais sur la scène * , je silllais; dans le gouvernement tu as tout fait pour l'ennemi et moi tout pour la patrie. Mais abrégeons le parallèle : aujourd'hui même où il s'agit pour moi d'une couronne, ma vie est reconnue pure de tout reproche ; ton lot, à toi, est d'être jugé calomniateur et tu cours le risque d'être obligé de renoncer à ton métier, si tu n'obtiens pas la cinquième partie des suffrages. Tu le vois, Eschine, l'heureuse fortune de ta vie te donne le droit d'accuser la mienne avec mépris. Allons, donnons lecture des témoignages des charges publiques que j'ai remplies; et toi, dis-nous (ce sera la contre-partie) les vers que tu débitais si mal :
' Proprement : tu étais choriste, moi ch(»rège.
■^ Eschine, tritagoniste, jouait les rôles sacrifiés et, « à titre de récompense, » celui des rois et des tyrans. C'est en jouant celui d'OEnomaos, dans le bourg de Gollytos.. qu'il fit une chute risible, dont l'acteur ne put se relever. De là l'épithète « d'Œuomaos de village » que lui donne Démosthène.
et
l'invective. 245
Je viens des sombres bonis des polies de l;i nuit...
Sachez que malgré moi j'aiiiioiice des mallieiirs ;
et .. Que les dieux, que tous nos juges t'exterminent comme tu le mérites, méchant citoyen, méchant acteur! — Greffier, lis les témoignages.
Un jour les Athéniens voulaient obliger Démostliène à accuser un citoyen; il s'y refusa, et comme le peuple murmurait : « Athéniens, je vous donnerai toujours mes conseils, quand même vous ne le voudriez pas; mais je ne ferai jamais le métier de sycophante, (piand même vous le voudriez. » Démosthène repousse dans Eschine un sycophante et avec plus de dignité (pie n'en a gardé l'agresseur. Il vengeait la I{épublique et les honnêtes gens en se vengeant luimême. Aussi l'on ne saurait dire, en l'écoutant, quel sentiment l'emporte chez lui, de la haine d'Eschine ou de l'amour d'Athènes, tant son ardeur ta, le combattre est mêlé d'animosité personnelle et de patriotisme. Le mélange presque continu de ces deux passions donne à ses invectives un accent généreux qui les élève au-dessus* d'un pamphlet ordinaire. O^f^T^il iJ montre le député prévaricateur courant auprès de Philippe à la curée, ou faisant marché d'une cité à laquelle lui et les siens devaient tant, son discours unit le ton d'un ré(piisitoire aigri de ressentiments privés à celui d'ime réprobation solennelle adressée par la Patrie.
Cinq ou six jours après, les Phocidieiis sont détruits ; Eschine voit son marché se consommer comme un marché ordinaire. Dercylos annonce à l'Assemblée du Pirée que la Phocide n'est pins : à cette nouvelle, Athéniens, vous laites
^M) r.'KI.OOI'KNCK I'OI-HK^I'K kn ghkck.
volir ilrvoii', vous ^rniissc/. sur l(;s iulorlunés ; saisis d'eirroi pour vous-m<^nins, vous (U'cr^'Xcy. le transport dos fpmmr's ci (If's fiifauts hors des cMmii.i^nns, rarmcriwul «les loris, la ronstruclioii d'un unir |)i(il(Miriir du ['lire, la rY-U-hralion dans la villn dn la l'iHc dllfrcide. (inpnndant que lait dans Alh(''nes trouhlf'e, al.irnKM^ à ce point, le sage, l'habile, le sonore Kscliine? Sans m.indal du conseil ni du peuple, il part en ambassade vers l'auteur de ces maux ; il ne considère ni la maladie altest«'(! par serment, pr/;texte de sa démission, ni le choix l'ait de son remplaçant, ni la mort, dont la loi punit un tel crime, ni l'absurdité tlagraute de traverser 'riiéiies et l'armée thébaine, maîtresse de la héotie entière et de la Phocide, après avoir publié rpie les Théhains avaient mis sa léteâ prix ; il part oubliant tout, iiéc^ligeant tout, tant le salaire l'attire et le friippe de vertige...
Il oubliait que le salut de la pairie est notre salut ; que dans cette patrie, sa mère a dû à son métier d'initiations et de purifications et à l'argent des pratiques, de l'élever lui et tous ses frères; (|ue là vivait misérablement, mais enfui il y vivait, son père maître d'école ; (pie là encore, scribes subalternes et valets de tous les magistrats, ceux-ci ont fait de l'argent ; qu'enfin, élus par vous greffiers publics, ils ont été deux ans nourris dans la Tliolos (demeure des pensionnaires de l'Klat), et que lui-même il est parti de cette même patrie ambassadeur. Il n'a tenu compte d'aucun de ces bienfaits, et loin de pourvoir à sa navigation prospère, il l'a renversée, submergée ; il a usé de toutes les manœuvres possibles pour la livrer aux ennemis {Aiîihassade'^...
Et après cela, tu parles encore, tu oses regarder tes concitoyens en face! Penses-tu donc qu'ils ne sachent pas ce que tu es ? les crois-lu tous oublieux ou endormis à ce point?... Sa vénalité, voilà ce qu'il appelle amitié, hospitalité. // me reproche d'être Vamï d'Alexandre, disait-il tout à l'heure. Moi, te reprocher l'nmitié d'Alexandre ! Je ne suis pas si insen<ïé ; à moins que les moissonneurs et autres gens de salaire ne doivent s'appeler les hôtes, les amis de qui les paie... En effet, à quel titre honnête et légitime Eschine, le fils de Glaucothée, la joueuse de tambourin, aurait-il été l'hôte ou l'ami de Philippe, ou même connu de lui? Pour moi, je ne le vois pas; mais je vois que tu t'es mis à ses gages pour lui livrer les intérêts des Athéniens qui nous écoutent. Mercenaire de Philippe
l'invective. tM
d'abord, mercenaire d'Alexandre aujourd'hui, tel est le nom que je te donne, moi et tous ces citoyens. Si tu en doutes, interroge-les, ou plutôt je vais le faire pour toi : — Hommes d'Athènes, que vous en semble? Eschine est-il l'hôte d'Alexandre ou son mercenaire?... Tu entends ce qu'ils disent ! {Sur la Couronne).
Et le député coupable de tant d'actions honteuses et toutes contre vous, il va deçà delà, disant : « Que vous semble de Démosthéne qui accuse ses collègues? » Oui, par Jupiter ! bon gré, mal gré, je t'accuse après les perfidies que tu as tramées contre moi durant tout le voyage, et placé dans l'alternative de paraître complice de ces crimes ou d'accuser. Mais moi, ton collègue? non, non. Ta mission fut toute criminelle, la mienne toute dévouée au bien de l'État. Pliilocrate, voilà ton collègue ; les collègues de Philocrate, c'était toi et Phrynon, Même conduite, mêmes vues vous unissaient. « Où sont nos tables, nos repas, nos libations communes! » s'écrie en tous lieux ce tragédien, comme si la rupture de ces liens était l'oeuvre du juste et non du pervers ! Je vois tous les prytanes participer chaque jour aux mêmes immolations, aux mêmes repas, aux mêmes libations. Les bons n'imitent pas pour cela les méchants ; mais s'ils découvrent parmi eux un coupable, ils le dénoncent au conseil et au peuple. Des libations, des cérémonies saintes unissent les stratèges et presque tous les corps de l'État. Accordent-ils pour cela l'inviolabilité aux membres prévaricateurs? loin de là. Léon accuse Timagoras, son collègue d'ambassade pendant quatre ans... ; Conon, cet ancien ilhistre, accuse Adimante, stratège comme lui. Parmi eux, qui donc, Eschine, brisait les symboles de la confraternité? Etaient-ce les traîtres, les députés infidèles, les receveurs de présents ou leurs accusateurs? Évidemment c'étaient ceux qui violaient, comme toi, non seulement des engagements privés, mais les engagements sacrés de la patrie...
Quel est, à votre avis, l'Athénien le plus éhonté, le plus insouciant du devoir, le plus impudent? Nul, j'en suis sur, sa langue dùt-elle broncher, ne désignera un autre citoyen que Philocrate. Quel est l'orateur doué de l'organe le plus puissant, et capable de dire tout ce qu'il veut de la voix la plus claire, la plus sonore? c'est Eschine, direz-vous. Quel est celui à qui ces hommes reprochent le défautde hardiesse devant les foules,
2iS i,'ki,()oikn«;k I'oi.i ik^i k i.\ v.nkŒ.
cl iiik; limidili': (|ii(; j'apiicllc disciYîlion? c'j'sliiioi. Kn ell'cl, de ma pari, jamais (rim|)()ilunil(''S faliganlps, ni de violences de IrihiJiio à voire r^ard. (!ep('rnl;inl, toutes les lois que dans les assernlik'es il est question de l'ambassade des serments, vous m'entendez toujours accuser, convaincre ces dépul/îs, leu!' dire en l'ace : « Vous avez reçu de l'or, vous avez vendu tous les intrrèts de la Hépuhlique. » Aucun d'eux n'a jamais contredit mes paioles ni ouvert la bouche, ni nn^me ne s'est montré, fié quoi î les citoyens au front le plus endurci, aux poumons les plus vif]joureM\, sont à ce point vaincus par moi, de tons les orateurs le plus timide, le moins puissant par la voix ! D'où vient cela? de la force de la vérité, de la faiolesse attachée à la conscience de leur trahison. Voilà ce qui brise leur audace, enchaîne leur langue, leur dût la bouche, les serre à la gorge, les contraint à se taire (Ambassade).
N'est-il pas regrettable de voir un orateur capable de tels mouvements recourir à l'invective injurieuse? A quoi bon outrager son ennemi, quand on a la force de l'écraser?
IV. La violence des invectives grecques nous blesse: les Atbéniens en étaient médiocrement toucbés: en certaines matières, ils étaient blasés et gens à ne s'étonner de rien. Des peintures virulentes étant seules capables de les émouvoir, le pampblétaire était obligé de frapper fort, de transformer sa plume en fer rouge. Voyez de quel ton Aiistopbane fait, dans les Nuées, la morale à ses concitoyens : Vlnjuste. ^^ .Jeune homme, suis mes leçons, et tu pourras satisfaire tes passions, danser, rire, ne rougir de rien. Es-tu surpris en adultère? rappelle au mari l'exemple de Jupiter : simple mortel peux-tu être plus fort qu'un dieu?
— Le Juste : Et si l'on empale ton élève, comment prouvera-t-il qu'il n'est pas un crapuleux débauché?
— Et où est le mal d'être crapuleux? — Est-il rien de pis qu'une telle renommée? — Et que diras-tu, si je te bats encore sur ce point? — Il faudra bien me
r.'lNVECTIVE. 249
taire. — Eh bien, réponds : nos avocats, que sont-ils?
— De la crapule (èopoTupcoxioi)- — î^i^n de plus vrai; et nos poètes tragiques? — De la crapule. — Bien dit. Et nos orateurs politiques? — De le crapule. — Tu reconnais donc que tu as dit une niaiserie. Et les spectateurs, que sont-ils pour la plupart? regarde-les.
— Je les regarde. — Eh bien ! que vois-tu? — Par les dieux ! ils sont prescpie tous de la crapule. Tiens, celui-ci je le connais pour tel, et celui-là, et cet autre qui a de longs cheveux. — Qu'as-tu à dire? — Le Juste : .le suis vaincu. Débauchés, au nom des dieux, recevez mon manteau. Je passe dans vos rangs. » Eschine reproche aux auditeurs de Démosthène d'avoir toléré des monstres d'expressions : « Vous êtes de fer (w aiSvjfyeoO ' ^^ Les moralités d'Aristophane prouvent encore mieux à quel point leur épidémie était épais et endurant.
A l'endroit des méchants propos, les anciens étaient en général plus patients que nous. Un citoyen insulte Phocion parlant en public : l'orateur s'arrête, et quand l'homme a fini de l'injurei-, imperturbable, il reprend : « Je vous ai déjà parlé de la cavalerie et des troupes [)esamment armées ; il me reste à vous entretenir des troupes légères. » Durant toute la journée un insolent avait injurié Périclès sur la place publique, sans ijue ce dernier lui répondît un seul mot et cessât d'expédier les aiïaires. Le soir Périclès se retire tranquillement chez lui, toujours suivi de l'insulteur l'invective à la bouche. Arrivé à la porte de sa maison, comme il faisait déjà nuit, il appelle un de ses esclaves : « Prends un flambeau et reconduis cet homme chez lui. » .Julien V Apostat (mot bien dur : à ce compte pour(juoi ne pas l'appliquer à Henri IV?), .Julien à Antioche, cité frivole et railleuse, avait entendu les plai-
250 r/lsI-OOIIF.NCK l'OiriKjl F. kn ghf.ck.
SJints s(î m()(jij(*r df? ses fa(;(jns aijst(''rcs (itdesa lori^^iife bîirbft philos()|)hi(jiio. An li(Mj d'un édit ven^roant la mîijestf'î im[)('Tial(; pijhliijijcrnorit violéo, Juliori n'îpDiid par le Misopoffon : il fait bon aux jicijples d'avoir des emi)ereiirs bommes d'esprit. Le duc de Montausier voulait envoyer les médisants rimer dans la rivi<''re : avec ce système, les liviêres de rAtti(pje auraient été bientôt comblées. Les Atbéniens, plus tolérants, voyaient dans l'invective un exercice de tribune et n'en étaient pas toucbés plus que de raisoFi.
Le Pbilocléon des Guêpes, s'apercevant (ju'il a par mégarde absous l'accusé, s'évanouit. Ce trait ne donne pas une idée favorable de la clémence des juges atbéniens; et pourtant ils semblent toujours trop compatissants au gré de l'accusateur. Aux galères! s'écrie Perrin Dandin en tout état de cause. « A mort! » telle est la formule consacrée à Atbènes dans les causes criminelles, avec des variantes plus ou moins éloquentes : « Saisissez pour le supplice ce pirate dont les courses oratoires désolent la République » (Eschine). Les Athéniens, on l'a vu plus haut (p. 216), ne prenaient pas l'orateur tout à fait au sérieux, et à bon droit; car lui-même se faisait peu d'illusion sur la portée de ses cris de mort et sur l'issue du débat. Démosthène demande la tète d'Eschine. « tète criminelle. » Tuez-le ! « non pas une fois, mais trois fois. » Il est digne « des derniers supplices. » Après avoir paru si altéré de sang, vers la fin de la harangue il se calme. Il ne parle plus de supplice réel, mais de mort civile, mort métaphorique qui enlevait seulement au condamné ses droits de citoyen {demimitio capitis). Même son dernier mot ne précise aucune peine. Il demande simplement « le châtiment » de son adversaire. Ces tergiversations peuvent dans l'espèce être attri-
l'invective. 251
buées à un motif particulier. Le procès de V Ambassade n'était pas, à proprement parler, une accusation formelle de haute trahison (ÛGaYfBXla), mais une poursuite en reddition de comptes (soGov/j). Or. ces sortes de causes étaient de celles où la peine, non déterminée par la loi, était laissée k la discrétion du tribunal (àvwv àu[j.rjroc\ De là, en partie, l'indécision de l'orateur dans la peine à requérir, et ses conclusions vagues. Mais la raison dominante de la contradiction où il tombe à bon escient, est la (piasi-certitude de ne pas obtenir la sanction capitale réclamée. 11 connaît l'indifférence morale de ses auditeurs, et il les sait plus disposés à goûter le malin plaisir d'écouter les outrages rendus à Eschine, qu'à partager contre lui les ressentiments patriotiques de l'orateur. Démosthéne poursuivait dans Eschine un ennemi privé et un ennemi public. Quel grief personnel les Athéniens avaient-il contre lui? Ils n'aimaient pas assez leur patrie pour le haïr.
Si l'ardeur de Démosthène à flétrir Eschine trouve grâce devant nous, c'est au nom de la légitimité de sa haine. Démosthène nous en découvre la source avec franchise : « Je hais ces hommes, parce que, dans l'ambassade, je les ai reconnus pervers et ennemis des dieux, parce que leur vénalité, attirant votre déplaisir sur la députation entière, m'a privé d'honneurs personnels. » Eschine n'a jamais avoué sa haine contre Démosthène, parce qu'il ne pouvait en dire les motifs sans se condamner. 11 le haïssait par esprit de vengeance (Démosthène l'avait démasqué), et par l'effet de la jalousie que les honnêtes gens inspirent à ceux qui ne le sont plus. Ses diffamations laissent percer l'impuissance de sa mauvaise foi. Cet homme dont il fait un cloaque d'infamies, jl n'ose le comparer à
iiifciiii (le SOS riii\U'\i\\)()r,\'\iï<, ot ii en est réduit a lui îillci- clKMchor (l(;s rivaux (laiis le j»a.ss6. Il dissorlc sur l;i |)iO(li^Mlilr dos rôcomponsos jMiblijjuos, profusion indiscrrtc <|iii d('M(»ui'ji{{(; les bons sans corriger los nKMdiants.
Peiisoz-vous, Atlirniens, qiin pour gagner |;i rouronrif aux Pitri.idif'iK'es ou dans les autios joux, un alhbHp voulût s'exercer à la lutte mt'h'e de pugilat ou à tout autre combat pcuible, si elle se donnait non au plus digne, mais au plus intrigant'' Pas un ne le voufirait. .Mais connue le prix est rare et difficile à conquérir, la victoire glorieuse et immortelle, il est des hommes qui, de bon cœur, dévouent leurs corps au péril et endureiiL les plus rudes fatigues. Voyez donc en vous les juges de la lice où combat la vertu civique. Si vous doiunv, les récompenses <à un petit nombre, aux plus dignes et selon les lois, de nombreux athlètes se disputeront le prix de la vertu. Si vous en gratifiez le premier ambitieux venu, vous pervertirez les meilleurs naturels.
Je vais plus clairement encore montrer la justesse de mon raisonnement : lequel vous semble plus homme de creur, de ïhéniistocle qui commandait la flotte victorieuse du Perse à Salamiiie, ou de Démosthène le déserteur? de .Miltiade, vainqueur des barbares à Marathon, ou de ce lâche? Désignerai-je et ceux qui ramenèient de Phvlé le peuple fugitif (sous la conduite deThrasybule)et Aristide le Juste, surnom un peu différent de ceux de Démosthène ? iMais par les dieux de l'Olympe, c'est une inconvenance, à mes yeux, de nommer le même jour ce monstre de scélératesse et ces grands hommes. Qu'il cite dans sa harangue un seul d'entre eux qu'un déci'et ait couronné. Le peuple alors était-il ingrat? non, il était magnanime, et ces citoyens sans couronne étaient dignes de la République. Ils plaçaient leur gloire, non dans le texte d'un décret, mais dans le souvenir d'une patrie dont ils avaient été les bienfaiteurs, souvenir qui, depuis ces temps jusqu'à nos jours, subsiste encore et subsistera éternellement (Contre Ctésiphon).
Cette page éloiiuente développe une grande vérité morale et politique qui n'a pas échappé à l'auteur de VE.sprit dt's lois (V. 18) : l'abus des grandes récom-
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penses dans un État est un signe de sa décadence; — mais Eschine en fait une application injuste et malveillante. Démosthène a le droit de la réfuter ainsi :
Tu as rappelé les grands hommes du passé et tu as bien lait. Mais il n'est pas juste, Athéniens, d'abuser de l'affection que vous portez!* à leur mémoire et d'établir un parallèle entre eux et moi, qui vis au milieu de vous. Ne sait-on pas que l'envie s'altaque plus ou moins aux vivants et que toujours la haine épargne un ennemi mort? Telle est la loi de notre nature, et c'est l'œil fixé sur nos devanciers que l'on me jugerait aujourd'hui? Non, il n'y aurait là ni justice, ni parité. Mais c'est à toi, Eschine, ou à celui de tes pareils que tu voudras, c'est à nos contemporains qu'il convient de me comparer. Considère encore lequel est le plus beau, le plus utile pour la cité, de répondre aux bienfaits récents par l'ingratitude et par l'outrage, parce que ceux des ancêtres sont d'une grandeur audessus de tout éloge, ou de laisser Athènes honorer et aimer tous ceux qui la servent avec affection. Et certes, qu'il me soit permis de le dire, si l'on examine de bonne foi ma vie politirpie, on reconnaîtra la conformité de mes principes avec ceux des grands hommes dont tu fais l'éloge, et la ressemblance de ta conduite avec celle de leurs calomniateurs. Car leur siècle aussi vit des méchants qui, pour ravaler les vivants, exaltaient les morts, basse jalousie image de la tienne.
Tu dis que je n'ai rien de ces illustres citoyens ; mais toi, Eschine, mais ton frère, mais tel des orateurs d'aujourd'hui, leur ressemblez-vous? non, pas un seul. De grâce, homme de bien (je t'épargne d'autres noms), compare les vivants aux vivants et les talents entre eux, comme on en use à l'égard des poètes, des danseurs, des athlètes. Philanmon, inférieur pourtant à Glaucos de Caryste et à quelques lutteurs d'autreîbis, ne sortait pas d'Olympie sans couronne ; comme il était supérieur à ses antagonistes, on le couronnait, on le proclamait vainqueur. De même, Eschine, mets-moi face à face des orateurs de nos jours, de toi, de qui tu voudras ; je ne recule devant personne. Tant qu'il était permis à la République de choisir les conseils les plus salutaires, et h tous les citoyens de rivaliser de zèle patriotique, c'est moi que l'on voyait proposer les avis les meilleurs ; c'est par mes décrets, mes lois, mes