‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 17 sur 31 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'éloquence grecque au point de vue de la vérité et de la moralité

Le Gaulois de nos jours est, à certains égards, le Gaulois de J. César. De même, les Hellènes contemporains de Philippe avaient conservé le type originel des Grecs de la guerre de Troie. La culture des siècles l'avait adouci, non effacé. L'un de ses traits est l'esprit de fourbe et de fiction mensongère. « Le brave grand-père » d'Ulysse, comme Homère l'appelle, Autolycos, l'emportait parmi les hommes dans l'art du vol et du parjure. H devait cette qualité éminente, récompense de sacrifices pieux, à Hermès, le dieu de l'invention et de l'éloquence. Ulysse fut digne d'un

VltRITÉ. — MORALITÉ. 255

tel ancêtre. On s«iit avec quel naturel le roi d'Ithaque tisse d'artificieux mensonges. « Je hais, » dit Achille. « à l'égal des portes d'Hadès celui qui cache une pensée dans son esprit et en exprime une autre. » Ulysse, à qui le fils de Thétis déclare ce sentiment, en reproduit ailleurs la formule, avec une variante expressive : « Je hais à l'égal des portes d'Hadès l'homme qui débite des mensonges, cédant à la pauvreté. » Il ne hait pas absolument la feinte, mais le misérable qui vit de fiction, comme l'épopée. Si le mendiant Iros ment pour un ventre de chèvre, Iros a tort. Mais s'agit-il d'accroitre ou de préserver de la convoitise d'autrui les richesses dont Ulysse est chargé, et un moment embarrassé à son retour du pays des Phéaciens, le mensonge devient légitime. Aussi quelle fertilité dans les fictions d'Ulysse! Bien habile serait qui le surpasserait en toute espèce de ruses, même parmi les immortels! Minerve rend cet hommage au héros son favori, et quand Ulysse (tout menteur est défiant) s'obstine à dissimuler devant elle : « Coupons court à ces finesses, » lui dit la déesse, « nous sommes tous les deux passés maîtres en fourberie; ne luttons pas d'adresse et parlons franchement. »

Héros destiné, ce semble, à toujours souffrir, comme Heicule, mais supérieur à la soutfrance et fortifié d'un courage que les flots de l'adversité sont impuissants à submerger, le roi d'Ithaque atteint par ces caractères à la grandeur épique. 11 est seul, sans ressources, contre des adversaires nombreux et déterminés. Son astuce profonde, son arme unique, trouve une excuse dans la nécessité et dans la légitimité du but poursuivi : recouvrer son bien et venger l'hospitalité outragée. Ses mensonges sont donc ici tout naturels : que le Gascon y aille, si le Français n'y peut

^.-ir) l/Kf.OnlKNCK V()\Al\ij\'K ES (WtKCE.

iillcr: " ;i l;i |m':iii du lion fjiii ne >iinit, cousons la jioau (lu i<'Fi;ii(l. " (lis.iil l.ysaiKhf. Mais Tiysge est encore un iiilisic. Il ne lui siillit pas (Je tromper, il veut plaire; il s'amuse avec N* po(He ii des récits d^'hités tour à four à Minerve, à Kumée. aux prétendants, avec ufie fécondité de variantes où éclate le désir de jusiilier une haute répulation et de flatter un des goûts les plus vifs des auditeurs. La leçon (jui ressort de la catastroptie sanglante de l'Odyssée est solennelle. Il semble donc (jue non seulement dans les grandes scènes de l'expiation, mais encore dans les diveises péripéties (jui la préparent, tout de\raif être grave; les détails devraient participer du caiactére fort peu égayé du dénouement. Si Homèie avait conçu son œuvre ainsi, il aurait fait preuve d'un art étudié, d'un juste sentiment de la convenance dramatique et de l'harmonie des couleurs. En retour il eut été moins naïf et moins vrai. A côté du drame terrible (juil développe à nos yeux, le poète a peint les m^uirs et l'esprit de la race grecijue au naturel : V Odyssée, au sentiment d'Alcidamas était « un beau miroir de la vie humaine. » Voilà comment, par une sorte de contradiction avec la grandeur tragique et morale du sujet; on rencontre dans les narrations mensongères du héros une exubérance de fantaisie qui prouve que le rapsode et Ulysse, en se complaisant à ces jeux, obéissent à un instinct de race.

En dépit du temps et de la philosophie, les Hellènes ont toujours conservé certaines empreintes des dispositions natives. En vain la haine du mensonge engageait Platon à le proscrire sous ses formes même les plus innocentes et à bannir de sa République l'art imitatif par excellence, celui de la poésie épique et dramatique. Les arrêts lancés contre V hypocrisie d'Ho-

VÉRITK. — MOHALiTK. 257

mère et d'Ësoli>le étaient pins propres à surprendre qu'à corriger la nation dont l'Iiyperbolique Jnvénal (III, 100) dira un jour qu'elle est tout entière composée de comédiens. Les moralistes de la Grèce parlaient comme Achille : Ulysse demeurait le patron des hommes d'action. On sait les stratagèmes politi(iues (manœuvres très voisines de la duplicité) auxquels recourut Thémistocle pour ménager les intérêts d'Athènes et le sien. Démosthène, plus sévère ({u'Hérodote (VIII, 109, 110, 75), regrette que « l'homme le plus illustre de son siècle » n'ait pu rétablir les murs d'Athènes de haute lutte, mais k l'aide d'une « tromperie. » Les orateurs d'Athènes n'ont jamais partagé, dans l'exercice de leur art, les scrupules délicats de l'auteur de la Lepinienne. Si la Grèce a beaucoup osé en politique et dans l'histoire, elle n'a pas été plus timide dans l'éloquence.

Parmi les procédés d'illusion employés par les Atti(|ues, quelques-uns étaient innocents. Malgré la loi (pu leur interdisait de sortir du sujet (ta è^aYwvta), ils aimaient à distraire le tribunal, alin d'éveiller ou de déjouer son attention. Paraboles, apologues, historiettes, traits comiques, mots pour rire, rien n'était négligé de ce qui pouvait amuser les juges : qui a ri est désarmé. « On n'aurait pas plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, dit Montesquieu, que d'un Lacédémonien en le divertissant. » Quelquefois on usait de moyens plus sérieux en apparence, et les oracles, même dans une cause civile, venaient otïrir leur appoint à la confirmation. Les orateurs politiques usaient volontiers de ces arguments divins, moyen souvent edicace sans doute, puiscpie le succès pouvait seul en soutenir l'emploi. Hérodote (I, 60), à propos de l'apparition ta Athènes d'une Minerve apocryphe,

sVitoiiiM' (jur N's AtluTiicns, [XMjple tr('*s intelligent, se soient laissé |)H'ii(lir ;i im ()irge si grossier. Le pi<'*ge (les oracles leur était tendu souvent. Aristophane, ami pourtant des anciens préjugés, avait fait rire de celuilà. dans les ClirralirTs. sans le déraciner-.

Parmi les jirocédés humains, la rhétorique enseignait en première ligne celui de grossir ou de rapetisser les objets (a'j^r|^ic. [izîoi'-iir), artifice naturel à la passion et excusable, (juand il n'fst (ju un sophisme d'amour-propre inconscient : faiblesse analogue à celle des cœurs épris (Misant h l'ope, II. 5), ou à celle des pères indulgents à la façon de M. Diafoirus, dans le Malade imafjinaire (II, 6). Du reste, il est souvent aussi équitable de montrer les hommes et les choses sous leurs divers aspects, qu'il est utile d'en connaître le fort et le faible : l'absolu ni la perfection ne se rencontrent ici-bas. C'est le droit de la rhétorique de s'emparer de la complexité naturelle à l'âme humaine et à la vérité, et d'en faire son profit. Le poète Simonide refusait de célébrer la victoire d'un attelage de mules : il lui répugnait de prendre la lyre pour chanter des demi-ânes (f/jj/.ovooç'). Était-ce une défaite pour tirer de ses vers un prix plus élevé? La somme fut augmentée; le poète chanta sans scrupule : « Salut, filles des cavales, aux pieds rapides comme la tempête. » Cependant, remarque Aristote, « elles étaient aussi filles des ânes. »

L'auteur du De oratore (II, 72) rappelle, non sans une certaine satisfaction, son art à exagérer ou à atténuer les parties faibles ou avantageuses. Eschine et Démosthène pratiquent cette méthode sans l'avouer et parfois avec peu de discrétion. — Les fautes, motif du bannissement d'Alcibiade, étaient pécadilles auprès des attentats de Midias. insulteur de Démosthène. Al-

cibiade a soul'tlelé Tauréas dans ses fonctions de chorège : « mais c'était un chorège qui en frappait un autre. » Entre collègues, apparemment, ces vivacités ne tirent pas à conséquence... Qui veut prouver trop ne prouve rien; l'art indiscret se trahit, et l'exagération met le juge en défiance « comme le buveur se défie des vins mêlés » (Aristote).

II. Pascal croyait aux témoins qui se laissent égorger; il n'eût pas toujours été prudent à Athènes de croire aux témoins étalant leurs blessures. Ulysse, déguisé en mendiant, avait achevé le travestissement en se couvrant de « meurtrissures honteuses. » Pisistrate, grand admirateur d'Homère et sans doute aussi du fils de Sisyphe, se blesse lui et ses mules (qui n'en peuvent mais) et s'élance à l'agora : il vient d'échapper «à grand'peine <i une tentative de meurtre ; que le peuple lui donne une garde! — Et le peuple trompé la lui accorde. Fidèles à une tradition devenue classique, les Athéniens, par cupidité ou haine, se lacéraient de leurs mains: tel prie un médecin de lui faire des coupures à la tète, un autre se la taillade lui-même : ce seront autant de preuves contre l'adversaire.

Qui se balafre ainsi la figure pour vaincre un antagoniste ou lui tirer de l'argent, n'hésitera point à défigurer la vérité. La grande Mademoiselle, de son aveu, usait de son imagination quand la mémoire lui faisait défaut. Les Altiques sont aussi peu scrupuleux et l'exacte vérité est leur moindre souci. Dans VAntidosis et le Vanathéndiqxie, Isocrate donne sur un même fait deux assertions contradictoires : ici les Thébains ont refusé, là ils ont accordé la sépulture aux Argiens. Croit-on le rhéteur embarrassé du flagrant délit? « N'allez point imaginer que je ne m'aperçoive pas (|ue je dis ici le contraire de ce (pie j'ai.

iM;mif<*sl,ornOFit ôcrit ailleurs. Jo lut pcns(; pas (juaiiiuu (1(5 ((Mix (|i]i |ioiiiTai«*iit faire ce rajipr(Mliern<Mit soit assez peu «'claiif' ou assez malveillant pour ne pas estimer (|i](; j'ai fait preuve de sagesse en parlant alors (l'une iiiaFiière et aujourd'hui d'une aulre. Je tiens ce (jue je viens de dire pour bien dit et tout à fait à proi)Os (xaXojç -/.ti T){j/^Ef<ôvTOi<;\ » (A r«'*j)0(jue où il composa le l*(i(uilhnuu(in('. Athènes et Thêhes, ennemies séculaires, combattaient IMiilippe de concert. De là une rétractation favorable à d'utiles alliés.) Isocrate faisait cet aveu d'une désinvoltuie instructive à l'âge de (piatie-vingt-di\-se()t ans. (Ju'attendaitil pour être sérieux? Vécut-il trois nf^es d'homme. l'Athénien reste léger et sa légèreté se Joue de la vérité.

Les auditeurs n'y sont pas attachés davantage: entre eux et l'orateur il demeure toujours sous-entendu que l'art et le succès impoi'tent avant tout, et qu'il convient d'accepter les affirmations les plus catégoriques sous bénéfice d'inventaire. Le mensonge fait partie du droit de la défense; c'est l'arme naturelle des accusés : « Vous le savez, depuis qu'il existe des hommes et des procès, nul coupable ne fut jamais condamné sur son propre aveu. On paie d'efTronterie, de dénégations, de mensonges: on forge des prétextes, on fait tout pour échappei- au châtiment. » Cette remarque naïve de Démosthène ne confirme pas seulement l'adage : « Tout mauvais cas est niable: y> elle rappelle l'emploi que les orateurs grecs faisaient journellement de toutes sortes de fictions. L'intérêt et la rhétorique conspiraient à les enseigner.

Tout en réservant les droits de la morale, qui admet seulement les causes justes et les arguments fondés en vérité. Aristote ne craint pas d'entrer dans le

(léLail (les l'ègles de la rhétorique du mensonge; il veut apprendre non à s'en servir, mais à la réfuter. Le motif est louable et, nous en convenons, l'orateur, formé <à plaider le pour et le contre par tous les moyens, ne sera pas nécessairement pour cela un malhonnête homme. 11 faut, disait saint François de Sales, avoir les richesses « dans notre bourse, non dans notre cœur. » A cette condition, elles n'empoisonneront pas plus notre àme qu'un ])harmacien ne soulïre des poisons tenus dans sa boutique. — De même, sans doute, l'orateur pourra garder des recettes malsaines dans son esprit pour les déjouer au besoin, sans les admettre dans son estime. Malheureusement le rhéteur si bien instruit dans le maniement de ces armes prohibées sera aisément tenté de s'en servir. Fuyez le mensonge, mais voici une recette pour mentir incofjnito et avec profit. N'est-ce pas exposer le disciple à la tentation? Est-il certain qu'il distinguera la théorie de la pratique, comme il faut distinguer dans Aristote le précepteur parlant en son nom, du savant livré tout entier à son génie analyli<pie'?

' Aux yeux d' Aristote, ces analyses sont un mal nécessaire imputable à la perversité humaine {Rhétorique I, 13, 15 ; III, 1) et la j)ureté de ses intentions lui ferme les yeux sur les périls de son œuvre. Tout est sain aux sains, disait M'"e de Sévigné ; la proposition corollaire est également vraie. Or, ni la rhétorique, ni la politique d'Aristote n'ont instruit toujours de parfaits honnêtes gens. Plus d'une fois le Staj:irite a exprimé en termes touchants la sympathie de l'homme pour l'homme et la beauté morale de la philanthropie {A Eudème, VII, 2, A Nicomarque, VII, 1, Rhétorique, I, 15; II, 21-24). Cela ne l'empêche pas de formuler à deux reprises, à titre d'argument, ce précepte digne de Machiavel : « Insensé qui, meurtrier du

^()^ l.'KLOgiiKNCK l'Ol.lIKjIK KN (;HKCK.

].e harn'îiii :itli(';riion jusliliiiit. <'t (Ut rest<*. Ut teniHî (1(5 niiilico {y,v:/j/)[/{ry^) ajjpliqiic par Aristote îi l'élo- (|ii<*ii(:«; jiidiciairo. l'oiir <'nl(*v(;r lîi palme, il n'c'st jias (r;utili(:(;s (jihî I<;s adversaires n'eiiijjloieiit : ils font assaut (le ruses de |»alais ( rrâXaniJ-a ov/.orr.(^[jW)): il> se renvoient les éi)illi(''les de sophistes, de sinj^es, de r(Miards. c'est-â-diie de malins <;t madiés comjx'res. Oémoslhène, dit Kscliine, est une vraie Heur delarine (7rai7:àXYj[j.a), capable de traverser les cFibles les jdus serrés; il se touiiic. se rr'tourne, clian^.n' a loul moment. Escliine est encore plus délié; vieux routier de chicane {'Kzrjix[A\m.a. à.'(o^jd.ç). il glisse entre les maiii> de son antagoniste et se tire, en se jouant, des plus mauvais pas. 11 est « habile à tout. » ^< homme à tout faire» (jravoôpYOç). Le louange de Uabelais pralitpiail soixante-trois manières de se procurer de l'argent en son besoin: la plus honnête était de dérober. Les champions de la tribune grec(|ue mettent de même toute pièce en œuvre : dissimulations, inventions de toute sorte, toute aiine est légitime, si elle aide a vaincre. Le grave Pindare n'a-t-il pas laissé échapper celte parole : « Il faut tout faire pour triompher d'un ennemi

père, laisse vivre les enfants. » Ailleurs il indique les motifs k alléguer i)our louer le chien (animal admis au ciel, dans le zodiaque) ou la souris (y-îi;, radical de mystères). Aristote n'est pas plus sophiste en cet endroit qu'il n'était moraliste dépravé tout à l'heure ; il indique les instruments propres à telle ou telle beso^rne sans s'arrêter à la juger ; il inventorie et n'apprécie pas. « En général, » dit Aristote, « les hommes font le mal quand ils le peuvent. » Pourquoi l'auteur de cet arrêt sévère, n'a-t-il pas prévu l'abus que la malice humaine pouvait faire d'analyses curieuses, trop désintéressées? Voir Morale à Nicomarque II, 2 et M. Janet. Histoire de la science politique, t. I, p. 200.

VÉRITÉ. — MORALITÉ. â63

(5"® Isthmique) ? » Dans sa déiinition de la force corporelle, où il fait un dénombrement parfait des manières de mouvoir un homme, Aristote ne dit rien d'un mouvement proscrit aux jeux publics, mais fort en honneur devant les tribunaux, le croc-en-jambe (dtuorjxeXtCstv). Philippe le pratiquait contre les cités grecques; les lutteurs de l'arène judiciaire et politicjue ne se faisaient aucun scrupule de l'employer. De là les agilités et souplesses de leur argumentation captieuse, et les stratagèmes (ju'ils se re[)rochent en y recourant à l'envi.

A Athènes, la profession d'avocat était tenue pour suspecte comme toute contrebande, et ses produits trop souvent frelatés, sophistiqués, étaient avidement recherchés en secret, mais honnis en public. L'une des injures qu'échangent les orateui's est celle de logogiaphe. Gardez-vous, juges, disait Eschine, des habiletés de Démosthène : magicien consommé (y&tjç) et « tout pétri de mots artificieux,» son éloquence est le triomphe scandaleux du prestige (zB[jaxsia) '. Ne sait-on pas que Démosthène initie la jeunesse aux tours fi'auduleux de la rhétorique, et les exécute lui-même avec l'elTronterie d'un charlatan (]ui rit à huis clos de la crédulité de son public ? De retour au logis, il faut voir comme l'habile homme se vante, auprès de ses disciples, de la dextérité de ses escamotages ! (Contre Timarque). Pauvres comme leur sol, les Grecs se faisaient volontiers soldats, logographes ou pirates, mer-

^ « ... Il (M. Thiers) est le roué le plus amusaut de nos roués politiques, le plus aigu de nos sophistes, le plus subUl et le plus insaisissable de nos prestidigitateurs : c'est le Bosco de la tribune » {Timon, de Cormenin). — 0 éternelle équité de la passion politique !

HA L KLOyi'KNCr. V()\.\\\ij[E KN (iHKCE.

(•(',ii;iir(\s (l(; IVijxM', ou de lit j>lii[n<î. I/ofjinion iMjMiijiic rlîiit plus iii(liil^M;nl<î pour I<*s piratf's (1(î la iri<M' «pn^ |i()iii vA'ux (les liil)unîiij\. Dans le rriêrru* plaidoser {(kmtre Arislorralr). I)(''iiiostli«'ne panJoniHî à Cliaiidj'me, IjesogiKiiix dans sa joiinesse, d'avoir mji- un hrij^^'intin pillé los alliés d'Atliènos. f*t il Hétril Ifs rliéleurs comme lléau (Ut la patrie. Il rappelle la loi interdisant l'emploi (ies artifices devant les tribunaux et les imprécations du héraut contre rorateur (jui tendra un piège aux conseils de la nation ou aux héliastes.

Ni les codes humains ni les menaces divines n'avaient la force de i-éjirimer un mal dont les lois draconiennes de Platon permettent de mesurer l'étendue. Un avocat est convaincu de chicane ? suspension temporaire. En cas de récidive, la mort. S'est-il rendu coupable de cupidité ? bi mort. Le logo^^raphe devra toujours défendre la bonne cause et gratuitement \ — Théopompe disait d'Athènes qu'elle fourmillait de poétastres bachiques, de matelots, de iilous, de sycophantes, de faux témoins et d'huissiers menteurs ^ « Prête-moi ton témoignage » était devenu proverbial en Grèce. Il fallait avoir subi trois condamnations

^ Lois, livre ll^e^ tome 7 de la traduction de M. Cousin. — Mémorial de Sainte-Hélène, 14 novembre 1816, § 14 : « J'aurais voulu établir qu'il n'y eût d'avoués ni d'avocats rétribués que ceux qui gagneraient leurs causes... Je reste convaincu que ma pensée est lumineuse. » L'Empereur voulait dégoûter les avocats de soutenir les mauvaises causes. Il eût été peutêtre plus efficace de chercher les moyens d'obliger les juges à ne jamais condamner les bonnes.

* Athénée, Banquet des sophistes ; VL 16 ; cf. Pro Flacco, 4. 5, 9. Les faux témoignages soutenus ou rétractés (=;wu.oa'a) jouaient un rôle capital dans bien des causes civiles ; voir 1er plaidoyer Contre Stéphanos.

VÉRITÉ. — MORALITÉ. â65

comme faux témoin pour encourir l'infamie. La justice athénienne s'entourait à cet égard de précautions de mauvais augure. L'accusateur en matière de meurtre, devant l'Aréopage, prêtait serment debout, entouré des lambeaux consacras d'un bélier, d'un porc, d'un taureau immolés selon certains rites; il prononçait sur lui, sa famille et sa race, des imprécations extraordinaires et terribles. « Cet appareil redoutable, » dit Démosthène, « ne suffît pas cependant pour qu'on le croie. » Cette observation candide permet d'apprécier le degré de confiance des juges dans les serments ordinaires. Un client de Démosthène établit cette distinction : « Juges, ce n'est pas la même chose de rendre un faux témoignage devant vous ou devant un arbitre. Dans le premier cas, en etYet, une grande colère et vengeance menace le faux témoin; dans le second, c'est à peine un délit sans péril » (Contre Phormion). Callistrate invoque en sa faveur ce singulier argument : Olympiodore nie que je sois son associé; la preuve que je le suis, c'est que je l'ai secondé en justice d'un f;mx témoignage. — Et là-dessus l'honnête demandeur rappelle les mensonges d'Olympiodore et de ses témoins : « Tout cela était concerté entre nous. » Nos intérêts étaient donc communs évidemment; nous étions donc associés... Et, en etïet, ils étaient dignes de l'être. Voilà une singulière façon de plaider sa cause et de se recommander auprès des juges!

Le genre délibératif est, dit Aristote, plus noble (xaXXttov) que le judiciaire. Il n'a point de peine à l'être dans ces conditions, et pourtant, avouons-le, s'il l'a été à Athènes, ce fut grâce à l'élévation des sujets familiers à l'éloquence politique plutôt qu'à la pureté des moyens employés par les orateurs. La tribune,

s'y «'(Miroii(l;inl coiiliiiijclli'incjil îincc le h;iri«*aii, lui ('injMiintiiit SOS passions et ses j)roc('»(Jôs de discussion 1*'^ plus sijsiKîcts *. Si les J'hilijfjn/iw.s de Df'Mnosfljônc éljiicjit riiiiiqiif inonijrn(*nt de son éloquence |>olili(|ii('. lîi j^Hoiro de l'oiatoiiV ii'aurnil jias atteint a la liaiit(Mir où ses débats avec Escliine l'ont portée; mais celle de l'homme n'y eût rien ijerdii. En face du Macédonien. Démosthène est le modèle éternel des orateurs et des citoyens. En face de son rival Eschine, il paraît encore le premier des orateurs; mais il se trahit comme avocat athénien et jiorte l'empreinte de détestables coutumes consacrées par les mœurs de la cité : de tout temps (Voltaire l'a senti et avoué; il fut difficile de ne pas hurler avec les loups.

m. Au témoignage de Quintilien (II, 17). Cicéron se vantait d'avoir, dans le procès criminel de Cluentius, si bien jeté de la poudre aux yeux du tribunal, qu'il l'avait réduit à ne plus voir que par les siens. Les orateurs d'Athènes auraient eu souvent l'occasion de semblables confidences et pour atteindre à ce but. ils ne reculaient devant aucune audace. La peine de mort était portée contre tout citoyen qui s'autorisait d'une loi fausse. Dans la pratique, le juge était contraint de se relâcher d'une rigueur qui. exercée exactement, aurait pu décimer le barreau et la tribune. « Les lois font les mœurs d'un État. >> Démosthène aurait pu ajouter que les lois sans les mœurs ne peuvent rien. Malgré la menace du supplice, les

^ Ulpien reproche à Démosthène darranger à sa guise les histoires qu'il raconte, par exemple celle de Glaucète {Contre Timocrate). Dans la Leptinienne, harangue dont l'élévation morale a frappé le stoïcien Panétios. il dénature sciemment une des clauses de la loi de Leptine, pour se mettre à l'aise contre lui ; cocpiCeTai, dit le scholiaste.

VÉUITÉ. — MORALITÉ. 267

textes des lois et des décrets étaient souvent falsifiés, forgés même. Escliine et Démosthène s'accusent mutuellement d'être des faussaires, et avec cela tous deux en appellent aux registres publics, témoins irréfutables des méfaits incriminés. Eschine surtout les apostrophe avec vénération : « Belle, Athéniens, belle est l'institution des archives publiques. Immuables, elles ne se plient pas aux métamorphoses politicjues, mais elles permettent au peuple de pénétrer, quand il le veut, les hommes qui, après une administration criminelle, se déguisent tout à coup en citoyens vertueux. » Est-ce là une impudente ironie, ou faut-il admettre que le recueil des lois athéniennes, chargé de dispositions contradictoires, était un arsenal où chacun pouvait au besoin trouver des armes? Cette explication ne sulïîraitpas à éclaircirles contrariétés flagi'antes de plusieurs assertions des deux adversaires. Ainsi Démosthène se vante de son intégrité dans la même circonstance où, selon Eschine, il a été « convaincu » d'avoir dérobé une escadre plus forte que celle qui vainquit les Lacédémoniens à Naxos. Le corps du délit n'était pourtant pas d'une dissimulation facile. Démosthène reproche à Eschine de lui avoir intenté le procès de Ctésiphon longtemps après les événements, alors qu'auparavant « il ne l'avait jamais accusé, jamais poursuivi. » Eschine lui donne un démenti formel et rappelle diverses circonstances où il a non seulement accusé, mais convaincu avec éclat ((pavepwç è^YjXsYXoo) Démosthène de sacrilège, de corruption et de vol*. Lequel croire? L'un des deux est

* On sait comment en Grèce les affaires d'État se doublaient d'affaires d'argent. A Arlémisiiim, les Kubéens offrent à Thémistoele trente talents pour qu'il persuade aux alHés Ao rester

'M\H l/ri-O^I KNCK VOïMKjlE KN OHKCE.

jissiiiVîiiuMit lin iiioiiUMjr <*irronté. V('\ii-Hre l'orit-ils (Hé l'un i'\. r;iiili(; loiiv ;i loiir. ci inérilont-ils la (jualilication d'oratours de in-iiivais aloi (pr^Tcofv 7:ac>àTr)'j.o<;) a|»|)Ii(iii(''(3 par raccnsateiir (Je Tirnocrale aux falsilicateurs (les lois.

L'ait de mentir semble avoir dlé poussé très loin par les orateurs gre('s. Ils inventent les faits, puis les

dans les (,'aiix do rEid)ôe. A son tour, Th('*inistocle séduit K* ('((ininandanl (.'n clud", i(; Spartiatr; Enrybiadf, avec rinfj ta^Mits ; trois lalciils ;^'agnont le CorintliifMi Adiniantf*. La flolU:; n(; quitta |}as son mouillage d'Artémisium. « Ainsi une faveur précieuse fut accordée aux Eubéeus, et Thérnistocifi lui-inénic eut un gros profit, « c'est-à-dire 22 talents sur ."ÎO (Hérodote, VIII, 4, 5, 112). (kîtte façon de concilier l'intérêt public et l'intérêt privé met les poIiti(jucs sur une pente glissante. Mirabeau y a broncbé. L'organisation politique d'Athènes rendait le désintéressement dilTicile aux orateurs. Ils gouvernaient la Républi- (^ue au dehors, l'administraient au dedans, et leurs charges souvent dispendieuses, celles par exemple d'ambassadeur, de chorège, n'étaient pas rétribuées. — Dans la négociation des affaires étrangères, quand particuliers ou cités sollicitaient des laveurs non préjudiciables à l'État, les orateurs même honnêtes pouvaient admettre que leur entremise ne fut pas gratuite. Avec des orateurs agents d'affaires politiques peu scrupuleux, on voit ce que ces gains pouvaient devenir. D'après un fragment attribué à Hypéride, Demade, sans compter ce qu'il avait reçu du Grand Roi et d'Alexandre, avait gagné plus de 60 talents (330,000 fr.), grâce à ses propositions de lois et à ses proxénies. Le Proxène était chargé de recevoir à titre d'hôte les étrangers et les ambassadeurs, de régler les diiïérents entre marchands étrangers, de représenter auprès des Athéniens les intérêts des États ou des villes. — Didot, Oratores attici, p. 404, | 110. — Ou connaît ce mot de Démade à un comcdien qui se vantait d'avoir été gratifié d'un talent pour une seule représentation ; — « Tu as reçu un talent d'or pour parler; moi, j'en ai reçu dix du Grand Roi pour me taire. *>

preuves de ces faits; l'enchaînement est loguiue. Il ne suffit pas d'édifier une imposture, il faut solidement l'étayer. La vérité se soutient d'elle-môme; la contre-vérité n'a jamais trop d'appuis :

Cet homme, preslidigitalour inimitable, incapable de dire la vérité, même par mégarde, a une méthode tout à lait originale. Un hâbleur ordinaire, quand il ment, se garde de s'exprimer avec clarté et précision, de peur d'être confondu. Démosthène se joue-t-il de la vérité en îanfaron d'imposture? il ment d'abord avec serment, avec de terribles imprécations contre lui-même. Puis, ce qu'il sait ne devoir jamais arriver, il l'annonce intrépidement, il en suppute l'époque ; des personnes qu'il n'a jamais vues, il les cite par leurs noms... C'est peu d'alléguer comme réels des faits controuvés, il en indique le jour. Il forge le nom d'un témoin de son invention; mime merveilleux, il dupe les auditeurs en imitant le langage de la la vérité. Fourbe doublement digne de votre haine la plus vive, puisqu'il est méchant et falsifie les caractères de la probité (Ambassade), — Il jure par Minerve dont Pbidias semble avoir fait la statue pour fournir à cet homme une source de profits et de parjures {Contre Ctésiphon).

Les Grecs ont écrit des traités sur l'art de faire rire (ITsfjl ysXoiod) : pour en composer sur l'art de travestir la vérité, les exemples n'auraient manqué ni à Rome, ni cà Athènes. Cicéron recommande de saupoudrer la cause de petits mensonges : Est mendaciunculis adspergendum. Parfois ce ne sont pas de menus mensonges d'assaisonnement, mais des anecdotes développées à plaisir : les plaidoyers pour Roscius d'Amérie (§ 21, 22) et pour Cluentius (§ 21^ en offrent de piquants exemples. Quintilien, instituteur de l'avocat romain, dépasse son maître dans cette voie; il rédige le Code des « narrations fausses; » il expose la théorie des « couleurs, » et avec quelle sollicitude prévoyante! N'oubliez pas, dit-il à son élève, que tout menteur doit avoii' bonne mémoire. Surtout n'hésitez

270 i/i'loqi KNCE roi.iii^rt en ghèce.

|ioiiit. (|iiiiii(l il faiidni infritir. a mentir obstiiiérru*rit. A Inné (le réixHcr la même <:lios(;. vous liiiiiez par la l'aire croire, et (jui sait? peut-être en serez-vous convaincu vous-même à la fin*. Néanmoins, au point de vue de la liclion. rien dans l'éloquence latine, même la |)lus délibérée. n'éj5'ale l'épisode romanescpie do la captive d'Olyntlic.

IMiilippe, après la prise d'Olynlhe, célébrait les jeux Olyinpioiis. A cette fête, réunion solennelle, il avait convié tous les artistes (lran^iatiqu(îs. Tandis qu'il les réj^alait et (lislribu;iil des couronnes aux vain(jueurs, il voulut savoir pourquoi l'acteur comique Satyros, que voici, était seul à ne dem;jiider rien. Le soupçonnait-il d'avarice? le croyait-il indisposé contre lui!'' Satyros, dit-on, répondit qu'il n'avait besoin d'aucune des choses que les autres demandaient ; cependant il solliciterait volontiers une grâce de Philippe, la plus facile de toutes à accorder ; mais il craignait un refus, l^e prince lui ordonne de parler, et dans un transport de générosité, il s'engage à tout consentir. (( Apollophane de Pydna, » reprend Satyros, (( était mon hôte et mon ami ; il mourut assassiné. Ses parents, craignant pour ses filles encore enfants, les firent passer à Olyuthe, comme dans un nsile sûr. Elles ont atteint l'âge nubile, et depuis la prise de la ville, elles sont devenues tes captives. Je te les demande avec prières, donne-les-moi. Mais je veux te dire et t'apprendre l'usage que je ferai de ton présent, si je l'obtiens. Loin de tirer aucun protit de ces jeunes filles, je les doterai, je les établirai ; je ne permettrai pas qu'elles éprouvent aucun traitement indigne de moi et de leur père. » Ces paroles excitèrent parmi tous les convives de tels applaudissements et des acclamations si élogieuses, que Philippe, ému, accorda le présent. Pourtant cet Apollophane avait été l'un des meurtriers d'Alexandre, frère de Philippe.

* Quiutilieu, IV, 2 ; VI, 3. Comment Quiutillieu concilie-t-il la probité vénérable (sanctitas docentis) qu'il impose au maître d'éloquence, avec des préceptes sur l'art de défendre tous les métiers, même celui de Mercure galant (leno) II, 4. ou de dresser les témoins (V, 7) ? Cf. De officiis, II, 14; De repu blica, m, 4.

A ce banquet de Satyros, comparons un autre banquet, celui de vos députés en Macédoine, et voyez s'ils se ressemblent en rien. Invités chez Xénopliron, (ils de Phédimos, un des Trente, ils s'y rendirent; moi, je n'y allai point. Quant on en vint à boire, Xénophrou fit entrer une Olynthienne d'une grande beauté, mais noble et pudique, comme la fin le montra. D'abord ces hommes la pressaient doucement de boire et de goûter les Iriandises, comme latroclès me le raconta le lendemain. Mais peu à peu les convives s'échautTaient ; ils lui ordonnent de se mettre à table et de chanter. Cette femme, qui ne voulait ni ne savait chanter, s'en détend avec trouble. Eschine et Phrynon déclarent que ce refus est une insulte et qu'il est intolérable qu'une captive, née chez un peuple réprouvé du ciel, les exécrables Olynthiens, fasse la fiére. « Qu'on appelle un esclave; qu'on apporte un fouet! » Le serviteur vient, armé de lanières ; et comme la femme se plaignait et résistait, sur l'ordre des buveurs trop faciles à irriter, il lui déchire toute sa tunique et lui cingle le dos de coups redoublés. Mise hors d'elle-même par la douleur et un pareil traitement, la femme s'élance éperdue, renverse la table et vient tomber aux genoux d'Iatroclès. S'il ne la leur eût arrachée, elle aurait péri dans cette orgie ; car l'ivresse de ce misérable est terrible. On racontait le fait dans l'assemblée des Dix-Mille, en Arcadie. Diophante vous l'a rapporté ici ; je le forcerai à en rendre témoignage; on en parlait beaucoup en Thessalie et partout (Ambassade) .

Voilà un récit pHtliétiiiue, dont tous les détails sont expressifs : Satyros a eu la gloire d'obtenir de Philippe la grâce des filles du meurtrier d'un frère de Philippe. — Les députés vont festiner dans la famille de l'un des Trente, oppresseurs détestés de la cité. — Eschine et Phrynon (on connaît ce Phrynon) jouent le principal rôle dans cette orgie odieuse. — Dès le lendemain, un honnête homme, ami de Démosthène, lui en a fait le récit. — Ce scandale a été connu de toute la Grèce. — Mais surtout, que penser d'un ambassadeur athénien capable de déshonorer sa patrie par de telles violences et d'applaudir à la ruine des

()lyiitlii<;iis. jilors (jiio l;i dij^nitr. lo (l('ivoiiem<*nt à r;iriiiti(; et à riiosiiit.'ilib';, la gônérosité la i)lus noble, lii ])Iiis d<;licut(; sont le partage d'un com/îdion? Le paralkîle n'est-il pas accablant pour Eschine? <' FA cet impur. I;i conscience souillée de telles actions, il osera lever les yeux sur vous: et tout à l'heure il viendra, de sa voix retentissante, nous vanter sa vif! Pour moi, cela me suHoijue. »

Ce qui doit suffofiuer ici, c'est la hardiesse du nairateur. « Entre l'art et le mensonge, l'intervalle est petit » (Tacite); la séduction d'un contraste injurieux a engagé Démosthéne à la calomnie. S'il fallait ajouter foi à la rép]i(]ue d'Eschine. il s'y serait repris à deux fois pour insinuer ces mensonges au lecteur avec plus d'adresse encore qu'il n'avait essayé de le faire aux juges. Le discours d'Eschine donne, en effet, sur divers points de ce récit une version différente :

Vous vous rappelez sans doute ces abominables artifices de rhéteur que Démosthéne promet d'enseigner à ses jeunes disciples, et dont il a usé aujourd'hui contre moi. Vous l'avez vu verser des larmes, gémir sur la Grèce, louer le comédien Satyros d'avoir, dans un banquet, demandé à Philippe queUpiesuns de ses amis prisonniers, et employés à travailler la terre dans les vignobles du prince. Partant de là, et élevant avec effort sa voix aiguë et criminelle, il relevait cette opposition révoltante : Un homme qui joue les Carion et les Xanthias s'est montré si généreux et magnanime; et moi, le conseiller d'une grande République, moi qui donnais des conseils aux Dix-Mille en Arcadie, je n'ai pu réprimer mon insolence. Echauffé par le vin dans un repas que donnait Xénodochos, un des courtisans de Philippe, j'ai tramé par les cheveux, et, armé de lanières, j'ai fouetté une captive, une femme. Si donc vous l'eussiez cru, ou si Aristophane avait confirmé ses mensonges, j'aurais succombé innocent sous une accusation flétrissante (Ambassade).

L'art consommé est celui qui se cache : dans la

VÉniTÉ. — MOKALITK. 273

première version, Démosthône avait souligné le contraste; dans la seconde, il laisse au lecteur le soin de le faire. Pour ajouter cà la force, à l'agrément du récit, il l'embellit de nouvelles couleurs. Au\ ouvriers des vignobles de IMiilippe, il substitue les jeunes filles d'un hôte de Satyros. Ces vierges nubiles sont amenées ici pour faire la contre-partie de la captive olynthienne indignement mnltraitée par Escbine.

Démostbène. attacliant un grand piix à son invention du banquet, avait, selon Escbine, essayé de la consacrer par le faux témoignage d'un parent supposé de roiyntbienne imaginaire :

Voyez comme il préparait cette accusation de longue main. Un des étrangers, résidant à Athènes, est TOlynthien Aristophane. Il avait été recommandé à Démostliéiie, dont on lui avait vanté l'éloquence. A force de prévenances et de séductions, celui-ci voulut l'engager à rendre un faux témoignage contre moi. S'il consentait à paraître devant les juges et à soulever leur indignation en déclarant que j'avais outragé, dans l'ivresse, une captive sa parente, Démosthéne lui promettait cinq cents drachmes aussitôt ; il en recevrait cinq cents autres après la déposition. Aristophane répondit (lui-même l'a rapporté) que son exil et son dénuement actuel avaient suggéré à Démosthéne ridée d'une spéculation point du tout maladroite; mais il se trompait grossièrement sur son caractère : il ne ferait rien de pareil. — Pour établir la vérité de ce que j'avance, je vais produire comme témoin Aristophane lui-même. Appelle-moi Aristophane d'Olynthe, et lis sa déposition. Fais aussi paraître Dercylos, fils d'Autoclès d'Agnonte, et Aristide, fils d'Euphilétos, de Céphisia. Ils ont appris le fait de sa bouche et me l'ont rapporté (Ambassade).

Voibà Démostbène confondu à son tour. Mais ces échafaudages de dépositions sont-ils solides? Est-il certain que la tentative de séduction imputée cà notre orateur et la sollicitation au parjure ne soient pas maintenant des inventions d'Eschine? Avec de telles

274 i/F';i.(K^rKNf:K l'oi.nioi k en ghkce.

gens, toute supposition <'st admissible, tonte alïirmation est discntahle. I/crnharras où ces <lémentis solennels, ces j)rotestalions jiiridiijues jettent le lectenr. est précisément h; but de ces habiles. On est le trompeur? \a' juj^e l'ignore, il hésite, sa conscience est troublée; il pardonne ou se refuse à punir. (Juand il en est là, tout est consommé; l'ék^pieme athénienm* s'applaudit d'avoir accompli son œuvre.

Cette fois, pourtant. Dérnosthéne a manqué le but en le dépassant; il a forcé les ressorts de son art et l'instrument s'est biisé dans ses mains. Selon l'ipien, Eubule. à cet endroit du discours de Démostbène, cria aux Athéniens : <^ Hé (pjoi! le laisserez-vous tenir un pareil langage! ^> Les juges alors se levèrent et laissèrent là l'orateur... Ce dernier trait semble peu vraisemblable. Les Athéniens auraient donné une preuve singulière de délicatesse morale, s'ils avaient en etïet levé la séance; mais la chose est douteuse. Ils entendaient tous les jours des mensonges aussi forts et non aussi bien dits. L'« insidieux et perfide contraste » de l'accusateur pouvait trahir « le détestable sycophante. » selon l'expression d'Eschine; mais le même Eschine n'a-t-il pas tremblé que la force et l'agrément de ce tableau n'enchantât v'-JyT/avojvr^^évrEc); ne ravit les auditeurs jusqu'à la conviction? Sans doute ils se contentèrent de rejeter ce grief, sans en être si fortement indignés. Xous les savons très délicats et sensibles, mais non aux choses de pure morale. Ils sifflent une faute de prononciation, ils se soulèvent contre un solécisme et ils en tolèrent d'étranges en conduite. Le sens moral découle chez eux du sens esthétique. Ils aiment dans le bien une des manifestations du beau (xaXoy.aYaeia) ; ils sont vertueux, quand ils le sont, parce que d'abord ils étaient artistes. Dé-

mosthène connaissait sa ville et la mesure de ce qu'elle pouvait supporter. Mais ce (pii était tolérable au commun du public, aurait dû ne pas Fètro à Démosthène : génie oblige. Une calomnie d'abord circonstanciée devant les juges, puis reproduite froidement dans un discours écrit, avec retouclies méticuleuses et enjolivements réfléchis, et cela quand on l'a vue désavouée par l'attitude incrédule du tribunal, ce mépris de la vérité passe toute licence. Démosthcne a des scrupules; il supprime un détail trop violent : traînée par les eheceux. Il met le fouet aux mains non plus d'Eschine, mais de l'esclave (le sage l'a dit : Rien de trop); mais il conserve et envenime le reste. Il doit supposer que sa fable ne donnera pas plus le change au lecteur ({u'elle n'a fait à l'auditoire, et il s'obstine à la mettre au net. Cette hardiesse touche k la candeur. Démosthène a elTacé de ses harangues certaines métaphores de haut goût sur lesquelles, moins attiques qu'Eschine, nous aurions peut-être passé condamnation, et il polit et repolit avec amour des inventions qualifiées « d'insensées » par Eschine, en tout cas peu honorables à leur auteur.

IV. Dans le 33"'^ Dialoijue des morts de Fénelon. Démosthène fait amende honorable, en compagnie de Cicéron. « L'élo(iuence est très bonne en elle-même; il n'y a que l'usage qui en peut être mauvais, comme de flatter les passions du peuple, ou de contenter les nôtres... Le véritable usage de l'éloquence est de mettre la vérité en son jour, et de persuader aux autres ce qui leur est véritablement utile, c'est-à-dire la justice et les autres vertus. C'est l'usage qu'en a fait Platon, (jue nous n'avons imité ni l'un ni l'autre. » Platon excluait Homère de sa r^épubli(jue en le coui'onnant de fleurs; les orateurs, il les chassait sans couronno. Loin- art

;iv;ii( éUt tellcrriciit a\ili ;i Alliciio (ju'il lui rcfij>iiit ni(Hno lo nom d'art. CV'iait pour lui iirio liabilotc'*, fruit (Ir la praliijiic et de r<'xp(''rinnce rèjj.TrstfA'a). LV'Ioi\u('ïM'o (IcviaK se fairo ralli(''0 (le la dialectiriuc ot ons('ij,Mi(M- l<' vrai : olle |toiirsiiit le vraisemblable. Klle devrait travailler à guérir les âmes, à les forlili^'r jiar la législation et la justice : au li(Mi de leur offrir une « gymnastique. » une « médecine » salutaires, elle les corrompt jiar la « toilette » du sophisme habilement déguisé. i)ar la « cuisine » de la flatterie ((iorfiia.s).

(^ette éloquence /)//)^?r.v.se et em|)oisonnée mérite les arrêts méprisants du philosophe. L'art des sofdiistes. ainsi entendu, ne seml>le-t-il pas, en effet, moins propre ta honorer les tribunaux qu'à les pourvoir d'accusés ? Trop heureuse la sophistique, si elle se contentait de mesurer combien de fois une puce saute la largeur de ses pattes et de chercher la petite bête. Elle a des visées plus hautes; elle prétend à confondre le bien et le mal, le mien et le tien. Elle enseigne h ne pas payer ses dettes. <à « escamoter » le bien d'autrui. Ainsi parle le poète des Nuées, et les orateurs mêmes, bons juges en leur propre cause, ne la traitent pas avec plus de respect. Ils sont les premiers à se diffamer en remplissant leurs plaidoiries de médisances mutuelles; ils soufflent au client, dont ils sont les avocats anonymes, la flétrissure de leur art, la révélation de leurs malhonnêtes pratiques.

Quintilien (XII, I) défendant la définition idéale de Caton : « L'orateur est un honnête homme habile à parler, » veut répondre à cette « objection unanime du public: » « Quoi donc ? Dnnosthène n était-il pas orateur? Cependant il passe pour avoir été malhonnête homme. Je sens que ma réponse va faire jeter les hauts cris et demande des précautions oratoires. Je dirai

VIÈRITE. — MORALITÉ. 277

donc d'abord que Démoslhène ne me paraît pas tellement répréhensible dans ses mœurs, qu'il faille ajouter foi cà tout ce que ses ennemis ont accumulé contre lui, surtout si je considère sa noble conduite politique et sa fin mémorable. » L'é(|ui(é conseille ici à Quintilien de séparer l'homme privé de l'homme public, et d'imiter l'État, lequel, selon Thucydide (II, 42), regarde aux services plutôt qu'aux vertus. L'honnête Plutarque fait remarquer que si l'on eût fait périr Miltiade, (juand il exerçait la tyrannie en Chersonèse; cité en justice Cimon coupable d'inceste; chassé d'Athènes Thémistocle à cause de sa vie licencieuse, on y eût perdu les victoires de Marathon, d'Eurymédon, d'Artémisium, où les Athéniens ont jeté les fondements de l'indépendance helléniiiue.Plutaniue veut établir par laque Dieu et les hommes sont louables de dilïérer la punition des coupables. Les philosophes politiques du Lycée auraient tiré de ces lignes une autre conclusion.

Les mauvaises actions sont blâmables absolument, mais le bien fait à l'État par le citoyen peut éclipser le mal moral que l'homme non vertueux se fait à luimême. « Dans la république parfaite. » dit Aristote, « la vertu civique doit appartenir à tous, puisqu'elle est la condition indispensable de la perfection de la cité; » mais, ajoute le philosophe, il n'est pas possible que tous y possèdent la vertu de l'homme privé. L'unité de vertu y est aussi impossible que l'unité d'emploi dans les chœurs où il faut bien qu'il y ait des figurants, et non pas exclusivement des coryphées. La vertu civique et la vertu privée peuvent se trouver réunies dans un même sujet, magistrat à la fois habile et vertueux. Mais si elles ne le sont pas, il convient d'estimer surtout celle qui importe davantage «à l'intérêt de l'État. Pour les fonctions de général, l'expérience est préfé-

ral)h; ;i l;i piohilô, car la jtiohit/i se fciicorilif plus aisément (jiie h; talent militaire,*. Il conviendrait d'oi»ter autrement, s'il s'aj^issait d'élire le comptable, gardien (In tiésor piihlic. ^' L'ohji't Ir pins iinjun'tant est, nous l'avons soarrnt ré\u'lé , de rendre la partie des citoi/ens fjuiveul le ninintien du (fonrernement pi its forte que celle qui en teul la chute. » — <.< La cité peut et doit employer, estimer même un méchant, s'il est utile -. » Un bon couteau est un couteau (jui coupe.

Démostbène fut moins honnête que Phocion : <pji osera dire que Phocion a été phis grand citoyen (jue Démostbène ? Atteint de la contagion de son temps. Démostbène en porte de regrettables traces; mais devant l'étranger son âme s'est toujours ressouvenue d'elle-même. En somme, ce Démostbène est le véritable, c'est celui que la postérité connaît surtout et a le droit d'admirer. Avant (|ue le triomphe d'Antoine et d'Octave l'eût engagé à douter de la vertu. Brutus, un autre martyr de la liberté, avait placé le buste de Démostbène parmi les images de ses ancêtres.

' On s'étonnait devant Fabricius (ju'il donnât son suffrage pour le consulat cà C. Rufinus, citoyen peu intègre, mais bon capitaine : ;< J'aime mieux être dépouillé par un conciloyeu. que vendu par l'ennemi » fut sa réponse. La morale moderne exige la probité des spécialistes même les plus expérimentés.

=^ Politique. IIL 2 ; VII, 7. — Cf. Grande morale, IL 13. A Nicomarque, V, 1, § lo. — Montesquieu (Esprit des lois, V, 2; IV, 5; XIX. 11) adopte la plupart de ces pensées en les commentant.

Page 1