‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 18 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I. DÉMOSTHÈNE MORALISTE. — II. RAPPORTS DE LA JUSTICE ET DE LA POLITIQUE. — III. LE SENTIMENT RELIGIEUX DANS DEMOSTHENE.

r. — OKMOSTHKNE MORALISTH:.

Divers témoignages anciens, d'une valeur très contestable, font de Démostliène un disciple de Platon. Cette tradition de l'éducation platonicienne de notre orateur paraît avoir pris naissance dans les écoles de philosophie, intéressées à revendiquer un tel disciple. Neuf cités se disputaient Homère : rien d'étonnant de voir la philosophie disputer à la rhétorique la gloire d'avoir inspiré l'auteur de l'apostrophe aux héros de Marathon, mouvement enviable en effet, et dont M. de Chateaubriand a, de son côté, fait honneur à la religion. Selon Cicéron, Démostliène fut « l'auditeur assidu » du chef de l'Académie. L'auteur de VOimtor croit en trouver la preuve dans ses lettres. Il est vrai, les lettres attribuées à Démosthène et supposées écrites (sauf la cinquième) pendant son exil, expriment des pensées hautes et généreuses ; elles peuvent, en somme, ne point paraître indignes d'un élève de Platon. Mais l'une de ces pages mêmes renferme des traits qui, dans la bouche de Démosthène, seraient sa propre condamnation. L'auteur y exhorte Héracléodore à prêter son appui à l'accusé Épitimos. au lieu de le poursuivre avec acharnement : « Je vous sais formé à une école sincèrement étrangère à la cupidité, aux prali(iues déloyales (^aoçpta»jLàTa)v) des mauvaises pas-

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sions. cl r;i|)jj(jrl;iiil lout an souverain hicii, a la suprême justice... l'n ('îKîve do Platon, j'en atteste les (lieux, (|iii oserait mentir et se montrer m('M*liant envers un seul homme, serait bien coiipahle. „ Le philosophe (lu Confins n'eût })as (l(';savon('; ro?-ateiii' des f^hilippitineg ou m(''me p(Mit-(Hre du discours de la Conroiiné'; mais il aurait sans aucun doute renvoyé le pol(''mi>fe et le logographe aux olTicines des sophistes.

Si Démostlu^ne n'a jias suivi les leçons de l'Académie, il a profité de la lecture des dialogues platoniciens. On le voit (nous emiuiintons ces termes à (^icéron) à la majesté de son style {(fvnndidatp rerhoraw). (Juintilien {\ii, 10). réfutant les orateurs indiscrets aux yeux descjuels la froideur et la sécheresse sont des titres à la réputation d'atticjue, rappelle avec raison (jue ni Lysias, ni Andocide, n'ont enseigné à Démosthène la sublimité pathéti(]ue de ses harangues. Le disciple d'Lsée dépasse ici son maître et va puiser ses inspirations à une source plus chaude et plus profonde. Périclès avait reçu des mains de la philosophie ses armes les mieux trempées. De même. Démosthène est redevable à l'étude de l'œuvre platonicienne d'une culture générale dont l'orateur du devoir porte manifestement l'empreinte. Il est donc permis de voir en lui, dans cette mesure, un disciple de Platon. Aller au delà serait une exagération bientôt réfutée par plusieurs de ses discours. Les philosophes politiques de la nouvelle Académie et du Lycée, voilà quels furent, tout compte fait, ses maîtres le plus souvent écoutés '.

D'ailleurs l'étude assidue de Thucydide, les habitudes traditionnelles de l'éloquence grecque, la gravité des

* Orator, 3. 19, 4 : ad alticum, IIL 25 ; Deoratore, III. 17. 18, 19, 21 ; De pnibus, IV, 3.

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circonstances et celle du caractère de Démosthène ont contribué, autant que les leçons de la philosophie, à imprimer à son éloquence une gravité morale d'un effet puissant.

Athéniens, nous sommes des hommes; gardons-nous de paroles et de lois qui pourraient réveiller Némésis. Espérons le bonheur, demandons-le aux immortels, mais songeons aussi à la loi commune de l'humanité. Lacédémone ne se serait jamais attendue à se voir en l'état où elle est (sa défaite à Leuctres l'avait abattue aux pieds de Thèbes) ; et Syracuse, cette ancienne démocratie qui soumit Carthage au tribut, qui dominait sur tous les peuples d'alentour, qui vainquit les flottes d'Athènes, elle ne prévoyait pas qu'à lui seul, un scribe, un valet, dit-on, lui imposerait le joug de la tyrannie (Denys l'ancien). Le Denys de nos jours eût-il imaginé qu'avec une barque et une poignée de soldats, Dion chasserait le maître de tant de trirèmes, de troupes étrangères et de cités (en 356) ? Oui, sans doute, l'avenir est voilé à tous les hommes ; de petites causes opèrent de grandes révolutions. Il faut donc se modérer dans la prospérité et se pourvoir contre l'avenir (Contre Leptine).

L'événement devait confirmer les réflexions morales du jeune orateur, et même les dépasser de beaucoup. Pouvait-il en 355 prévoir qu'un homme de Pella détruirait l'indépendance hellénique, qu'un adolescent macédonien, en moins de huit années, soumettrait tout l'Orient à son empire?

Plus tard, témoin des revers qui peu à peu acheminent la cité de Minerve à sa ruine, Démosthène s'arme contre les défaillances publiques des désastres mêmes qui les ont provoquées. Il exhorte Athènes à tirer son salut de son adversité :

Si la haute idée que vous avez d'Athènes n'est pas une illusion, il vous faut vous montrer supérieurs aux autres hommes au sein des revers. Mon vœu le plus cher eût été que cet

28i i.'i'i.oni KNCK l'oi.nini !•: kn (JMKCK.

«néneiiieriL lù'.id pas attftiiit la cM, ci que la fortune lui «''uar- ^riAl toute (lisgrAce. Mais la Fortune a des retours rapides ; clic pass(! aisciiM'iit rruii carrij) à l'autre; les défaites, ouvrage de la lArJieté, sont seules constantes en leur stabilité... Nul de vous peut-être, Atlicniens, n'a recherché pourquoi l'adversité, est nicillciire conseillère (|ue le bonheur. La seule raison en est que riioiMiiif; lieuicux ne redout»; rien ; il ne se croit pas menacé des maux qu'on lui annonce ; au contraire, l'infortune nous met sous les yeux les fautes dont elle a été le fruit, et elle nous rend, pour l'avenir, sages et mesurés (Exord<;8 SO, io).

Le stoïcien Panétios félicitait Déinosthène d'établir la plupart de ses harangues sur ce principe que « le beau seul est éligible » et préférable en soi. En elîet, Démosthène ose toujours présenter aux Athéniens l'image d'une vertu austèi'e et laborieuse ; une bonne cause doit être soutenue, fût-elle condamnée à périr: la nécessité la plus impérieuse est celle de l'honneur.

Si un dieu (car un mortel ne saurait se porter garant de si graves intérêts) vous donnait l'assurance qu'en restant en repos et en laissant aller les atïiiires, vous ne verrez pas à la lin Philippe fondre sur vous, alors même, par Jupiter et par tous les dieux, il serait honteux, indigne de vous, de la puissance athénienne et des exploits de vos ancêtres, de sacrifier à votre indolence la liberté de la Grèce entière ; et quant à moi, j'aimerais mieux mourir que de vous donner un tel conseil... Mais si tous nous savons que, plus nous le laisserons s'agrandir, plus il sera fort et redoutable le jour où il nous faudra le combattre, dans quel espoir nous dérober? à quoi bon les délais ' quand nous déciderons-nous, Athéniens, à faire notre devoir ? — Hé ! par Jupiter, quand il y aura nécessité 1 — Mais ce qu'on peut appeler la nécessité de l'homme libre, non seulement elle est présente, mais elle est passée depuis longtemps. Quant à celle de l'esclave, il faut prier les dieux de vous eu préserver. En quoi diffère-t-elle de l'autre? Pour l'homme libre, la plus grande nécessité c'est la crainte du déshonneur, et je ne sais en effet ce qu'on pourrait imaginer de plus impérieux ; mais pour l'esclave, ce sont les coups, les châtiments corporels. Puissiez-vous ne la jamais connaître î et même il niessied d'en parler {Sur la Cliersonèse).

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