CHAPITRE II
Pour bien apprécier la puissance de i'élotjuenrf* de Démostlirne et les âprelés de la tâche qu'il avait ai- IVontée. il est nécessaire d'avoir présents à l'esprit les obstacles accumulés devant lui. de bien connaitre l'ennemi public. Philippe, devenu l'ennemi privé de l'orateur, et l'adversaire domestique dont les vices se firent les alliés du Macédonien, le peuple d'Athènes. Nous verrons ensuite quelles ressources Démosthène a su tirer de son âme et de son génie pour lutter contre deux antagonistes également redoutables.
Philippe, retenu plusieurs années comme otage à Thèbes, avait profité de cette disgrâce poui- étudier au sein de la Grèce l'art militaire dont il devait user excellemment contre elle. A l'école du vainqueur de Leuctres, Epaminondas, il conçut l'idée de la phalange macédonienne, formée sur le modèle du bataillon sacré de Thèbes et destinée à jouer un rôle si considérable dans l'histoire. Ainsi Thèbes avait instruit celui qui devait un jour terrasser la Grèce à Chéronée. A la tète de la phalange. Philippe enfonça les bataillons du présomptueux Lysiclès et rejoignit l'aile victorieuse de son fils Alexandre. Cette machine puissante méritait d'être ménagée et elle s'accommodait peu d'ailleurs à
toutes les actions. Philippe la réservait aux mêlées décisives. D'ordinaire, il évite les batailles rangées; afin de surprendre l'ennemi plus sûrement, au lieu de lourdes cohortes, il va et vient à la tête d'un camp volant, composé d'archers et de cavalerie légère. Alerte et toujours prêt, car il ne met aucune différence entre l'hiver et l'été, il se déplace «à son gré, tombe sur les cités à l'improviste. Les Athéniens sont moins agiles; ils consultent les lunes, ils suivent les vieilles coutumes nationales, bouleversées par ce roi barbare; ils ne guerroient volontiers que durant les quatre ou cinq mois de la belle saison. « Notre siècle ne ressemble en rien aux siècles précédents, et c'est je crois surtout dans l'art de la guerre qu'il y a eu mouvement et progrès (3^ Philippique). » La stratégie athénienne du bon vieux temps est déconcertée , scandalisée de ces innovations contraires à toutes les règles respectées jusqu'alors. Ainsi les marches foudroyantes de Bonaparte étaient déloyales au sentiment des vieux généraux allemands, habitués à des allures compassées, méthodiques, et aux patientes combinaisons des guerres de Sept et de Trente ans.
Comme plus tard César, Philippe croit n'avoir rien fait, s'il lui reste quelque chose à faire. Il sait tout poursuivre avec une activité opiniâtre, tout préparer à temps, tout prévoir; l'action, le mouvement est sa vie. Ce général diligent, inévitable, est d'une bravoure intrépide. Démosthène lui rend cet hommage : « Je voyais Philippe, notre adversaire, braver to^t pour commander et devenir le maître; je le voyais un œil de moins, l'épaule rompue, la main et la cuisse estropiées, abandonner sans regret, gaiement, à la Fortune tout ce qu'elle voudrait de son corps , pourvu qu'avec le reste il vécût honoré, glorieux. » Cette passion de la
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^Mdiic. (|iii icihI l'Iiilijij)»' (h'îdjiigiKMjx (le son corps et (le l;i vie. lui ferii un jour respecter son er)nemie vaincue. On le pressait de ruiner .AltK'nes : " A Dieu ne plaise, répondit-il. (jue je détruise le théâtre de la gloire : je ne travaille que pour elle. »
Il travaillait aussi pour satisfaire une ambition insatiable; lui-in("'rne en fait l'aveu : « Je ne suis en paix (pi'avcc ceux (pji veulent m'obéir. » fiette soif de commander lui fait promener ses armes dans les pays les plus opposés, delà Pbocide au Danube, de l'Ilémus (les Balkans) à l'Eubée, du I^éloponèse à Bysance et jusqu'en Scytbie. Maître de l'illyrie, de la Cbalcidique. de la Cbersonèse. des Tbermopyles, de toutes les avenues de la Gr(^ce centrale au nord et au midi, nul agrandissement ne peut le satisfaire. « La Grèce, les contrées barbares sont trop étroites pour l'ambition de ce mortel chétif. » A ses yeux nulle conquête n'est petite : obligé de se détourner un moment d'Athènes, sa proie la plus convoitée, il jette son armée sur de « méchantes bicoques de la Thrace, capable de braver pour de telles conquêtes travaux, frimas, périls extrêmes...; pour enlever le seigle et le millet des souterrains de la Thrace, il s'enfonce l'hiver dans des abîmes... Misérable Macédonien, né dans un pays où l'on ne put jamais acheter un bon esclave, » il s'est élevé sur la Grèce au point de présider les jeux Pythiques, la plus auguste des solennités nationales: il s'est emparé du privilège de consulter le premier l'oracle; admis avec révérence au sein du conseil des amphictyons, arbitre souverain des différends helléniques, instrument des vengeances des dieux sur leurs profanateurs, rien ne le rassasie. Dominateur incontesté de la Grèce entière, investi depuis Chéronée de l'hégémonie, jadis l'objet de l'émulation des grandes
cités grecques, il ne s'arrêtera pas encore. Proclamé généralissime des forces occidentales contre l'Asie, il rêvera les con(jnêtes réservées à son tils, et au moment de se jeter dans cette cari'ière nouvelle, le poignard d'un meurtrier le condamnera à quarante-sept ans, à son premier, à l'éternel repos (336).
Les débuts de Philippe dans le gouvernement avairiit révélé en lui ce (pie l'on est convenu d'appeler un grand politiiiue : il est passé mnître en intrigues, et ses intrigues réussissent. D'al)ord régent de Macédoine au nom d'Amyntas, son neveu, il le supplante. Roi m vingt-(]uatre ans, à force d'adresse et d'énergie (pielquefois criminelle, il réussit à se maintenir contre ses ennemis du dedans et du dehors. De ce noml)re fui'ent dés l'origine les Athéniens, pai-tisans d'Argée, l'un de ses compétiteurs «à la couronne. Les Grecs avaient voulu se mêler de ses affaires : il le leur rendit bien. Leurs convoitises et jalousies traditionnelles fournissaient contre eux des armes dont le rusé Macédonien se servit avec succès. Il assiège Amphipolis. place disputée depuis longtemps par Athènes à la Macédoine. Les Athéniens veulent la secourir: Philippe les arrête par la promesse de la leur rendre, une fois prise. 11 l'enlève et la garde (3o8\ Un an après, il leur dérobe Potidée et la donne aux Olynthiens alors irrités contre Athènes. Plus tard Olynthe sera prise à son heure (348). Diviser pour régner est sa devise. Il voit les Thessaliens, les Thébains, les Phocidiens prévenus de déliances mutuelles : il les dupe tour à tour, les subjugue les uns par les autres. Contre Sparte, car son activité ambitieuse embi*asse toute la Grèce, il use de l'intervention intéressée d'Argos et de Messène ou de l'antipathie des Arcadiens. Il donne à telle cité ce qu'il a dérobé à une autre. Par là. il s'assuie des complices,
:{(■) I.'kI,()(JI KNCK l'OMIigi F, K\ «.HKCK.
il Iniiiciilc* (l»'s liiiiiif's intestines, il df^joue rl'avanc»* \('< tf'n(;»(ivf;s de cf»alition. Les villes, aveuglées |)ar la ciiliidilr on p;ir des inimiti('\s municipales, ne voient |i;is (ju'en échange d'avantages fragiles ou compromettants, {'(mnemi commun leur ravit l'honneur et les nrmes.
Philippe, alin d'jivoii- h; droit d(i dis|»uter les ronronnes aux yeux Olympiques, se disait descendant d'Hercule. 11 n'était ni Grec, ni ;illié aux Grecs, mais digne de l'être. 11 a heaucoup des qualités de ITIyssr d'Homère; non seulement il est patient, dur à la peine, mais varié, fécond en ressources, artisan de ruses. H sait se retourner et jouer divers personnages. 11 est homme cà tout faire (TuavoôpYoç); à tout feindre. Selon l'état de ses affaires, il caresse ou intimide; il tient des discours fiers ou réservés, sinon humbles (ainsi après l'alliance d'Athènes et de Thèbes); il avance ou recule, résiste ou cède à propos.
Philippe, politique avisé, pratique la maxime diplomatique de mettre toujours les apparences du droit de son côté; sa longanimité ne se rebute de rien : « Malgré tant d'iniquités provocatrices, j'ai respecté votre ville, vos galères, votre territoire. Je pouvais cependant beaucoup prendre, même prendre tout; j'ai persisté à vouloir soumettre h des arbitres nos plaintes mutuelles. » La duplicité de ses pratiques éclate surtout dans sa lutte toujours désavouée contre Athènes. Il a juré de la prendre, et du plus loin qu'il peut, dès ses premiers pas sur le sol hellénique, il proteste de son amitié pour la cité de Minerve. A toute occasion , il la ménage, la ilatte. 11 avait renvoyé, comblés de présents, les Athéniens prisonniers au camp d'Argée; il traite avec courtoisie la garnison athénienne de Potidée ; plus tard il promettra la mise en liberté îles cap-
tifs d'Olynthe : « Voyez jusqu'où va mon bon vouloir pour vous : cette îIe(Halon(^se)je vous l'avais donnée; vos orateurs ne voils ont pas permis de la recevoir. » Après de tels gages, oserait-on douter de lui ? Ses desseins sont innocents, ses intentions tout équitables et pacifiques. La paix, tel est le plus cber de ses vœux : ses partisans le publient; lui-même par écrit le déclare : le moyen de douter de la sincérité de son désir ! Les Atbéniens s'empressent de croire <à la paix et ils l'observent ; Philippe en profite pour avancer ses affaires. Athènes est en paix avec Philippe, mais non Philippe avec Athènes. Tandis que l'ennemi abusé désarme, l'envahisseur poursuit ses hostilités; il prend de tous côtés sans guerroyer, il escalade les remparts sans coup férir. A quoi bon la violence où la ruse suffît ? il sera toujours temps de tirer l'épée, quand l'adversaire poussé à bout se révoltera *.
Convaincu, pris sur le fait, il nie encore. Au besoin, il affecte un dévouement hypocrite pour les victimes qu'il a jouées. Aux malheureux Oritains. il répond : « J'ai envoyé mes soldats vous visiter; c'est par amour pour vous, car j'ai appris que vous souffrez de factions ; le devoir d'un allié, d'un ami véritable, est de se montrer dans ces conjonctures. » Philippe excelle aux manœuvres souterraines : au début des hostilités, il louvoie, se déguise, se dérobe ; cependant peu à peu il se fortifie, il avance. Le jour où sa fourberie l'a fait maître, il jette le masque. Plus de promesses d'amitié, de protestations d'innocence, mais des reproches menaçants. Voici quelques traits d'une lettre de cet ami d'Athènes : « Malgré mes fréquentes am-
* La seule fin du ministre plénipotentiaire « est de n'être point troiupé et de tromper les autres » ^Labruyère).
hîissjult's pour le m;iiiiticn de nos s(MFn<*nts td dp nos ronvonlions. vous n'nvcz rmllcmont tourru' voln» at- (ciilioii «le co crtté : j(* ciois donc devoir vous mander siii (jijels points je m'estime I(^sé. Ne vous étonnez point de la lonf,nienr de cett<' lotir*' : mes j^riefs soni nom[)reux et il est indispensat)le (pie sur tous je m'e\fjjique nettement. » Suit lïiniimération des ini«pjités d'Athènes. Le tort le j)lus grave de la cité est d'avoir enfin ouverties yeux et de rendre guerre pour guerre à cet honnête voisin. « Tels sont mes griefs : vous êtes les agresseurs et ma modération vous rend plus entreprenants, plus ardents à me faire tout le mal (pie vous pouvez. Vous repousser est aujourd'hui mon droit ; j'attesterai les dieux, et je trancherai le diiïérend. » Philippe déclare la guerre aux Athéniens par ce message (340) ; il y avait douze ans (|u'il la leur faisait. Athènes avait été son ohjectif unirpie : à mesure que ses allures obliques, ses marches tortueuses, dissimulées par des feintes et diversions de toute sorte, l'avaient rapproché du but. les alarmes d'Athènes avaient redoublé ; mais les serments et machinations du Macédonien avaient redoublé aussi, et la cité, intéressée à ne pas voir le péril, était demeurée inactive. Le jour où l'adversaire est à sa merci. Philippe s'apprête ouvertement à l'action décisive : un seul coup reste à frapper et il se sent le plus fort : la clé de la maison, la maison même est à lui : qu'a-t-il besoin de soutenir plus longtemps son rôle d'hypocrite ?
Philippe sait où réside le nerf de la puissance d'Athènes, dans la prépondérance de ses forces navales : il essaie de faire incendier les arsenaux maritimes du Pirée ; dans les tributs des insulaires ses alliés : il s'efforce de tarir cette source de revenus. La piraterie athénienne fait grand mal à Philippe : elle
empêche l'importalion et l'exportation de Macédoine : à pirate pirate et demi ; les bateaux pirates macédoniens vont s'enrichir des dépouilles des alliés d'Athènes ; ils se jettent sur Lemnos. Imhros, Gérestos. Marathon, d'où ils enlèvent la trirème sacrée. Philippe, écumeur de la mer, aspire à en faire la police. Les pirates infestent l'Archipel, les côtes d'Asie Mineure : Philippe doit aux Hellènes d'intervenir et de les seconder; ce sera l'occasion pour lui de surveiller les côtes, de nouer des intrigues dans les îles ; (pielquefois de s'en emparer (ainsi il enlève l'ile d'IIalonèse au pirate Sostrate); de favoriser le développement de sa marine, le plus cher de ses vœux : et. sous couleur de coopération amie, il débauchera les alliés d'Athènes. Il suit son adversaire sur tous les terrains : sentinelle vigilante, il le guette, l'attaque de tous les côtés : il sait que partout où il agira, il ne peut manquer de nuire et, h la tin, de dominer.
Philippe n'est pas seulement l'ami des Grecs, il l'est aussi de leurs dieux : leurs démêlés religieux, durant la guerre sacrée, lui offrirent mainte occasion de s'imposer. Le pillage du temple de Delphes par les IMiocidiens (vers 355), plus tard l'impiété d'Amphissa cultivant un champ consacré, mirent une arme sainte aux mains de ce protecteur de la religion. Investi par les Amphictyons d'un commandement militaire absolu (otpaiTjYÔv anioxpàropa); il mai'che à la tête de ses soldats, le front ceint comme eux du laurier d'Apollon. 11 est ministre des vengeances du dieu qui le conduit. H écrit aux Péloponésiens : « Je veux secourir le dieu avec vous et punir ceux (pii transgressent les choses saintes parmi les hommes, » et pieusement il tient parole. La Phocide sacrilège est mise à feu et à sang : les Amphissiens, contempteurs des décrets religieux, sont
K) l.'l I (»nl KNCK l'Ol.lllMli; KN (.HI-.(.K.
rfiîilirs. Toulc pfirn' ni<''iit<' siiliiirc : sa pif'mi(M<' iritf'ivciitioii lui ()iivr<'. sans combat, h* iU'\\\i' dos Tlicrinopylos (:U6) ; la scMonde, parla prise d'KlaU'O CVMi), le cliciniii de rAUi(]ije. Ces deux coups de foiirlre jetlent la consternation dans Athènes ; mais ne savaitelle pas (pie les dieux prot(''gent les défenseurs de leurs droits outragés ?
Malgré cette protection. Pliilii)pe échoue quelquefois. Arrêté une première fois aux Thermopyles, il ajourne ce coup de main ; il sait attendre. Il n'a ])u frapper son ennemi Là ; il court l'atteindre dans ses colonies de Chersonèse. il cherche tous les points vulnérables, liattu en Thessalie par le Phocidien Onomarque. il puise dans ses revers une énergie nouvelle et détruit son adversaire. Repoussé de Périnthe, de Byzance. chassé de l'Hellespont, il ne se rebute pas. Obstiné, tenace, l'œil fixé sur le but, il change de moyens d'attaque, non de fin. Il épie les abords de la (iréce, comme le loup rôde autour d'une bergerie ; il l'explore, il l'éprouve à Mégare. à Ambracie, dans l'Eubée. Il parait toujours au poste d'où il peut le mieux tenir l'ennemi en échec. Afin de déjouer la défiance des clairvoyants, il mêle ses voies. Une forteresse est inexpugnable aux machines ? il en fait tomber les portes devant un « mulet d'argent. » Afi'able, éloquent, séduisant de sa personne, il sait user de séductions à plus longue portée que ses catapultes. Les mines d'or du Pangée. sans parler de celles de Thessalie et de Thrace. lui donnent mille talents par an : il les emploie à acheter la Grèce avec ses stratèges, ses orateurs et ses oracles. Parmi les salariés, les uns, habiles endormeurs, bercent le peuple d'Athènes de promesses illusoires et assoupissent son indolence ; d'autres lui livrent leurs troupes ou les places qu'ils
ont demandé de défendre. Il s'empare ainsi de Pydna. d'Amphipolis, d'Olynthe. Il ne laisse pas toujours, il est vrai, les traîtres jouir de leur trahison : le but atteint, il les rejette. Il craint de partager avec eux la gloire du succès ; et il est assuré, malgré ces retours amers, de n'en manquer jamais. Il déclare méprisable l'homme qui se vend, et il ne compte pas sur sa lidélité. Qui avait plus ardemment que lesThébains sacrifié la cause hellénique aux profits de l'alliance macédonienne? Pourtant un jour les Thébains l'ont trahi : aussi le vainqueur de Chéronée (338) ne ménage pas ces déserteurs : il les meta mort ou les vend. Athènes, au contraire, seule des cités grecques, a toujours résisté cà ses offres, à ses empiétements : il la hait et l'estime : il la poursuit avec acharnement et l'admire ; vaincue, il lui rend ses prisonniers, il lui épargne l'affront d'une garnison macédonienne. N'est-ce pas une disgrâce assez sensible pour elle d'être dépouillée de sa liberté ?
Philippe, avide de commander, a fait appel aux mauvais instincts de la nature humaine, la jalousie, la cupidité, toutes les infirmités de l'égoïsme ; il excelle à coi'rompre et, par la corruption, à maîtriser. Violent et perfide, clément et impitoyable, pieux et cruel * selon les vues de sa politique, dédaigneux des hommes comme tous les ambitieux, lui-même a ses vices ; mais au lieu de les laisser entraver ses desseins, il les tourne en alliés aussi efficaces que ses qualités : activité, persévérance infatigable, valeur héroïque, talents militaires, profondeur et souplesse politicjue, passion de
* Il jette à la mer trois mille prisonniers phocidiens par piété. En moins de trois ans, il détruit trente-deux cités chalcidiques (350-347). A Olynthe, il rend la liberté à quelques amis d'un comédien grec et il tue ses propres frères.
42 l/KI-OglfcNCK l'IilMUjlE EN MiKCE.
I;i \^\(i\i(\ ciiiiii ('f»tto grandeur factice compa^çne des fastueux projets exf'iciités Ku \*v'\\ d'un déploienrient adniinibic (riritelli^M'nco et dï'uer^ne, mais sans scruj)mI('s ni souci des moyens. Tel fut Philippe, ennemi redoutable en lui-même et foililié encore de tous Ips défauts de ses adversaires.
A la lin (le ses llcUrnirjur.s, Xénoplion i-eman|u<' (]ue depuis Mantinée (363). victoire fatale à la suprématie de Tliêbes, parce qu'elle avait coûté la vie à Épaminondas. la confusion et le trouble avaient régné dans toute la Grèce encore plus qu'auparavant. « Je ne vois pas. dit Démosthène. les Hellènes unis par une amitié commune. Il en est même qui se lient plus à notre ennemi qu'à tel d'entre eux. » Les rancunes qui divisaient Lacédémone. Athènes, Thèbes. sans parler des cités restées étrangères à l'exercice ou même à la convoitise de l'hégémonie, rompaient le faisceau qu'il eût été si nécessaire de resserrer: et si le patriotisme est la sympathie de tous avec tous dans un même ordre d'idées et de sentiments dont le bien de la patrie commune est l'objet, la Grèce n'a jamais connu le patriotisme. La crainte de l'étranger, le lien le plus fort de la concorde, ne la fit jamais se presser tout entière, comme la République romaine devant les Gaulois ou Annibal, autour d'un même foyer. Cet autel de Vesta, symbole de la patrie une et indivisible, ces pénates publics, ce temple de Jupiter Capitolin, siège unique de l'empire romain, enfin cette forte cohésion de tout un peuple uni dans ses croyances et sa foi à de communes destinées, où les trouver dans la Grèce avec ses variétés ou ses antipathies de race, et son morcellement en
PIIILIITË. — LES ATHÉNIENS. 43
petites personnalités actives et vigoureuses en soi, mais affaiblies dans leur ensemble par un isolement défiant et jaloux? A Marathon. Athènes seule entre en ligne : Sparte avait attendu pour partir que la lune fût en son plein. A Salamine. Athènes avec ses alliés est le rempart de la Grèce. A Platée, la lutte est soutenue par les Athéniens, les Lacédémoniens, les Tégéates et les Mégariens contre les Perses et leurs auxiliaires grecs, entre autres les Thébains. A Chéronée. dernier champ de bataille de la liberté. Athènes et Thèbes combattirent seules ; Lacédémone n'y parut même pas trop tard, comme à Marathon. Il y a eu un panhellénisme intellectuel (Tuaiôeia 'EXXyjvixtjV: il n'y en a pas eu de politique, ni de patriotique surtout. La Grèce était une agrégation d'individualités égoïstes, incapables de sacrifices désintéressés. Dans le discours Sur les classes des armateurs, l'orateur parle du dessein prêté au Grand Roi d'attaquer la Grèce : « Il donnera de l'or, il offrira son amitié à quelques-uns: ceux-ci, voulant réparer leurs pertes particulières, sacrifieront le salut commun ; » et plus loin : « Les Hellènes voudraient se mettre en foule à sa solde, moins pour lui procurer quelques conquêtes, que pour sortir de l'indigence et acquérir un peu d'aisance personnelle. » Telles sont les dispositions des Grecs à l'égard de ce monarque « plus riche à lui seul que tous les Grecs ensemble, et dont l'or charge douze cents chameaux.» Elles seront les mêmes envers Philippe, moins opulent, mais plus adroit. Il saura allécher leur cupidité et les duper. Quelques-uns n'auront pas le dessein de lui donner des armes contre les Hellènes, mais l'habile politique saura tourner leurs passions à son profit, contre leur gré. Jamais les Athéniens ne consentirent à ces marchés honteux, même par surprise; mais que
44 I.KI.oyiKNCK l'OMIIOlE KN (;hkck.
d'aiilrcs îivaiitjiges ils laissaient |)r<MMliv à Philippe contre (mj\ ' !
Ils redoiitfnt [Miilipjx' comme l'ennemi non (k* \*'\iv lil)Oit«''. mais de leur i<*pos. Insouciants, légers, un rien les distrait de la pensée du devoir: au milieu de la délibération la plus grave, si l*ma-(l' .\ne leur avait été conté, ils y auraient pris un plaisir extrême. Et de fait, une historiette fut parfois nécessaire pour contraindre cette multitude frivole à écouter. Sans être voués au rire à peipétuité, comme l'étaient, selon Athénée (VI\ les Tirynthiens. heureux sujets d'Amphitryon, roi chéri de Ju|)iter, les Athéniens acfjuittent les plus grands coupables, même convaincus, « en retour d'un ou deux bons mots.» Au lieu de goûter les raisons d'un orateur, ils s'égaient des sobriquets, des facéties dont il est l'objet à la tribune : ils tournent tout à la plaisanterie, l'n rhéteur, à Olympie. les engage à l'union. « Cet homme nous exhorte à la concorde, » remarque un auditeur, « et il ne peut la persuader aux trois personnes qui composent sa maison, sa femme, lui-même et sa servante. » Voilà le fruit tiré par eux de la harangue. Il faut les divertir pour les gagner. Léon de Byzance est député à Athènes, il paraît : ime risée générale accueille sa petite taille : « Eh ! que serait-ce donc. » lerrr dit l'adr'oit ambassadeur, « si vous voyiez ma femme ! Elle me vient à peine au genou. » Les rires redouldent. « Cependant,
' Nous avons voulu ici relever seuleiuent les traits du caractère athénien qui importent à cette partie de notre sujet. Un portrait complet serait plus favorable et rappellerait la toile où Parrhasios avait essayé de figurer les qualités contradictoires d'un peuple fantasque et inégal. Pline. Histoire naturelle, XXXV, chap. 3t), | 5. Cf Tliucydide, I, 70 ; Platon, Lois, livres I et IL
PHILIPPE. — LES ATHIÎNIENS. 45
tout petits que nous sommes, (juaiul nous avons dispute ensemble, Byzjince n'est pas assez grande pour nous contenir.» La gaieté athénienne ne respecte rien, pas même le vénérable Aréopage. Un membre de cette compagnie réunie devant le peuple ^ usait, à propos d'un décret de Timanjue et sans songer à mal, de termes à double sens où la malignité de l'auditoire vit une allusion aux réduits que fréquentait ce débauché. Plusieurs fois l'hilarité du public avait souligné certaines expressions du candide orateur. Mais voici que d'un ton grave, il entre dans les détails ; l'assemblée n'y tient plus, elle échite: l'huissier Pyrrandre intervient : « Ne rougissez-vous pas de rire ainsi devant l'Aréopage ! » 0"'> fî^ii'^ ? le fou rire est comme la panique, irrésistible ; et ce n'est pas à Athènes qu'on songe à le maîtriser.
Les Athéniens s'amusent des disputes de leurs orateurs comme d'un combat de coqs. Démosthène s'entend mal de tout point à les égayer : c'est un buveur d'eau. Sans cesse il entretient d'obligations fâcheuses un peuple épris surtout de plaisir. Amis du loisir, ils passent doucement le temps à deviser dans la boutique du barbiei* ou du parfumeur. Friands de nouvelles, ils vont et viennent sur l'agora, se demandant : quoi de nouveau ? A défaut de nouvelles, ils en forgent. « Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politi(pie » (Labruyére). Les Athéniens raisonnent, conjecturent, interpi'ètenl les desseins de Philippe. Ils révèlent ce qu'il n'a jamais fait, et rehisent de croire à ce qu'on le voit faii'e tous les jours. Chacun forge sa fable, scrute l'avenir; nul ne songe au devoir présent. Après de magnifiques décrets, ils désarment sur un simple bruit, alors que cette rumeur annonçant la mort ou la maladie de Philippe devait les exciter
46 i/i<!loch'ENCE politioue en orkce.
(riiiilMiil plus il iiiir ii( Mon rapide. Toujours d'IiunKMir à donner duns les excès, ils passent de l'extrême découragem^'ut à l'f'xtrr'ine conCiance. de la présomption au désespoir, (iiédules à (jui les llallo, ils ferment l'oreille aux avertissements de Démostlirne ; ils l'ouvrent avec complaisance aux conseils paciliques de Phocion, aux illusions naïves d'Isocrate. aux insinuations perfides de Philippe à l'adresse de ces conseillers d'injustice, détestables auteurs de motions belliijueuses. Aveugles volontaires, les .\tlieniens trouvent plus commode de détourner les \eux du péril fjiie d'y courir.
Philippe a saisi les Thermopyles : à cette nouvelle, grand émoi sur l'agora. On discute, on s'accuse, on s'agite. Puis, l'égoïsme aidant, on en vient à des réflexions rassurantes : il y a loin encore des Thermopyles au Pirée; point de péril en la demeure. Du reste, si Philippe a franchi le boulevard de la Grèce, c'est à seule fin, lui-même en donne sa parole, de clore la guerre sacrée qui ensanglante la Grèce depuis bientôt dix ans (357-346). Athènes ne s'oppose pas à ces efforts charitables ; d'un cœur léger, elle assiste à la destruction des Phocidiens maudits. Philippe, maître de la Phocide, descend vers le sud. Les Athéniens s'en inquiètent médiocrement : Philippe n'a pas encore atteint à la puissance de Thèbes ; or. Athènes a vaincu les Thébains. Thèbes est menacée, Athènes s'en console : depuis Mantinée, l'arrogance thébaine a humilié Athènes ; Ëpaminondas n'osait-il pas dire à la multitude qu' « il fallait transporter les Propylées de l'Acropole dans le vestibule de la Cadmée ? » Et puis ces Béotiens sont épais comme l'air qui les nourrit. Le moyen de s'intéresser, à Athènes, à des gens qui n'ont pas d'esprit? La Béotie est subjuguée, les Thé-
bains détruits, et ren\ahisseiir s'est rapproché d'iiiie nouvelle étape. Athènes commence à prendre l'éveil ; le grand justicier des sacrilèges de la Phocide et de l'insolence thébaine avance toujours ; il va toucher au but. En vain Démosthène avait donné l'alarme : Aux armes, Athéniens ! Ces machines dressées contre Thèbes vont battre vos propres murailles : si la Béotie périt, vous périrez, car c'est vous surtout que le Macédonien redoute et veut anéantir. Kiches, donnez votre or, riches et pauvres, montez sur les galères, saisissez la rame et la lance! Démosthène, prophète fâcheux, patriote inexorable, n'est pas écouté ; car Eschine les rassure, le front serein ; il accuse de mensonges injurieux à Philippe les soupçons de ce morose ; il conseille aux Athéniens de ménager leur bourse, leurs personnes, de continuer à jouir de leur repos. Ce langage agréable est goûté, et tandis que la trahison et la violence poursuivent leur œuvre, la malbeureuse Athènes ne bouge : tout au plus elle s'agite, mais elle n'agit pas.
Trop souvent le mouvement est aussi stérile pour elle que le repos. Elle est généreuse et prend des résolutions dignes d'elle en faveur des opprimés : mais elle s'en tient à des manifestes. Un orateur propose une expédition : Vite aujourd'hui, s'écrie l'assemblée, et ni le jour même, ni le lendemain, rien ne s'accomplit. Elle vote quarante trirèmes et soixante talents : elle envoie dix bateaux vides avec cinq talents d'argent, et une autre fois « un général sans troupes, un tlécret sans force, et des forfanteries de tribune. » Elle fait à Philippe une guerre bruyante de décrets ; quel fruit en retire-t-elle ? Il > a longtemps que le Macédonien eût été châtié, si les décrets avaient cette vertu; mais, en dépit de leur zèle en paroles, il gran-
4« l/l'.l,f)(jI'KNCR l'OLITigLE K\ (iBKCE.
(lit toujours. Les Atliciiiciis iriiijiorUMil la jialrii»' ii»v«> discours, IMiilijtjM' rvWr (h* ractioii. « Que lMiili|ij)<\ général et soldat, prodiij'uant sa personne, animant tout de sa présence, ne perdant pas une occasion, pas un inslaiil. tri(»niplie (i'Iionimes à délais, à décrets, à conjectures, je n'en suis pas étonné, v Pour vaincre a la guerre, des harangues, inéine celles de Démosthéne, ne sufiisent point. ^^ Sans l'action toute parole est impuissante, surtout la parole d'Athènes; cai nous passons pour les plus hahiles parleurs de la Grèce. » Vifs à concevoir d'eux-mêmes et à comprendre les idées d'autrui. ils font des vœux, pas un eiïort. Ce peuple qui jadis a mis toute la Orèce en mouvement pour défendre les droits des Hellènes, le jour où lui-même est dépouillé, il sommeille et laisse impuni le spoliateur. Il aime la gloire pourtant, il admire celle des aïeux et se réjouit de l'entendre céléhrer ; mais il se contente d'applaudir aux ancêtres sauveurs de la Grèce, sans avoir le courage de les imiter. Un moment enlevé (quelle apathie ne le serait?) par l'éloquence de Démosthène, il vote la guerre par acclamation, mais il laisse à d'autres le soin de la faire. Au lieu de servir en personne, les Athéniens soldent des mercenaires ; bons citoyens en désir et en idée, patriotes militants par procuration.
Le temps n'est plus où, devant une assemblée Spartiate, des ennemis rendaient cet hommage aux Athéniens : « Ils sont prompt^' à imaginer et à exécuter ce qu'ils ont conçu:... pour leur patrie ils risquent leurs corps comme la chose qui leur est la plus étrangère :... ils ne connaissent d'autre fête que l'accomplissement du devoir. » Entre l'Athénien de Thucydide (l, 70) et celui de Démosthène, quel contraste ! Ce dernier tient avant tout à son bien-être : il lui répugne de quitter
un ciel riant, les causeries des portiques et de l'agora, les mille divertissements artisti(jues et littéraires sans cesse renouvelés dans une cité non seulement Y école, mais le rendez-vous de plaisir de toute la Grèce, pour aller en plein hiver, sous un climat barbare, courir au-devant de rudes soldats accoutumés à tout oser, à tout soufï'rir. Les jouissances du corps et de l'esprit, dont il s'est fait une habitude, l'ont rendu inhabile aux âpres jouissances de la guerre. Le pauvre est attaché par-dessus tout au triobole des tribunaux qui l'aide à vivre, au diobole qui lui assure l'entrée au théâtre. Il se rend à l'assemblée « comme à un festin dont on se partagera les restes. » Le riche « mesure le bonheur au ventre * et aux voluptés les plus honteuses, » sans nul souci du bonheur de n'avoir pas de maître, « avantage estimé jadis en Grèce la règle et le dernier terme de la félicité. » C'est assez dire que riches et pauvres sont mal disposés à faire obstacle de leurs corps à cette bête monstrueuse, toute hérissée de fer, qui s'appelle la phalange macédonienne. Ils se réservent à des luttes plus commodes ; au lieu de Philippe, ils combattent leurs conseillers ou leurs généraux : « Est-ce l'auteur de vos maux que vous haïssez? non, c'est le citoyen qui vous en a parlé le dernier, » alors qu'il venait otîrir le remède d'un malheur dont il est innocent. Une entreprise militaire a échoué ? un harangueur en rejette l'insuccès sur Diopitiie, Charès, Aristophon ; la foule de s'écrier : « il a raison 1 » et le général est cité en jugement. « Braves pour condamner, lâches pour agir, » ils le rendent responsable de
* Voir Fragments des Poètes comiques; Didot, p. 524. Alexis, Le maître de libertinage. — Plutarqiie, Moralia ; Did(jt, 1, p. 25.
I(3iirs propnîs fautes, ou si liii-mr^rne en ;i commis, ils le punissent avec une rij^ueur dont ils useraient plus il propos contre le grand coupable, Philippe. De ces injustices ou sévérités excessives, que résulte-t-il? Les généraux désertent le service d'Athènes ; chacun d'eux en toute sécurité va guerroyer où son intérêt l'appelle. Ainsi les Athéniens font les alîaires de l'ennemi, non les leurs.
Que dire de l'élection des magistrats ? Socrate et en général les socrati(|ues ont été peu sympathiques à la démocratie athénienne. Socrate osait railler « les foulons, cordonniers, maçons, chaudronniers, petits marchands et colporteurs, graves personnages dont se compose l'assemblée du peuple. » La politique était une science compliquée à ses yeux, comme la vertu même était un art : la multitude ignorante était-elle capable d'atteindre à l'une ou à l'autre ? Montesquieu est plus indulgent. « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier (juelque partie de son autorité... Il sait très bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès : il est donc très capable d'élire un général ; il sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corruption : en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen : cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile ; toutes ces choses sont des faits dont il s'instruit mieux dans la place publique qu'un monarque dans son palais. »
Les Athéniens, si l'on en croit Démosthène, justifient peu la bonne opinion que l'auteur de L'e^^prit des lois (II, 2) a du peuple à cet égard. Ils donnent les charges au plus riche, non au plus digne ; ils nom-
ment leurs chefs politiijues ou militaires « avec auLanl de légèreté que les prêtres. » 11 serait bon, par exemple, qu'un général de cavalerie sût se tenir en selle ; or Midias, promu à cette dignité, ne peut môme, dans les processions solennelles, traverser convenablement la place publique à cheval. Avec de telles aptitudes pour des emplois dus à la brigue, quoi d'étonnant si, au jour de l'action, ces incapables épuisent tous les subterfuges pour se dérober aux obligations de leur charge ? Ils ont convoité la dignité, ils ne veulent plus de la fonction dés qu'elle menace de devenir etfective ; on décrète un envoi de cavalerie ? vite l'hipparque, soudainement épris de la mer, court aux trirèmes ; une expédition navale est décidée ? aussitôt notre marin rejoint son escadron. « Comment se fait-il (Isocrate, après une vive critique des mœurs politiques des Athéniens, met cette objection dans la bouche d'un contradicteur) qu'avec une pareille conduite nous ne sommes pas détruits, ni même inférieurs en puissance à aucune cité ? » C'est que les ennemis d'Athènes, les Thébains, les Lacédémoniens, ne sont pas plus sages. Athènes a dû longtemps le maintien de sa prospérité aux fautes de ses adversaires. Avec Philippe, il en devait être autrement. Le roi de Macédoine n'était pas homme à se faire l'instrument des succès des Athéniens :
Je vois toutes nos affaires tombées si bas par incurie, que je crains de prêter à la vérité le langage du blasphème en aflirmant que, si vous aviez comploté, vos orateurs et vous, de voter les mesures les plus funestes, je croirais impossible de mieux organiser la ruine de la République... C'est moquerie de gouverner ainsi. Par le ciel, Philippe lui-mnme, je le crois, peut borner ses vœux ta vous voir toujours dans la même voie, retards, folles dépenses, discussions chagrines sur le choix des chefs, colères et accusations mutuelles {Ph\U])\nques).
.■)2 i/kI-OOI'KNCK l'OJ.UKjlK K\ (iHKCE.
Au lieu (h^ jiiriidn' Ifs rnosures les plus soiiliaiUM»s (le rriiiiciiii '. (jiK? iw s'cMiprosscnl-ils de faire ce «jue lui ne luaiKjuerait pas de faire à leur place? mais icuis caractères sont bien dilTérent> : IMiilij»j)e délibère sur l'avenir, les Atbéniens se querellent sur le passé; IMiilii»|)0 prévient les événements, les Athéniens le suivent comme à la remonpje :
Le pugilat des Barbares, voilà votre guerre contre Philippe. L'un d'eux a-t-il reçu un coup? il y porte la main; le lïappet-on ailleurs, sa main y est encore aussitôt ; mais parer, mais regarder l'adversaire en face, il ne le sait, il ne l'ose. Vous faites de môme. Apprenez-vous que Philippe est en Chersonèse? décret pour secourir la Chersonèse; aux Thermopyles? décret pour les Thermopyles; sur quelque autre point? vous courez, vous montez, vous descendez à sa suite, vous manœuvrez sous ses ordres ; jamais une mesure utile prise de vous-mêmes, jamais une prévoyance ; vous attendez la nouvelle du désastre d'hier ou d'aujourd'hui. Autrefois peut-être vous pouviez agir ainsi impunément, mais la crise approche et veut une réforme (J^^ Philippique).
Les Athéniens manquent absolument de la qualité si justement appréciée des Grecs, l'opportunité (s^jy.aipia); ils font toute chose à contre-temps, en retard ou trop pressés. « Le peuple, selon Montesquieu, a toujours trop d'action, ou trop peu. Quelquefois, avec cent mille bras, il renverse tout; quelquefois, avec cent mille pieds, il ne va que comme les insectes. »
Savez-vous, Athéniens, pourquoi les Panathénées, les Dionysiaques sont toujours solennisées au temps prescrit, quelle que soit l'habileté ou l'inexpérience des personnes chargées
' « Nous devons notre salut aux Thébains comme ils nous doivent le leur... si nous entendions nos intérêts, nous nous paierions réciproquement pour tenir des assemblées, puisque le peuple qui s'assemble le plus souvent, travaille le mieux pour l'avantage de l'autre. » Isocrate, sur la paix.
par le sort du soin de ces fêtes, plus dispendieuses qu'une expédition navale, et dont la somptuosité, l'appareil sont sans exemple partout ailleurs, tandis que vos flottes arrivent toujours trop tard? c'est que pour ces fêtes la loi a tout réglé. Chacun, longtemps d'avance, connaît le cliorôge, le gymnasiarque de sa tribu, ce qu'il doit faire, quand, de quelles mains, quelle somme il recevra ; là, rien n'est imprévu, indécis, négligé. Pour la guerre, au contraire, et les armements, nul ordre, nulle règle, nulle précision. A la première alarme, on nomme des triérarques, on procède aux échanges ^ ; on rêve aux ressources pécuniaires. Après cela, on décrète l'embarquement du métèaue, puis de l'affranchi, puis du citoyen. Durant tous ces délais, les places vers lesquelles nous aurions dû cingler ont péri. Car le temps d'agir se consume à préparer; l'occasion n'attend pas nos lenteurs, nos détours, et les forces ramassées dans l'intervalle, et!sur lesquelles nous comptions, sont au moment décisif convaincues d'impuissance (/•''^ Philippique) ,
Sans parler des vices de Torganisation militaire et financière, l'Athénien compte toujours sur le voisin ; il se fait traîner à l'action le plus tard possible, dans l'espoir secrètement caressé d'échapper k une nécessité pénible. VoiLà comment ti Pydna, Potidée, Méthone, Pagase, ils arrivent juste à temps pour être témoins des triomphes de Philippe et de leur propre confusion. « Le peuple saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments, en profiter? non, il ne le saura pas (Montesquieu); » et l'Athénien moins
' 'AvTÎ^offiç. Tout citoyen qui se croyait imposé indûment ou à l'excès, avait le droit de demander qu'un plus riche fût chargé de sa liturgie. Si ce dernier s'y refusait sous prétexte que ses ressources ne lui permettaient pas de la supporter, la loi le contraignait à échanger ses biens avec ceux du demandeur : loi équitable en principe, mais source de délais et de débats très préjudiciables à la concorde de la cité et à la promptitude des opérations militaires.