‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 21 sur 31 · JUSTICE ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

JUSTICE ET POLITIQUE

cien : L'honnête est toujours utile, est le seul utile, théorie fondée sur une équivoque où se confondent l'utilité morale et l'utilité pratique. Des deux parts il y a méprise; Socrate et le Portique ont outré la vérité. Démosthène reste dans une juste mesure en disant : « Il faut toujours viser à la justice et la pratiquer, mais en même temps chercher les moyens de l'identifier avec l'intérêt*. » Le politique se garde des spéculations idéales et tient compte de la réalité des choses; il poursuit ensemble l'honnête et l'utile : que lui demander davantage, et n'est-ce pas assez pour lui de ne pas mettre la main à certain panier?

La protection des faibles est une obligation si étroite, au sentiment de Démosthène, qu'il en fait le critérium souverain de la justice dans les rapports d'Athènes avec le dehors (Pow les Mégalopolitains). C'est là, pour lui, la source de l'honneur et le fondement de l'équité. « Faisons en sorte de conformer notre politique à l'équité; établissons-la sur ce principe : faire à l'égard des opprimés ce que dans l'adversité (puisse-t-elle ne jamais nous atteindre!) nous voudrions que les autres fissent pour nous. »

Dans le discours Poai' la liberté des Rhodiens, Démosthène distingue la justice sociale de la justice internationale; mais, cette fois, il est loin d'imposer à cette dernière l'obligation de la loi morale :

Je crois juste de rétablir la démocratie rhodienne ; et juste

^ Cette conciliation est d'autant plus méritoire qu'elle semble parfois assez malaisée ; Démosthène (voir p. 90, 94) en a fait l'épreuve. « Dans Athènes, quelques magistrats, nous dit-on, connaissent aussi bien que personne les lois de la justice ; mais, à les entendre, ils sont forcés par la pauvreté de la multitude de les observer peu strictement. » Xénophon. Revenus. 1.

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ou lion, (|nan(l j(; consi(J<^rn la conduite des autres peuples, le conseil de ccî létahlisseuient me semble un devoir. Cominenl cela? c'est que, si tons, Alli<''nieiis, «'■taient yY'Ics ohs/Tvateurs iUi droit, il serait honteux de nous en écarter seuls; mais, puisque tous travaillent à se rendre capables de violer la justice iinpiincuienl, .illéf^iier seuls le prétexte de l'équité pour ne rien enlrepiendre, c(! n'est jdus justice, c'est lâcheté. Partout je vois l'étendue des droits se mesurer à la grandeur de la force... I.es lois, dans une répnhlitpie, appellent à l'égale participation des mêmes droits individuels les grands et les petits; mais dans le droit public de la Grèce, c'est le plus fort qui fait sa part au plus faible.

Ainsi Démosthône, à côté d'une morale sociale relevant de l'équité, reconnaît une morale lielléni(jue soumise à la loi de la force : on ne s'attendait pas a cette chute, et quelle excuse en donne-t-il? le spectacle de l'injustice universelle... Trop souvent, en elîet, l'exemple de l'iniquité heureuse séduit: le chien de la Fontaine (VIII, 7) n'y a pas résisté.

Notre chien se voyant trop faible contre eux tous.. Et que la chair courait un danger manifeste, Voulut avoir sa part ; et, lui sage, il leur dit : Point de courroux, messieurs ; mon lopin me suffit :

Faites votre profit du reste.

A ces mots, le premier il vous happe un morceau ; Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille :

Chacun d'eux eut part au gâteau.

Ainsi certains congrès, au nom de la justice (distributive). dépècent une victime, dans l'intérêt de la paix générale ou de l'équilibre européen. La maxime athénienne est alors justifiée : à chacun selon sa force, et non selon ses droits; car nul des intéressés ne croit trouver son avantage à être juste isolément.

Démosthène a distingué une justice sociale et une

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justice intei-nalionalc : dans (luel sens celte distinction est-elle fondée? En principe, la justice ne change pas de nature en cliangeant de théâtre: qu'elle s'applique à des individus ou à des groupes d'individus, aux citoyens d'un seul État ou à plusieurs États, elle demeure la môme en son essence. Le bien, selon Kant, est ce qui peut être universalisé impunément. La justice étant une et absolue en soi, les principes de la justice sociale devraient pouvoir s'étendre à la justice internationale, et le droit des individus généralisé, devenir le droit des gens. Ainsi l'idéal serait que les nations civilisées fussent régies dans leurs relations par des lois de justice semblables à celles (]ui, dans chaque pays, président à l'ordre social. Malheureusement en l'état actuel de l'Europe, ces deux justices sont observées très inégalement. La justice sociale est respectée, à des degrés divers, dans chaque État; car l'État est armé, pour la défense de ses membres, de lois qui les protègent contre tout agresseur. Ainsi, un contrat social oblige chjjque peuple isolément par-devers lui-même et est fortifié de sanctions suffisantes. Au contraire, on n'a pu encore rédiger de contrat international qui s'impose à l'Europe dans des conditions analogues d'efficacité. Peut-être un jour connaîtra-t-elle un arbitrage souverain, Justice de paix universelle, assez forte et respectée pour prévenir les violences et imposer ses décisions. Le monde hellénique l'ignorait au temps de Philippe; il a manqué aux nations modernes jusqu'à ce jour. Les princes les plus osés ont parfois été contraints de se soumettre à la loi, protectrice commune de leurs sujets, « de peur d'un successeur, » ou par respect de l'opinion publique. Contre un État voisin, s'il est faible, la violence offre moins de risques.

2S8 L'hiLOyt'ENCE POMTlgi K EN GRECE.

Fré(l(;iic !<; (iiand respectait l'Iiriritage du meunier Sans-Souci (c'était le droit social) et il volait la Silésie (c'était sa façon d'eiiNMidro le droit international i. 11 y avait des ju^^es à li<'rlin pour un moulin : où en trouver pour des provinces?

Démostliène. témoin du triomphe de ce détestable principe : La force prime le droit, en a voulu tirer un encouragement à l'appliquer; en cela, il a failli. L'idée du droit a été, en général, faible chez les Grecs '. Athènes, à bout de ressources, se jette sur une ville alliée, Oropos en Béotie, et la pille de fond en comble. « Ce ne fut pas méchamment, mais par nécessité, » telle est la conclusion morale que Pausanias (VII, il), tire de ce brigandage. Un prédicateur de morale qui a la prétention d'être grave, Isocrate, a fait un éloquent développement sur l'union inviolable de l'utile et de l'honnête. Puis, quand il lui faut se prononcer sur les violences d'Athènes, voici l'excuse dont il les absout : « Les Athéniens pensèrent qu'entre deux partis fâcheux il fallait choisir de maltraiter les autres plutôt que d'être maltraités eux-mêmes, et de dominer injustement sur les peuples plutôt que de se laisser asservir injustement par Lacédémone, pour échapper à ce reproche. Et tout ce qu'il y a de gens bien avisés penseraient de même; quelques moralistes, tout au plus, affectant la sagesse, parleraient et choisiraient autrement. ^^ Mélos et Scione n'émeuvent pas davantage son flegme

* Dans sa République, Platon méconnaît la justice et la liberté au point de proscrire les droits élémentaires de Tindividu, l'instinct de la propriété, les affections naturelles de la famille. Elles sont noyées par lui dans l'État * comme quelques gouttes de miel dans une grande quantité d'eau. ■> Politique d'Aristole, II, 1.

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ingénu : « On nous accuse d'avoir asservi les Méliens, détruit ceux de Scione. A mes yeux, ce n'est pas du tout un indice de notre tyrannie, que des peuples qui nous avaient fait la guerre aient été fortement punis (a«p6§pa xoXaoGévTsç) ; mais c'est une grande preuve que nous gouvernions bien nos alliés, que nulle des villes soumises n'ait éprouvé un semblable traitement*. » Isocrate se contente à peu de frais et se dédit fort galamment. Nous verrons plus loin en étudiant le sentiment religieux dans Démosthène. comment Athènes prétendait établir que la force est de droit divin.

Les anciens sont citoyens avant tout : ils subordonnent volontiers la morale à la politique* et tous les devoirs au devoir civique : qui sert vertueusement son pays n'a pas besoin d'autres vertus. Parfois, le politique moraliste, en souvenir des principes de la philosophie, adoucit par une restriction l'ordre impérieux de tout sacrifier à l'intérêt de l'État : « Il y a des choses hideuses et infâmes que le sage ne fera point, même pour le sauver'. » Mais c'est là une concession faite pour la forme à l'idée du bien absolu et ta la maxime stoïcienne que l'honnête seul est vraiment utile. Cicéron n'ignorait pas que la sagesse du poli-

^ Panégyrique, Didot, p. 38, 1 100 ; p. 158, 1 63. Sur la paix, p. lOo, I 28. Panathénaïque, p. 165, § 117. Antidosis, édition de M. E. Havet, introduction.

^Politique, U\, 7; A Nicomaque, I, 1. Esprit des lois, XXIIL 17.

^ De officiis, I, 45. Cette, exception à la règle souveraine ne laisse pas de faire de la peine à Cicéron ; heureusement une pensée le met un peu à l'aise {hoc commodius se res habet) : c'est (]ue jamais la République n'exigera du sage un pareil sacritice.

-hU) l/h!L()Ol!KNCE POIJTIOLE EN GKKCK.

iKjiic II <'>L |(.i> (('11»; (le /••ikjii: jiiissi reprcjcliail-il a (latoii (l'opiner toujours comme dans la cité idéale de IMaloFi. cL (l(; iiiiinî à la i{éinj|)li(juc par cette iridexihilité étroite*, (^iie le salut du peuple soit la loi suprême : ((Ole est, en somme, la maxime loridameritale d(; la politi(|ii<î et de l;i morah* de raiitj(juité.

Le spiritiialisine clirélieii a iris|)iié aux modernes une morale plus délicate et, en (juehjue sorte, plus personnelle (jiie civique. Tel prince chrétien a pu mettre sur la même ligne l'intérêt de son âme et l'intérêt de l'État, (jiiehiuerois même sacrifiei" l'intérêt de l'État à des scrupules de conscience'. En \'2l')\), par le traité d'Abbeville, Louis L\ restituait, contre leur gré. à Henri 111 d'Angleterre, le Limousin, le Périgord. le Quercy, l'Agénois, une partie de la Saintonge. '< Sa conscience li remordait' » des con(juêtes faites en France par ses aïeux sur nos futurs adversaires de la guerre de Cent ans. Une fois engagé dans cette voie, pourquoi le saint roi n'allait-il pas jusqu'au bout? L'ne restitution partielle était-elle un « bon rendage? » Réduire le royaume au domaine de Hugues Capet eût été logique ^ — Aux yeux du moraliste chrétien, la

^ Ad Atticum, U. 1 : passage commenté par Camille Desmoulins {Le vieux Cordelier. nos 7^ i^ lîn. 3. fin).

'^ Voir Balzac, Le Prince ; chap. 8 : « Si le monde ne pent se conserver que par un péché, elle (la vieille théologie) est d'avis qu'on le laisse perdre... » Au chap. 30. la thèse est tout autre.

^ Guizot, Histoire de la civilisation en France, 14me leçon.

* Garnéade disait aux Romains : « Tous les peuples qui ont possédé l'empire, et les Romains eux-mêmes, maîtres du monde, s'ils voulaient être justes, c'est-à-dire restituer le bien d' autrui, en reviendraient aux cabanes et devraient se résigner aux misères de la*pauvreté. »

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piété est le tout de l'homme, même sur le trône, et elle ne se confond pas nécessairement, comme la piété antique, avec l'amour de la patrie. Le saint du christianisme rapporte tout au salut de son âme; le Grec ou le Romain d'une vertu parfaite rapporte tout au salut de la cité.

Les préoccupations sociales, familières aux anciens, expliquent encore la disproportion laissée quelquefois par eux entre les délits ou les crimes et les châtiments; ils ne considèrent pas surtout le degré d'immoralité de la faute, mais la mesure du dommage fait à l'État. Platon condamne à mort l'avocat qui fait commerce de sa parole ou qui défend une mauvaise cause : d'où naît cette sévérité excessive? du désir de guérir à tout prix une des plaies les plus envenimées de la cité athénienne. Le principe sur lequel repose notre justice militaire, en temps de guerre, est la conséquence du délit ou du crime commis devant l'ennemi. Elle condamne à mort le maraudeur, à plusieurs années de fers la sentinelle vaincue par le sommeil. En dehors de ces circonstances particulières, la loi moderne établit la pénalité, non sur les conséquences possibles, mais sur l'intention. Ainsi elle ne punit pas comme meurtrier l'auteur d'un meurtre commis en état d'ivresse. Les anciens étaient disposés à poursuivre non surtout la culpabilité, mais le préjudice causé. De là les procès intentés même aux objets inanimés. Une pierre avait de sa chute tué un homme : elle était jugée en forme, condamnée et rejetée hors de l'Attique. Pittacos était l'auteur d'une loi qui frappait d'une peine double les fautes commises pendant l'ivresse. Comme les délits sont plus fréquents en cet état qu'à jeun, le législateur avait consulté l'utilité générale de la répression de

292 l/l^.LOOlJKNCE POMTIOIJE EN GHÈCF.

\m^U',r('\u'i' il riiidul^jM'iK <• r<îlativ<* (Um ji un délit «i (lorni inconsriont. Ainsi l'intérrt jiiiblic parait de toutes parts avoir éUt l'inspirateur, le guide de la politi(pie et privée chez les anciens.

Dans les Ktats, moins le pouvoir |)olitique est concentré en un petit nombre de mains, plus la politique et la justice semblent susceptibles de bon accord. Vn berger veillant sur son troupeau, telle est, selon La Bruyère, l'image << naïve » du prince, « s'il est bon prince. » S'il ne l'est pas, il pratique la maxime de Fra Paolo : " La première justice du prince est de .se maintenir prince. » C'est là l'écueil du pouvoir monarchique. Dans les démocraties, où l'autorité souveraine a passé d'un seul à tous, le pôle de la politique est déplacé aussi. L'intérêt et le devoir sont alors d'accord pour engager les mandataires du souverain à poursuivre le bien du peuple, de qui ils dépendent et dont l'intérêt se confond avec le leur (p. 199). Dans ces conditions, la justice politique moderne se rapproche de celle des cités libres de l'antiquité, où elle s'identifiait avec la poursuite des avantages du plus grand nombre. Or, quand les gouvernants et les gouvernés sont unis ainsi par la communauté des intérêts et que la direction de la nation est confiée à la nation même, qui ne voit que les crimes politiques et les malheurs publics qui en découlent, doivent être plus rares? Toutefois, le seul moyen de les prévenir sûrement, est de désarmer à l'avance le peuple-roi par l'instruction et la culture morale, et, selon la maxime déjà citée d'Aristote (p. 107), de « maitriser les convoitises. »

Dans l'ardeur de la lutte et en présence de l'iniquité universelle, Démosthène a perdu, un moment, la vue distincte de la loi morale. Il rêvait pour sa

LE SENTIMENT UELIGIEUX DANS DF'MOSTHÈNE. 29.*^

patrie la perpétuité de i'indépeiuiance et la suprématie d'Athènes, champion de la liberté helléni ]ue, devait réaliser à ses yeux, le règne de la justice en Grèce. A ce prix il semblait disposé à faire assez bon marché de l'écpiité stricte. S'engager dans cette voie est périlleux. Les faiseurs de coups d'État ne manquent jamais d'alléguer l'autorité auguste du but poursuivi : ils sortent de la légalité pour rentrer dans le droit; ils ne peuvent avouer que parfois ils violent la loi pour échapper à ses menaces. Dieu nous garde d'excuser jamais la transgression de la loi; mais un critérium est infaillible ici pour déterminer la mesure du blâme, dû à l'auteur de l'attentat. C'est la formule juridique : Qui en a profité (Cui hono fuerit)? Le violateur de la loi a-t-il allégué le bien public dans l'espoir d'atteindre à son bien propre? déclarons-le criminel. L'État seul devait-il recueillir les fruits de l'acte incriminé? philosophes, tout en le condamnant, soyez indulgents au politique : le Dieu bon qui, en créant le monde, a dû vouloir le faire le meilleur possible, l'a pourtant laissé fort éloigné de sa propre perfection K

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