III. — LE 8entimh:nt religieux dans démosthène
Aux époques de crise, où le mal triomphe parmi les hommes, il n'est pas rare de voir de grands es-
* Leibnitz [Essais de Théodicèe) soumet l'homme, mais non pas Dieu à la règle : Non esse facienda mala ut eveniant bona.
— Le mal, dit-il, est souvent la condition du bien : « Le grain qu'on sème est sujet à une sorte de corruption pour germer. »
— « La nature des choses est telle que le bien et le mal vont partout de compagnie. » Platon, Lois', Trad. Cousin, t. VII, p. 32.
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Les Athéniens s'y prenaient un peu tard pour s'aviser du principe de l'harmonie entre le mérite et le bonheur. L'adversité les engage aujourd'hui à se réclamer de l'équité de la Providence; avant de souffrir, ils ne semblaient pas s'en être vivement souciés.
LE SENTIMENT REMfilEl'X DANS nÉMOSTHÈNE. 2U5
« La justice est ce qui plaît au fort et lui est utile » (Gorjiias) : Athènes avait jadis professé cette doctrine publiquement. Au début de la guerre du Péloponèse, (juand les Corinthiens leur avaient reproché une égoïste ambition, ses orateurs avaient répondu : « Nous n'avons rien fait dont on doive s'étonner, rien de contraire à la nature humaine en acceptant un empire qui nous était olfert... Nous ne sommes pas les premiers à agir ainsi, mais c'est une loi établie de tout temps que le plus fort maîtrise le plus faible... Un calcul d'intérêt vous fait alléguer des maximes de justice qui n'ont jamais empêché personne de s'agrandir, (juand l'occasion s'est présentée d'acquérir quelipie chose par la force. » Ce principe fut encore plus ouvertement invoqué dans la conférence des députés d'Athènes avec les magistrats de Mélos (417), pour détourner cette île de l'alliance lacédémonienne. Les Athéniens leur disaient : « il faut s'en tenir à poursuivre ce qui est possible, et partir d'un principe sur lequel nous pensons de même et n'avons rien à nous apprendre mutuellement : c'est (lue, dans les affaires humaines, on se soumet aux règles de la justice, quand on y est contraint par une mutuelle nécessité; mais, pour les forts, le pouvoir est la seule règle, et, pour les faibles, la soumission. » — Les Mêlions : « Nous avons bon espoir, avec la protection des dieux, de ne pas vous être inférieurs, en défendant les droits sacrés contre l'injustice. » La réplique des Athéniens est curieuse : la force est de droit divin : « Nous croyons nous aussi que la faveur divine ne nous fera pas défaut; car nous ne demandons, nous ne faisons rien de contraire à ce que les hommes attribuent à la Divinité et réclament pour eux-mêmes. Nous pensons, en efl'et, qu'en vertu d'une nécessité naturelle, les
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(lieux scîloii l;i tindilion, <;l ]e.> lioiiini«'^ in.iiiilestfrnonl omjiloieiit tons les moyens pour commander. (|ii;iri(l ils sont les plus torts. Ce n'est pas nous (jni Mvons posé cette loi; nous ne l'avons point ajjplirjnée les premieis: nous l'avons trouvée établie et nous la transm(^tlrons apiès nous, parce (ju'elle est éternelle. .Nous en [)i-olitons, bien (;(>nvaincus «pje nul. |)as plus vous (jue d'autres, |)lacé dans les mêmes conditions de puissance, n'agirait autrement*. » •
La force, devenue l'équité, est une des formes de |;i fatalité; il faut s'y résigner comme à toutes les cboses nécessaires. « Mortels et immortels, tous sont soumis à l'empire de la loi, qui de sa main souveraine établit et légitime la plus extrême violence ("Pindare). » Ainsi un crime lé(jal n'est plus un crime: or. c'est une loi avouée du ciel et de la terre que la force justifie l'iniquité. En vertu de cette loi éternelle, béréditaire en Grèce, Mélos, coupable de bdélité envers Lacédémone, fut enlevée après un siège héroïque. Obligée de se rendre à discrétion, elle vit ses femmes, ses enfants réduits en esclavage; tous les Méliens en âge de porter les armes furent mis à mort, vengeance atroce qui. même à Athènes, trouva des censeurs compatissants. « Nul n'ignore, dit Démosthène, que tous les hommes, ceux mêmes qui ne se soucient guère de la justice, éprouvent une certaine pudeur à ne pas la pratiquer. Mais ils s'élèvent hautement contre l'injustice, surtout s'ils en sont personnellement frappés. » Cette pudeur manquait aux Athéniens de la guerre du Péloponèse. Ils étalaient avec cynisme des
» Thucydide, V, 89, 104, lOo ; h 76. — Jupiter, plus fort que Saturne, l'avait détrôné et envoyé faire fleurir l'âge d'or en Italie. — Voir le Prométhée d'Eschvle.