‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 23 sur 31 · LE SENTIMENT RELIOIEUX DANS DÉMOSTHÈNE · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT RELIOIEUX DANS DÉMOSTHÈNE

iniquités que l'hypocrisie romaine a toujours soigneusement voilées ; aux prises avec Philippe, ils se souvinrent tardivement de la justice et des dieux*.

La pensée de Démosthène semble en général indécise sur les questions de morale religieuse. Grande est la difficulté pour un païen d'accorder la morale avec les opinions reçues à l'égard des dieux, et de concilier la logique des sentiments avec le respect de dogmes bizarres et illogiques. Durant la lutte, Démosthène incline à atténuer le pouvoir de la destinée : il lui faut réagir contre les dispositions des Athéniens à tout lui imputer et à s'abandonner lâchement à elle. Le désastre consommé, il en rejette la responsabilité sur elle seule et non plus sur l'incurie de la cité. Démosthène pouvait hésiter raisonnablement entre la fortune aveugle et les dieux; car cette volonté des dieux est obscure, capricieuse, contradictoire. Avant Salamine, la prêtresse Aristonice annonce aux Athéniens d'effroyables malheurs; peu après, elle leur donne une réponse favorable. Le dieu, touché de leur désespoir, avait-il en quelques jours changé d'avis? Hégésippe va consulter l'oracle de Jupiter à Olympie, puis l'oracle d'Apollon à Delphes : il désirerait savoir si Phébus sera du même avis que son père. « Un dieu » (ùc Gewv) a pu ménager un avantage aux Athéniens; un autre dieu, leur nuire selon ses affections particulières. En effet, Démosthène déclare avoir éprouvé « souvent » la crainte qu'un génie malfaisant

^ « Les hommes, quand il s'agit de se venger des autres, se plaisent à abolir d'avance les règles du droit comnmn applicables à la circonstance et qui laissent toujours au malheureux quelque espoir de salut. Ils se privent ainsi eux-mêmes d'une garantie dont ils pourront avoir besoin un jour, au moment du danger » (Thucvdide. III, 84).

298 f/KLOC^llKNCE V()\MUjlR EN GHKCK.

travaillât à leur perte. A la guerre engagée sous les rnurs de Troie correspond, djins Mom(''re, une guerre entre les inrimortels. Peut-(^tre les dieux se sont-ils pailiigés de mC'me en deux cami)s favorables, l'un a ht (Jrèce, l'autre à Philippe. Les habitants de l'Olymftf prati(iuent peu la gratuité (Je la grâce : ils ne donnent guère avant d'avoir reçu; néanmoins ils suivent volontiers la nnaxime du bon plaisir. » Hien ne les force à s'intéresser à ceux dont ils ne se soucient pas » (Cyropédie).

Ainsi l'incertitude où sont les mortels de la nature des affections des dieux à leur égard, et les fortunes inconstantes qui, dans leur pensée, découlent de ces dispositions divines, les conduisent insensiblement à accepter la prédominance de la fortune. Qui décidera de la victoire ou de la défaite du dieu supposé le protecteur d'Athènes? une cause inconnue d'Athènes et que la cité sera excusable d'assimiler au hasard; car pour elle c'est tout un. — Témoin attristé des victoires de Philippe, Démosthène a pu hésiter parfois entre l'aveugle fatalité et la Providence: mais, sauf quelques moments d'incertitude douloureuse, il nous semble impossible que celui dont la mort fut empreinte d'un sentiment religieux si profond (p. 78), n'ait pas cru à la justice divine et à la récompense de la vertu, comme il croyait à son efficacité pour assurer le succès.

Démosthène et Cicéron, remarque M. de Chateaubriand, « ont sans cesse le nom des dieux à la bouche. » Nous n'oserions affirmer que Cicéron les eût toujours dans le cœur, alors même qu'il les invoquait dans ses mouvements les plus pathétiques. Démosthène, orateur et politique plus grave que l'enjoué contradicteur de Caton (Pro Mxirena), était disposé,

LE SEMIMEM REMGIEIX DANS DÉMOSTHÈNE. 299

par son caractère et les circonstances, à de fortes impressions religieuses. Il est religieux sans feinte ni grimaces: sa piété reste exempte de préjugés et d'hypocrisie. Une prêtresse. Théoris, enseignait aux esclaves à tromper leurs maîtres, et usait d'enchantements pour faire des dupes : Démosthène la fit condamner à mort. Sa main hardie savait, au besoin, fouiller le sanctuaire et saisir les coupables (jui s'y abritaient. Il n'était pas moins courageux à réfuter les sophismes empruntés aux choses saintes par la mauvaise foi. Leptine combat les immunités en disant que l'on ne peut, sans manquer aux dieux, dispenser personne de charges mêlées d'obligations sacrées, argument « très perfide » (xaTtoopYoraTov). Démosthène le déjouera : retirer les immunités aux citoyens (}ui en jouissent, serait une injustice que nul prétexte religieux ne saurait pallier. C'est « le comble de l'impiété » de chercher cà légitimer une iniquité au nom du ciel ; ce que la conscience humaine déclare mauvais ne peut être bon aux yeux de Dieu'.

Démosthène croyait-il aux oracles, aux augures? Il l'espectait les oracles dont il pouvait tirer des arguments en sa faveur; il les omet ou même les raille, quand on peut les faire parler contre lui^ A l'occa-

* • Sentence vraie, généreuse et digne d'un chrétien. Que, (le maux épargnés au monde, si les hommes s'étaient toujours gardés de ces faux prétextes de religion! > (A. Wolf).

" Dans le discours Sur les classes des armateurs, il nicl avec dédain les faiseurs d'oracles sur la même ligne que de sots orateurs. Les oracles ont été les directeurs politiques et spirituels de l'antiquité. Aristote à Eudème, II, 8. — En Samothrace, le ministre du dieu, avant d'initier Lysandre, lui ordonne de déclarer l'action la plus coupable de sa vie. — « Qui exige cet aveu? toi ou les dieux? — Les dieux. — Eh bien, relire-toi ; je vais leur répondre. »

'iOO l.'l'l,(Mjl KNClv l'Ol.lllMl K |.\ l.UKCK.

sHUi. li «'.ss;in' (If ((iiiiiK'i ;iii Im»'Ii «le l'Klal Ips o|iifiiofis i<'li^nriis(»s dr srs ((jiiciUjypris. Iii ('\j»r<^s .s[)('*rial l'avilit, inforiinî (h; la moit de IMiilippc avant (jiic la noiivcIN' s'en IVit n''|)an(lij<3 (lan> l:i \ill<'. Dôrnostlièrio monte à la tril)ijn<' et faconte (ju'il \it'iit d'avoir un songo, j)icsago assuré d'une prospérité prochaine- Peu après arriva le message olïiciel de l'événement prédit : les Athéniens avaient un moment repris courage et confiance dans l'avenir et les dieux. Cet ;irlilice innocent, linement raillé par Eschine. iap[)e||e celui (le l^ériclès. Le plus habile des artistes (jui tiavaillaient aux propylées de l'Acropole tomba du haut de l'édifice : les médecins désespéraient de sa vie. Minerve apparaît en songe à Périclès. et lui inditpie un i-emède (jui procura au blessé une prompte guéiison, preuve éclatante de l'intérêt sympatliiijue porté par la déesse aux constructions de Périclès'. Ces fictions n'ont rien de commun avec les supercheries dont l'ambition ou la passion égoïste se fait imearme. par exemple avec le stratagème religieux dont s'avisent Mégaclès et Pisistrate. dans Hérodote (I, 60). pour rendre au tyran son pouvoir, ou avec celui du héros de la dixième des lettres attribuées à Eschine. Le sentiment religieux, de tous le plus fort et le plus élevé, a souvent inspiré à l'âme son héroïsme, au génie ses chefs-d'œuvre. L'art antique et le moderne lui doivent quelques-unes de leurs plus belles productions : le Jupiter et la Minerve de Phidias, le Moïse de Michel-Ange, les Vierges de Raphaël. Il a donné à la scène française Polyeucte, Athalie, Zaïre. 11 présidait à tous les actes importants de la vie pu-

^ Pliitarque, Vie de Périclès. — voir chap, 6, 35, et Valère- Maxiiiie, Y, 6 : le prodige du préteur à cornes.

LE SENTIMENT REMr.lElJX DAIVS DÉMOSTHÈNE. 'M)\

bli(|iie (les anciens. Aussi l'y retrouve-t-on reproduit fidèlemenl là où nous l'atlendrions le moins, au milieu des farces d'Aristophane. Dans la scène du procès du chien J.abès. à peine le rite religieux est-il annoncé, au début de la céi'émonie judiciaire, le poète devient sérieux; Bdélycléon invoque Apollon Agyée, J'éan secourable, avec une gravité respectueuse et touchante. Ses paroles sont empreintes de la tendresse de la piété filiale et d'une sympathie miséricordieuse pour les malheureux. La foi religieuse se mêlait de même à la plupart des actes de la vie pj-ivée. Les vieux Romains ne pouvaient littéralement faire un pas sans être en compagnie d'un dieu. Les dieux assistent l'homme même avant sa naissance, et, par amitié pour l'homme, ils aident les êtres inanimés dans les diverses phases de leur existence*.

Le sentiment leligieux ne pouvait point ne pas suivre les anciens à la tribune. Les historiens, les orateurs latins témoignent (pi'il fut une des sources vives de leur éloquence. 11 en fut de même en Grèce. Stobée a conservé un fragment d'Euripide d'une impiété mémorable : « Croyez-vous que les iniquités aient des ailes pour s'envoler chez les dieux, qu'on les inscrive là sur les registres de Jupiter, et que celui-ci les consulte pour juger les hommes ? Mais il ne suffirait pas à tout inscrire ni à tout juger. La justice est ici même, à côté de nous, pour qui sait voir. » Jamais les orateurs attiques n'auraient osé contredire ainsi à la conscience publi(]ue. Ils rappellent volontiers les auditeurs à la crainte de la justice divine : « Vos sutîrages ont beau être secrets, ils n'échapperont pas aux dieux » (Démostliène, Ambassade). L'orateur, d'ordinaire, les in-

^ Voir Berger, Histoire de l'éloquence latine, t. II, p. 95 ; page curieuse sur le Pandémonium du Latium antique.

30'2 i,'i',i,()(,n kn«;k iM)i.rii()rK k.n «iiikcK.

vo(jii;iil, ;iii (|('»ImjI (lo s;i li.'iniriK'K' . tra<lifion à l;njij'*lle ne iiijiikjik; pas le Passaii fin l)aiiijl)L' dans La FonlaifU». Le discours finit qii^hjiK'fois (c(îlui par exemi)le df la Coimninc) comme il a commencé, par ufi souhait à la fois religieux et [)atrioti(|ij<'. La reli^Mon du patriotisme et la religion riirme se confondaient dans le co;ur des anr^iens '. Cette solidarité éclate (;n Démosthrne; IMiilippe est à ses yeux l'ennemi d'Athènes, du sol et des dieux d'Athènes : ])uissent ces dieux l'anéantir !

La Divinité, dans la prospérité par l'élan du bonheur et de la reconnaissance, mais plus encore dans les revers par le sentiment de la faiblesse humaine et l'elTet salutaire de la souffrance, est et sera toujours présente au cœur de l'homme. Il est malaisé de gouverner les peuples, surtout les peuples malheureux, sans se fortifier avec eux de la croyance à la Divinité. Est-il donc surprenant que le sentiment religieux ait animé les harangues d'un orateur dont la vie fut une lutte contre l'infortune publiijue, au milieu d'événements extraordinaires « faits pour l'étonnement de l'avenir ? » Démosthène a respecté les dieux du paganisme plus qu'ils ne le méritaient : c'est que, si ces dieux faillibles sont discutables, la Divinité ne l'est pas. Obligé de lutter contre la foi intéressée des Athéniens à la fatalité, et d'échapper aux contradictions imposées au moraliste par l'opposition de la théologie païenne et de la morale sentie au fond du cœur, Démosthène a été moins crédule, plus vraiment religieux que la plupart de ses contemporains. Il n'avait ni la prétention ni la force de sonder des mystères éternellement impénétrables; mais il a voulu concilier, le mieux possible, la croyance à la fortune avec la foi à une providence équitable. Il a fait au destin sa part

* Voir La Cité antique (III, 6), par M. Fustel de Coulaiiges.

nécessaire, tout en revendiquant Tefficacilé des conseils humains et l'obligation du devoir :

Il est pour tous les hommes, Athéniens, deux avantages essentiels : le premier, le plus grand de tous, c'est une heureuse étoile (soroysîv) ; le second, moins grand que le premier, mais le plus grand parmi tous les autres, c'est la sagesse des conseils. Les mauvaises lois minent les républiques mêmes qui se croient les plus inébranlables. La prudence dans le conseil et la vigilance à ne rien négliger élèvent le plus souvent les hommes à une brillaiite fortune ; mais il leur en coûte de suivre ces mêmes voies pour s'y maintenir (Contre Leptiné).

L'homme est donc, en somme, l'artisan de sa fortune. Mais fùt-il asservi au pouvoir du Destin, il est un devoir envers lui-même qu'il ne peut décliner : « L'homme de cœur doit toujours aller où l'honneur l'appelle, en se couvrant de l'espérance comme d'im bouclier, et supporter noblement le sort que la Divinité lui assigne » (Sur la Couronne). Homme d'Athènes, si la fatalité te contraint, le devoir t'oblige; résigne-toi, sans défaillir.

Page 1