CHAPITRE XI
< MoD caractère ne s^est jamais démenti : dans les affaires de la cité, j'ai attaché plus de prix aux droits du grand nombre qu'à la faveur des riches; dans celles de la G-rècc, j'ai préféré aux dons et à l'amitié de Philippe les intérêts communs à tous les Hellènes. {Discours de la Couronne.)
L — l'accusateur de démosthène.
L'activité politique, qui avait été le principal élément de la vie d'Athènes, ne fut pas éteinte complètement
|>}ii riiôioiMM': (Icsormais hariiin' du l'riNX. aïW se rélii^'ia (hiiis l«'s âmes. (|crn(Mii<';«'s libres. Au témolj^ruiK** <ril}|)cri(ie, les rnfants «*iix-in(**rnfîs, à Athènes, s'as- .sociai(int à ce mouvement des esprits. On redisait, dans l(îs écoles, les noms des orateurs salariés de |;i Macédoine ou des holes ordinaires des émissaires de l'ennemi. On y aj)|)ren;nt aussi, sans doute, à prononcer avec respect ceux des serviteurs de la République restés iidèles à ses espérances et à ses regrets. On peut juger par là de l'intérêt que provoqua le procès, depuis longtemps attendu, de la Omronne.
Eschine a pris soin de manpier l'importance (|ue l'opinion publique y attachait. Il s'engage à confondre Démosthène « à la face de tous les citoyens (jui entourent l'enceinte du tribunnl, de tous les Hellènes dont ce jugement excite la curiosité, multitude la plus nombreuse qui, de mémoire d'homme, soit jamais accourue à un procès politique. » En efTet, le spectacle était unique et la conjoncture solennelle. Les deux plus grands orateurs {(jladiatoruw par nôbilissimum. dit Cicéron), allaient, dans la plus grave des causes, déployer les ressources de leur génie et la chaleur de leurs inimitiés. Au cours de cette joute, les deux adversaires devaient discuter avec leurs actes la politique d'Athènes, agiter les questions qui avaient passionné la Grèce depuis plus de vingt ans. Il y allait pour les Athéniens d'être, selon les termes d'Eschine, loués ou « siffles » par les Hellènes; justifiés de toute complicité avec un impie, violateur de la paix générale, ou enveloppés dans son infamie, et cela à la veille des jeux Pythiques et de l'assemblée de toute la Grèce.
L'apologie de Démosthène est son chef-d'œuvre, et tout à la fois le chef-d'œuvre de la tribune et du barreau. Eschine, digne rival de Démosthène, a fait preuve
d'un talent merveilleux, orateur tour à tour vigoureux et souple, grave, mordant ou enjoué, très habile à flatter, piquer et façonner son auditoire. Mais à cet art il manque ce (jui consacre et porte à son comble l'admiration des hommes, et que Longin appelle « le son d'une grande (âme. » « La sincérité du talent le grandit, » a dit Pindare; la mauvaise foi le dégrade.
L'accusateur de Ctésiphon était condamné d'avance au reproche de malignité déloyale :
Un bon citoyen ne doit pas demander aux juges assembler, pour des intérêts généraux, de servir sa colère, sa haine, ni aucune de ses passions ; il ne doit jamais monter à la tribune animé de ces sentiments. Le mieux est de ne pas les avoir dans le cœur ; mais si le naturel l'y contraint, il aoit au moins les adoucir, les modérer. Dans quelles circonstances donc le politique, l'orateur devra-t-il déployer toute sa véhémence ? quand la chose publique est en péril et que le peuple est aux prises avec ses ennemis, voilà les occasions où se montre le généreux, l'honnête citoyen. Mais sans m'avoir jamais poursuivi ni en son nom, ni au nom de l'Etat, pour aucun délit pubHc ou privé, venir aujourd'hui m'accuser à propos d'une couronne, d'un éloge, s'épuiser à ce sujet en longs discours, c'est la marque d'un cœur haineux, jaloux, d'une Ame basse où il n'y a rien de bon. Décliner le combat avec moi pour tomber sur Ctésiphon, est le dernier excès de la méchanceté *.
* « Une loi d' Athènes défendait de proposer au peuple de voter une couronne à un magistrat qui n'avait pas encore rendu ses comptes ; uno autre loi portait qu'on décernerait en assemblée publique les couronnes accordées par le peuple, et, dans le Sénat, celles que le Sénat aurait votées. Démosthène avait été chargé de la réparation des murs d'Athènes et les avait réparés à ses frais. Là-dessus Ctésiphon proposa un décret qui, sans que Démosthène eût rendu ses comptes, gratifiait cet orateur d'une couronne d'or décernée au théâtre, devant le peuple convoqué, convocation qui, à cause du lieu, n'était pas légale. Le héraut devait proclamer que cette cou-
M(M') I.KI.OMl KNCK l'Ol-lilyliK K.N OHKCR.
I.<' iiKdiK'iil iiicriH' (|ii'Ks(:liirM; a rhoisi |)Oijr atta(jii«T s(Mi riiiiciiii «vs| iiik; jiiTijvr de la {XTlidie (le son iriiinilif. I)('|iiiis Cliôronée ('.VAH) et le sac lU* Tli<''be.s (335), cliafjiK* amn'uî avait été si{(rialé(î par de nouveaux siiccès d'AlexandFe. Vainqueur au firanirpje (3'U). à Issus (XVA), il élait niaitie de l'Asie Mineure, des côtes de la Méditerranée, de Tyr. de l'Egypte. Sjiarte avait brjivé cetl(^ puissance toujours grandissante : elîort magnanime, mais stérile. Agis avait été battu et tué à Mégalopolis (.330). A \axos. à Tbasos, on poursuivait les citoyens hostiles à l'hégémonie macédonienne. Nul retour de la fortune en faveur (Je la Grèce n'était ])lus à redouter. Eschine éclate alors contre Démostliène, et lui intente en règle une action qu'il avait laissée sommeiller depuis près de huit ans. La condamnation de l'accusé semblait assurée par la suprématie désormais incontestée d'Alexandre. Elle allait être prononcée à la veille des jeux Pythiques : quel éclat semblait réservé au triomphe d'Eschine, à l'humiliation de son rival !
Eschine réclamait contre Ctésiphon une amende de 50 talents (278,000 fr. environ). Si l'on mesure à
roniie était le prix de la vertu de Démostliène et de son dévouement au peuple athénien. Eschine appelle en justice Ctésiphon pour avoir voulu, eu violation des lois, faire décerner une couronne à un magistrat qui n'a pas rendu ses comptes et la faire décerner au théâtre, et pour avoir en ouh'e faussement vanté la vertu et le dévouement de Démosthène, qui n'était ni honnête citoyen ni bien méritant de la patrie. » Cicéron, De optimo génère dicendi : sorte de préface mise par l'orateur romain à sa traduction, aujourd'hui perdue, des discours des deux adversaires. — En 339, sur la proposition d'Hypéride. les Athéniens avaient décerné une couronne d'or à Démosthène. négociateur de l'alliance thébaine.
cette somme la haine d'Eschine, on la trouvera un peu bien forte. Elle animait l'accusateur à frapper de mort civile Ctésiphon certainement insolvable et à ruiner Démosthène dans son honneur : « Si l'un des poètes dont les tragédies se jouent apiés la proclamation des récompenses publiques, présentait dans sa pièce Thersite couronné par les Grecs, nul de vous ne pourrait supporter ce spectacle. Car Homère nous peint ce ridicule personnage comme lâche et calomniateur. Et vous, si vous couronnez le Thersite moderne, espérez- vous ne pas être bafoués par la Grèce? » Il se flatte qu'on le laissera se pavaner avec sa couronne, sur un théâtre illustre, devant les étrangers et les Hellènes, au milieu des applaudissements des fêtes de Bacchus... Répondez à cette prétention indécente par une flétrissure!
La harangue d'Eschine porte les marques de la petitesse d'âme (\Liy.çjo^\yyiaç) que Démosthène y relève. 11 fait le compte de ce que la lutte contre les Macédoniens a coûté et accuse Démosthène d'avoir plus fait peser les frais de la guerre sur Athènes que sur ses alliés. Seul, Démosthène est l'auteur de vos maux et des désastres de la patrie. Sacrifiez-le et vous serez justifiés.
Démosthène lui répond avec vigueur et dignité :
Si aujourd'hui tu dissertes, Eschine, sur l'inégalilé des répartitions, d'abord tu ignores que des trois cents vaisseaux qui combattirent jadis pour les Hellènes, la République en fournit deux cents. Et elle ne se crut point lésée ; on ne la vit pas mettre en jugement les auteurs de ce conseil, ni s'irriter contre eux : c'eût été une honte ! mais elle rendit grâce aux dieux de ce que, dans le péril commun qui enveloppait les Hellènes, elle seule fournissait le double des autres pour le salut de tous. Et puis, c'est en vain que tu cherches à te faire bien venir des Athéniens en me calomniant. En elVet, pourquoi
•'{OH I.KI.Oyl'KNCK l'OllIKjrK KN (;Kk(:F.
(lire aiijounl'lmi ce (|u'il lallait laire? Pourquoi, jin'sciil à Alh(^nes, aux assemblages, no l'as-tu pas proposé, si toutefois tes avis étaient afliiiissihlcs flans une situation rrilique rpii nous obligeait à accepter non ce que nous aurions désiré, mais ce que donnaient les circonstances? Car un compétiteur était là pour nous disputer le succès et enchérir, tout prêt à rec<!Voir aussitôt les peuples rpje nous aurions rejetés.
On m'accuse aujourd'hui de ce que j'ai lait : que serait-ce, si, rebutées par mes calculs rigoureux, les cités s'étaient éloignées de nous et attachées à Philippe, ainsi devenu maître, du même coup, de l'P^ubée, de Thébes, de Bysance? Que n'auraient pas lait, que n'auraient pas dit ces impies? « On a livré à l'ennemi, on a repoussé des peuples qui voulaient être avec nous! Par Bysance, voilà Philippe maître de rilellcspont; il dispose en souverain du transport des blés dans la Grèce. Par les Thébains, il a porté une guerre cruelle de nos frontières au sein de l'Altique, et les incursions des pirates de l'Eubée nous ont fermé la mer. » N'auraient-ils pas tenu ces propos et bien d'autres encore? quel fléau. Athéniens, quel éternel fléau que le sycophaute! partout sa haine envieuse trouve à dénigrer.
La bassesse des sentiments réels d'Eschine réfute la noblesse de ses sentiments oratoires. Respect inviolable de la loi, dévouement à la chose publique, nécessité d'offrir une leçon éclatante de moralité à la jeunesse, amour de la concorde, l^pmmage à cette parole, « la plus belle que l'on ait jamais enseignée, >> amnistie; vénération due aux héros antiques, dont la glorification de Démosthène indignerait les mânes : Eschine n'omet aucune des pensées généreuses ou des mouvements noblement pathétiques dont un orateur peut se parer :
Lorsqu'à la fin de son discours, il appellera pour le défendre, les complices de sa corruption \ imaginez-vous voir, au
* II n'y a rien de cela dans le discours de Démosthène. Eschine a feint de prévoir ces élans oratoires pour se mena-
pied de cette tribune où je parle, rangés pour repousser leur audace criminelle, les bienfaiteurs de la République. Solon, qui entoura notre démocratie des plus belles institutions, Solon, philosophe et grand législateur, vous prie, avec sa douceur naturelle, de ne préférer d'aucune façon les phrases de Démosthéne à vos serments, à vos lois. Aristide qui régla les contributions des Hellènes, et dont le peuple dota les fdles orphelines, déplore l'avilissement de la justice et vous demande si vous ne rougissez pas au souvenir de vos pères. (( Arthmios de Zélia, vous dit-il, avait apporté en Grèce l'or des Médes ; voyageur accueilli dans la cité, proxéne du peuple athénien, il n'échappa à la mort que pour être banni de la cité et de toutes les terres de la domination athénienne ; et Démosthéne, qui n'a pas seulement apporté l'or des Médes, mais qui l'a reçu en retour de ses trahisons et qui le possède encore, vous, vous allez l'honorer d'une couronne d'or! )) Thémistocle enfin, et les morts de Marathon et de Platée, et les tombeaux mêmes des aïeux, croyez-vous qu'ils ne gémiraient pas, si l'homme qui, de sori aveu, a servi les Barbares contre les Hellènes, recevait de vous une couronne?
Tel est le vice irrémédiable de la mauvaise foi. qu'elle transpire toujours et trahit les plus habiles*.
ger une brillante prosopopée, le morceau à effet de la fin. Démosthéne n'a pas besoin, pour toucher, d'user de ces procédés de métier : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence * (Pascal).
' La harangue Contre Ctésiplion renferme des témoignages à la charge d'Eschine et honorables à Démosthéne. Les ennemis de la paix publique, dit Eschine, appelaient Démosthéne à la tribune en le proclamant « le seul incorruptible » dans la cité. Nul n'a jamais songé à décerner cet éloge à Eschine, même par emphase. — Alexandre est cerné en Cilicie, menacé de ruine par la cavalerie persane. Eschine peint à ce propos la joie de Démosthéne : celui-ci tient à la main et montre partout la lettre, heureuse messagère ; il fait remarquer le visage abattu, consterné <l'Eschine ; il l'appelle « la victime aux cornes dorées, déjà couronnée pour toniber au premier revers
'MO i.'ki.ouiknck iMjijiKji k k\ jJitècE.
(l(;ll<i (l'IvschifKî |)(*IT(; ;i tout niorrKMit; sa mé<:li;in<<;té le (liscrciiitc. en lui suggériint des iinjujliilions déniisonniiblos. l/iilliance avec Th('*l)es et l'Eubée a éUî le (loiil)l(; liioni|)li(; (l<' hi jioliliijiie de I)(';moslhêne ; Kscliine y voit de graves blessures faites aux Athéniens « à leur insu. >> l/alliance avec l'Enbée. achetée par Callias <le (Ihalcis au cupide Déniosthéne. a fait perdre à la Hépubli(pie le Irihul de cette ile; mais iJémosthène y a gagné tiois talents. Cette alliance thébaine si vantée et due « aux circonstances et à votre renommée glorieuse, Athéniens. » a fourni de nouvelles preuves de son avidité. Les Thébains songeaient à traiter séparément avec Philippe. Démosthène <^ s'estimant indigne de vivre, s'il man(pjait un seul profit honteux, ^/ ne peut consentir à ce qu'ils reçoivent seuls l'or du Macédonien. Le dépit que lui donnait la pensée d'une réconciliation lucrative des Béotarques avec Philippe, le décide à les pousser à la guerre ; et leur ruine est préparée avec la nôtre : « A lui l'argent, à vous les périls. » Car <• il vit non de ses revenus, mais de vos dangers. »
Les Athéniens ont été trop assidus aux écoles des sophistes pour n'y avoir pas contracté des habitudes malaisées à déraciner. On leur a dit. et peu s'en faut que d'habiles gens ne le leur aient prouvé, que par la vertu du discours les choses sont ce qu'elles paraissent être ; tout est opinion, tout est possible. Au lieu de preuves convaincantes, de raisonnements décisifs, on usera donc impunément auprès d'eux de conjectures plausibles, de probabilités spécieuses. Ainsi, l'orateur argumentera sur une rumeur publique réellement réd'Alexandre. » — C'est qu'en effet l'ami des Macédoniens redoutait des revers qui auraient été le signal de sa perte.
pandue ou forgée par lui, sur des présomptions, des idées en l'air; ce qui, du reste, ne l'empêchera pas de déclarer gravement, avec Eschine, qu' «il est honteux de reprocher des faits que l'on ne peut prouver. » Pourquoi le bel adolescent Aristion ne serait-il pas l'émissaire secret de Démosthène vers Alexandre? L'invention est bien un peu forte, mais la parole est bien puissante aussi. L'essentiel est, à force d'habileté, de rendre vraisemblable ce (jui l'est le moins. Eschine veut établir (]ue Démosthène a été complice du traître Philocrate, assertion assez incroyable i^àizK^xàxBÇjoç Xo^oç), lui-même veut bien en convenir ; mais ce n'est pas. à ses yeux, une raison d'y renoncer. Les sophistes font accepter l'éloge de Busiris. de la poussière, de la fièvre : il ne semble pas plus impossible d'accréditer l'opinion « paradoxale » (Eschine la reconnaît telle) que l'orateur des Philippiques a sciemment livré la Thrace à Philippe et est le pensionné des Macédoniens. A quoi sert le discours, sinon à éclaircir les choses obscures, à obscurcir les choses claires et à faire illusion sur la vérité ?
Eschine n'a pas reculé devant le tour de force de soutenir le philippisme de Démosthène, invention « tout à fait voisine de la folie » (sYToràTo) [laviaç) ; il n'est pas homme à se laisser arrêter par de simples contradictions. — D'abord complice de Philocrate, Démosthène se fait ensuite son dénonciateur : il était jaloux (Ci^XotoTTLaç) de le voir mieux payé que lui. Cet allié de Philocrate avait pourtant, de l'aveu d'Eschine. un espion, Charidème, auprès de Philippe. Le même Démosthène est coupable de haine aveugle contre les Macédoniens et il entretient avec eux des intelligences secrètes. On lui reproche de béotiser et on lui impute le sac de Thèbes. Il se réjouit des périls d'Alexiindre
ri, il iKî^^li^M; (J'<'ii \)i'i)\ïUti'. — (les (:;ilonmi<;.N déiiiisoiiiijihlcîs et (le parti- pris se tournent contre leur aut(Mjr. Toute injustice et vilenie, disait le défenseur de Ctésiplion. est j)Ourrie de sa nature ('5at)'f>6v'f ôoec) et rév('de sa corruption par (piehpKî endroit. Eschine, que Déinostlirne, dans VAmhassafh'. compare à une balance penchant toujours du côté où elle reçoit le plus, n'estil pas imprudent d'avoir toujours à la bouche le reproche de vénalité? Frédéric II de Prusse, qui fut philosophe dans sa correspondance avec Voltaire, mais fort peu sur le trône, médisait volontiers des politiques : « Qui dit politique dit presque coquinerie ; ^^ sentence indiscrète : qui a la jaunisse voit tout en jaune '.
Un homme vint un jour solliciter l'aide de Démoslhène : il avait été. disait-il, insulté et battu.
' Divers passages du plaidoyer Contre Ctèsiphon iiiettent en lumière certains traits de la physionomie de Démothène, par exemple son humeur impétueuse (voir, plus haut, p. 69, 132, 239). « Si je refuse de répondre et si, m'enveloppant la tête, je cherche à m'enfuir, il dit que, venant à moi, il me découvrira le visage, me traînera à la tribune et me forcera de parler. » — Voyant les Thébains incliner à un accommodement avec Philippe, « Démosthène proteste que, si quelqu'un parle de paix avec Philippe, il le saisira par les cheveux et le traînera en prison ! » Les Béotarques persistent dans leurs desseins pacifiques. « Alors, tout hors de lui (iravTâTraG'.v eV.^scov), il monte à la tribune, appelle les Béotarques traîtres aux Hellènes, et lui qui n'a jamais regardé les ennemis en face, il dit qu'il va proposer par décret une ambassade aux Thébains pour demander le passage contre Philippe ; » mouvement magnanime qui, aux yeux d'Eschine, était d'un insensé (en effet jamais le sceptique Eschine n'a eu de ces ardeurs-là). Les magistrats Thébains l'accueillirent autrement : «■ Tout honteux et craignant de paraître en etïet trahir les Hellènes, ils renoncent à la paix et ne songent plus qu'à se ranger en bataille. » Didot, p. 124, § 149.
Le PROCES DE LA COURONNE. 318
— Mon ami, il n'est pas vrai que tu aies été battu.
— Le plaignant haussant la voix et avec chaleur : « Quoi ! Démosthène , je n'ai pas été battu ?» — « Oh! maintenant, je reconnais la voix d'un homme véritablement maltraité. » ('et accent de sincérité manque à Eschine\ 11 a beau s'étudier à faire ilhision, son pathétique de rhéteur rappelle l'école et ne touche pas. La conviction, la vérité dans l'émotion excluent l'emphase déclamatoire : « 0 terre! ô soleil! ô vertu! et vous, Intelligence, Science par qui nous discernons le bien et le mal, j'ai secouru la patrie, j'ai dit; » grands mots sonores, vainement criés sur un ton tragicpie. Aussi froid est le passage où des antithèses compassées ne réussissent pas à exciter l'indignation contre Démosthène se réjouissant de la mort de Philippe, sept jours après la mort de sa lille, morceau admiré de l'un des interlocuteurs des Tasmilanes {iil, 26) et judicieusement critiqué par Plutar- (pie. — « Vous n'avez pu voir de vos yeux la ruine des infortunés Thébains, voyez-la par la pensée. Représentez-vous une ville prise d'assaut... etc. » Ces tirades lamentables sont comme des scènes de mélodrame; Eschine n'y épargne ni les éclats de voix, ni les sanglots, et pourtant il nous laisse froids. Si habile comédien qu'il soit... à la tribune, il a mal joué son rôle.
« Ce qui m'a le plus frappé dans le cours de ses imputations et de ses mensonges, c'est qu'en parlant des malheurs de la cité il n'a pas versé une larme, il
' Ifermogène, -spt î^'ewv, II. 11 ; L. Spengel, H, p. 413. — .Eschines in Deinostheiieni iuvehitur, et qiiani rhetorice ! {rusculanes, \U. 26). Cet éloge indiscret peut servir d'épigraphe à la harangue Contre Ctéaiphou.
!H4 i/kI.OOI'KNCK Vi)\MHj\E K.N GKKCK.
n'a rien lessciili au loiid du cutur (1<^ la douh'ur iialui<dle à un citoy^^n dévoué et vertueux. Mai> il en- Malt la voix d'un air satisfait, il criait a pleine gorge (Xafi')YYtCwv) : évidemment il croyait m'accuser et il témoignait, contre lui-même, que nos calamités lui inspirent des senlimenls tout dilTérents des vôtres. » Kscliine triomphait de ces (Jésastres : c'étaient autant d'arguments contre Démosthène et de juslilication> de la politiciue de l'auxiliaire des Macédoniens. L'éloquence d'Escliine découle de la verve heureuse d'une imagination fertile, des milles ressources d'un esprit richement doué; elle a les hahiletés et les saillies de la haine. Démosthène puise la sienne au fond de son cœur; il n'émeut pas l'imagination, il prend les entrailles. On sent dans sa défense l'accent d'un honnête homme outragé. Grâce au rôle politique qui l'avait honoré, Démosthène devait être, même comme orateur, supérieur à son adversaire.
Tel sujet aide à l'éloquence et y oblige ; tel autre la rend singulièrement méritoire. Un client très compromis est toujours difficile à défendre. Or, nul ne le fut jamais plus qu'Eschine dans ses rapports avec la Macédoine. De là son impuissance à rendre solide la justilication que Démosthène réclame de \\n\ De plus,
* Dans un brillant résumé de l'histoire d'Athènes depuis les guerres médiques, tableau des alternatives de passion belliqueuse et de sagesse politique de la oité, Eschine rend hommage au souvenir de Cinion, d'Andocide, de Nicias, bienfaiteurs pacifiques de la démocratie ; il fait l'éloge de Thrasybule, de l'amnistie, dont lui-même aurait grand besoin , il flatte son auditoire, il insulte son accusateur; toutes ces souplesses traduisent l'angoisse de l'accusé, sans dissiper les préventions qui pèsent sur lui : « Le peuple ranimé avait repris ses forces (après l'expulsion des Trente tyrans), et voilà que des hommes inscrits frauduleusement sur les rôles des citoyens, gens atti-
Démosthène, pour justilier sa conduite politiiiue. doit célébrer celle des aïeux dont il a été le continuateur. Que peut opposer à cet avantage le partisan de l'alliance macédonienne, c'est-à-dire de l'abdication de la liberté helléni(]ue? S'il exalte les vertus des aïeux, c'est pour les mettre en contraste avec les crimes prétendus de Démosthène. parallèle où se trahit la mauvaise foi haineuse de l'orateur. D'ordinaire, il lui faudra dissimuler un passé glorieux (|ui parle contre lui, ou en railler la louange, comme lieu commun impuissant : « Des orateurs ligués se levaient, n'essayaient même pas une parole pour sauver la cité; mais ils appelaient nos regards sur les Propylées de l'Acropole, nos souvenirs sur le combat soutenu à Salamine contre les Perses, sur les tombeaux, sur les trophées de nos ancêtres {Ambassade). » Démosthène,
rant toujours à eux la partie malsaine de la cité, n'ayant pas d'autre politique que la guerre ; pendant la paix, prophètes (le malheurs, aiguillonnant de leurs paroles des cœurs épris de gloire et trop ardents ; durant les hostilités, inspecteurs militaires et amiraux sans jamais toucher à une épée ; pères de hAtards nés de courtisanes, sycophantes couverts d'infamie, précipitent l'État dans les derniers périls. Ils caressent de leurs adulations le nom de démocratie, et de leurs mœurs ils l'outragent. Infracteurs de la paix, soutien du gouvernement populaire, complices de la guerre qui en est le fléau, tous réunis se jettent maintenant sur moi. Philippe a, disent-ils, acheté la paix ; il a profité des négociations pour tout nous ravir ; cette paix, machinée à son profit, c'est lui qui l'a violée ; et moi, ils m'accusent, non comme député, mais comme garant de Philippe et de la paix ! Je ne disposais que de paroles et ils exigent de moi des faits au gré de leur attente! Nous étions dix ambassadeurs, et seul je suis poursuivi en reddition décomptes! > Amhassade, Didol. |). 9'^, "^ 177; Cf. p. 77, § 79.
310 l/Kl.OylJRNCK lM)LITly(lK RN GHKCR.
dans ra|)ologi«î d»; son luimsUMV. ^\m <îst atlUt des héros de Mîiratlion. est natundleinent inagUMinme et élo(|iient. Au contraire, la |)liipart des |jeanl<Vs du discours d'Kscliine seront forcément des beautés artisti(iiies; h) beauté inorabi n'y trouvera point phice aisément. Ainsi le veub'nt l'esj)rit du parti |)olili()ue (b)nt il est le cliel" peu désintéressé et le r;ir;Mtére de la thèse (pi'il défend .
Eschine orateur avait été mieux doué «jue Démosthéne par la nature. Lui-même, dans les deux plaidoyers Sur i'AmIfassade et Contre CUsiphon. rapi)elle complaisamment son « talent naturel et actpjis. /. objet des félicitations ({xaxaoîCwv) de son rival. Il ne tenait donc qu'à lui d'être le premier orateur de la Grèce: il a mieux aimé jouir des avantages attachés à l'amitié des Macédoniens. Démosthène lui a ravi la palme, malgré une inféiiorité native, parce (ju'il a su tenir son àme haute et puiser les mouvements d'éloquence qui l'ont élevé au-dessus du passé et peut-être de l'avenir, dans la générosité du cœur. Le discours de la Couronne est le dernier etîort de l'éloquence anti(jue : « il réalise l'idéal conçu dans nos esprits; on ne peut rien rêver au delà » {Orator, 38\