II. — LA PIKTÉ EWERS LES DIEUX, ENVERS LA PATRIE
Uue action mauvaise, coramise na nom des dieux, n'est pas plas excusable, ;i mon avis, que si elle reposait sur des motifs homaiiis. (Di^.MosTHKN'E. Contve I^ptine.)
Eschine a senti l'infériorité attachée à sa cause et il a essayé d'y porter remède. Il lui était malaisé de tirer parti contre Démosthène de la piété envers la patrie ; il a voulu y suppléer par la piété envers les dieux. Il espérait percer d'une arme divine son adver-
LE PROCÈS l)K LA COURONNE. 317
saire réduit à des secours humains. La tactique était habile : l'état moral de la Grèce à cette épo(|ue semblait lui promettre la victoire. Quand le sol tremble, rtiomme instinctivement lève les yeux au ciel. Le mot de Tive-Live (V, 51) sera vrai de tout temps : « L'adversité rappela les Romains aux pratiques religieuses. » Brennus. Armibal, ravivèrent tour à tour le sentiment de la puissance divine chez un peuple redevable de l'empire à sa piété, selon Rossuet: vain- (pieurs des anciens dieux de Home, ils la forcèrent de recourir k des divinités nouvelles, fussent-elles une pierre noire. C'est le propre des grands' désastres d'ébranler l'imagination des peuples. A peine sortie des maux de l'invasion allemande, la France de 1870 l'a épiouvé, comme jadis avait fait la Grèce en proie cà la guerre du I*éloponèse*.
Ce phénomène psychologi(]ue se reproduisit avec pliLs de vivacité encore à l'époque macédonienne : la Grèce asservie à un homme de Pella, l'Orient conquis par un Macédonien de trente ans, le renouvellement soudain de la face de la terre, comment des révolulions si étonnantes n'auraient-elles pas tourné les esprits des hommes, plus fortement que jamais, vers la divinité? Quelle autre main qu'une main divine avait pu conduire quelques cohortes k de si incroyables succès? Ces préoccupations religieuses se retrouvent dans le curieux plaidoyer d'Hypéride en faveur d'Euxénippe. Les Athéniens avaient partagé le territoire d'Oropos entre les dix tribus de la cité. Les parts faites, on s'avisa que le lot assigné à deux tribus était consacré à Amphiaraos. La piété défendait d'en dis-
* Voir M. E. Havet, Origines du Christianisme L p. 121 et suiv. ; 274 et suiv.
• {|^ l.'i l.fMji KNCI l'oiiiiniK K\ r;MF.(;K.
I«>s«'i >iiii> rassmlimciil <lii didi. Kiixcnipp»*. nlo\»*ii d'iino prohitY' cl d'un ;i{(o vônc'Maliles, ro(;iit la mission d'îillor, avec deux rompaj^nons, coijcImt iirif nuit dans le temple d'Ampliianios. Kiix«''nip|)e ohéit, et If jendcniairi il iiiinonrj^ au [«'uph* «pic le riiaitre du temple lui a si},Miilié en son^^e le désir de rester jiossesseur (le son territoire. Un citoyen peu convaincu de la sincérité du songeur, le poursuit au criminel, l'accnsanl (l'avoir inventé le songe. Lycurgue prend la parole contre l'hôte d'Amphiaraos; Hyj)éride le défend. Voilà donc une action criminelle établie sui- un rêve et discutée sérieusement.
De pareilles dispositions (J'esprit expli(pjent les pages où Diodore décrit les effets de la vengeance céleste, non seulement sur les sacrilèges de Cirrlia, mais sur ceux m(*'mes (jui les avaient secondés ou approchés : I*hilomélos se précipite d'un i-ocher; son frr^re Onomarque est mis en croix. Pliaillos meurt d'ime consomption lente et douloureuse (il avait converti en monnaie une partie des trésors sacrés). PhaUecos périt consumé dans un incendie allumé par le feu du ciel. Ses mercenaires sont tués ou faits prisonniers; deux mille de ces derniers sont vendus, dejix mille égorgés comme complices d'un impie. La femme d'un chef phocidien avait porté le collier d'Hélène : elle en est punie par une lubricité sans frein. Une autre s'était parée du collier d'Ériphile : atteinte de folie, elle périt dans les flammes de sa maison que son propre fils a incendiée. Chéronée devait plus tard châtier Athènes, et Alexandre saccager Thèbes. « Ainsi tous les sacrilèges furent frappés de la vengeance divine. » Quant à Philippe, « il retourna en Macédoine, laissant aux Grecs une haute idée de sa piété et de sa science militaire... Philippe, qui par le secours prêté
LE PHOCks DE LA r.()UK().>iNE. -S Ml
à l'oracle de Delplies et par sa piété envers les dieux, voyait son inllnence grandir de jour en jour, fut enfin pi'oclamé (dief de toute ladrèceet réalisa ainsi le plus grand empire en Europe. » Diodoie pourtant avait fait sur Philippe cette honnête l'emarque : « S'étant ainsi ménagé des ti-aîtres dans toutes les villes, et donnant le titre d'hôte et d'ami ta (juiconque recevait son or, il corrompit par ses maximes perverses les mœurs du genre humain. » Justin, sans dissimuler non plus la perfidie politique de Philippe, rend aussi hommage à sa piété : « Seul il avait châtié un sacrilège que le monde entier aurait dû punir. Ainsi le vengeur de la majesté des dieux méritait d'être pres- (jue leur égal'. »
Philippe, politique avisé , avait vu de honne heure l'avantage qu'il pouvait tirer des dispositions religieuses des Grecs. Nous avons dit ailleurs avec quelle adresse il était intervenu dans la première guerre sacrée de la Phocide (pillage de Delphes par Philomélos), et dans la seconde croisade contre Amphissa. Eschine, associé de Philippe, ne pouvait manquer d'invoquer lui aussi le ciel contre les adversaires du parti macédonien; les préjugés populaires et les souvenirs de sa jeunesse l'y invitaient. Né de parents pauvres, il avait vu sa mère exercer auprès du menu peuple le métier d'initiatrice (reXéarpLa). Ces pratiques religieuses étaient une contrefaçon privée des mystères oiïiciels d'Eleusis, et touchaient à la jonglerie. Eschine y avait son rôle. Il était beau, bien fait; il avait une belle voix ; c'en était assez pour concourir au succès des cérémonies maternelles et faire atïluer dans la
» Justin, (VIll, 2) et Diodore (XVI, 57, 60-64) sont évidemment ici les échos des historiens de répo(|ue macédonienne.
'MO l/KI.OyiJKNCK IMHIIiyl'E KN (iKKCE.
( ((I hnllc iiiysli(jii<; tourtes <*t ^(atejiiix. • l/amplioi»* garde longtoni|)s l'odeijr «lonl ♦•lU* fut imprégnée ;nj\ premiers jours. >/ Eschine, oraleur |ioliti<pie, conserva les impressions de sa jeunesse*. Aid«* initiateur, puis acteur, il était préi)aré par- cette double éducation au r(Me qu'on lui voit jouer dans le procès de la donronnr, et (jui lui a \alij.(lr' la houclie de Démostliène. cet hommage, (|M'il était comédien excellent C^)zrjy.ij'.z-r^z
Aristote [Politifjvr ViJl, \)) recommande cet artifice au despote désireux d'aHermir son pouvoir: ^' I.etyian doit alïicher une piété exemplaire. On redoute moins l'injustice de la part d'un homme (jue l'on croit livré au culte des dieux (o£i^ioai|xova). et l'on ose moins conspirer contre lui, parce qu'on suppose le ciel même son allié. 11 faut toutefois que le tyran se garde de pousser les apparences jusiju'à une ridicule sujierstition. » Ces maximes sont peut-être une allusion au roi de Macédoine; en tout cas, elles s'appliipjent a lui de tout point. En prenant en main la cause des dieux, Philippe avait gagné la sienne. Eschine l'y avait aidé certainement. Le jour où celui-ci annonça dans l'assemblée du peuple la condamnation prononcée, à son instigation, contre les Locriens d'Amphissa par le conseil amphictyonique , Démosthène s'écria : « Eschine, tu apportes la guerre au cœur de l'Attique, une guerre sacrée ! » Eschine, après l'asservissement de la Grèce, était peu jaloux de revendiquer un tel ouvrage; il lui était plus commode d'imputer l'intervention désastreuse de Philippe et la ruine publique à l'impiété de son rival : — Par tes conseils, Démosthène, Athènes s'est refusée à prendre « l'hégémonie de la piété, » le protectorat de la religion. La défense des dieux, répudiée par toi, est échue au roi de Macédoine; toi seul es donc responsable de ses succès et de nos malheurs.
Considéré dans sa vie privée, Eschine est un épicurien galant homme. Il relève l'innocence de ses mœurs et parait, en effet, n'avoir pas usé dans toute leur étendue des licences admises de son temps. Néanmoins, il n'y est pas resté étranger. Il ne désavoue ni les vers erotiques dont un défenseur de Timarque se permet d'égayer l'auditoire à ses dépens, ni les injures et les coups que lui ont valus ses galanteries : « J'ai aimé, je le reconnais, et j'aime encore; j'ai eu des querelles, et je me suis battu, je n'en disconviens pas. Mais aimer un objet beau et modeste est la marque d'un cœur sensible ('^iXavôpwîroi)) et bien né. » Eschine croit pouvoir cultiver cette forme de la philanthropie et conserver 16 droit de parler, à l'occasion, en grave instituteur de la jeunesse. Une vie facile n'excluait pas la piété chez les anciens \
A d'autres égards encore, le religieux Eschine s'est parfois laissé gagner aux maximes épicuriennes. Il a écrit ces lignes, imitées trois fois par Cicéron et dignes en effet d'un philosophe supérieur aux préjugés :
(( Ne croyez pas, Athéniens, que les grandes catastrophes aient leur principe dans la colore des dieux et non dans la perversité des hommes; ni que les scélérats soient, comme on les voit dans les tragédies, poursuivis et châtiés par les Furies armées de torches ardentes : l'amour effréné du plaisir, les convoitises insatiables, voilà la Furie des criminels. Ni le souci de leur honneur, ni la crainte du suppHce ne les touche ; mais l'espoir du succès, l'appât des jouissances les fascine et les entraîne {Contre Timarque).
Eschine parle ici comme Lucrèce, et il a poussé aux
^ La courtisane Rhodope voulut laisser au temple de Delphes un souvenir de sa piété : un ex-voto de broches de fer, à rôtir des bœufs, et représentant le dixième de ses biens. Hérodote, II, 134, i:J5.
322 l/F'.I.Ogi.KXI. l'OI.IIKjIK K\ CliKCE.
liorrtMiis (jue le poèU; a déUislées. (Iroit-il vrainuMil ;iiix motifs pifiix dont il s'nrrno roritrf, r)f''mosth('*rif' '^ L;i iiuiiivaisfî foi dont les jirfMivcs abondent dans son discours, permet d'en douter; mais un calcul perlide l'encourage.
L'accusation d'impic'îté était une de celles que la frivole Athènes avait toujours prises au sérieux. On sait comme, au théâtre, elle s'amusait de ses dieux. Les modernes aimeraient mieux nier la Divinité rpje la supposer vicieuse; les Athéniens permettaient à la ditîamation la plus houiïonne de pénétrer dans l'Olympe. — Bafouez les immortels à votre aise, mais ne les niez pas; ne leur donnez point de nouveaux collègues, sans l'assentiment de l'État. — Protagoras avait vu ses livres brûlés, sa personne bannie par l'Aréopage. Diagoras de Mélos avait été mis hors la loi; Anaxagore, jeté en prison: Prodicos de Céos, condamné à la ciguë, comme Socrate le Mélien (selon l'allusion perfidement spirituelle d'AristophaneV Les femmes mêmes n'étaient pas épargnées : il fallut que Périclès touchât le peuple de ses larmes pour sauver Aspasie. Un amant de Phryné, Euthias. avait, par cupidité ou dépit, accusé cette courtisane d'introduire « un nouveau dieu. » La cliente d'Hypéride ne dut son salut qu'à un pieux scrupule des juges : quand ils la virent si belle, ils furent saisis de la crainte d'offenser le ciel, en condamnant à périr une prêtresse de Vénus.
Les susceptibilités religieuses d'Athènes offrant des arguments redoutables, Eschine. qui veut entraîner le peuple à condamner Démosthène, se fait peuple et crie à l'impiété. — Toute la vie de Démosthène est d'un impie. Sous prétexte de réparer les murs d'Athènes, il a détruit les tombeaux publics. Il ose accuser les ambassadeurs dont il a partagé les repas au prytanée :
« Ce barbare... sacrilices, libations, fraternité de la table, rien ne l'arrête. » Il a livré au supplice son hôte, rOritain Anaxinos, un honnête marchand rpii trafiquait innocemment en Grèce pour Olympias : « Au sel de la table hospitalière, je préfère le sel de la patrie : » Démosthène se fait gloire de cet aveu impudent. Il insulte la Pythie, il se mocjue des oracles, il raille Alexandre de consulter les entrailles des victimes. 11 a conseillé Chéronée, « malgré les présages contraires.»— C'est (ju'il estimait par-dessus tous les autres augures celui que préférait Hector : « Le meilleur augure est de combattre poui* la patrie. » Xous embrassons le parti du fils de Priam, condamné par le ciel à succomber sous les armes divines d'Achille; Eschine se rallie à la cause du ciel, que Démosthène a outragé. Les pages où cette machine de guerre est mise en jeu sont le morceau capital de sa harangue; l'agresseur s'y est retranché comme dans un fort inexpugnable: il nous faut l'y suivre. — Cirrha, sur le golfe de Crissa, en Phocide, était, à l'origine, le port de mer de Delphes. Enrichis par les nombreux pèlerinages faits au temple d'Apollon, les Cirrhéens avaient excité la jalousie des cités voisines. On les accusait d'avidité, d'extorsions envers les étrangers, pieux visiteurs du dieu. Dans la première guerre sacrée (590), Cirrha fut détruite et son territoire consacré à Apollon. Cependant, comme un port était nécessaire pour abriter les hôtes du sanctuaire, les Locriens d'Amphissa, voisins de Cirrha, l'avaient rebcâtie et repeuplée. Les libéralités des fidèles ne tardèrent pas k enrichir la cité relevée indûment de ses ruines et, la hardiesse renaissant avec la prospérité, ses nouveaux habitants labourèrent une partie des champs condamnés par les amphictyons à la stérilité. Tel fut le principe de la seconde
324 i/KLOdiKNCK roi.nigi'E kn f;HK(:F.
guerin sacRM^ et (I(î rifjt«*rv(*nli()ii désaslreuso <lr» IMiilippf. Laissons lu jjaioir à son aiixiliain* voloritain' (Ml imprudent. Kscliin»'.
Il est, AthéiiifiFis, une nlainc dite Cirrh«''fMine fl un port 'à\)\)c]{' aujourd'hui port du Sacrilège H de hMalédichon. (]<'tte coulr('M; fut jadis liahilée par les Cirrln-ens et les Oagaliifles, peuples sans frein, qui ne respectaient pas le tenriple de Delphes et insultaient les amphiclyons. Une telle conduite indij^na, fliton, vos pères plus que personne, et d'accord avec les autres amphictyons, ils consultèrent l'oracle du dieu sur le chiUiment à infliger à ces peuples. La Pythie leur répondit de faire la guerre aux Girrhéens et aux Gra^allides tous les jours et toutes les nuits, et quand la contrée aurait été dévastée et les habitants vendus comme esclaves, de consacrer cette terre à Apollon Pythien, et à Diane, et à Latone, et à Minerve-Providence, pour rester éternellement sans culture ; de ne point cultiver eux-mêmes ce canton et de ne laisser personne le faire.
Après cet oracle, les amphictyons décrétèrent, sur la proposition de l'Athénien Solon, homme à la fois législateur habile, poète et philosophe, d'envoyer une armée contre les sacrilèges, conformément à l'oracle du dieu. Les amphictyons, ayant réuni des forces sutfisanles, vendirent les habitants comme esclaves, comblèrent les ports , rasèrent la ville et consacrèrent la contrée, conformément à l'oracle ; à cela ils ajoutèrent un serment terrible : « Ils ne cultiveraient pas eux-mêmes la terre consacrée et ne permettraient à personne de le faire, mais ils défendraient le dieu et la terre consacrée et de la main et du pied et par tous les moyens. » Ils ne se contentèrent pas de prononcer ce serment ; ils y ajoutèrent une imprécation et une malédiction terribles. Voici les termes de la malédiction : « Si quelqu'un enfreint ces lois, ville, particulier ou peuple, qu'il soit sacrilège envers Apollon, et Diane, et Latone, et Minerve-Providence. » Puis elle souhaite que la terre leur refuse ses fruits; que leurs femmes ne leur donnent pas d'enfants semblables h leurs parents, mais des monstres; que leur bétail n'engendre pas suivant la nature; qu'ils soient vaincus à la guerre, en justice, dans les assemblées ; qu'ils périssent eux, leurs maisons et leur race. Elle ajoute : « Que jamais ils ne sacrifient sans profanation à Apollon, à Diane, à Latone, à Minerve-Providence, et que leurs offrandes soient rejetées. » Pour prouver
la vérité de mes paroles, lis la prédiction du dieu. Ecoutez la malédiction, rappelez-vous les serments que vos pères ont prétés avec les ampnictyons.