‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 26 sur 31 · SERMENTS MALÉDICTION · texte numérisé non relu

SERMENTS MALÉDICTION

Malgré cette malédiction, ces serments et cette prédiction dont l'inscription subsiste encore, les Locriens d'Amphissa ou plutôt leurs magistrats, hommes sans loi, cultivaient la plaine ; ils avaient bîlti et s'étaient établis au port maudit et consacré et levaient un tribut sur ceux qui y abordaient. Ils achetèrent quelques pylagores * envoyés à Delphes, entre autres Démosthène. Vous 1 aviez élu pylagore ; il reçoit mille drachmes des Amphissiens pour ne point parler d'eux dans le conseil des amphictyons. De plus, il fut convenu qu'on lui enverrait tous les ans, à Athènes, vingt mines de cet argent sacrilège et maudit, à condition qu'il soutiendrait à Athènes les intérêts des Amphissiens par tous les moyens. Dès lors, plus que jamais, son lot fut de plonger dans d'irréparables malheurs tous ceux qu'il approchait, particuliers, princes ou républiques.

Or, considérez quelle victoire le dieu et la fortune ont remportée sur l'impiété des Amphissiens. Sous l'archontat de Théophraste, Diogiiète d'Anapnlyste étant hiéromnémon, vous aviez élu pylagores le célèbre Midias d'Anagyronte (pour bien des raisons je voudrais qu'il fut encore vivant) '\ Thrasyclés d'Olon et moi troisième. A peine étions-nous arrivés à Delphes que l'hiéromnémon Diognôte fut pris tout à coup de la fièvre : le même accident était survenu à Midias. Les autres amphictyons se réunirent en conseil. Nous apprenons alors de ceux qui voulaient montrer leurs sympathies pour la ville, que les Amphissiens, qui se courbaient alors devant les Thébains et

^ Voir, p. 178, la citation de Démosthèue et la note. "^ Ce Midias était celui (jiii avait souflleto Déiiiosthène; de là les regrets touchants (rEschiiic.

320 \.'\'.IJUJVKSCK VOlMKjlK RN (.wkCK.

leur lémnigiiaifFil nii /.(''le sans /'gai, proposaient une r<^sf)lution rontro votin villf, flrni.indanl (jne If» pniplp alh/'nien liH condamn*'! à imr amende de r»0 talfiits, parce rpje nous avions suspcMidu au nouveau lem|)le de Delplies, avant sa consécration, des boucliers d'or avec cette inscription si légitime :

LKS ATHÉNIENS SUR LKS MKDKS KT SUR LKS THÉHAINR LKiUKS CONTBK LKS HKLLKNKS.

L'hiérornnénion, nn'ayant fait appeler, me pria d'aller au conseil et de défendre la ville devant les amphiclyons : j'y étais déjà décidé. Je commençais à parler, (j'étais entré au conseil avec quelque vivacité, pressé par l'absence m<*n)e de mes collègues) '. Soudain des cris sont poussés par un Ampliissien fort insolent et, à ce qu'il me païut, dépourvu de toute éducation ; peut-être même (juelque divinité le poussait et l'égarait : (( Avant tout, » dit-il, <( ô Hellènes, si vous étiez sensés, vous ne prononceriez même pas le nom des Athéniens durant ces jours, mais vous les chasseriez du temple comme sacrilèges. » En même temps, il rappelle l'alliance avec la Phocide ', dont ce fameux Crobylos (Hégésippe) avait été l'auteur, et il se met à accumuler contre notre ville bien d'autres accusations intolérables que je ne pus entendre de sang-froid et dont le souvenir m'est encore pénible.

En l'écoutant, j'éprouvai une irritation plus violente qu'en aucun jour de ma vie. Je laisserai de côté le reste de ma réponse, mais il me vint à l'esprit^ de rappeler le sacrilège des Amphissiens envers la terre consacrée, et de l'endroit où j'étais, je la montrai aux amphictyons (la plaine de Cirrha est en effet dominée par le temple d'où on la découvre tout entière) : « Vous voyez, » dis-je, (( ô amphictyons, cette plaine que cultivent les Amphissiens, et ces fabriques de poterie, et ces étables qu'ils

' Thrasyclès s'était-il fait excuser, lui aussi, pour cause de maladie subite?

^ Cette alliance était coupable aux yeux de l'Amphissien. parce que les Phocidieus avaient jadis pillé le trésor de Delphes.

^ Eschine n'ose dire qu'un dieu lui a inspiré cette pensée, comme le ciel sans doute a suggéré à l'Amphissien sa sortie injurieuse. Il laisse à ses auditeurs le soin de le supposer.

y ont élevées ; vous voyez de vos yeux qu'ils y ont rebâti le port consacré et maudit ; vous savez vous-mêmes, sans avoir besoin d'autres témoins, qu'ils perçoivent des impôts et tirent un revenu du port consacré. » Puis, je fais lire devant eux la prédiction du dieu, le serment des ancêtres, l'anathéme, et je protestai nettement en ces termes : « Moi, pour le salut du peuple athénien, de ma propre personne, de mes entants, de ma maison, je secours, selon le serment, et le dieu et la terre consacrée, de la main, du pied, de la voix, par tous les moyens dont je dispose ; et je dégage notre ville de ce qu'elle doit aux dieux. Pour vous, voyez ce que vous avez à faire. Les corbeilles sacrées sont là, les victimes sont devant les autels : vous allez implorer les dieux pour tous et pour chacun. Considérez de quelle voix, de quelle àme, avec quels yeux, avec quelle audace vous prononcerez les prières, si vous laissez impunis des coupables sous le coup de l'imprécation ; car sans équivoque, mais très nettement, l'imprécation indique les peines que doivent subir les profanateurs et ceux qui les épargneraient ; en voici les derniers mots : « Que jamais, ^) dit-elle, « ceux qui ne puniront point les coupables ne sacrifient sans profanation à Apollon, à Diane, à Latone et à Minerve-Providence, et que leurs offrandes soient rejetées ! »

Lorsque, après ces paroles et bien d'autres encore, je me retirai et sortis du Conseil, il y eut parmi les amphictyons une agitation bruyante et tumultueuse ; Ton ne pariait plus des boucliers que nous avions suspendus, mais du châtiment à infliger aux Amphissiens. Le jour était très avancé, quand le héraut se présenta et annonça que les Delphicns âgés de plus de vingt ans, esclaves et libres, eussent à se réunir au point du jour, munis de faux et de pioches, au lieu appelé Place-des- Sacrifices . Puis le même héraut annonça que les hiéromnémons et les pylagores devraient se réunir au même endroit pour secourir le dieu et la terre consacrée : a Toute ville, » dit-il, « qui s'abstiendra, sera exclue du temple, sacrilège, et sous le coup de l'imprécation. » Le jour suivant, nous nous rendîmes dès le matin au lieu indiqué, et nous descendîmes dans la plaine de Cirrha; puis, le port détruit et les maisons brûlées, nous nous retirâmes. Sur ces entrefaites, les Locriens d'Amphissa, qui habitent à soixante stades de Delphes, prirent tous les armes et marchèrent contre nous ; si nous n'eussions couru nous réfugier dans la ville de Delphes, notre vie était menacée.

'12H LVj.OyL'ENCK l'OMTiyiK K.N GHKCE.

llspiiiil nK*xa(;t(l(; (Jiie(|ii<i l'anli(|ijité n'a pas connu lesj^ijfîiirsde religion.. Jamais losj)Iij.s fougueux ligueurs n'oiil, lessrnti ni exprimé plus fortement le fanatisme r(;ligieiix. (;<'rtains traits iUt ce morceau rappellent les (liir<'tés iinj)assiljles i\it^ prophètes de l'ancienne loi contre les ennemis de .léliovali. I/auteiir des Soirées <k Saint- PMcrshoarif n'était pas touché de pitié en face de ces aberrations inliuniaines. Eschine sans doute les méprisait en son cdMir, mais il voulait se venger de DémosthAne et il les exploitait.

Le jour suivant, Cottyphos, (jui était chargé de mettre les questions aux voix, convoque une assemblée desamphicLyons... Dans cette réunion, ce n'étaient plus qu'accusations contre les Amphissiens, éloges à l'adresse de notre ville. Pour abréger, on décrète qu'avant la prochaine session, les hiéromnémonsse rendront aux Thennopyles à un jour fixé, apportant chacun un décret sur la peine à infliger aux Amphissiens pour leur crime envers le dieu, la terre consacrée et les amphictyons.

Athènes se disposait à s'associer à la réparation pieuse votée par la diète ampliictyonique. Démosthène, fidèle à son marché avec les Amphissiens. s'y oppose: « C'était vous commander l'oubli du serment juré par vos ancêtres, l'oubli de l'anathème, l'oubli de l'oracle divin. » Toutes les autres cités envoient des délégués aux Thermopyles, « sauf une seule ville dont je tairai le nom (Thèbes, récemment détruite par Alexandre), et puisse son désastre ne se renouveler chez aucun peuple de la Grèce ! » Les hostilités sont ouvertes contre les Ampliissiens : Athènes y reste étrangère. alors que les dieux lui offraient dans cette expédition sainte un commandement que Démosthène avait vendu. Ici l'orateur déroule avec une majestueuse éloquence le tableau des catastrophes étranges qui ont été la conséquence du sacrilège commis par Démosthène. au mépris des avis du ciel.

Les dieux ne nous ont-ils pas avertis ? pouvaient-ils nous envoyer des signes plus frappants, à moins de parler le langage des hommes? Non, jamais je n'ai vu de ville plus protégée des immortels, plus ruinée par quelques orateurs. Le signe apparu dans la célébration des mystères et la mort des initiés ne suffisaient-ils pas à nous mettre en garde? Amyniade ne nous eonseillait-il pas à ce, propos d'user de prudence, d'envoyer à Delphes prendre conseil du dieu? Mais Démosthéne s'y opposa : la Pythie philippise, disait cet homme grossièrement impie, laissant déborder la licence dont nous le laissons jouir. Enfin, malgré les funestes présages des sacrifices, n'a-t-il pas envoyé nos soldats à une mort assurée? Et cependant, naguère il osait dire que Philippe n'était pas entré en Attique parce que les sacrifices lui étaient contraires. Quel châtiment mérites-tu donc, lléau destructeur de la Grèce ('EXXâSoç àXiTir^pis)? Si le vainqueur est arrêté sur la frontière des viiincus par de tristes auspices, toi qui n'as su rien prévoir et as lancé nos troupes avant l'aveu du ciel, que le faut-il en retour des calamités de la patrie ? une couronne ou l'exil?

Mais qu'y a-t-il d'extraordinaire et d'inattendu qui n'ait eu lieu de notre temps? Nous n'avons pas vécu de la vie des hommes : nous sommes destinés à faire l'étonnement de la postérité. Le monarque des Perses, celui qui perçait l'Athos, qui enchaînait l'IIellespont, qui demandait aux Hellènes la terre et l'eau, qui osait écrire dans ses lettres : « Je suis le maître de tous les peuples, du levant au couchant, » est-il vrai que maintenant il combatte, non plus pour régner sur autrui, mais pour le salut de sa propre personne? Et ne voyons-nous pas mériter cette gloire et le commandement contre les Perses, ceux-là mêmes qui ont délivré le sanctuaire de Delphes? Mais Thèbes, Thébes, cette ville, notre voisine, en un jour elle a été enlevée du mifieu des Hellènes, sort sans doute mérité (car elle s'était peu inquiétée de l'intérêt commun), mais dû à un égarement fatal et à un délire qui lui venaient non des hommes, mais des dieux. Les infortunés Lacédémoniens, qui n'ont eu part à cette faute que dans les premiers temps, lors de la prise du temple ^ eux qui jadis voulaient être les chefs de la Grèce, aujourd'hui forcés de servir d'otages et d'étaler leurs misères, ils sont sur le point de se rendre auprès d'Alexandre ; eux et

^ Sparte, qui avait envoyé des secours à la Pfiocidf, en haine de Tlièbes, était soupçonnée d'avoir pris part au butin.

•^'<o i,'ki.o(j(kn(:k imujiioi k en c.nkŒ.

\r\iv |i.iLii(', ilssiiliiront lo soil (|ii«' fixera ce prince, à la merci de la modération (l'un vain(|iif'iir dont ils ont j>rovo(jUf' la colèrn'. Kt notrf citr, W, coiiimun n'fii'^'o flfs llfllriifs, où aflliiaiciit jadis de loute rilfdiadc les d<''j)ulations qui alteiidaifiit dfi nous le saint de leurs villes, aujourd'hui elle ne lutte plus pour la |)iv(^minen(T*, mais pour !•• s(d de la patrie. Or, ces laits ont eu lifii (l('[)i)is (juc Drmoslliène est entré aux aiïaires. Ce que dit à ce propos le poète Hésiode est d'une grande justesse. Km un passai^e, il instruit les peuples et recommande aux cités de repousser les orateurs pervers. Je citerai ses paroles ; car, si enfants nous apprenons les maximes des poètes, c'est sans doute afin d'en profiter hommes faits :

« Souvent une ville entière soulTre pour un homme pervers qui commet le mal et oui nourrit de noirs desseins ; mais du haut des deux, le fils ne Kronos lui inflige un châtiment sévère, la famine et la peste à la fois, et ses hahitants périssent. Ou bien c'est une grande armée, ou les remparts de la cité, ou les vaisseaux au milieu des mers que frappe et anéantit Zeus à la voix puissante, y)

Si, rompant la mesure des vers, vous en examinez le sens, vous croirez lire, je pense, non un passage d'Hésiode, mais une prédiction s'appliquant à la politique de Démosthène ; car forces de terre, forces de mer et républiques ont été anéanties par l'effet de cette politique ^

Dans toute celte partie de la harangue d'Escliine. le ton est élevé, les pensées sont grandes comme les images. On croirait entendre Bossuet parlant avec majesté de cette Providence qui abaisse ou élève les empires, récompense ou châtie les puissants de la terre selon qu'ils combattent ou secondent ses desseins. Mais au milieu des tirades solennelles d'Eschine. on sent plutôt l'apparatque l'émotion vraie. Vainement il épuise toutes les ressources de son art : le discours se sent toujours des bassesses du cœur. Or cette bassesse

* Allusion à la révolte d'Agis. Quinte-Curce, VI, 1.

^ Didot, p. 116 et suiv. La traduchon de ce morceau apparhent en majeure partie à M. F. Castets, Eschine l'orateur (Si mes, 1872).

LE PKOCÈS DE r.A COURONNE. 'VM

imprime à rélo(|iience d'Escliiiie une taclie (|iie ses feintes sentimentales et religieuses ne réussissent pas à dissimuler. Le masque est bien ajusté, peint d'iiahiles ('OuleurSç et pourtant au travers de ce masque on voil. à plein l'hypocrite. X'était-ce pas assez pour Escliine d'avoir été l'auxiliaire de Philippe, et fallait-il qu'il achevcàt son personnage en alïectant d'être l'auxiliaire de la Divinité ? Le don Juan de Molière, vicieux, sacrilège, intéresse encore : à partir du moment où il se fait un rempart du ciel, on le regarde avec une pitié voisine du dégoût.

Avant la destruction de la Phocide, Eschine avait prétexté une maladie (la maladie a été de tout temps un instrument diplomati(]ue) pour ne pas aller en ambassade en Macédoine. L'extermination consommée, Eschine rétabli vole auprès du prince. Philippe fêtait par des réjouissances la ruine de la Phocide ; Eschine assiste au banquet d'allégresse du vaincjueur, indécence (ju'il devait plus tard renouveler après Chéronée :

A son arrivée près du roi, sa conduite fut de beaucoup plus révoltante encore. Vous tous ici assemblés, vous étiez, avec Athènes entière, si alVectés du désastre affreux de la malheureuse Phocide, que, suspendant l'exercice de votre droit héréditaire d'être représentés aux jeux Pythiriues, vous n'envoyâtes ni liiéores choisis dans le conseil, ni thesmothétes ; et lui, il se régalait aux banquets et aux sacrifices par lesquels Philippe et les Thébains célébraient les résultats de la guerre ; il prenait part aux libations et aux actions de grâce du prince pour la destruction des remparts, des campagnes, des armes de vos alliés. Couronné de fleurs, à son exemple, il chantait avec lui le Péan, il buvait à sa prospérité... A votre avis. Athéniens, que demandaient aux dieux, dans ces libations, Thèbes et Philippe? n'était-ce pas la supériorité militaire, la victoire pour eux et leurs alliés? n'était-ce pas le contraire pour les alliés des Phocidiens? Donc cet homme s'associait aux prières de

Xii i.'i:i.(»u( Kvci: roijinji k en r.KKCK.

l'Iulijtm' ; il loiiiiulait coiilrr sa palrif* des impificalioiis fjiu' vous nasc/. aujourd'hui faire rnlombor sur sa Wte {Ainhansade).

VfHci coiiiiiiciil KscliiiH' «'ss;ii«' dr sf* )ijstili«*r :

.l'iii clianté le IV-an avec Pliili|»[)f', dii l'accusat/îiir, apn-s la dnstiiiction dos villes do l'hocido. Ouollo prouvo nourrail lYtablir iiianiloslciiirnt ? J'ai Wt, ainsi (juo uies r.ollèf^uos, invito à un banipiol d'usaf]jo qui, avoo los dôpiiti''s do la (irécr, conviôs comiiio nous, nv, comptiiil pas moins do deux conts convives. Dans cette foule, sans doute, ou m'a «laireiiient remarqué : je n'ai pas t^aidé le silence ; j'ai chanté, si Ion en croit Démosthène, qui n'y était pas et ne produit le léinoij^na^c d'aucune personne présente. Et comment a-t-on distinjçué ma voix, à moins (pie je n'aie entonné le premier, roinme <lans les ("hrrurs? Si donc je me suis Lu, Déiiioslhéno, Ion accusation est mensongère. Mais si, quand ma patrie était florissante et que mes concitoyens n'étaient afflij^és d'aucune disgrAce, j'ai chanté avec mes collègues un hymne jjar lequel on honorait hi Divinité sans outrager en rien Athènes, j'ai fait une action pieuse, innocente et je mérite d'être absous. Mais non, je ne suis digne pour cela même d'aucune pitié ; c'est toi qui es l'homme pieux, toi l'accusateur de ceux dont lu as pailagé les libations [Ambassade).

Eschirie est logique. 11 ii déclaié pieuse l'expéditiuii de Philippe contre la Phocide ; il ne peut y avoir impiété à en chanter le succès. Ou Eschine est sincère dans l'expression de sa foi religieuse, et alors, il faut l'avouer, la piété a étoulîé chez lui le sentiment patriotique et le sens moral; ou il alTecte des sentiments qu'il n'a pas. Dans les deux cas il est à plaindre; car sa dévotion menteuse insulte à la Divinité, ou bien il est pieux à la façon d'un Français (jue des scrupules de conscience auraient engagé en 1859 à souhaiter la ruine de l'armée française en Italie.

Démosthène, nous l'avons vu plus haut (p. 177), accuse formellement Eschine d'avoir servi de propos délibéré les desseins de Philippe en provoquant la

l.E PimCKS DE LA COURONNE. 333

guerre sacrée contre les Ampliissiens. Examiné de près, le récit qu'Eschine liii-mt''me a laissé de la mémorable séance du concile dont il fut le héros, confirme la vraisemblance des imputations de Démostliène. lîon nombre de traits y inspirent des soupçons. — A peine arrivés à Delphes, le hiéromnémon et l'un des pyhigores, collègues d'Eschine, sont pris de fièvre. Est-ce h'i un accident malencontreux ou une défaite calculée? En s'abstenant, veulent-ils laisser ses coudées franches à Eschine et éviter de s'associer à une responsabilité redoutable? — Des ampliictyons. amis d'Athènes, avertissent Eschine que les Amphissiens, par complaisance pour les Thébains hostiles à Athènes, vont proposer de décréter une amende de cinquante talents contre la République, à cause d'une consécration injurieuse à Thèbes? Eschine court à l'assemblée défendre sa patrie. Or, selon Démostliène, Amphissa n'a jamais songé à élever contre Athènes aucune plainte de cette nature. C'est un « prétexte mensonger » que le fourbe allègue pour justifier sa sortie contre les Locriens, dont il machinait la perte. — Tandis qu'Eschine justifie Athènes, un Amphissien. « poussé i)eut-ètre h cet égarement par un dieu, » insulte aux Athéniens et demande qu'on les chasse du temple comme complices des Phocidiens sacrilèges. Ce fait est-il vraisemblable ? Les Amphissiens, de l'aveu d'Eschine, ne prennent-ils point parti contre les troupes amphictyoniques, en faveur des habitants de Cirrha, peuple de Phocide? — Les outrages de ce personnage allument la colère d'Eschine; il y réplique par une peinture pathétique du sacrilège d'Amphissa. Bientôt il n'est plus question des boucliers votifs, mais du châtiment à inlliger aux Locriens. Ainsi l'apostrophe éloquente, piovoquée i)ar les injures de l'Amphissien. fut une diversion non

.'i.'i4 i.'ki.ochknck poMTioi k ks <;hkcr.

|)n''iin''(lil('Mî. inspirre sui-hî-chainj» ;iij |)}l;ij(on' «J'Ath^n<îs |);ii- iiiic indii^Fiiitioii j»;itiioti«jij<;. digression |)i()lil,al)l(* à AlliciHîs el (loni lu hépiibligiic doit lui savoir gré. — Escliine, <^ntf;iidant ll»Hrir la cité, fia pu s«î contenir .jamais, do toute sa vie. il n'avait i-essenti pai'eil courroux, l/liabih; liornrne <î\agère sa colère afin d'expliijuer une; explosion intempestive de zèle religieux dont les suites ont été désastreuses pour Athènes. — Plus loin, Eschine, comme sous l'impression des malédictions divines dont il a donné lecture, lait personnellement sa paix avec les dieux. Il engage les ampliictyons à suivre ce prudent exemple, a jurer guerre à mort aux impies. II attise leur fanatisme; il leur met l'épée sainte à la main : c'est une bénédiction des poignards.

En ces conjonctures, le zèle religieux d'Eschine équivalait au crime de haute trahison. Car les Athéniens n'avaient pas donné mission à leur pylagore de soulever le concile amphictyonique contre Amphissa. de déchaîner une guerre sainte, ardemment souhaitée de leur ennemi. Eschine. député d'Athènes a Delphes, n'y avait pas fait les affaires d'Athènes, mais celles de Philippe. Sa piété, fût-elle sincère, ne saurait donc le disculper d'un attentat public, origine de la prise d'Élatée et de la ruine de sa patrie. Il aura beau « torturer » la vérité, il ne pourra jamais « se laver » d'une trahison qui a mis le comble à ses iniquités. Ainsi parle Démosthène, en maudissant cette « tète impure. » Dans le discours de V Ambassade, Eschine s'indigne à la pensée que les Athéniens pourraient laisser Démosthène impuni, quand ils ont « fait périr Socrate le sophiste. » Ce rapprochement maladroit est expressif. La haine d'Eschine contre Démosthène se voile, comme celle de Mélétos et d'Anytos. de prétextes religieux.

Des ressentiments personnels, voilà le secret de sa piété et l'aiguillon du fanatisme qu'il soullile an peuple d'Athènes sans avoir môme la triste excuse de le partager.

Eschine a semé d'écueils la voie où Démostliéne est obligé de passer poui' se défendre : il espéi-ait le voir se heurter à des engins de guerre dont l'attouchement indiscret provoque des explosions mortelles. Telle est hi nécessité pour Démosthène de justifier (Ihéronée el de parler librement d'Alexandre tout-puissant L'oia- Leur a méprisé cette dilliculté : il a osé soutenir que. même prévue, la défaite devait (Hre atfrontée au nom du devoir; il n'a pas craint de tei-miner un discours tout plein des regrets de la chute d'Athènes par des vœux contre ses vainqueurs. Eschine lui avait tendu un autre piège, encore plus perlide : cehii-là. Démosthène ne pouvait le braver.

11 est toujours malaisé d'entreprendre la justification d'actes déclarés impies. Répli(]ue-t-on que l'accusateur est un fourbe qui ment à sa conscience? on s'expose à blesser les sentiments du peuple juge, d'auditeurs sincèrement pénétrés peut-être des opinions allectées par le délateur. Allègue-t-on la probité patriotique, le dévouement désintéressé dont on a fait preuve envers l'État? cette apologie étrangère à la question ne réfute pas le grief d'avoir manqué aux dieux. Comment établir, dans la cause présente, (pie des passions politiques, des convoitises humaines se mêlaient à l'anathème contre les Phocidiens, spoliateurs de Delphes, ou contre les Amphissiens, violateurs d'un champ sacré? Démosthène ne peut ici combattre Eschine a armes égales. Sur la foi d'un vers d'Homère, où sont mentionnés « les trésoi's que renferme en son sein le sol pieri'eux du temple de Phébiis. dans hi locheuse Fy-

liio, >' les li(MiUMiiiiiU (lu i'Iioi'idicji IMiiilfi3('0s avaitMil comirioncé des louillos îiutoiii- du foyer el du trépied de I)eli)lies. De violents tremblements de terre, signes manifestes de la colric divine, avaient arrêté les sacrilèges. Démostliènfî, lui aussi, doit redouter les commotions du terrain sacré où son ennemi l'obli^^e à se ilélendie; il est mena(x% à toute parole imprudente, du feu du ciel. De là ses réticences, ses détours : il marche sur des charbons ardents.

S'agit-il de la première guerre sacrée de Phocide (3.').'))? il se défend d'y avoir été mêlé comme conseiller responsable : il n'était pas encore aux aiïaires. D'îiilleuis, quand même il eût été animé d'indulgence à l'égard des Phocidiens, ces sentiments auraient trouvé leur excuse dans les sentiments des Athéniens. Athènes, en elTet. reconnaissait « leurs torts ; » mais elle haïssait encore plus leurs ennemis, les Thébains. (pi'elle ne réprouvait un sacrilège où le désespoir avait poussé un peuple ruiné, dépouillé de tout, terres, femmes et enfants. Leur Apollon semblait impuissant à les protéger : ils demandèrent des vivres et des armes à son trésor de Delphes. L'impiété des Phocidiens. s'attaquant dans leur détresse à la divinité même, avait, selon Justin (VIII. 1), rendu plus odieux encore les Thébains qui les avaient réduits à cette extrémité. Sparte leur avait envoyé des secours; Atliènes leur avait accordé son alliance. Démosthène était excusable de n'avoir pas combattu dans le cœur de ses concitoyens des impressions que les circonstances rendaient assez légitimes.

Eschine l'accuse d'avoir dévoué Athènes aux courroux des dieux en la dissuadant de s'associer à la ligue amphictyonique. A ce grief, l'orateur ne peut répondre sans ambages qu'il valait mieux secourir la patrie que

les (lieux. Une juslification directe sur le fond même de l'imputation lui étant interdite, il use de palliatifs, de moyens détournés. Il ne nie pas l'impiété des violateurs d'un teri'itoire consacré; il élève des doutes sur cette consécration même. A défaut d'apologie rigoureuse, il établit que l'adversaire ne saurait présenter la sienne. D'accusé il se fait accusateur; il proteste devant les dieux de la droiture de ses intentions, de la pureté de ses actes. Il en appelle spécialement à Apollon l'ythien, à celui des dieux qu'Eschine a voulu surtout soulever contre lui ; il le prend à témoin de la vérité de ses paroles, quand il accuse Eschine d'avoir été l'auxiliaire volontaire des succès de Philippe, sous couleur de défendre le ciel. Même sans avoir poussé à la guerre sainte, lui, Démosthène, est plus digne de la protection du dieu de Delphes que le religieux Eschine : telle est l'impression que Démosthène veut laisser aux auditeurs; et, à cet effet, il met en lumière les intelligences criminelles d'Eschine avec les Macédoniens dans ce complot contre la Grèce. — Démosthène a déserté la cause du ciel ! — Eschine a déserté la cause de la patrie; le véritable impie, le fléau des Hellènes, c'est lui.

m. — DÉMOSTHÈNE CONSEILLER MAUDIT.

Eschine n'a osé dire ouvertement aux Athéniens : « Vous avez failli en défendant votre liberté contre Philippe. » Il impute leur défaite à l'influence fatale d'un conseiller maudit : — Du jour où Démosthène a conclu avec la sacrilège Amphissa un pacte vénal, tous ceux qui l'ont approché ont été, plus que jamais, plongés dans des maux incurables. La malédiction attachée à sa personne a triomphé de l'heureuse for-

XiH LKKOgiKNCK l'Ol.lIlglK KN GMKCE.

lune (J'Alliciics. Tlièlx's, J.iicé(Jémoii«', le (JramJ-l{(ji. Ions les ennemis de la Macc'idoine ont succombé : un p()liti(|iie saciilège leur était sympathirjue dans leur h]tte contn; le peupUî vengeur de la Divinité. — Escliinii exj»I(>il;iil sans scrupule le préjugé (pii avjiit fait de Démostliène un homme de malheur. Six années plus tard, Dinaiijue, a son exemple, devait, dans le procès d'Ilarpale 5 étaler les elTets désastreux de la contagion de ce politique fatal : (< Démosthène a accablé de sa mauvaise fortune ceux qui travaillaient pour vous... Il s'est dit l'ami d'Kuthydique : Euthydique a péri. ^>

La foi à une destinée bonne ou mauvaise a été une conviction profondément enracinée de tout temps dans l'âme des Grecs. Hérodote en est tout pénétré et lui doit un de ses récits les plus émouvants, celui des infortunes d'Adraste le Maudit (I, 34). Le bonheur ou le malheur de piédestination est compté par Aristote '

* Rhétorique, I, o, fin. « L'homme heureux a des frères laids et lui seul est beau. » — Cf. Morale à Eudème, VII, 14. « On ne peut nier qu'il n'y ait des gens qui ont vraiment du bonheur. Ils ont beau faire des folies, tout leur réussit... La nature établit entre les hommes, dès le moment de leur nai.ssance, des différences profondes, donnant aux uns des yeux bleus, aux autres des yeux noirs... Tout de même, dit-on, la nature fait les uns heureux et les autres malheureux... En fait de navigation, ce ne sont pas les plus habiles qui sont heureux, mais parfois c'est comme au jeu de dés, où l'un n'amène rien, tandis que l'autre amène un coup qui prouve bien qu'il est naturellement heureux ou qu'il est aimé du ciel, comme on dit... Si ce fou réussit, c'est qu'i7 a pour lui le destin, qui est un pilote excellent. J'avoue qu'on peut s'étonner à bon droit (aTc-rrov) que Dieu ou le destin aime un homme de cette sorte plutôt que l'homme le plus honnête et le plus prudent. «

Les partisans de Philippe exaltaient à dessein son heureuse

LE PROCks DE LA COUUOXNE. ''V^^^

au nombre des arguments à faire valoir dans le discours. Eschine insiste d'autant plus volontiers sur ce grief qu'il sait l'adversaire à peu près impuissant à le repousser avec succès. Qu'alléguer, en elVet. pour établir logiquement (ju'il n'était pas entaché d'une malechance fatale? Les apparences étaient contre lui; réfuter des témoignages accablants, ce semble, et fortifiés encore des sentiments superstitieux d'un peuple étonné du spectacle de révolutions (jui avaient secoué toute la terre, c'était là une lourde tàcbe. Démosthène en a soutenu le poids aussi bien qu'il était possible :

La déloyauté, la basse jalousie éclatent en plusieurs endroits (le son discours, mais surtout dans ses déclamations sur la fortune. Pour moi, je regarde, en générai, comme tout à fait privé de sens et d'éducation, riiomme qui reproche à un hoinrne sa fortune. Si le tnortel qui se croit le plus Ibrtiuié ignore s'il le sera jusqu'au soir, peut-on vanter son propre bonheur et incriminer le malheur d'autrui? Puisque Eschine, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, s'est exprimé avec la dernière arrogance, voyez. Athéniens, considérez combien mou langage sur la fortune est plus vrai et plus humain. Pour moi, je regarde comme heureuse la fortune de la cité (les oracles de Jupiter à Dodone, d'Apollon à Delphes, nous en ont donné

fortune. Démosthène la reconnaissait, avec un sentiment d'ironie amère, à un trait particulier : « Nombreux sont les motifs, Athéniens, de féliciler Philippe de son bonheur ; mais. k bon droit, on le pourrait féliciter surtout dun avanta^^e dont je ne trouve pas d'autre exemple (j'en atteste tous les (lieux) parmi les hautes fortunes de notre siècle. Avoir pris de grandes villes, soumis de vastes contrées à son empire, tous les succès de ce genre sont brillants et dignes d'envie; (pii en doute? Néanmoins, on en citerait beaucoup d'autres (jui en ont joui. Mais un bonheur lui fut pr()|)re ; il ne Va partagé avec personne. Quel est-il? sa poIiti(jue avait besoin d'hommes pervers, et la perversité de ceux qu'il a trouvés a dépassé ses souhaits, » Ambassade. Didot, p. 180, ^ 67.

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l'assuraiicj;), mais coiiinic, làclicusj; »;l dure celle qui pès«' maiii- Iniaul sur tous les honuiies.

Kii clVet, (jui (les ll(;llrri('s ou des Barbares n'a pas <^|)iouv<' (le nos jours de iioiubnuises et jurandes calauiités? Mais avoii (îniliiassé le parti le plus honorable, et se voir dans une situalion UMMlleure fpie b's llelb-nes nn^jnes rpii se llaltaient d'as>i(rer leui- boiilicHir en nous abandonnant, là je reeoniiais l'Iieureuse loilune d'Allièn(;s... Si lu [kîux, Kscliine, montrer sou^ le soleil un s(!ul mortel, IlellèiK! ou Barbare, qui n'ait pas souffert de la puissance de IMiilippe et d'Alexandre, j'en coiivi(ms : mon sort, ou, si tu veux, mon mauvais sort a tout causé. Mais si des milliers d'hommes qui ne m'ont jamais vu ni entendu, ont éprouvé de nombreuses et terribles disgrjices, et je ne dis pas des hommes isolés, Fuais des villes, des nations entières, combien n'est-il pas plus juste et plus vrai d'imputei ces maux à une destinée commune, fatalité malheureuse qui a tout entraîné?... Si nous avons échoué, si nous n'avons pas toujours réussi selon nos désirs, c'est le sort de tous les hommes et notre part dans le malheur commun. Quant à ma fortune particulière et à celle de chacun de nous, il faut la rechercher dans ce qui nous est personnel. Telle est la voie simple et droite, selon moi ; et sans doute vous partagez mon sentiment. Eschine prétend que ma destinée particulière commande à la destinée de la République, c'est-à-dire une destinée faible et obscure à une destinée heureuse et grande : hé quoi ! «;ela se peut-il? »

Démosthène n'est pas malheureux, car il n'a pas été vaincu : « J'ai vaincu Philippe, puisque son or n'a pu me corrompre... Jamais Philippe n'a triomphé de moi par la politique ou par les armes, mais la fortune a triomphé des généraux et des forces de nos alliés... Ne dites donc plus. Athéniens, en vous promenant sur les places : « un seul homme a causé les malheurs de lu Grèce; » non, ce n'est pas un seul homme, mais un grand nombre de citoyens pervers, j'en atteste la terre et les dieux. » Thucydide (II, 37) loue les Atliéniens de respecter, au delà de toutes les autres, les lois que protège la seule sanction de l'opinion publique. Une

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d'elles, aux yeux de DémostlièHe,est de ne pas repi'ocher à un malheureux des infortunes dont il n'est pas responsable. Eschine se fait une arme contre son ennemi de l'insuccès de la lutte ; il manijue à cette loi de délicatesse morale qui défend d'abuser de circonstances fâcheuses contre un innocent. Démosthône est malheureux d'avoir échoué; il n'a pas échoué parce qu'il était malheureux. Au lieu d'exciter la haine publique contre lui, Eschine devrait respecter sa douleur, et, s'il le peut, la partager.

Malgré la force de ses raisons et l'éloquence de ses plaintes. Démosthène n'avait sans doute pas réussi à vaincre la prévention d'un mauvais sort attaché à sa personne. Après Chéronée, les Athéniens avaient continué de s'inspirer de ses conseils. Néanmoins, par déférence pour un préjugé en contradiction avec la confiance obstinée de ses concitoyens, l'orateur s'abstint durant quelque temps de signer de son nom les décrets (ju'il faisait adopter. 11 y mettait celui d'un ami, Nausiclès. Il voulait enlever tout prétexte ta la défiance envers l'avenir et soustraire la cité à l'apparence môme d'une influence funeste, preuve touchante de piété envers la patrie.

Sans accepter le préjugé des Athéniens sur la fatalité attachée à Démosthène, nous-mêmes sommes frappés du caractère d'une vie (ju'un destin ennemi a semblé constamment poursuivre. Cette couleur tragique apparaît manifeste à (jui embrasse de la pensée la carrière âpre fournie par l'orateur: et, d'abord, (juel contraste avec celle d'Eschine ! L'ami des Macédoniens a chanté le Péan à la table de Philippe après la ruine de la Phocide; il a fêté Chéronée auprès du vainiiueur, et sa vie s'est écoulée calme et douce entre la sympathie fructueuse des Macédoniens et l'admira-

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lion iii lislii|ii(' on riii(lil]V>r<>n(:(' iiioral(5 tUi >•■> < nmi toyiiiis. il ;i v<';('ij liciiicux, lioiiofV'du j)lij.sj(niri(l nombre*: une seule disfj^râce l'atteint : il |)rovo<|ije liémosthriH* Il nii combat siii},Mjlier où sa haine est déjouée, sa vanité iniiiiiliée. Il se résout à un exil volontaire dont il parl.aj(e les loisirs entre la culture de l'élofjuence et des relatioFis amicales avec Alexandre, jus(ju'au jour où il s'éteint paisiblement à Kbodes ou à Samos.

A ce tableau, opposons celui de la vie et de la Fnort de Démosthéne. l*rivé de bonne heure de l'apjMii paternel, Démostbène, à vingt ans, est obligé de disputer son bien à d'avides tuteurs; des eiïorts tenaces leur en airachent une faible partie. A|)rès une jeunesse laborieuse, opiiiiâtie à lutter contre des imperfections naturelles, il aborde la tribune : il y est mo()ué. Loin de perdre courage, il redouble d'énergie, triomphe enfin de ses défauts et enlève les sufïrages des Athéniens. Quel fruit en retirera-t-il? Il a choisi le parti honniMe, la défense des droits helléni(jues : les talents de JMiilippe, les vices d'Athènes, la faiblesse de la Grèce entière lui opposent des obstacles qui. sans cesse à demi surmontés, se redressent sans cesse devant lui. Toujours sur la brèche, il lutte seul, avec l'honneur national; il a toujours raison et il est toujours vaincu : il a usé sa vie à pousser le rocher de Sisyphe. Après Chéronée, il se voit honni comme fléau public, détesté comme sacrilège et maudit.

N'est-ce pas être . en effet, condamné du ciel que de semer le bien et récolter le mal, d'approcher du but sans jamais l'atteindre ? L'alliance de Thèbes avait fait un moment pencher la balance en faveur d'Athènes : mais la force supérieure du destin a bientôt rompu contre elle tout équilibre. La fatalité semble se jouer de Démosthène. A la mort de Philippe (336;.

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